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II. DEGRE DE CIVILISATION

insensibilité pour les filles est une pierre de touche infiniment plus sérieuse de Tamour familial de l'Âryas que Torgueil du père pour son fils. L'orgueil n*a rien de commun avec l'amour vrai, on peut avoir l'orgueil de soi-même; le père orgueilleux de son fils, Test de lui-même parce qu'il en est le përe. L'orgueil n'est qu'une forme de l'égoïsme, l'amour réel est précisément le contraire.

Un autre rapport dans lequel aurait dû se manifester le prétendu amour familial de l'Âryas, est celui des frères et sœurs. Que je sache, l'amour fraternel n'est mentionné nulle part dans la littérature des Hindous, nulle part on n'en rapporte un beau trait; au contraire, dans Nal et Damajanti, le frère plus âgé gagne au plus jeune tout ce qu'il a, même sa couronne et puis il le chasse dénué de tout. On ne trouve aucune trace non plus, chez les Arjas, de la profondeur de l'amitié, ce pendant de l'amour familial, qui non seulement l'égale complètement chez plusieurs peuples civilisés tels que les Grecs, mais le dépasse même dans l'institution de la fraternité du sang chez plusieurs peuples primitifs.

Le résultat des explications que je viens de donner sur l'amour familial des Aryas, et dans lesquelles j'ai provisoirement laissé à l'écart l'influence modificatrice que peut avoir ici le culte des aïeux, se résume ainsi : manque de l'amour des parents, des enfants, des frères et sœurs, manque d'amitié, développement exclusif de l'amour conjugal; pour tout autre amour, le cœur de l'Aryas n'avait point de place. Que l'on mette en regard le tableau que nous présente la légende grecque dans la maison d'Agamemnon, pour ne point parler d'autres traits d'amour filial et fraternel, p. ex. dans la légende d'Œdipe. Cette maison renferme toutes les formes de l'amour familial, ainsi que les deux formes de l'amitié : l'hospitalité et l'amitié du cœur. Ce n'est point, il est vrai, sous la forme d'une idylle aimable s'écoulant dans des voies paisibles, mais sous l'aspect d'une tragédie émouvante produite par la réaction passionnée de l'amour

familial froissé par les conflits des divers rapports de famille entre eux. Le drame commence par la violation honteuse de rhospitalité et par l'infidëlité de la femme envers son mari. Le frëre prend fait et cause pour roffensé, le roi étouffe en lui-même les sentiments du père et sacrifie sa fille au bien de tous. Mais Tamour maternel sent autrement que Tamour paternel, il se montre plus puissant que Tamour de la femme pour le mari, la mère venge le sacrifice de la fille dans le sang de l'époux, et dans celui de Cassandre, la femme satisfait sa jalousie contre la concubine. Son propre fils se dresse contre elle en vengeur ; chez lui l'amour du fils pour le père triomphe de son amour pour sa mère. L'ami fidèle suit celui que poursuivent les Erjnnies, sans effroi de la malédiction du matricide qui s'attache à ses traces, partageant avec lui toutes les misères et tous les dangers jusqu'à ce qu'enfin l'amour dévoué de la sœur apporte le salut au frère. Dans un cadre étroit se trouvent ici pressés tous les rapports de Tamour familial : celui de l'époux, des parent3 pour leurs enfants, des enfants pour leurs parents, et des frères entre eux; l'hospitalité et l'amitié y trouvent également leur place; on pourrait dire que la légende s'est donné pour tâche de les représenter tous dans leurs manifestations de vie, leurs conflits, leurs égarements, la supériorité de l'un sur l'autre, pour les destinées d'une seule famille; c'est une véritable phénoménologie de l'amour et de l'amitié. L'amour du père pour la fille ne tient point devant la considération du bien de tous — Il se trouve au degré le plus bas; — puis suit celui de la femme pour son époux — il cède devant celui de la mère pour sa fille. Pais l'amour du fils pour sa mère est mis à l'épreuve — il succombe sous celui pour le père; — la dernière épreuve est pour l'amour fraternel et pour l'amitié. Ils la soutiennent victorieusement, ils restent à l'homme lorsque le père et la mère ne sont plus. Quelle est dans cette légende la part de la vérité historique et celle de la fiction, peu nous importe pour

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le but auquel elle doit nous servir. Chez l'Ârjas ancien ce drame ne se serait pas déroulé en réalité, et il n'aurait pas davantage pris la forme de la légende et de la fiction ; pour cela l'Âryas sentait trop différemment des Grecs ; le fait, de même que la légende et la fiction, suppose une largeur de cœur et une puissance de sentiment qui lui étaient étrangers — son cœur n'avait place que pour Tamour conjugal.

Soumettons cependant à une autre épreuve encore le jugement défavorable que je viens d'émettre.

E. Sacrifices funéraires et droit maternel.

XIII. D'après l'opinion dominante, le sacrifice funéraire serait la preuve d'un profond amour. Si nous ne connaissions la conduite du fils à l'égard de ses vieux parents de leur vivant, nous n'en dirions rien. Mais en présence du sort autorisé par le droit, qui leur était fait sur terre, que signifie le sacrifice funéraire, le léger don d'aliments et de boissons déposa de temps en temps sur une tombe? Singulier amour, qui attend la mort pour se manifester, qui ne donne aux parents que dans l'autre monde le pain refusé ou mesuré parcimonieusement dans celui-ci. Non! ce n'est pasTamour qui célèbre le sacrifice funéraire, c'est la peur. D'après la croyance aryenne, qui s'est conservée chez tous les peuples indo-européens, les morts vivent encore, après leur décès, à l'état d'esprits ou d'ombres ; c'est pour cela qu'on leur procure dans leur tombeau ou sur le bûcher les objets préférés, les aliments, la boisson dont ils ont toujours besoin (""). Dans

('*) Comment a pu se former et se conserver la croyance qu'ils en profltaient? Qaant aux aliments, les animaax sauvages et les oiseaux, qui, pendant le repos de la nuit se dirigeaient vers les tombeaux, en prenaient soin, et quant aux boissons, il y avait en outre la température chaude qui les

le sacrifice d'Ulysse aux enfers les ombres se pressent avidement pour boire du sang ; dans le Walhalla le héros germanique se désahère avec de l'hydromel. Il incombe au descendant d'apporter aux défunts des aliments et des boissons sur leur tombe; s'il néglige ce devoir, les morts se vengent et apparaissent comme des fantômes menaçants pour lui causer toute espèce de maux et de peines.

Tel est à mes yeux le motif originaire du sacrifice funéraire; il n'émane point de la piété ni de Tamour filial, mais de régoïsme, de la crainte et de la peur. Le culte des ancêtres a la même origine que celui des Dieux d'après une opinion de la philosophie des religions, que nous trouvons déjà chez les anciens : timorfecit deos. Dans ces deux cultes le sacrifice repose sur la même idée : Tofire de la nourriture nécessaire; celui qui la refuse devient l'objet de la colère et de la vengeance de ceux qu'il néglige. Le fils n'a rien à craindre des vieux parents en vie; que peuvent-ils, eux, les faibles, contre lui, le fort ? — mais contre des ombres et des fantômes c'est en vain que lutte le plus fort.

Cette opinion qui dénie toute part dans la genèse du sacrifice funéraire à l'amour et à la piété filiale n^empêche nullement que ces vertus ne se soient emparées d une institution toute créée, lorsque leur temps fut venu. C'est encore l'outre ancienne dans laquelle on verse un liquide nouveau (p. 48), c'est un phénomène qui se reproduit si constamment dans l'histoire de la morale sur terre, que celui qui n'y a point égard court toujours le risque de transporter un concept qui n'appartient qu'à une phase avancée de la moralité dans un temps qui ne l'avait point et ne pouvait l'avoir. Le raisin, doux en automne, était aigre au printemps, il a fallu la chaleur pour le mûrir; il en est de même

(iûsait rapidement évaporer. Les oiseaux et les animaux prenaient la place des défunts, et les prêtres de Baal qui se glissaient nuitamment dans le temple pour manger les offrandes prenaient la place de la divinité.

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