II. CIVILISATION DES ÀRYAS ET DBS SEMITES
lui-même descend pourvoir l'ouvrage (11-5); il s'irrite de l'iDsolence et de l'orgueil de la race humaine et prend la résolution de mettre violemment fin à la bâtisse en confondant le langage des fils des hommes, afin qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres.
Lal^ende ne fait point de contes bleus; elle part de faits concrets, d'événements historiques, d'institutions de la vie, d'expressions du langage etc. sauf à les raconter, à les embellir, à les transformer à sa manière. Tel est le point de vue qui doit nous guider pour comprendre la construction de la tour de Babel ; la légende doit renfermer un fond d'histoire. Des trois traits qu'elle marque éaergiquement, la hauteur de la construction projetée, le fait qu'elle est restée inachevée et la confusion des langages, le premier est historiquement à l'abri du doute; il n'y avait dans tout le monde d'alors aucune bâtisse aussi haute qu*à Babjlone(^*^). Quant au second, une trouvaille récente nous met â même de le confirmer, c'est la relation de Nabuchodonosor (cylindre de fondation) dans laquelle il mentionne qu'il a terminé une construction commencée â l'époque primitive par un roi antérieur, mais restée inachevée ('*') et «tombée en ruines dans des jours éloignés» . C'est le temple â sept étages, verni en couleur dont nous venons de parler (p. 122 note 111) le seul dont le non achèvement soit historiquement attesté. Le fait qu'un bâti-
(1*^) Sur les travaux de fortification v. § 24. Ici le but de la hauteur est évident. Mais pourquoi la hauteur extraordinaire des temples? (plus de 600 pieds d*aprè8 l'indication donnée par Strabon pour le temple de Belus). J'espère pouvoir donner la réponse au $ 24.
(f >8) Encore ai]gourd*hui, avec ses quatre étages, les seuls conservés, la bâtisse s'élève de 150 pieds au-dessus de la plaine. Houmel, 1 c, p. 116. Cet auteur veut voir la tour lé^rendaire de l'ancien testament, non dans cette construction, mais dans une autre encore plus importante (celle de Sagilla)(p. 117), mais je n'aperçois pas la raison qui le décide ; la preuve historique de la cessation de la bâtisse peut être fournie pour celle-là et non pour celle-ci.
126 LIVRE n. — ÂRTAS ET SÉMITES.
ment gigantesque une fois commence ait pu rester abandonné était si remarquable quMl ne peut être étonnant que le souvenir s'en soit toujours conservé d^vns la mémoire du peuple juif (qui d'après la tradition populaire reproduite par l'ancien testament a quitté Babjlone peu après), ni que la légende ait tenté de le motiver. Elle se servit pour cela de la confusion des langages décrétée par Dieu. Ce trait de la légende doit également être basé sur un fait historique. Je l'aperçois dans la multiciplité des langues que l'on parlait à Babylone et qui précisément dans une œuvre commune où la population toute entière avait à mettre la main, devait faire l'impression la plus vive et par cela même rester indissolublement attachée au souvenir de la construction même. La population indigène à Babjlone, usait déjà de divers langages, le Sémite parlait autrement que le Summérien et celui-ci autrement que le Cosséen (* * *). Il est du reste extrêmement probable qu'à l'instar de ce que firent plus tard les Égyptiens à Tégard des Juifs, les Babyloniens ont fait faire les corvées de la construction par des tribus soumises (§23) et qu'ainsi aux langues de la population indigène libre, s'ajoutaient encore les idiomes de ces tribus. C'était donc en réalité un véritable mélange de langues que l'on entendait au milieu de cette bâtisse. D'après la naïve conception populaire dont le récit de Moïse (Genèse, 11-1] se fait ici l'écho : c alors toute la terre avait un même langage et une même parole ». La voie était ainsi tracée à la légende, pour expliquer le fait contradictoire, que dans cette tour on parlait plusieurs langues; Dieu a confondu le langage des fils des hommes, pour mettre fin à une œuvre qu'ils avaient conçue dans leur insolence, et qui avait excité sa colère. De cette manière on justifiait non seulement la pluralité des langues, mais aussi la cessation de la bâtisse en les mettant, en outre, dans une relation de causalité.
(•*•) HOMMEL, 1. c, p. 6-7.
U. CIVILISATION DES ARTAS ET DES SEMITES. § 22. 127
J'abandonne provisoirement la construction en pierres des Babyloniens, me réservant d'y revenir plus tard d'une manière approfondie; il me suffit pour le moment d'avoir établi que la construction en pierres était pratiquée à Babylone à répoque primitive.
Que le peuple père aryen l'ignorât dans sa patrie origi« naire c'est ce que, faute de preuve directe (p. 36), on pourrait déjà conclure de ce qu'elle était encore inconnue du peuple émigré lorsqu'il se fixa en Europe, et même très avantdans l'époque historique pour plusieurs de ses branches. Néanmoins, le fait est trop important pour que je puisse négliger de l'établir en détail. A l'antithèse de la construction de bois et de la construction de pierre se rattache pendant des milliers d'années l'écart de la civilisation des Aryas et des Sémites. Ce fait a une portée qu'au premier abord on jugerait à peine possible, et qui, à mon avis, n'a pas, de loin, été reconnue jusqu'ici.
C'est chez les Grecs, en premier lieu, que la construction de bois a fait place à la construction de pierre, empruntée par eux aux Phéniciens et aux Égyptiens, avec lesquels ils ont été les premiers de tous les Indo-européens à entrer en relations. D'après le jugement des savants, l'influence de la bâtisse en bois se manifeste encore clairement dans l'architecture grecque de l'époque postérieure, par les colonnes et les entablements qui étaient des motifs de bois traduits en pierre. Le plus antique sanctuaire de Delphes était une hutte façonnée en branches de laurier, et à l'époque historique encore, d'après Pline (H. N., XXXVI, 15-23) la maison communale des Cyziques [fiov?^v7^pioy) était une construction en bois démontable à la façon des maisons germaniques.
Les Italiotes à leur tour, lors de leur immigration, ne connaissaient que la maison de bois; dans les restes de leurs établissements conservés sous terre dans la plaine du Pd, on ne trouve aucune trace d'emploi de pierres et
128 LlVltB n. — ARTAS ET SEMITES.
de briqaes (**'), et il en était de même des Romains à Tepoque royale. Le temple de Vesta était originairement une hutte, aux parois en clayonnage, au toit en paille (*'^). La casa Romuli^ la curia Saliorum^ les chapelles romaines des Lares compiiales{^") n'étalent pas autrement. Ce qui montre combien la construction de bois s'est longtemps conservée à Rome, c'est la disposition connue des XII tables, qui identifie sans distinction les matériaux d'autrui employés dans une bâtisse, avec tignum c.-à-d. avec des poutres de bois, et je ne tiens nullement pour impossible que la maison de bois ne fût alors comptée par les Romains, comme chez les Germains, parmi les choses mobilières. Ainsi s'expliquerait pourquoi la loi qui partout ailleurs s'exprime si correctement, ne mentionne, dans la disposition connue sur Tusucapion des choses Immobilières, que le fundus^ alors qu'il eût été si simple d'ajouter aedes[^^^).
(<>•) W. Helbig, Die Italiker in der Poebene. BeTlin, 1879, p. 19.
(<«*) Helbig, 1. c.,p. 53.
(«**) Le même, p. 52.
(< <s) CiCBRON, Top. IV, 23, a donc raison lorsqu'il remarque : ai in Uge aedes non appellantur et sunt ceterarum rerum omnium, quarum annuus EST tjsus. L'application analogique de la loi défendue par lui avait été faite depuis longtemps par les Juristes, par suite de l'apparition de la maison de pierre» et ils ne semblent pas s'être doutés qu'à l'époque de la maison de bois une autre règle a dû s'appliquer à la maison, à savoir la même que pour le cas de la L. 60 de A. R.D. (41-1): ex tabulis Lioams factum mobii.b. C'est ainsi que Gaius, II, 42-52, en arrive à placer déjà dans les XII tables l'assimilation de Vaedes avec le fundus. Les étymologistes font dériver aedes de la racine idh (aid)=^ embraser, brûler (Vaniczbk, I, 85), et cela pourrait faire supposer que le mot est basé sur l'idée de l'inflammabilité de la construction de bois — les Germains la rangent parmi les choses que détruit la torche — mais il est plus exact de le mettre en rapport avec le feu du foyer {aedes = place du foyer).
n. CIVILISATION DES ARTAS ET DBS SEMITES. § 22. 129
Rome n'aurait pu devenir la proie des flammes lors de l'invasion des Gaulois si elle n'avait été composée en majeure partie de maisons de bois(^*^).
Les Celtea habitaient encore à l'époque de Strabon des huttes rondes, faites de planches et de joncs tressés et couvertes en paille (*'^). Ils n'employaient les quartiers de rochers que pour leurs remparts et, même à l'époque de César, ne connaissaient pas encore les murs pleins en pierre (^''); des moellons et de la terre remplissaient les vides des carcasses en bois de leurs demeures.
Les Germains étaient encore plus arriérés que les Celtes. Tandis que ceux-ci possédaient déjà de grandes villes fortifiées(^'^), ils habitaient des hameaux ouverts et des maisons de bois construites de façon à pouvoir se démonter et se charger sur des chars à bœufs, pendant leurs migrations. L'exemple des Cjziques, cité tout à l'heure, permet de con* dure que cette organisation inconnue du peuple père arjen, est postérieure à la séparation du peuple âls. Aussi les Germains comprennent-ils la maison dans Vavoir mobilier. Elle forme le pendant de la tente des nomades, et nous montre un peuple chez lequel la tendance au déplacement est toujours vivante. Si les Germains avaient connu la maison de
(**«) A cette époque, on deyait déjà connaître la bâtisse en pierre pour les maisons privées. Cela résulte de ce que, d'après Titb Livb, V, 55, on avait accordé à tous les citoyens qui voulaient ériger des maisons de pierre le droit : saxi materiaeque caedendae, unde quisque velletj et que les briques devaient à cet effet leur être fournies par l'Etat. L*incendie de la ville qui se place à cette époque doit avoir été le point culminant de la transition de la bâtiase de bois à la bâtisse générale en pierres.
(»") Helbig, 1. c, p. 2.
C*) Cabs, de bello galU^ VII, 23. D*apràs HblbiOi p. 3, ils auraient ikit leurs fortifications exclusivement en bois et en pierre» mais CiSAR dit expressément: inUrvalla grandibui infronte saxis efarctuntur. . . tingulis aAxis nUerjeetiê,
(411) Je rappelle Albsia, p. 108.
pierre, ils n'auraient pas si facilement changé de résidence. Toute l'histoire allemande aurait une autre physionomie, car la pierre, je le répète, enchaîne l'homme au sol. Un peuple arrivé à avoir des maisons, ou seulement des remparts de pierre, n'abandonne pas si aisément le produit de son travail qui y reste enfermé; une partie de la masse peut émigrer lorsqu'il y a excès de population, mais le peuple ou la tribu n'émigre point. Si les Germains avaient connu la construction de pierre, tout le chapitre de la migration des peuples manquerait probablement dans Thistoire. A la maison de bois du Germain correspondait aussi son habitation isolée que Tacite^') signale comme une particularité. On a voulu en voir le motif dans la tendance à risolement particulière aux Germains plus qu'à tout autre peuple. La même cause devrait faire admettre cette propension chez le Grec, car lui aussi, comme le Germain, demeurait à l'époque la plus antique dans des hameaux ouverts, et cet usage, au témoignage de Thucydide, s était conservé chez les peuplades arriérées du nord-ouest de THellade, jusqu'à l'époque de la guerre du Péloponèse. Le véritable motif a été indiqué par Tacite, c'était la nécessité de se garer de l'incendie C'). La plus simple réflexion indique que partout où la place le permet, comme à la campagne ("°), il faut pour
(*'*) Germ. 16: coîunt discreti ac diversi) il ^ovAAmèmt ne pati quidem inier ujunctas aedes, c.-à-d. en langage moderne : c'était une prescription de police qa*aucane maison ne pût se trouver immédiatement à côté d'one autre,
(^'*) Advenus casus igni renudium. Les mots qa*il scoute : sive insutia aedificandij peuvent avoir en vue l'omission de l'emploi de la pierre.
(*><>) On a vu des exemples effrayants des effets de Tagglomération des maisons de bois, dans les incendies dévastateurs de Constantinople et des villes russes. A Constantinople, d'après un ûiit divers qui fait en ce moment le tour de la presse, le local de la corporation allemande a été trois fois brûlé en trente ans ; à Moscou dans un incendie, en 1834, plus de 1000 maisons sont devenues la proie des flammes; à St-Pétersbourg les incendies
n. CIVILISATION DES ARTAS ET DES SEMITES. §22. 181
éviter ce danger ne pas bâtir des maisons de bois contigues; rhomme le moins intelligent est assez judicieux pour prévoir ce danger et s'organiser en conséquence. Le prétendu penchant du Germain pour l'isolement n'a donc rien à voir ici. Si nous étions réellement en présence d'un trait de son caractère, le rapport de causalité entre ce penchant et Thabitation isolée deyrait être retourné. L'éparpillement des demeures n'est pas la conséquence de cette tendance, celle-ci est le résultat de la situation des maisons, laquelle n'est à son tour qu'une conséquence de la matière employée. Nous pouvons admettre que sous ce rapport les anciens Âryas n*ont pas été dans une position autre que les Grecs et les Romains et probablement toutes les autres tribus indo-européennes du temps primitif. Un fait linguistique significatif de l'appréhension du feu chez le Germain, c'est qu'en allemand la contagion de la maladie se rend par le même mot, pris dans un sens figuré, que la contagion du feu [ansteckung, ansleeken = allumer, Weigand, Deutsches Wôrterbuch); c'est par le feu, que la langue, c.-à-d. le peuple, a acquis conscience pour la première fois de la notion de contagion c.-à-d. de communication d'un mal par contact.
Le Babylonien ne connaissait point ce danger, sa maison de pierre l'en préservait. La seule contagion qu'il redoute est celle des épidémies, qui sont nommées en première ligne parmi les maux que les mauvais esprits suspendent sur eux;
étaient autrefois à l'ordre du Jour et la police ayait, pour ce motif, ordonné que sur le £aîte de chaque toit il serait placé un tonneau d^eau, mais celui-ci était régulièrement yide, parcequ'il était trop ûitigant pour la police de Térifier s'il contenait de Teau. Von Samson-Himmelstibbna Muêsland unter Alexander III, Leipz., 1891, p. 12, 288. Un exemple de Tantiquité nous est fourni par Xanthe en Lycie qui brûla deux fois de fond en comble, d'où Thomas Fbiedrich, Die Eolztechnik Vorderatiens im AUerthum. Innsbruck, 1891, p. 3, conclut avec raison qu'elle se composait de maisons en bois.
après elle seulement sont nommés les inondations, les tremblements de terre, les mauvaises récoltes, etc.("'), l'incendie ne Test pas. Dans les deux listes d'afflictions dont le seigneur Dieu menace le peuple s'il n'obéit pas à ses commandements (Lévitique, 26 et Deutéronome, 28}, on ne trouve point Tincendie. Tous les maux concevables sont énumérés: épidémie, famine, bêtes sauvages, ennemis, dévastation des villes, air empoisonné, sauterelles, vermine, vers ; Fincendie seul n'est pas mentionné. Je ne me souviens pas d'avoir lu un seul cas d'incendie dans l'ancien testament, et les relations assyro-babyloniennes ne font également aucune allusion à des accidents de ce genre. Inutile de dire combien ce double silence est éloquent ; la maison de pierre du Sémite, opposée à la maison de bois de l'Arjas, se trouve ainsi indiquée de la manière la plus significative.
Chez aucun des peuples indo-européens, la maison de bois ne s'est maintenue aussi longtemps que chez les Russes. Jusqu'à ce jour, ces constructions forment dans maintes régions de l'empire russe p. ex. en Sibérie, abstraction faite des églises et des édifices publics, la règle presque invariable. Même dans la fondation de St-Pétersbourg, Pierre le Grand, qui cependant imitait en toutes choses les institutions de l'Ouest de l'Europe, s'en est tenu sous ce rapport à l'usage national; la maison de bois qu'il éleva pour lui-même est encore conservée jusqu'à ce jour, protégée par une maison de pierre bâtie par dessus.
Pourquoi donc, seul parmi tous les peuples indo-européens, le Russe n'a-t-il point depuis des milliers d'années renoncé à l'antique construction de bois de l'Arjas? Ce ne peut avoir été la difficulté de se procurer de lapierre, car la maison de bois s'est également conservée dans des contrées où il était facile de trouver des moellons, sans compter la pos-
(<><) HOMMBL; p. 254.