II. CIVILISATION DES ÂRTAS ET DBS SEMITES
nous dirions, couché par écrit était porté sur la pierre ; les actes étaient dressés sur pierre, et les dernières trouvaiDes faites dans les ruines des villes de Mésopotamie nous ont fourni des trésors qui nous ouvrent les horizons les plus vastes sur la vie juridique de ce pajs (§ 30]('"). Le mode le plus simple d'acter un document consistait à entailler le texte dans une tablette d'argile molle et à faire sécher celle-ci au soleil. Ce procédé présentait un danger de falsification, non seulement tant que Targile restait plastique, mais encore après son durcissement; la partie intéressée n'avait qu'à la mouiller pour changer les chiffres inscrits p. ex. le montant du prêt, des intérêts, du prix de vente.
On ne pouvait prévenir ce danger que lorsque le document était, suivant l'usage de Babylone, fait devant notaire (c l'écrivain > du document, qui s'y trouve toujours nommé) et témoins, et cuit au feu avant de revenir entre les mains des parties. L'existence d'un four public (p. 122,§ 30) formait à Babjlone la condition indispensable de récriture. Outre les documents cuits au feu, il j avait aussi des pierres de basalte, dans lesquelles on entaillait l'écrit; nous verrons plus loin quel était leur rôle.
Une seconde application de la tablette de pierre est son emploi par l'autorité publique. Lorsque Moïse ordonne au peuple (Deutéronome, 27, 2-4) de faire graver sur pierre et exposer publiquement, dès son arrivée sur la terre promise, toutes les lois faites par lui, je crois qu'il n'a fait en cela que conserver un usage que le peuple avait appris à connaître à Babjlone avant sa séparation. Il en était de même dans cette dernière ville où les prescriptions de l'autorité
(<>*) On savait déjà que les Phéniciens se servaient également d*ane tablette de pierre pour Tinscription des traités d'hospitalité qu'ils faisaient avec d*aatre8 peuples alliés, et plusieurs nous ont été conservées. C'était le « vase de Thospitalité » {chirs aeUchot^ ou chin^ chères tout court), la testera Aotpilalis des Romains.
ayant un caractère durable devaient être publiées sur pierre. Même les instructions des Rois à des fonctionnaires absents ont dû être portées à leur connaissance de cette façon, lorsque la voie de la communication orale était exclue par défiance on par nécessité de garder le secret {^^*).
Il en était ainsi en Egypte — nous possédons encore le rescrit d'un Pharaon à son lieutenant en Palestine (tablette d'argile de Tell^el^Amarna) — et comme les Égyptiens ont appris des Babyloniens la cuisson des briques (p. 123), ce que nous trouvons chez les élèves, doit avoir existé aussi chez les maîtres. De ces édits publics, rien que je sache, ne nous a été conservé ni chez les Babyloniens, ni chez les Assyriens.
Au contraire nous devons aux dernières fouilles des matériaux historiques précieux, consistant dans les relations personnelles écrites par les Rois sur les faits accomplis par eux, leurs expéditions guerrières et leurs constructions. Les unes étaient fixées au dehors sur les bâtisses, les autres enfermées à l'intérieur, sur des cylindres rappelant leur fondation. Nous avons là les premières annales qui aient jamais été rédigées, non seulement à Babylone, mais dans le monde entier. A leur aide, on peut suivre l'histoire sur le sol de Babylone jusque vers l'an 3800, soit plus de trois mille ans avant les annotations de tous les autres peuples, à l'exception des Égyptiens ('").
De tout ce que les Grecs et les Romains ont écrit à iin9 époque où depuis longtemps ils étaient entrés dans la vie historique, rien n'est venu jusqu'à nous. Le motif de cette difiërence gît dans la fragilité du matériel d'écriture employé
(< B«) Sur le moyen de clore ces tablettes, t. § 80.
(4 SB) Les annotations des Égyptiens vont jusque vers Tan 2700. Je dois laisser à Hommbl sur lequel je m*appuie, la responsabDitë de rexactitnde de ces éyaluations.
U. CryiLISATION DES ARYAS ET DBS SEMITES. § 25. 163
par eux. C'était le bois. Les dissemblances entre les matériaux employés par les Sémites et les Aryas ont eu leur influence sur la tradition historique autant que sur le déyeloppement des deux peuples. Les tablettes de bois du Grec et du Romain se sont pourries (**•) ou ont été brûlées, la tablette de pierre du Sémite s'est conserrée. Le plus ancien matériel sur lequel on ait jamais inscrit des signes a été la peau de bœuf (p. 29). Â Rome, elle se conserva dans une seule application jusqu'à l'époque historique [p. 30); pour le reste, elle ât place à la tablette de bois (*'"), tant pour les affaires (***) que pour les usages publics. La tablette se maintint pour les édits du préteur jusqu'à l'époque impériale. A l'origine les lois devaient également être gravées sur des tables de bois ; la première dont l'inscription sur airain soit attestée est la loi des XII tables. Depuis cette époque, il a dû en être de même de toutes, en exécution sans doute de l'axiome caractéristique des Romains que ce qui prétend à une existence durable, comme la loi, se confle à une matière durable: l'airain, et que ce qui n'a qu'une destinée passagère, comme l'édit du Préteur (durée d'un an) se confie à une matière périssable : le bois. La pierre ne saurait lutter avec l'airain pour la durabilité, et cependant les tables romaines qui nous sont parvenues ne peuvent se comparer à celles des Babyloniens et des Assyriens ni quant à l'importance de leur contenu ni quant à leur antiquité. Aucune ne remonte
("*) U ne s*en est conservé quelques unes qu'à Pompéi et dans les carrières des sept montagnes, où la pourriture ne pouvait les atteindre.
C^) La circonstance que les Germains ont également gravé leurs runes sur des bâtons de bois, autorise à couclure que l'emploi de cette matière pour écrire était déjà commun aux Aryas d'Europe avant leur séparation.
(*ss) Un cas d'application connu de tous les juristes est fourni par le testament avec sa formule connue : in kis tabulis cerisque (GaiuS; II, 104) et par la bonorum possessio secundum ou contra tabulas.
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plus haut que le septième siècle de la ville. Le motif en est qu'à côté de sa permanence le métal a des propriétés devenues vraiment fatales pour la conservation des tables d^airain de l'antiquité romaine : sa fusibilité et son utilité pour d'autres usages. Ces tables ont été fondues; — que d'antiques lois romaines ne sont pas cachées dans les cloches des églises chrétiennes? combien n'ont pas été employées par les Germains lors des prises successives de Rome, pour en faire des ustensiles , des armes, etc. tandis que les hordes sauvages qui ont rasé Babylone et les autres villes da pays, ont abandonné sur le sol l'inutilisable pierre? Sans valeur, la pierre a été sauvée; la valeur du métal a causé sa perte.
A la vie juridique et à l'histoire politique s'ajoute comme troisième objet dont la pierre nous a gardé connaissance : la littérature. Parmi les trouvailles les plus précieuses qui ont été faites récemment et dont le déchiârement complet est réservé à l'avenir, se trouve celle de la bibliothèque du roi assyrien Asurbanipal (668-626). C'est extérieurement une gigantesque masse de tablettes de pierre en partie brisées, en partie conservées intactes, dont chacune donne le nom de récrivain, la désignation de l'ouvrage, et le numéro des pages, mais elle renferme tout ce que la littérature à cette époque avait produit de remarquable en fait de traités scientifiques (même sur la philologie comparée) et poétiques. Parmi ces œuvres se trouve l'épopée nationale des Babyloniens remontant dans le passé le plus lointain et déjà déchiffrée : le poème héroïque d'Izdubar, avec sa relation du déluge dont je montrerai plus tard l'extraordinaire importance historique (§ 27). A coup sûr, l'étude ultérieure de cette bibliothèque nous procurera des renseignements non moins précieux sur l'histoire, la vie, la pensée, la race des Babyloniens; l'historien et le linguiste se trouvent ici devant des trésors encore inexplorés.