CHAPITRE IX
Le livre.
Les origines du livre sont extrêmement lointaines. On peut suivre le développement de son industrie depuis l'antiquité. Mais à vrai dire la fabrication du livre ne constitua pas d'abord une industrie. Elle fut seulement l'expression du besoin, pour la société, d'inscrire ses lois pour l'individu, de correspondre avec d'autres individus. Cette seconde nécessité n'apparut qu'assez longtemps après la première. La naissance réelle du livre remonte à la gravure des premières lois sur des tables, des blocs ou des colonnes de pierre. Ce n'est que plus tard, bien plus tard, que l'on employa les tablettes de bois, les feuilles d'écorce enduites de cire et égratignées par la pointe d'un stylet. Les Égyptiens en adaptant à l'écriture la toile et le papyrus accomplirent un progrès immense que réalisèrent parallèlement, sous une autre forme, les populations d'Asie Mineure en utilisant, sous le nom de parchemin, la peau des animaux. La forme extérieure du livre en usage aujourd'hui était déjà connue des Romains du temps du poète Martial.
Us appelaient codices des feuilles de papyrus, écrites sur les deux côtés et liées ensemble. Le volume, qu'ils employèrent avant le codex, était un rouleau de papyrus que l'on déroulait en lisant. IL disparut relativement tôt.
Comme l'antiquité, le moyen âge ne connaît que le 1 ivre manuscrit. Le manuscrit n'est écrit d'abord que sur parchemin. Dès le xme siècle on le voit apparaître sur papier. Le papier n'est déjà plus une nouveauté ; mais on ne l'emploie couramment qu'en présence de la disparition progressive des parchemins . Fort long à établir, presque toujours illustré de lettres ornées, et très souvent, de miniatures, le manuscrit est alors extrêmement coûteux. Le prix courant d'un in-folio au xmesiècle est de -h à 500 francs de notre monnaie. Ce sont les moines qui, dans ce temps-là, s'occupent surtout, dans les couvents, à la copie des œuvres d'auteurs anciens ou des recueils liturgiques.
Au xve siècle, dès le début de la Renaissance, le livre apparaît sous sa forme moderne. La formidable éclosion d'idées qui stimule alors l'Europe rend en quelque sorte son invention nécessaire. L'impression est d'abord très primitive. C'est de la gravure xylographique plutôt que de l'impression. On imprime des pages entières gravées d'une pièce sur des tables de bois. Il nous reste encore un certain nombre d'ouvrages ainsi édités. On les appelle des incunables et les bibliothèques et les bibliophiles les conservent précieusement. Les
plus célèbres sont le livre à figures de l'Ancien et du Nouveau Testament, connu sous le nom de Bible des Pauvres, et la grammaire dite de Donnât. La découverte nouvelle effraye d'abord le public, qui la prend pour une invention diabolique, et surtout inquiète les scribes qui contribuent à répandre cette fable. Aussi les premiers imprimeurs s'efforcent-ils de reproduire à l'aide de leurs planches de bois gravé l'aspect exact des pages de manuscrits. Il reste encore pour donnera l'imprimerie sa forme normale un grand progrès à accomplir. Il faut rendre les caractères mobiles. C'est la nécessité de corriger les fautes d'impression trop grossières laissées sur les planches xylographiques qui achemine vers cette conquête, dont les conséquences sont si considérables qu'on ne sait ce que serait devenue, sans elle, la pensée moderne. Pour supprimer ces fautes, on fait sauter le morceau défectueux de la planche et on le remplace par un fragment rapporté où les bonnes lettres sont gravées. On en vient de là aux lettres de bois isolées qu'invente Laurent de Coster. Mais trop frêles, quel que soit le bois où on les grave, elles s'écrasent sous l'effort de la presse : elles sont toujours inégales et ne donnent jamais de texte régulier. C'est dans cet état encore imparfait et précaire que Jean Gsensfleisch, dit Gutenberg, trouve l'industrie du livre au temps où il commence à s'en occuper. Sans entrer dans le détail de ses recherches, de ses travaux, de ses malheurs, sans
conter ses luttes avec son commanditaire et son aide Fust et Schoiffher qui lui volent peut-être sa découverte, notons qu'il est encore considéré comme l'inventeur véritable des caractères mobiles en métal exécutés à l'aide d'un poinçon et d'une matrice, bien que le premier ouvrage imprimé par ce procédé ne soit pas sorti de ses presses. C'est en 11*53 que Fust et Schoiffher publient le premier document connu imprimé en caractères mobiles: les lettres d'indulgence accordées par le pape Nicolas V aux fidèles qui voudraient donner des subsides au roi de Chypre pour combattre les Turcs. Ces lettres furent tirées à un nombre considérable d'exemplaires dont plusieurs nous sont parvenus. Le premier ouvrage de Gutenberg n'apparaît qu'en 11*58; c'est une Bible qui paraît trois ans plus tard que celle de Fust et Schoiffher, et qui, exécutée avec plus de hâte, avec des ressources plus limitées, est certainement inférieure à sa rivale comme typographie et comme aspect général. En moins de cinquante ans, la découverte nouvelle envahit l'Europe. Bon nombre de villes importantes ont leur imprimerie dès l'an 1500. Le prix du livre diminue dans des proportions énormes. L'évêque d'Alésia peut écrire au pape Paul II, l'introducteur de l'imprimerie à Rome : « Maintenant, on peut acheter un volume moins cher que ne coûtait autrefois sa reliure. »
Il est remarquable qu'à peine créé le livre est
Ateliers de photogravure.
bien fait. Nos éditeurs pourraient encore prendre modèle sur les ouvrages du xve siècle. La disposition des caractères, la largeur des marges sont immédiatement réglées avec sûreté, avec goût, et les pages sont harmonieuses et agréables à l'œil. Seuls les caractères laissent d'abord à désirer ; mais, dès le début du xvie siècle, ils deviennent parfaits et l'industrie du livre atteint à son apogée. Les noms des grands imprimeurs du xvie siècle sont restés célèbres à l'égal de ceux des grands artistes, et c'est justice : ils créent de véritables chefs-d'œuvre. Presque tous sont des savants, des érudits ; on leur doit d'intéressants travaux sur l'antiquité grecque et latine. Aide Manuce, par exemple, le célèbre imprimeur de Venise, donne un grand essor à l'impression des livres grecs ; jusqu'à lui la typographie hellénique était restée relativement en retard. En même temps il crée un caractère nouveau, la lettre italique, connue sous le nom de caractère aldin. En France, les Estienne, Geoffroy Tory, Jean de Tournes, Gille Corrozet et Adrien Turnèbe donnent à la typographie de notre pays une activité et un éclat qui le mettent au rang des premiers dans cet art. C'est un tourangeau, Plantin, qui, «à la fin du xvie siècle, fait d'Anvers un des centres principaux de l'imprimerie. Sa maison y subsiste jusqu'au xixe siècle. Fermée depuis près de cent ans, elle existe encore telle qu'elle était au temps où l'activité des ouvriers emplissait ses chambres basses. C'est un admirable musée de l'impression
ancienne. A côté des chefs-d'œuvre qui ont illustré le nom des Plantin, on y voit les vieux meubles parmi lesquels travaillèrent le maître et la lignée de ses descendants ; on traverse la salle où l'on fondait les caractères, celle où Ton composait, où l'on imprimait, où les correcteurs revoyaient les épreuves, et jusqu'à la chambre que Juste Lipse occupait lorsqu'il venait chez son éditeur, irrécusable témoignage des relations étroites qui unissaient alors les savants et les imprimeurs. Au xvne siècle, le premier rang dans la typographie passe à la Hollande et le nom des Elzevier, leurs plus célèbres imprimeurs, est encore universellement connu.
Depuis les Elzevier jusqu'à la fin du xvme siècle l'art du livre reste stationnaire. Ce n'est pas que l'imprimerie décline, mais elle ne sait pas progresser selon les besoins de la pensée. A la fin du xvine siècle seulement trois hommes la portent au point de perfection où elle peut atteindre aujourd'hui, mais où elle n'atteint que trop rarement. En France, Ambroise-François Didot ; en Angleterre, Bulmer; en Italie, Bocloni, donnent à la typographie un grand essor. La famille des Didot restera certainement aussi célèbre dans l'histoire de l'imprimerie que les grandes familles qui illustrèrent l'art du livre au xvie et au xvne siècle. Avec une persévérance et une compréhension admirables des besoins du livre moderne, elle réalise une série de progrès qui n'ont pas été dépassés. Ce sont les Didot les
mh LES INDUSTRIES ARTISTIQUES
premiers qui donnent aux caractères la régularité, la franchise, l'harmonie de proportions que nous leur connaissons. Avant eux, pour imprimer une page, il fallait la faire passer plusieurs fois sous la presse, exactement comme on présente plusieurs fois au balancier une médaille à frapper ; ils inventèrent la presse cà un coup qui, en même temps qu'une plus grande netteté, réalise une économie de temps. C'est à eux aussi que l'on doit la stéréotypie qui permet d'imprimer un ouvrage à un grand nombre d'exemplaires sans le recomposer, en soudant ensemble les caractères de chaque page après l'établissement définitif du texte. Ils sont encore les inventeurs des rouleaux de papier sans fin, dont l'emploi est indispensable à nos machines rotatives. Enfin les livres qu'ils ont fabriqués sont des modèles de goût, d'art et de science.
Au temps du mouvement romantique, l'imprimerie française ne se maintient pas au rang élevé où ils l'ont portée. La production très abondante et trop rapide contraint le livre à devenir moins beau et moins cher. Depuis lors son prix a toujours diminué, sa qualité a baissé sans cesse: le beau livre n'est plus aujourd'hui qu'une exception.
Le mouvement qui se dessine à l'époque romantique est d'origine antérieure.
C'est la prodigieuse éclosion d'idées nées de la Révolution qui l'a rendu inévitable. La tyrannie de l'Empire et de la Restauration ont pu
le contenir momentanément, mais non le tuer. Depuis 1789, la principale fonction de la page imprimée est, en somme, d'être un véhicule de la pensée libre. Ce rôle est admirable mais, pour le remplir, le livre doit abdiquer ses vieilles coquetteries : il faut qu'il se mette à la portée des plus humbles et que son prix, par conséquent, soit aussi modique que possible. Aussi a-t-on fait appel, pour sa fabrication, aux procédés mécaniques.
La fabrication des caractères était toujours un travail d'art autrefois. L'imprimeur lui-même s'en chargea d'abord, puis il se créa une corporation spéciale de fondeurs. La lettre était d'abord soigneusement gravée sur un poinçon, et on la reproduisait en la frappant sur une matrice clans laquelle on coulait un alliage de quatre parties de plomb pour une d'antimoine. La composition même, c'est-à-dire le travail qui consiste à aligner les lettres en mots et en lignes, et la distribution, c'est-à-dire la remise en casse des caractères après l'impression, se font aujourd'hui à l'aide d'une machine : la linotype.
La mission du metteur en page, capitale jadis, a perdu de son importance. Il donnait à chaque page son caractère, il ménageait les blancs de façon à reposer l'œil, il réglait les marges dont la largeur devait être suffisante pour encadrer amplement l'ensemble, et point assez considérable pour noyer le texte. Son rôle important, aujourd'hui, n'est plus que de disposer les paquets de
façon à placer les pages dans leur ordre normal, et de pratiquer l'imposition, c'est-à-dire de serrer les formes.
Le tirage demandait des soins infinis. Il fallait que les caractères fussent bien nets et sans bavures, que la presse n'appuyât pas assez fort pour faire transparaître en relief le recto sur le verso. On n'a plus cure de ces détails. L'essentiel est d'aller vite. L'idéal est la machine rotative qui travaille avec une rapidité presque invraisemblable, mais avec une grossièreté dont les bibliophiles se désolent à juste titre.
Cette transformation d'une industrie purement manuelle en une industrie mécanique n'a pas été sans entraîner des conséquences fâcheuses. Les ouvriers du livre en ont souffert. Leur avenir est compromis malgré l'augmentation continuelle de la production littéraire; il n'y a pas longtemps que leur chambre syndicale adressait aux familles une circulaire rappelant cette situation pour qu'elles ne fassent pas apprendre à leurs enfants un métier presque condamné.
On imprime cependant encore de beaux livres, parce qu'il existe quelques amateurs prêts à recueillir et à aimer les publications artistiques, belles pour le plaisir d'être belles.
Quoique sa vraie beauté soit tout intime, quoique, pour le véritable bibliophile, elle consiste uniquement clans l'art apporté à la fabrication, dans le choix du papier, la finesse des caractères, l'harmonie des pages, le livre est susceptible
d'une décoration extérieure : l'illustration. La forme la plus simple et la plus logique de l'illustration, c'est la lettre ornée, sorte de transition entre le caractère simple et la gravure indépendante de l'impression.
La lettre ornée est un héritage du moyen âge. Peu de manuscrits du xme et du xiv6 siècles qui n'en soient décorés. Dans les premiers livres imprimés sur planches xylographiques, lorsqu'elles ne sont pas gravées sur bois , comme les lettres ordinaires, les lettres ornées ont leur place réservée, et on les peint à la main.
Très tôt on sait les tirer directement en deux couleurs, à l'aide sans doute d'un caractère fabriqué en deux parties qui s'emboîtent après avoir été imprégnées d'encre. Depuis le xve siècle, leur fantaisie n'a cessé de rompre la monotonie des lignes imprimées, mais elles n'ont pas toujours été employées heureusement. Pour qu'elles soient agréables, il faut les mettre en harmonie parfaite
Fac-similé d'une gravure sur bois.
avec l'esthétique spéciale du livre. De grands artistes ont souvent échoué dans leur composition faute de connaître cette esthétique ou de consentir à s'y soumettre. En Angleterre, au contraire, Walter Crâne, un des contemporains qui ont le plus aimé et le mieux compris le livre, a créé des modèles de lettres admirables. Il a monté une imprimerie, fourni lui-même le type de ses caractères, le dessin de ses ornements, dirigé en personne la fabrication des volumes qu'il éditait; aussi les plus belles œuvres de l'édition contemporaine sont-elles sorties de ses presses.
Les culs-de-lampes, les frontispices, les titres partent du même principe que les lettres ornées et forment avec elles une parure du livre, accessoire déjà, mais plus intimement liée à sa fabrication, cependant, que la gravure ordinaire.
Celle-ci, bien qu'elle apparaisse fort tôt dans le livre duxve siècle, est postérieure de quelques années à la lettre ornée. On réserve d'abord dans le texte la place des gravures pour les traiter à la miniature. C'est au temps ou l'imprimerie, encore suspecte, n'aspire guère qu'à imiter les manuscrits. Puis on se décide à graver les contours des dessins que renlumineur n'a plus qu'à colorier.
Le premier livre à gravures directes et indépendantes du texte paraît à Bamberg en lhQl. Ce sont les fables de Boner. Le goût de l'illustration se répand. Avant la fin du xve siècle, plus de vingt-cinq villes d'Europe ont édité des livres à
gravures : compositions à personnages ou encadrements décoratifs. Toutes les productions de cette époque sont précieuses pour l'histoire de l'imprimerie, mais elles n'ont pas toutes la même valeur artistique. La gravure sur bois est naturellement la première dont font usage les imprimeurs. Elle n'est en somme qu'une extension du procédé de la planche xylographique en usage avant l'invention du caractère mobile. Parmi les villes dont les graveurs d'illustrations sont célèbres, en cette fin du xve siècle, il faut citer Venise qui produit beaucoup de livres à figures : la plupart d'entre eux sont des œuvres remarquables comme ce Songe de Poliphile, de F. Colonna, dont les planches sur bois, attribuées provisoirement à un artiste connu seulement sous le nom du Maître au Dauphin révèlent un art parfait dans la composition, une habileté merveilleuse d'exécution.
La France, qui commence relativement tard à publier des livres illustrés, y excelle vite. Lyon, la première, édite un assez grand nombre d'ouvrages. Peu d'entre eux sont parfaits, mais ils ont le mérite de répandre chez nous le goût des gravures. Paris suit Lyon, et ses imprimeurs produisent des Livres d'Heures qui sont des modèles de finesse et de variété décorative.
Ce n'est qu'au milieu du xvie siècle que la gravure sur cuivre en creux apparaît dans le livre. Elle était connue depuis plus de cent ans, mais on ne l'employait pas à l'illustration parce
qu'il était impossible de la tirer en môme temps que le texte.
Du jour où tous les procédés de gravure sont adaptés au livre, l'histoire de l'illustration se confond avec l'histoire générale de la gravure, et nous n'avons plus à noter que les alternatives de vogue et d'abandon par lesquelles le bois et le cuivre passent successivement. Le bois qui, au xvie siècle, avec Geoffroy Tory, Jean Cousin, le Petit-Bernard, a donné des chefs-d'œuvre, disparaît presque, pendant deux siècles, devant la gravure sur cuivre en taille-douce où excellent, au xviie siècle, des artistes tels que Callot, Abraham Bosse, Sébastien Leclerc, et au xvme les Gravelot, les Eisenjes Saint- Aubain, les Moreau le Jeune. Le début du xixe siècle aime l'cau-forte et voit la renaissance de la gravure sur bois, que Papillon a en vain tenté de ranimer au xvinesiècle. C'est en Angleterre qu'elle reprend de l'activité; elle passe en France pendant la Restauration. Le Magasin Pittoresque l'emploie et la met à la mode. Elle est, dans l'illustration, l'expression du romantisme triomphant. Mais le temps est proche où Gustave Doré va lui faire perdre son caractère pour tenter de lui donner celui de la gravure sur cuivre. L'influence de ce grand artiste est désastreuse. Les graveurs sur bois, à son exemple, font sortir leur art de ses limites naturelles, aussi est-il bientôt abandonné.
Aujourd'hui le métier du graveur d'illustrations sur cuivre ou sur bois est sérieusement
compromis, peut-être même définitivement condamné. Les causes de cette crise sont multiples. Le graveur n'était jamais un interprète fidèle du dessinateur qui voyait souvent son œuvre travestie, et qui, malgré leur inertie, préfère les procédés mécaniques. Ils étaient rares les graveurs qui d'un mauvais dessin tiraient une bonne gravure; nombreux ceux qui déformaient absolument une composition intéressante. Leur travail toujours lent faisait perdre aux éditeurs un temps précieux aune époque où la production littéraire augmente chaque année : il était cher aussi et restreignait singulièrement le champ de l'illustration.
Toutes ces raisons, a-t-on dit, n'auraient pas suffi à tuer la gravure : la cause essentielle de sa mort c'est la pénurie de bons graveurs. Cette proposition n'est pas démontrée. Il est plus logique de croire que s'il n'y a plus de bons graveurs, c'est que tous les artistes de talent comprennent que l'illustration ne leur fournira plus cle ressources.
Les procédés mécaniques ont fait une concurrence vraiment terrible à l'illustration manuelle. Ils n'ont pas le charme et la vie des vieilles gravures, mais ils atteignent à l'art par la fidélité et la perfection. Il n'y a pas d'auxiliaires plus pré- .cieux des études artistiques. Elles étaient obligées de se contenter, autrefois, d'interprétations plus ou moins habiles, jamais fidèles, jamais complètes des chefs-d'œuvre, elles en ont main-
tenant des reproductions admirables qui permettent les recherches, les comparaisons, les attributions. Les procédés mécaniques ont facilité aussi l'illustration des livres à bas prix presque impossible autrefois. Ils ont ainsi rendu facile l'éducation artistique du peuple. Ce titre seul justifie leur vogue toujours croissante.
C'est au début du xixe siècle, quand l'édition prit un nouvel essor, qu'apparaissent les premières tentatives de gravure mécanique. Tous les procédés en usage aujourd'hui dérivent de la photographie ; le premier d'entre eux, cependant, est antérieur à l'invention de Daguerre. C'est Xicéphore Niepce qui le trouve en 18â6 en employant le bitume de Judée. Le bitume de Judée est une matière noire extrêmement sensible à la lumière et qui, dès qu'elle y a été exposée, cesse d'être soluble. Mettant ces propriétés à profit, Niepce appliqua un papier dessiné au trait sur une plaque de cuivre recouverte de bitume de Judée qu'il exposa d'abord au soleil, puis qu'il déposa dans un bain d'huile de lavande. Aux endroits où les traits noirs du dessin avaient empêché la lumière d'atteindre le bitume celui-ci disparut, il resta intact partout où le papier blanc avait été traversé par les rayons lumineux. Il n'y eut plus qu'à faire mordre le métal par l'acide partout où la dissolution du bitume Lavait laissé à vif, à supprimer le bitume restant, pour avoir une gravure en creux. L'activité des inventeurs de procédés nouveaux ne tarit pas pen-
mt LES INDUSTRIES ARTISTIQUES
rîàirt le xixe siècle. Vers 1831, par exemple, on imagina la contre-épreuve, qui, tout en exigeant une gravure préalable, permettait l'exécution d'un nombre indéfini de clichés. La première gravure, dans ce système, était exécutée en tailledouce sur une feuille d'acier non trempée. On la trempait ensuite afin de la solidifier, et, par de fortes pressions, on l'imprimait sur des plaques malléables. La galvanoplastie, la galvanoglyphie, la chimitypie, la chrysoglyphic inventée en 185A par les Didot, vinrent ensuite ; et il y eut bien d'autres procédés encore.
C'est pendant la première moitié du xixe siècle que Gillot inventa la panéconographie, procédé perfectionné de la tissiérographie, encore employée de nos jours et connue sous le nom de gillotage. Gillot transportait sur une planche de cuivre l'épreuve à reproduire, puis il l'encrait. Il saupoudrait le dessin de colophane pilée qui adhérait aux parties encrées et les solidifiait. Posée ensuite dans un bain d'eau acidulée, la plaque était rongée aux endroits où ne la protégeait pas l'encre colophanée et ceux-ci apparaissaient en relief.
Aujourd'hui^ la gravure photographique, ou héliogravure, ou photogravure — ces trois termes sont synonymes — consiste essentiellement à mettre à profit l'action de la lumière sur des matières qui, inattaquables à l'acide, remplacent sur les plaques de métal le vernis des graveurs ou y forment des écrans diversement sensibles au
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Reliure italienne de IJG2
jour. L'héliogravure, comme la gravure ordinaire, fournit à l'illustration des planches en creux ou des planches en relief susceptibles de reproduire soit des dessins au trait soit des modelés. La description des différents procédés en usage ne trouverait pas sa place ici ; ils ne sont tous que des applications du principe que nous avons indiqué. Si leur résultat est quelquefois artistique, leur fabrication est d'ordre purement chimique ou mécanique. Leur beauté réside surtout dans leur perfection. Le nombre des variétés d'héliogravures est considérable. Il n'est guère de maison importante qui n'ait son procédé.
Le livre comporte un dernier élément de beauté qui lui est plus extérieur encore, plus étranger que l'illustration : la reliure. La reliure n'était primitivement qu'une couverture destinée à protéger le parchemin et le papier. Du temps des manuscrits, on ne l'employait pas couramment : on se contentait, le plus souvent, de brocher les cahiers ; mais quand on les reliait, c'était avec un luxe inconnu aujourd'hui. Le joaillier, le sculpteur sur ivoire, l'orfèvre habillaient les volumes de plaques d'ivoire sculptées, de plaques de métal ciselées et serties de pierreries. Cette prodigalité de matières précieuses n'est plus possible dès que le nombre des livres augmente, après la découverte de l'imprimerie. Les libraires relient d'abord eux-mêmes les livres qu'ils vendent. D'épaisses plaques de bois; recouvertes de
peau de truie, sont les premières reliures du xve siècle. De gros clous de cuivre garnissent les angles et empêchent l'usure des plats sur lesquels on pose les livres clans les bibliothèques au lieu de les mettre comme nous sur tranches. La technique du relieur est la même qu'aujourd'hui. L'ouvrier bat d'abord — pour les serrer — les cahiers du livre, il les coud ensuite, puis les relie par des nervures qu'il laisse apparaître souvent sur le dos et dont les ressauts rompent l'uni for*mité du cuir. Il ne reste plus alors qu'à poser et à fixer la couverture.
Avant la fin du xvc siècle on ne voit guère de reliures d'art. Les armoiries commencent vers ce temps à imprimer leur note dorée sur les plats. Le xvie siècle inaugure l'âge d'or de la reliure. L'Italie crée des motifs décoratifs charmants que nous lui empruntons lors des guerres d'Italie > Le financier Jean Groslier, à son retour de Venise, introduit chez nous des modèles somptueux que nos amateurs se disputent encore. A la fin du xvie siècle la reliure se répand. Depuis longtemps, le carton remplaçait le bois dans la fabrication des plats. On en emploie alors une telle quantité que, pour le fabriquer, on réquisitionne tous les papiers, on déchire sans scrupule les vieux livres. Aussi, en disséquant les cartons de reliures du temps, y découvre-t-on souvent des fragments précieux pour Phistoire de l'impression : des cartes à jouer inconnues, des incunables disparus. La décoration des plats est déli-
cieuse de grâce et de richesse; des guirlandes de feuilles, de fleurs encadrent les maroquins rouges : autour des armes qui décorent le centre courent des arabesques où se jouent la fantaisie italienne, la grâce française. Les tranches même deviennent un champ d'ornementation précieux ou se continuent les lacis et les rinceaux. Tous les rois, presque tous les grands ont leur relieur attitré et leur reliure favorite. À l'aide des armes, des initiales, du style seul souvent, nous pouvons encore attribuer avec certitude tel volume ancien à tel personnage. Nous pénétrons ainsi, profondément le secret de ses goûts artistiques. Henri III préférait aux riants motifs dorés qu'on poussait d'ordinaire sur les cuirs, les squelettes et les larmes de pénitents qu'on retrouve sur les ouvrages qui lui ont appartenu. Sous Henri IV les fleurs de lys dominent.
Arrive le xvnc siècle. Il dote la reliure d'un petit instrument qui contribuera à propager les décorations banales et faciles : la roulette, petite roue gravée que l'on chauffe avant de la promener sur les feuilles d'or déposées sur le cuir où elle imprime sa dentelle monotone. La reliure garde cependant toute sa beauté sous Louis XIV. L'influence du grand roi accroît même sa somptuosité et son ampleur. Les relieurs — c'est Louis XIV qui les établit en corporation distincte des libraires — sèment l'or sur le cuir, peut-être avec un peu trop de prodigalité sous son règne.
Au début du xvine siècle apparaît la reliure mosaïque, composée de petits morceaux de cuir diversement colorés, appliqués sur un fond de maroquin. Cette innovation est fâcheuse. Elle fait servir le cuir à un usage qui n'est pas rationnel : elle achemine la reliure vers sa décadence. Il y a bien encore quelques grands relieurs consciencieux et artistes; mais la grande époque est close et le xixe siècle ne connaît qu'une reliure abâtardie, sans caractère et sans goût. De nos jours quelques artistes ont tenté de faire revivre le vieil art. Ils ont produit des pièces admirables; mais ce ne sont que de fort belles reconstitutions archéologiques qui manquent absolument de vie. D'autres artistes se sont engagés dans une voie nouvelle, mais que leur vanité a immédiatement rendue mauvaise. De la petite surface de cuir ou de maroquin dévolue àleur habileté, ils ont voulu faire le champ d'œuvres d'imagination. Et ils repoussent et ils gaufrent, et ils peignent ; sur les plats ils inscrivent des tableaux, ils sculptent des bas-reliefs, sans se souvenir que le premier devoir d'une œuvre d'art est de s'adapter à son emploi. Ce n'est que par le fini du travailla perfection de la matière employée, l'élégance innombrablemcnt variée des lacis d'or, des dentelles d'or, que les vrais relieurs des xvie et xvue siècles ont conquis une gloire justifiée. Pourquoi abandonner leur tradition et compliquer à plaisir le travail? L'erreur des relieurs modernes est préférable
pourtant à l'inertie de leurs prédécesseurs qui n'essayaient même pas d'échapper à leur médiocrité. Un effort n'est jamais perdu. Celui-ci aura donné à quelques amateurs le goût de la reliure qui disparaissait, et l'on s'apercevra bientôt que sur le thème préféré des siècles passés, les artistes peuvent encore broder pendant des milliers d'années sans en épuiser le charme et l'originalité.
Néanmoins, la belie reliure ne sera plus jamais qu'une pièce de bibliophiles. Le livre que nous achetons s'accommoderait mal d'une reliure de luxe : la simplicité d'un cartonnage lui convient. Un beau livre seul appelle une reliure d'art, et dans l'avenir, le livre courant a peu de chance de redevenir artistique parce que les éditeurs sacrifieront forcément la forme au prix. Le livre de 3 fr. 50 semble déjà cher. Les petites éditions à 0 fr. 35-, 0 fr. 50 ou 1 franc, très rares autrefois, se répandent avec une rapidité incroyable ; elles sont destinées à conquérir le monde. Quant au livre cher et artistique, il ne disparaîtra pas complètement. Réservé à quelques amateurs délicats, comme il n'aura que le souci d'être beau il deviendra peut-être plus artistique encore et, par conséquent, plus cher. Mais pour qu'il alimente de nouveau une industrie puissante et active, il faudrait que notre vie sociale fût transformée par une révolution qu'on ne peut pas prévoir et qu'il ne faut pas souhaiter.
Ces notes sur les industries d'art comportent des conclusions qu'il faut préciser. Les leçons que fournit le passé et les réflexions que suggère le présent sont toujours précieuses pour l'avenir.
Il est incontestable que la Révolution a brutalement transformé les conditions d'existence des industries d'art en France d'abord, et, par contre-coup, dans le monde entier. Quelques privilégiés jouissaient autrefois de leurs produits qui sont maintenant à la portée du plus grand nombre. Vne transformation si essentielle ne s'est pas opérée sans des hésitations, sans des flottements auxquels on a sacrifié un siècle presque entier. Aujourd'hui, les industries d'art sont soumises avant tout aux lois économiques comme les industries manufacturières. Elles ne peuvent plus se développer en toute indépendance et imposer leurs volontés au public ; c'est elles qui suivent le goût du public, qui se plient à ses exigences. Aussi ont-elles été contraintes de chercher des procédés nouveaux de fabrication
alliant la rapidité de la production au bon marché de la main-d'œuvre : elles les ont trouvés clans le machinisme.
La houille est devenue un de leurs éléments indispensables ainsi que le fer avec lequel on construit les machines. Elles ont subi les fortunes du fer et de la houille. Les pays riches en minerai et en charbon, ou bien placés pour se les procurer à bas prix, n'ont pas tardé à exceller dans les industries d'art : l'Angleterre, par exemple. L'abondance dans une contrée d'une matière première nécessaire à une industrie particulière a été aussi une cause d'expansion.
Mais la question artistique n'est pas devenue si indifférente que la richesse en matière première suf'Ose à faire prospérer les industries d'art dans un pays. Le goût et la culture artistique sont indispensables à leur développement. Malgré sa puissance économique, l'Allemagne n'y a pas excellé encore parce qu'elle a manqué de goût. Elle s'en aperçoit et réagit vigoureusement. Depuis quelques années elle a réorganisé avec une méthode admirable ses écoles et ses musées d'art industriel: ses rivales ne tarderont certainement pas à sentir, à leur détriment, les conséquences de ces progrès.
L'esthétique des industries d'art a évolué. Les conceptions excellentes au temps où on ne s'adressait qu'à quelques-uns sont caduques. Le goût des délicats, trop souvent précieux, ne
convient pas à la masse. La simplicité tient une grande place clans la conception populaire de la beauté. Les fabricants ne l'ont pas toujours compris spontanément, mais les nécessités de la fabrication mécanique et la concurrence des prix les ont contraints à transformer et à simplifier les modèles.
L'introduction du machinisme clans la fabrication n'a pas été sans entraîner des conséquences regrettables. Elle a jeté clans la misère bien des ouvriers d'art qui n'ont plus trouvé de travail, elle a réduit les salaires des autres, bien que la production ait considérablement augmenté. Ces résultats étaient prévus et inévitables. L'humanité n'a pas accompli une seule révolution, n'a pas réalisé un seul progrès vers son idéal de liberté ou de bien-être sans léser des intérêts particuliers, sans broyer des existences. Ce sont malheureusement toujours les pauvres gens qui pâtissent. On ne peut donner aux générations qui ont souffert qu'une consolation dérisoire : les générations futures ne traverseront pas les mêmes épreuves. La consommation augmentera certainement et équilibrera de nouveau la production. La situation générale de la classe ouvrière sera alors meilleure, au moins au point de vue sanitaire, puisque la machine supprime la plupart des manipulations dangereuses si nombreuses dans l'ancienne fabrication.
Les conséquences de la transformation qui s'est accomplie sont faciles à résumer. Du temps où
27i CONCLUSION
le goût de quelques-uns régissait seul l'industrie d'art, pendant les deux siècles qui ont précédé la Révolution, notre pays exerçait une suprématie incontestable : il l'a perdue au xixe siècle. Les secousses de la Révolution ont été brutales ; la France ne s'en est remise que lentement, et, pendant ce temps, les autres pays, moins profondément agités, ont progressé. Nous n'avons peutêtre pas fait non plus tout ce que nous aurions pu pour reprendre notre place : de grosses fautes ont été commises ; nous nous sommes souvent égarés dans des voies de traverse, et, si nous n'avions pas eu pour nous sauvegarder notre goût et notre sens naturel de la beauté, nous serions tombés beaucoup plus bas encore. 11 est incontestable que nous nous sommes relevés depuis quelques années. Des efforts sérieux ont été tentés par nos industriels et ils ont été couronnés de succès: nous tendons à reprendre notre place parmi les nations les plus actives. Mais nous ne retrouverons jamais, dans son intégrité, notre ancienne suprématie tant nous avons à lutter maintenant contre des adversaires puissants.
Bien plus, dans l'avenir, l'hégémonie que conserve encore la collectivité de la vieille Europe passera peut-être aux États-Unis. On les considérait, il y a cinquante ans, comme une quantité négligeable ; aujourd'hui, le développement général de leur industrie constitue un danger pour l'ancien monde. Heureusement, il leur
manque encore le sentiment artistique pour nous battre : mais, du jour où ils l'auront acquis, le monde leur appartiendra. Ils possèdent en abondance presque toutes les matières premières, et leur organisation industrielle est la plus parfaite qui soit.
On ne peut préjuger de l'avenir. Si les événements que nous constatons aujourd'hui suivaient leur développement régulier, si les éléments que nous possédons avaient leurs conséquences légitimes, il serait possible de prévoir. Mais il est si peu probable que la logique des choses ne soit pas troublée! Un pays d'importance secondaire prendra, demain peut-être, un essor inattendu parce qu'on aura découvert dans son sol un produit encore inutilisé. Des besoins nouveaux surgiront auxquels il faudra répondre. Et puis, dans quel sens exact l'humanité progresserat-elle, et dans quelle mesure?
On peut croire cependant, dès maintenant, que la fabrication mécanique prendra déplus en plus d'importance. Nous l'avons vue s'arrêter au seuil de certaines industries, de la verrerie par exemple : elle les envahira à leur tour. Mais le charbon, sans lequel elle n'existerait pas aujourd'hui, lui deviendra peut-être inutile : la houille blanche, c'est-à-dire l'eau, remplacera le charbon ; elle fournira la force motrice à bien meilleur compte, et créera des centres d'activité dans les pays riches en eau au détriment des pays riches en charbon.
Il est assez probable aussi que l'esthétique deviendra « internationale ». Les styles particuliers à chaque région disparaîtront devant les nécessités de l'exportation. Il faudra satisfaire en même temps les goûts les plus différents et trouver, par conséquent, leurs points communs. Il se formera alors un style mondial. Nous avons encore de la peine à le concevoir et nous imaginons volontiers qu'il sera très laid. Rien n'est moins prouvé. Quand il aura atteint son plein développement, il sera probablement très beau puisqu'il satisfera l'intelligence et la sensibilité d'un très grand nombre d'hommes. Mais, avant d'en arriver là, il traversera des périodes difficiles, il fera beaucoup d'essais infructueux, il s'engagera dans bien des chemins sans issue. Plusieurs générations seront contraintes de s'accommoder de formes étranges ou affreuses. La rançon du progrès se paye dans l'ordre esthétique comme dans la vie pratique : des générations sont toujours sacrifiées au bonheur ou au plaisir de celles qui suivent.
Vierge en ivoire.
(Eglise de Villeneuve-les-Avignon.)