CHAPITRE VIII
La bijouterie, l'orfèvrerie et la joaillerie.
Comme le goût de se parer et de posséder des objets précieux est inné chez l'homme, la bijouterie et l'orfèvrerie datent du jour où il vit l'éclat des métaux et où il connut les moyens les plus simples de les travailler. Ce fut probablement très tôt. La terre, presque vierge encore, offrait l'or et l'argent à fleur de sol et le marteau suffisait à les forger. La joaillerie naquit dès la découverte des premières pierres. Il parut tout naturel de combiner leurs feux à l'éclat des métaux et d'employer simultanément à la parure les deux matières que l'on estimait déjà comme les plus précieuses.
Dans l'antiquité, et même jusqu'à la Renaissance, la joaillerie, la bijouterie et l'orfèvrerie ne formèrent qu'une industrie; mais, au xvie siècle, le goût des joyaux prit subitement une grande extension et une scission s'opéra entre la bijouterie et la joaillerie d'une part, et l'orfèvrerie de l'autre.
Nous n'imaginons qu'assez difficilement le développement de la bijouterie et de l'orfèvrerie
2â0 LES INDUSTRIES ARTISTIQUES
antiques. Nous avons vu que le bronze des œuvres d'art a souvent servi, aux heures de crises, à fabriquer du numéraire; l'or et l'argent ont été plus souvent monnayés encore. Nous retrouvons cependant, dans les nécropoles, quelques témoignages de l'habileté des artisans antiques
Moulin employé au xvme siècle pour actionner les meules à diamants. (Fac-similé d'une ancienne gravure.)
et nous connaissons leurs procédés par les récits des auteurs. Ils employaient déjà la retrainte pour fabriquer les vases, les tasses sans soudures, à l'aide du marteau, et ils savaient orner leurs ouvrages de bas-reliefs, en les repoussant. La perte des plus beaux chefs-d'œuvre de l'orfèvrerie ancienne est irréparable. Que ne donnerions-nous pas, pour avoir encore la statue chryséléphantine de Minerve que Phidias éleva
sur l'Acropole? Les bijoux que l'écrin d'Herculanum et de Pompéi uous a conservés sont les plus admirables, peut-être, que l'on connaisse; leur grâce décourage nos meilleurs bijoutiers. Benvennto Cellini, le çrand orfèvre de
Atelier et magasin de bijouterie au xvme siècle. (Fac-similé dune ancienne gravure.)
a et h, montage des bijoux ; c, forge du métal ; d, chauffage et soudure au chalumeau; f, pesage et vente.
es
la Renaissance, n'osait pas s'aventurer a imiter.
Rome connut assez peu la joaillerie proprement dite avant que Pompée eût apporté au Capitole les trésors de Mithridate. Jusqu'à cette époque l'art de monter les pierres avait été principalement cultivé en Orient, dans l'Inde surtout,
où on les trouvait en abondance. Mais le luxe romain se prit bientôt d'une grande passion pour les gemmes. Sous l'Empire, pendant les siècles de prodigalité folle, on dépensa des trésors à leur acquisition. L'Occident était définitivement conquis aux parures enrichies de rubis et d'émeraudes. Leur vogue n'y subit plus une année d'éclipsé. De nos jours, loin de faiblir, elle tend encore à s'accroître.
Les invasions barbares ne tuèrent en Occident ni l'orfèvrerie, ni la bijouterie. Les Barbares étaient experts dans le travail de l'or et de l'argent bien avant leur arrivée dans le monde romain, les Goths surtout semblent y avoir été fort habiles. Ils se contentèrent de substituer leur style à celui des races conquises. La tradition romaine, reléguée à Byzance, s'y perpétua pendant le moyen âge; mais on la reconnaît à peine dans les bijoux et dans les vases qui nous restent de cette époque. Son passage sous un autre ciel, son adaptation à des mœurs nouvelles la transformèrent profondément et l'abâtardirent.
Le moyen âge occidental imprima son caractère original à l'orfèvrerie. On retrouve dans les spécimens qui nous en sont parvenus, l'influence des styles architecturaux. Jusqu'au xme siècle les formes sont romanes, puis elles deviennent gothiques. Nous avons des types assez nombreux de l'orfèvrerie du moyen âge : l'Église était alors la principale cliente des orfèvres, et elle a su habilement soustraire ses trésors aux
pillages et aux fontes. Au moyen âge lemail devient, pour les orfèvres, un élément important de décoration. Il est en même temps un auxiliaire précieux pour les bijoutiers dont l'industrie est alors aussi prospère que dans l'antiquité. On fait en l'honneur des parures les mêmes folies que du temps de César. Philippe le Bel tente de réagir contre la mode qui compromet l'équilibre pécuniaire du pays ; il promulgue en lâ% une ordonnance contre « les superfluités de toutes personnes » ; mais cette mesure est aussi inefficace que les autres édits somptuaires rendus à différentes époques.
La Renaissance ne répudia pas, en orfè vrerie, les traditions du moyen âge; elle accepta les formes habituelles, mais elle les combina avec des modèles anciens et porta la technique au plus haut point de perfection qu'aient connu les temps modernes. Ses plus grands artistes ne dédaignèrent pas de fabriquer des bijoux et des ouvrages d'or et d'argent.
Aiguière du trésor d'argenterie
de Boscoreale.
(Musée du Louvre^)
Donatello, "Brunelleschi, Verrocchio, PoIJaiuolo, Ghiberti firent leur apprentissage dans des ateliers d'orfèvres, et le nom de Benvenuto Cellini évoque des chefs-d'œuvre de ciselure qui n'ont jamais été égalés.
Sous Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, la France garde seule, dans les arts clu métal précieux, la suprématie qu'elle avait jusque-là partagée avec l'Italie. Pendant le xvne siècle, elle ne connaît pas non plus de rivale dans la taille des diamants, dont l'emploi a décuplé depuis qu'un jeune noble hollandais, Louis de Berquem, a découvert les formes du brillant et de la rose; mais, à la Révocation de l'Éclit de Nantes (1685), nos meilleurs diamantaires, qui étaient protestants, vont s'établir à Amsterdam. Sous Louis XVI, les premières fouilles de Pompéi révèlent à nos artistes les formes admirables des bijoux antiques. Ils s'en emparent aussitôt et commencent à les adapter au goût du jour quand la Révolution les interrompt... L'Empire tente bien de renouer la tradition ; mais il ne produit qu'une bijouterie massive et une orfèvrerie lourde, témoignant d'une incompréhension complète de l'antiquité dont elles s'inspirent. Ce n'est qu'en 181*0 que l'on constate une renaissance intéressante dans les arts de l'or et de l'argent : les œuvres tendent alors vers un idéal de beauté nouveau et logique, sous l'impulsion de quelques grands artistes, tels que Froment -Meurice et Bapst.
La beauté et le prix des matières premières indispensables à la bijouterie, à la joaillerie, à l'orfèvrerie en font, clans le monde moderne, des industries d'exception. Elles sont plus sensibles encore que toutes les autres aux influences extérieures. Les moindres mouvements politiques et sociaux agissent et réagissent sur elles. La joaillerie, qui était autrefois la moins courante des trois industries, est aujourd'hui la plus importante. Elle a bénéficié de la découverte des gisements de pierreries du Cap. La surabondance de diamants sur le marché a fait baisser leur prix.
La bijouterie a souffert de cette vogue subite de sa rivale. On a délaissé les ornements d'or ciselé pierres précieuses. Beaucoup de bijoutiers ont été contraints de s'adjoindre un atelier de joaillerie . La cri je dure encore : elle n'est cependant que temporaire. Le bijou d'or et d'argent a sa beauté et sa raison d'être en lui-même : la mode lui reviendra certainement.
Pour préciser la place de l'orfèvrerie dans l'industrie contemporaine, il faut distinguer entre ses deux parties : la grosserie et la petite partie. La grosserie comprend les pièces de grandes dimensions, exécutées souvent sans but précis, les
Bijou mérovingien.
et gravé pour les
motifs ornementaux, et en mêmetemps lavaisselle d'or et d'argent. On appelle petite partie les couverts, les salières, etc., en un mot, tous les petits travaux d'orfèvrerie. La grosserie est en décadence. On ne mange plus guère dans des vaisselles d'or ou d'argent; il n'y a plus beaucoup d'amateurs assez riches pour se payer des bibelots, des vases décoratifs en métaux précieux. L'industrie de la petite partie, au contraire, est plus active que jamais. 11 n'est si pauvre ménage qui ne veuille avoir son couvert en argent. Un crand orfèvre contem-
porain
Falize ,
Statue d'or de Sainte Foy.
Trésor de Conques. (xc siècle.)
écrivait dans son rapport de l'Exposition de 1889 que l'antique orfèvre est devenu l'argentier : il voulait marquer la suprématie de la petite partie sur la grosserie.
Le prix des diamants, la valeur de l'or et de l'argent ne suffiraient pas à classer la bijouterie, la joaillerie et l'orfèvrerie au nombre des industries d'art : un lingot d'or, un diamant brut, ou même
une pointe naïve (c'est-à-clire un diamant naturellement poli par son frottement sur le fond des rivières) n'ont rien d'artistique. Il faut que la volonté humaine les modifie, les forme, les accommode selon une esthétique. Cette esthétique diffère pour les trois industries. On emploie la pierre précieuse à représenter les ani maux, les fleurs; le domaine de l'artiste est ici, par conséquent, très vaste; il n'a d'autres limites que celles de la nature. Mais le joailler ne peut pa*s songer à copier servilement ses modèles : il ne produirait que des œuvres informes. Il stylise les fleurs, il accommode les animaux aux nécessités de sa technique. Il n'en a pas moins, souvent, vaincre. Si les diamants et les pierres précieuses sont d'admirables éléments de beauté, ils sont aussi très tyranniques. Leur forme est immuable ; ils ne s'accommodent pas aux nécessités du travail: il faut toujours compter avec eux.
Bijou espagnol de la Renaissance.
de crosses difficultés à
Dans la bijouterie, au contraire, les matériaux sont malléables et dociles. L'or et l'argent se prêtent à toutes les combinaisons. Les artistes en ont profité. Leur fantaisie s'est exercée sans relâche «à trouver des formes nouvelles, des modèles inédits. On a vu trois ou quatre styles différents se succéder dans la même saison. La tradition a disparu devant la mode passagère et toute-puissante, qui dispense tour à tour ses faveurs à la gravure, à la ciselure, à une coloration nouvelle. L'influence du modem style s'est fait sentir «dans la bijouterie, mais elle semble y avoir été moins heureuse que dans d'autres industries. Elle a altéré la simplicité des formes, la pureté des couleurs et l'on ne voit pas qu'elle ait ouvert une voie nouvelle digne d'être suivie.
Aux expositions universelles, aux devantures des grands orfèvres, nous avons vu plus d'une fois, dans ces dernières années, des chefs-d'œuvre comparables aux plus belles pièces antiques. Sur les fonds d'or et d'argent des coupes et des amphores nous avons admiré de délicates combinaisons de nacre et d'ivoire, d'émail et de pierreries, mais presque toujours nous avons revu ces merveilles dans des galeries publiques. Elles ne trouvent plus d'autre acquéreur que l'État : elles ne sont pas en rapport avec la fortune générale ; elles sont presque un nonsens dans l'industrie contemporaine. Les orfèvres se plaignent quelquefois de la défaveur dans laquelle on tient aujourd'hui leur art : ils
en sont responsables en grande partie. Les né-
Vieux bijoux français et lombards.
(Florence. — Musée National.— Collection Carraud.)
cessités économiques s'imposent à eux comme aux autres industriels. Il faut qu'ils accommodent
leurs prix aux fortunes des clients possibles. Ils seront peut-être obligés d'employer souvent le doublé et le doré à la place d'or fin; mais, s'ils sont vraiment artistes, la beauté de leurs
œuvres ne s'en ressentira pas. Le beau ne doit plus être, ne peut plus être le monopole exclusif des classes riches.
Les procédés de fabrication de la bijouterie, de la joaillerie et de l'orfèvrerie n'ont pas beaucoup changé depuis l'antiquité. Prenons une pièce de joaillerie, par exemple. Avant d'arriver à son état définitif, elle passe par les mêmes phases qu'autrefois. Le dessinateur fournit à l'ouvrier le modèle à exécuter. Ce modèle est reporté sur une plaque d'argent (l), dont on découpe les contours à la scie. On la forge ensuite en forme de fleur, de
Bijou ancien en or émaillé et perles fines.
(1) On emploie presque toujours l'argent pour monter les diamants parce qu'il est plus favorable à l'éclat des parures; mais comme il est peu résistant, on le double souvent d'une plaque d'or. Les belles pièces se montent aussi sur platine.
feuille, d'insecte, avec tout le soin qu'on mettrait à travailler une petite pièce d'orfèvrerie ayant sa fin en elle-même; puis on y perce des trous irréguliers : on la réduit à l'état de treillage. Nul ne peut se douter alors du chefd'œuvre que deviendra cette fleur ou cette feuille mutilée. Mais on y enchâsse les pierres précieuses taillées, et, à la place du métal disparu, brille bientôt une marqueterie de diamants, d'émeraudes ou de rubis. On conçoit que le métier de joaillier soit exclusivement réservé à des ouvriers artistes : presque tout y est affaire de goût, de légèreté, de précision : la machine n'y a naturellement aucune part : elle n'intervient que dans les travaux préliminaires. Dans les tailleries de diamants, elle actionne les meules qui tournent à raison de ^.000 tours à la minute; elle supprime aussi une partie des opérations de fonte et de forge indispensables autrefois. Dès le milieu du xixe siècle, on est bien arrivé à fabriquer entièrement des chatons à la machine, mais si grossiers qu'on n'a jamais osé y enchâsser des pierres précieuses véritables. Que les pierres soient montées à jour ou à fond, c'est-à-dire qu'elles soient simplement tenues
Bijou ancien en or émaillé.
clans des griffes ou encastrées dans une gaine d'argent, il n'y aura jamais qu'un ouvrier habile qui pourra fabriquer les chatons et monter les gemmes avec la délicatesse et la solidité nécessaires. La joaillerie d'imitation a fait du tort à la joaillerie véritable. Le strass que l'on fabrique aujourd'hui imite parfaitement le diamant, et il faut l'œil et la pratique d'un spécialiste pour les distinguera première vue.
Aussi la carrière du strass a-t-elle été très brillante pendant le xixe siècle. Pour les bourses modestes, il a remplacé le vrai diamant trop coûteux ; des élégantes, qui préfèrent la quantité des joyaux à leur qualité, l'ont accueilli avec joie ; il est devenu indispensable au Burette eu cristal théâtre où les bijoux de prix se en IrfentTnau! perdaient souvent dans les moulé.— Italie, fia vements violents ou dans la hâte
du xve siècle. , ,,, , .„
de 1 habillage.
Peut-être verrons-nous, un jour, des joyaux en diamants « vrais » fabriqués artificiellement. Deux savants, MM. Moissan et Violle, sont arrivés, à l'aide des fours électriques, à faire la synthèse du diamant. Mais leur découverte n'a encore qu'une valeur scientifique, car un diamant fabriqué par leur procédé coûte, à grosseur égale, beaucoup plus cher qu'un diamant sortant de la mine.
Les bijoux contemporains, même les plus beaux, n'atteignent que rarement aujourd'hui à Fin-
dividualité, au caractère qu'ils avaient du temps de la Renaissance : c'est qu'autrefois le même ouvrier ou le même artiste les exécutaient entièrement depuis le martelage jusqu'à la gravure. Une semblable fabrication n'est plus possible aujourd'hui dans l'industrie courante. Les bijoux les plus soignés passent par plusieurs mains.
La concurrence a forcé les bijoutiers à baisser leurs prix. Ils ont dû vendre davantage pour se rattraper et, par conséquent, fabriquer plus et diviser le travail. La matière première arrive à leurs ateliers laminée et forgée.
Un premier ouvrier donne sa forme au bijou, un autre le soucie, un autre le cisèle ou le grave. Et encore la ciselure et la gravure sont-elles de moins en moins employées : elles coûtent très cher et ralentissent la production :
dans nombre d'ateliers, on les remplace par l'estampage.
T , .. ,,. ., ,. , Allemagne,
Le bijou a imitation a trouve fin du xvi° siècle. au xixe siècle un admirable terrain pour se développer. Qu'il soit creux, doré ou doublé on est arrivé à lui donner l'apparence extérieure des bijoux d'or ou d'argent.
Bocal en vermeil.
Les bijoux creux sont bien en or ou en argent, mais ils no sont formés que d'une couche de métal extrêmement mince qu'on obtient par la fonte et par l'estampage. Les bijoux doublés sont composés de chrysocale ou de cuivre à Ja surface desquels on imprime une couche d'or. Le doublé a pris dans l'industrie contemporaine une place capitale. La joaillerie l'emploie pour ses montures et l'orfèvrerie commence à en faire cas :
mais c'est encore à la bijouterie qu'il rend les plus grands services. Les broches et les bagues argentées ou dorées sont fabriquées, comme les bijoux doublés, en métal commun, mais leur habillage d'or et d'argent ne s'effectue qu'après la fabrication, par la galvanoplastie. Le travail à la main est naturellement réduit à son minimum dans la fabrication des bijoux d'imitation. Visitez une fabrique de bijoux doublés, par exemple, et comparez-la aux vieux ateliers de bijouterie dont vous retrouvez les images dans les gravures de l'Encyclopédie du xvme siècle. Les petits établis autour desquels les ou-
Grand vase d'argent d'après la Suite des Maisons Royales. — Epoque Louis XIV.
vriers travaillaient en silence ont disparu ; à leur place vous voyez des laminoirs, des tours à polir, des découpoirs, des tours de mécaniciens q u ' a c t i o n rient b ruy animent des machines à vapeur.
L'industrie contemporaine a créé le bijou à bon marché qui n'a pas la prétention d'imiter l'or et l'argent. Il est composé d'un métal sans valeur et tire tout son prix de l'élégance de sa forme et du charme de son coloris. L'acier est pré cieux pour sa fabrication : il prend facilement un admirable poli d'argent bleu et il se brunit sans peine. On a aussi employé l'aluminium qui a l'avantage d'être beaucoup moins lourd que l'acier.
Enfin on a fait des bijoux en fonte et en zinc à si
bas prix qu'il ne semble pas possible de les battre : à l'Exposition de 1889, on pouvait voir des broches en zinc nickelé qui se vendaient 0 fr. 30 la douzaine.
Vase en argent, d'après La Suite des Maisons Royales.
— Epoque Louis XIV.
Nous avons vu dans quelle irrémédiable décadence est tombée l'orfèvrerie exécutée entièrement à la main. L'énumération seule de ses outils indique qu'elle n'est pas viable dans
Bijou moderne de Louchet.
notre siècle. Sans doute, elle ne se contente plus, comme dans l'antiquité ou chez quelques peuples orientaux modernes, du seul marteau ; elle connaît encore les bigornes, les mandrins qui servent à emboutir, les cisailles, les emporte-
pièces, les tas à dresser. Mais si ces instruments permettent de mieux finir le travail, ils ne l'accélèrent pas et ne diminuent pas son prix. La diffusion de procédés moins coûteux et plus rapides que la fabrication manuelle peut seule relever l'orfèvrerie. Ces procédés, on les connaît, et leur usage se répand à mesure que les orfèvres se rendent compte des vices de leur industrie. %/J Dans l'avenir, les pièces de luxe, au lieu d'être entièrement travaillées au marteau, seront moulées, soit dans des moules de sable, comme les bronzes d'art, soit entre les os peu résistants de mollusques, les seiches ; mais on les terminera à la main : le ciselage et le repoussage trouveront là leur application. Quoique fort coûteux, ces procédés de décoration ne disparaîtront pas : leur prix sera compensé par l'économie réalisée sur la fonte. Quant à l'orfèvrerie courante, la fonte simple ou complétée par l'estampage à la machine, est déjà employée dans sa fabrication : elle deviendra certainement encore plus commune et les prix de l'argenterie de table, qui ont déjà subi une baisse si considérable, diminueront encore. Le doublé, l'argenté, le doré
ijou moderue Louuhet.
fourniront aussi des ressources aux fabricants du siècle qui commence. L'orfèvrerie d'imitation n'est encore qu'au début de sa carrière ; ce n'est qu'à la dernière Exposition que nous avons constaté qu'elle peut produire des objets aussi parfaits que les œuvres en métal fin. Il est probable que le bon exemple donné par quelques industriels ne sera pas perdu et que nous la verrons, dans un avenir assez rapproché, prendre un essor qu'on n'aurait pas osé prévoir sérieusement il y a dix ans.
Les ouvriers orfèvres, bijoutiers et joailliers tiennent un rang relativement élevé dans le prolétariat contemporain. Ils le doivent à l'éducation artistique qu'exige toujours leur métier, mais aussi au respect que la société moderne professe encore pour les métaux précieux et pour ceux qui les manient. Il est vrai que les bijoutiers méritent ce respect. Leur corporation est réputée depuis des siècles pour sa probité. Les tentations qui les entourent toute la journée n'ont pas de prise sur eux quoique la surveillance de leurs ateliers soit très difficile pour ne pas dire impossible.
Epiûgle. (Modèle du cise leur Louchet.)
Dans le travail de l'or et de l'argent, les moindres rognures, les moindres débris ont une telle valeur que les fabricants font brûler chaque année les poussières provenant du balayage de leurs ateliers et en tirent parfois des sommes importantes.
On pourrait croire que des artisans qui mènent à bien de si délicates besognes que la fabrication d'un bijou ou d'une pièce de joaillerie et qui, en somme, font partie d'une élite, touchent des salaires supérieurs à ceux de la majorité des autres travailleurs ; loin de là. Un bijoutier en or gagne, en moyenne, h fr. 50 par jour. Pour atteindre à ce beau résultat, il lui faut cinq ans au moins d'apprentissage et il n'a même pas la perspective d'un avenir plus heureux. La profession est épuisante et malsaine. Le travail s'exécute presque toujours dans des ateliers petits, peu aérés, saturés de miasmes ; il exige une attention, une précision de tous les instants. Les ouvriers bijoutiers ont le teint terreux, la poitrine étroite, les épaules rentrées ; la tuberculose choisit souvent ses victimes dans leurs rangs.
Jijou de Loucliet.
Les ouvriers en bijouterie d'imitation, qui n'ont pas cependant la responsabilité de la matière première, et dont le métier est moins durpuisque la machine y tient plus de place, sont souvent mieux payés que les bijoutiers en or. Dans le cuivre doré, par exemple, il y a trois catégories d'ouvriers : les blantiers, les monteurs et les façonniers. Les monteurs gagnent jusqu'à 7 francs par jour et les blantiers 5 francs. Ils doivent cette situation favorisée à la grande activité de leur industrie.
Les ouvriers bijoutiers, orfèvres et joailliers sont relativement très nombreux en France. Lyon, Marseille, Bordeaux, Tours en occupent; mais Paris est le centre le plus actif de fabrication. Selon les statistiques de la Chambre de Commerce, il existe à Paris 900 fabricants de bijoux fins qui emploient 7.350 ouvriers hommes et femmes et qui payent annuellement 13.9Jiâ. 500 fr. de salaires. Les fabricants de bijoux d'imitation sont au nombre de Ji3Ji ; ils occupent S. 865 ouvriers et payent Ji.9Ji8.000 francs de salaires. Enfin on compte 1.3Ji8 patrons d'industries se rattachant aux bijoux qui font travailler plus de 3.500 ouvriers.
Il s'est créé de nombreuses institutions destinées à donner aux apprentis l'instruction nécessaire, à défendre les droits des ouvriers et à maintenir les traditions de la bijouterie française : c'est ainsi que Paris possède une chambre syndicale de la bijouterie, joaillerie, orfèvrerie,
Va9e décoratif monté sur bronze ciselé.
(Modèle du ciseleui" Louenet.)
une école professionnelle de dessin, une chambre syndicale pour les apprentis, une chambre syndicale de la bijouterie d'imitation, une société d'encouragement aux apprentis, ouvriers et employés de la bijouterie, joaillerie, orfèvrerie, enfin, une école professionnelle de dessin de la bijouterie d'imitation.
Il n'y a pas de pays où l'on ne travaille tant soit peu l'or et l'argent. Les peuplades sauvages
Boucle de ceinture.
(Modèle de 1" « Art Nouveau •■.)
de l'Afrique, elles-mêmes, fabriquent une bijouterie primitive. Mais les centres industriels importants sont relativement peu nombreux ; on les trouve presque tous en Europe. La France est le premier, comme le nombre de ses ouvriers pouvait le faire prévoir. Peut-être sa suprématie lui aurait-elle échappé dans le cours du xixe siècle si ses bijoux n'offraient pas une garantie matérielle universellement appréciée. Les fabricants français n'ont pas le droit d'employer l'or et l'argent au titre qui leur convient. Ils sont contraints d'adopter les titres
légaux. L'alliage d'or pour bijouterie doit contenir 750 millièmes d'or, et l'alliage d'argent, selon la qualité, 950 ou 800 millièmes d'argent. Un service de garantie très sévère vérifie chaque pièce; il la brise lorsqu'elle n'atteint pas le titre légal, y impose un poinçon lorsqu'elle est régulière. Toutes les grandes villes de France possèdent des bureaux de garantie. Cette institution, tout assujettissante qu'elle soit pour les fabricants, est excellente; la meilleure preuve en est qu'elle assure la prospérité de notre industrie.
Les moyennes établies d'après les statistiques de nos exportations prouvent éloquemment l'importance de notre fabrication.
Nous expédions tous les ans à l'étranger environ 30.000 grammes de bijoux d'or ou de platine ornés de pierres précieuses ou de perles fines, qui représentent une valeur approximative de AS0.000 francs. Nous fournissons encore 5.000 kilogrammes d'or travaillé, sans pierreries, soit 28 millions de francs. Notre bijouterie d'argent exporte 6.500 kilogrammes environ, d'un
Bijou moderne.
(Modèle de F « Art Nouveau ».)
sw
prix de 3 millions, et le total de nos envois à l'étranger de bijouterie en métaux communs atteint 110.000 kilos qui valent à peu près â3 millions.
Nous avons des rivaux redoutables en Europe, en Amérique. La production américaine a pris un développement considérable dans ces dernières années et on peut craindre sa concurrence pour l'industrie européenne. Elle a les matières premières à bien meilleur compte.
Elle les trouve, au Pérou d'un côté, au Klondyke de l'autre, dans des conditions que ne connaît pas l'Europe. Si la fabrication française a gardé sa supériorité jusqu'à présent, c'est qu'elle produit tous les genres à la fois; elle peut répondre à
Bijou moderne. 1 i • t ± '
(Modèle de i'»ArtNouveau...) tous les besoins. Les centres étrangers nous battent parfois dans une spécialité, mais nous l'emportons sur l'ensemble. Il est certain que la Russie fabrique de la joaillerie plus fine que la nôtre. Ses territoires d'Asie sont riches en pierres précieuses et, pour les faire valoir, elle a appris à les monter avec une grande perfection. A la dernière exposition universelle, nous avons pu voir d'admirables joyaux expédiés par les fabricants russes. L'Italie l'emporte souvent dans l'exécution des
bijoux d'or. Ses artisans leur donnent un caractère artistique auquel les nôtres n'atteignent pas. Il semble que les Italiens aient conservé les traditions de leurs ancêtres. Les plus beaux bijoux anciens ont été trouvés en Italie et les œuvres modernes les plus originales sont fabriquées dans des coins de campagne, par des paysans naïfs qui n'ont jamais fait d'apprentissage.
Quant à l'Allemagne, sa supériorité est incontestable dans la bijouterie de pacotille. Ses produits n'ont aucune valeur artistique, mais ils sont tellement bon marché qu'ils envahissent le monde. La concurrence allemande a été, pendant un temps, néfaste à notre bijouterie courante. Nos fabricants, affolés, ont cru qu'il était impossible de baisser,,, ,., Bjjo" TdxfQe"
1 t (Modèle de 1 •• Art Nouveau».)
les prix sans négliger la
beauté et ils ont lancé sur le marché des modèles plus disgracieux et plus laids les uns que les autres. Ils ont eu tort. On peut produire à bas prix sans alourdir et sans empâter les formes. La preuve en est faite aujourd'hui. Une réaction énergique s'est produite. Nous cherchons encore
à rivaliser de bon marché avec l'Allemagne, mais nous ne lui envions plus le privilège des formes disgracieuses.
Broche.
(Molèle de 1' « Art Nouveau. »)