UN MUSÉE I) ART ET D'INDUSTRIE
séquences sociales produites par cette création d'une armée, de plus en plus nombreuse, d'aspirants aux carrières libérales, ne sachant comment gagner leur vie, (jui peuple toutes les grandes villes de misérables, de déclassés et tle mécontents. P]nsuite, il est de toute ('vidence qu'il ne suffit pas d'outiller puissamment les industries par des établissements publics, de les mettre en mesure de produire beaucoup et supérieurement, par le nombreux personnel d'artistes et d'ouvriers qu'ils peuvent former ; il faut que ces industries puissent vivre, vendi'e leurs œuvres à une clientèle, qu'elles n'aient pas à lutter désespérément, pour leur existence et pour leur prospérité, contre des mœurs qui, au lieu de les encourager, leur font une guerre impitoyable de contradictions économiques et de préjugés sociaux.
Il existe un Musée d'archéologie pour les antiquaires ; un Musée de peinture et de sculpture, conçu et organisé avec cet idéal vague d'enseignement populaire qui rend la plupart des établissements de ce genre inutiles pour le mouvement artisti([ue de notre pays. 11 y a encore un cercle mondain des beaux-arts et un Salon annuel. Mais, dans cette ville, prospère et opulente de plus de 260,000 liabitants, qm*, d'après les statistiques officielles, coulient près de 80,000 personnes vivant des industries, parmi les institutions municipales d'instruction et d'éducation pul)liques, on n'en peut actuellement trouver une seule qui permette au peuple de s'initier au goût des œuvres d'art destinées à embellir la vie intime ; aux artistes et aux ouvriers de connaître les créations des maîtres dans les diverses branches des industries auxquelles ils s'adonnent, afin de renouveler constamment leur production d'inspirations et d'idées.
Dans sa séance du 3o avril iSgS, le conseil municipal de Bordeaux a Projet de Musée voté l'acquisition des deux bâtiments de la place des Quinconces, actuelle- '^^ ment occupés par des bains, et, en principe, l'affectation de l'un à une salle des fêtes, et de l'autre à un musée qui serait <^onsacré aux arts décoratifs et industriels. Ce musée devra être fait à peu ]»i"ès de toutes pièces: il n'existerait actuellement, dans les magasins de la ville, comme futurs ('léments de sa constitution, qu'iuic collection importante, celle de la serrurerie formée par Ghavanton. C'est donc une occasion merveilleuse, en abandonnant résolument les vieux types, de créer une oeuvre nouvelle, originale, intéressant
tout le monde, répondant avec précision aux conditions économiques et sociales de notre temps et aux besoins de nos industries. MaLjré toutes mes demandes et mes requêtes, je n'ai pu obtenir le moindre renseignement sur les projets d'organisation de ce musée, sur les principes et les idées qu'on se propose d'y appliquer. Une autre municipalité a été élue en mai dernier. Quelle suite donnera-t-elle au vote de la précédente ? On l'ignore. Pourquoi la Ville qui a déjà confié, il y a vingt-trois ans, à la Société philomatliique la direction de l'Ecole supérieure de commerce et d'industrie — ce dont elle s'est acquittée à la satisfaction générale, — ne chargerait-elle point cette même association de l'organisation du futur Musée ? Le passé répond de l'avenir. Une institution de ce genre n'est-elle pas le complément naturel et logique de celles dont elle a actuellement la responsabilité ?
LIMOGES
Depuis nn siècle, Limoges est la grande métropole de la porcelaine française, qui a su imposer au monde entier sa réputation par Texcellence de sa fabrication, par le goût de ses artistes décorateurs. Quand la transformation industrielle et économique de l'Europe, le développement des voies de communications internationales, lui ont suscité en Angleterre, en Allemagne, en Autriche-Hongrie des concurrents nombreux, actifs, audacieux, puissants, Limoges a su lutter victorieusement contre les uns et les autres, en dépit de l'infériorité au point de vue de l'approvisionnement des matières premières et du combustible, ainsi que <lu transport des marchandises, que lui créait sa situation ethnographique, vis-à-vis des faljriques du Staffordshire , de Meissen, de Garlsbad, d'Elbogen, etc., qui ont à proximité les terres, la houille, des fleuves et des ports de mer. A l'Expositioji universelle de i88g, le rapporteur de la classe de la céramique résumait ainsi les progrès accomplis par les Limousins, pendant la période décennale:
« 1° Emploi plus raisonné des machines pour la préparation des matières premières et pour la confection des pièces; amélioration dans les fours donnant une cuisson plus sérieuse avec moins de déchets;
« 2° Application plus développée de la chromolithographie pour la décoration des services à bas prix ;
« 3" Décors au grand feu mieux compris et ([ui montrent des applications nouvelles;
« 4° Effort du plus haut intérêt et ayant amené de très beaux résultats, eji vue de la production des superbes rouges flammés de cuivres, dont la Chine semblait avoir conservé le monopole. »
Mais le rapporteur ajoutait, appelant l'attention des Limousins sur l'évo-
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LIMOGES
lution artistique signalée par l'étude comparative minutieuse des œuvres envoyées à l'exposition de tous les pays de production :
« Les conditions économiques dans lesquelles se fabrique la porcelaine aujourd'hui et la difficulté de lutter comme production à bas prix avec les manufactures d'Allemagne et de Bohême mettent nos fabricants dans la nécessité de donner à leurs produits une supériorité telle qu'ils ne puissent être comparés avec ceux de leurs concurrents. C'est du reste le classement qui tout naturellement est en train de se faire. L'article courant bon marché sera de plus en plus spécial à l'Allemagne, et l'article riche ou plus soigné restera à l'industrie française qui pour le conserver ne cesse de faire des eflbrts considérables. »
Cette évolution artistique s'esl-elle continuée? Quelles en ont été les conséquences économiques et sociales? Quelle est aujourd'hui la situation de la Opinion de la Chambre fabrique vis-à-vis (Ic la concurrence étrangère? J'ai demandé à la Chambre
syndicale des fabricanls i-iiirr- ipi- i !• it- • i 11
de porcelaines. Syndicale, 1 Uuion des labricants de porcelames du Lmiousm, dont le liureau s'est réuni dans ce but, le 26 décembre, la réponse à ces questions. Le procès-verbal de la séance la résume ainsi :
La siUiation actuelle de l'industrie de la céramique.
Assistaient à cette réunion le bureau de la Chambre syndicale des fabricants de porcelaines de Limoges, et plusieurs fabricants désignés par lui pour venir entendre M. Marins Vachon. I^'assemblée se composait de MM. W. Guerin, président; Marty père, vice-président; Plainemaison, G. Demartial, G. Dubreuil, E. Cliadal, Bernardeau, Lanternier, R. Laporte, A. .louhanneau, Boudet, Piclionnier.
M. Guerin, président, expose le désir k lui exprimé par M. Marins Vachon d'avoir une entrevue avec la Chambre syndicale des fabricants de porcelaines, pour connaître d'eux la situation actuelle de l'industrie au point de vue artistique et industriel, leurs desiderata au sujet des voies et moyens pour assurer son développement et sa prospérité, ainsi que leur opinion sur le fonctionnement des institutions publiques créées dans ce but.
Après avoir cité quelques passages des dépositions faites sur l'industrie limousine devant la grande Commission d'enquête de i883 et du rapport officiel de l'Exposition universelle de iS8(), M. Marins Vachon demande qu'on veuille bien lui indiquer s'il s'est opéré, pendant cette dernière période bientôt décennale, une évolution caractéristique dans la production artistique de la fal)rique.
On fait remarquer k M. Marins Vachon la transformation totale de notre fabrication k partir de cette époque, l'augmentation de nos transactions résultant de la création dans toutes les fabriques de modèles nouveaux, l)ien étudiés, sortant du courant. Ce qui, en 1889, était la production relativement supérieure est devenu aujourd'hui la production courante ; on ne fait plus de l'ordinaire que comme remplissage ou comme élément de réclame de bon marché.
II }' a augmentation considérable de la fabrication ; diminution du prix de vente et amélioration considérable des produits dans leur valeur artistique.
Dès ce moment, on voit presque doubler notre exportation dans l'Amérique du Nord, seul pays avec l'Angleterre où le consommateur veut du beau et peut se l'ofïrir ; là, l'élément allemand n'a pas de prise; on voit, au contraire, diminuer nos ventes dans l'Amérique du Sud, en Espagne, en Orient, où le goût n'est pas formé, où les plus afTreux badigeonnages sont préférés à la véritable décoration. Là, les Allemands ont beau jeu ; mais comme ces marchés ne leur suffisent déjà plus, ils tentent l'imitation de nos nouveaux produits, ils offrent à ôo p. 100 de rabais la copie servile de nos formes et de nos décors. II n'est point contestable cependant que les Bavarois et les Autrichiens ont fait pendant cette période de grands progrès au point de vue de la production artistique ; ils étonnent par leur habileté sinon par leur goût. Evidennnent, il y a lieu de se préoccuper sérieusement de ces progrès. Ainsi, donc, notre dernière branche de salut va nous échapper si nous ne trouvons les moyens de nous rendre inimitables dans nos créations, dans la perfection de nos produits.
D'ilprès les renseignemeiils qui m'ont élé f<juiiiis, par l'intermédiaire de la Chambre syndicale, le nombre actuel des fabriques est de 3 1 , représentant un ensenjble de yi fours. Ces faljriques occupent 1 1 ,654 personnes, ainsi réparties professionnellement : porcelainiers ou manœuvres, hommes et femmes, 45554; peintres, hommes, 2,800; peintres, femmes, 2,5oo; ouvriers de moulins, Goo; extracteurs de kaolins, hommes et femmes, 1,200. Le nombre des fournées, pendant la dernière période décennale, a été constamment en augmentation progressive. De i,85i en iSSG, il s'est élevé à 2,280 en i8yi ; et aujourd'hui il atteint 2,7 17. En i8(jG, la production des fours a représenté ime valeur de 9,509,500 fr. Si on tient compte que plus de la moitié des porcelaines s'expédient décorées, leur valeur, de ce fait, serait augmentée de 4,754,750 fr. ; ce qui porterait la prodiu-tion générale à i4î264,25o fr., donnant à la vente une somme de plus de 2 1 millions. Voici les chiffres de l'exportation de la porcelaine limousine aux Etats-Unis depuis 1887: 1887, 3,064,000 fr. ; i888, 3,320,ooo fr. ; 1889, 3,701,000 fr.; 1890,4^858,000 fr, ; 1891, 6,018,000 fr. ; 1892, 6,204,000 fr. ; 1893, 5,022,000 fr. ; 1894, 5,5oo,ooo fr. ; 1895,6,500,000 fr. ; 1896, 7,500,000 fr. Dans quehjues mai- La concurrence sons, le connnerce avec les Etats-Unis absorbe les deux tiers de la faljrica- ^iraïKjcic. tion. L'exportation en Angleterre a pour base principale un genre spécial de décoration fine, très soignée, dans le goût des œuvres du dix-huitième siècle, à Vincennes, Saint-Cloud, Sèvres et Meissen, pratiqué par deux maisons, et
LES INDUSTRIES u'aRT. ^7
LIMOGES
([ui obtient un yrand succès auprès des amateurs et des collectionneurs. La supériorité dans la production de luxe facilite avec rAUeniagne des relations, (jui dans deux maisons également donnent lieu à un certain chiffre d'affaires. Ouant au marché intérieur, la fabrique limousine, depuis quelques années, constate une évolution du goût du public vers la porcelaine ; on estime qu'il se vend vingt fois plus de services de demi-luxe qu'en 1889; l'écart considérable entre les prix de vente de la porcelaine et de la faïence qui existait il y a dix ans et faisait donner la préférence à celle-ci, s'est fort abaissé; en outre, malgré ses bas prix, la porcelaine allemande ne peut, dans la production qui touche un peu au luxe, entrer en concurrence avec la porcelaine de Limoges, dont elle est loin d'avoir la blancheur, la légèreté et l'éclat. On a tout lieu d'espérer (jue ce mouvement de faveur publique ne fera que croître, car cette cérami(|ue a encore à conquérir \nm nombre de départements français où elle est inconnue ; et c'est vers cette conquête qu'il y a heu évidemment de porter les plus grands efforts au moyen d'une propagande commerciale, vigoureuse et incessante. Combien il se vend sous le nom de porcelaine de Limoges de la porcelaine allemande qu'on a même parfois importée jusqu'ici et réexpédiée ensuite pour en masquer la provenance originelle ! Sur le marché intérieur, ainsi qu'à l'étranger, l'Allemagne a supplanté la France, pour l'article de fantaisie, auquel ne s'adonnent plus que très peu de manufactures hmousines, et dans les genres luxueux, impuissantes qu'eUes seraient, paraît-il, à lutter, pour le courant, avec les importateurs de Saxe et de Bohême qui exploitent haljilement une organisation industrielle rurale où la main-d'œuvre est rémunérée à des tarifs excessivement bas. N'est-il pas étrange que ce soit dans une production, dont le titre semble impliquer le plus des qualités spéciales qui paraissaient être notre monopole, que l'Allemagne iKjus fasse une concurrence victorieuse ! Il y a quinze ans, JM. Lautli s'étonnait, non sans amertume, devant la Commission d'enquête sur les ouvriers et les industries d'art, de l'indifférence avec laquelle les fabricants limousins avaient accueilli la «porcelaine nouvelle», qui devait, disait-on, révolutionner l'industrie de la céramique : « Ils se montrent fort jaloux de leur fabrication et soutiennent tous que la porcelaine dure française possède une qualité telle au point de vue de la fabiication qu'il en résulterait le plus grand désordre
pour l'industrie et le commerce si on l'abandonnait. » L'opinion et les habitudes des Limousins ne se sont pas modifiées sur ce point. On les en accuse volontiers de routine, autant que pour leur résistance à se lancer dans la fabrication de la porcelaine décorative appliquée à l'architecture intérieure et extérieure des maisons et des monuments, quoiqu'il s'en puisse voir des exemples réussis, à Limoges même, dans les frises du Marché aux légumes et dans la fontaine du square de l'Hôtel de ville. Le service de table en porcelaine dure, décorée au grand feu, reste le fondement traditionnel de la fabrique de Limoges.
J'ai posé à la Chambre syndicale des fabricants de porcelaines la question Le personnel artistique
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suivante : k L mdustrie a-t-elle les artistes créateurs de modèles et les ouvriers je la céramique, d'art qui lui sont nécessaires, étant donnés les progrès nouveaux accompHs dans la fabrication ? » Il m'a été répondu à l'unanimité : « Ce double personnel est devenu insuffisant à la fois comme nombre et comme valeur d'art, et il y a extrême urgence à se préoccuper de le fournir à l'industrie. » D'autre part, la réunion des chefs d'ateliers de décoration de porcelaines, qui s'est tenue, le 27 décembre, à l'Hôtel de ville, sous la présidence de M. le Maire de Limoges, a exprimé en ces termes son opinion sur le même point : « La réunion des patrons décorateurs déclare que la corporation manque des artistes créateurs et des ouvriers d'art qui lui sont nécessaires pour faire progresser l'industrie. » La commission administrative de la Collectivité des Chambrelans, dans une séance tenue, le 26 décembre, sous la présidence de M. H. Ardant, président honoraire de la Chambre de commerce, n'a pas émis à ce sujet une opinion différente, comme forme et comme fond. Il est donc indispensable d'analyser — autant que faire se peut — les conditions industrielles et sociales de la décoration dans la fabrique de Limoges.
La décoration a subi une évolution radicale. Parmi les industriels qui faisaient décorer leurs produits par des peintres travaillant en chambre ou en ateliers, sur des modèles fournis par ceux-ci ou par eux-mêmes, 22 ont établi dans leurs manufactures des équipes de décorateurs ; ils créent leurs types au moyen des cabinets de dessin personnels ; ce n'est guère que dans les circonstances exceptionnelles — expositions, services et pièces uniques
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— que les compositions sont demandées à des artistes extérieurs, et que l'exécution en est confiée à des spécialistes en renom, limousins ou parisiens. Les ateliers privés existent encore en assez grand nombre : l'Annuaire de Limoges n'en mentionne pas moins de 42, dont quelques-uns occupent jusqu'à l\o et 5o artistes hommes et femmes. Au commencement de chaque saison, le chef d'atelier fait échantillonner un certain nombre de modèles nouveaux sur des pièces en blanc achetées dans les manufactures ; et sur ces échantillons il reçoit les commandes des commis voyageurs, des commissionnaires, des marchands, et souvent des manufacturiers eux-mêmes qui font encore travailler à façon. L'organisation industrielle nouvelle aurait porté un grand coup aux ateliers de décoration privés. Dans la séance du 27 décembre, les déclarations les plus expressives ont été formulées à cet égard : c( Les ateliers des manufactures accaparent les meilleurs peintres par des prix élevés. Les fabricants causent le plus grand préjudice aux décorateurs en se réservant le premier choix des produits, et en ne leur laissant que l'inférieur . . . Pour vivre, la plupart des ateliers en sont réduits à ne faire que de la camelotte . . . Nous ne pouvons nous défendre contre le pillage, contre l'exploitation de nos modèles... C'est à qui cherchera à surprendre par tous les moyens ce qui se fait de nouveau dans l'atelier voisin . . . L'impression lithographique se développe de plus en plus, n'exigeant plus comme peinture que des retoucheurs ... La décoration est condamnée à mort, etc. » Et, quand j'ai demandé si des tentatives avaient été faites par la corporation pour remédier à une situation aussi critique, si la pénurie des artistes créateurs, unanimement constatée, avait provoqué des projets pour assurer leur recrutement; si l'on avait songé à constituer quelques associations de garantie contre le pillage des modèles, de coopération pour assurer la vente des produits, de propagande active de publicité en faveur de la corporation, il m'a été répondu négativement; et toutes les opinions sur l'éventualité de succès de ces propositions diverses se sont résumées à cette déclaration : « L'entente entre nous est impossible. » Vainement j'ai cité en exemple les associations de ce genre étudiées à l'étranger; on m'a répliqué : « Tout cela est ici de l'utopie. » Il y a trop de pessimisme dans ces déclarations. De tant de découi'agement et d'abandon moral, il no faut relenii' que ce que justifient.
LA CÉRAMIQUE. 2i3
dans une certaine mesure, l'àpreté de la concnrrence, les difFicnltés de la vie industrielle, et l'isolement social où l'on a laissé jusqu'ici toute cette corporation si intéressante des décorateurs sur porcelaines.
Les Ghambrelans - — association de cérainistes, peintres sur porcelain(>s et Les cuambreians. modeleurs, non patentés — sont la preuve que ce pessimisme n'est pas qénéral. En 1889, à la suite de l'Exposition universelle, il s'est constitué, entre les membres de la collectivité de ce nom (pii avaient orqanisé une participation spéciale dans la section de la céramique, ime société ayant poui- biil de continuer l'existence de cette collectivité qui était provisoire, avec le proqramme statutaire suivant : a 1° Faire connaître, dans les expositions, des objets choisis et produits parles sociétaires; 2° être une société d'émulation, en aidant ceux-ci à cultiver leur goût; maintenir et accroître la supériorité de la fabrication et de la décoration de la porcelaine de Limoges. » Cette société, qui compte actuellement 46 membres actifs et 22 membres honoraires, a déjà à son actif cinq expositions : Paris, i88g; Chicago, 1898; Lyon, 189^; Bordeaux, 1896; Rouen, 1896. A cela se borne exactement son rôle, qu'elle remplit avec succès, grâce aux subventions que lui accorde libéralement la municipalité, dans ce but; mais, dans son organisme actuel, je ne trouve rien qui puisse lui permettre de réaliser pratiquement la seconde partie de son programme : elle ne possède ni cours, ni bibliothèque, ni conférences, ni centre de réunions quotidiennes. En 1891, il fut créé par la direction de l'Ecole nationale d'art décoratif, à l'intention des Chambrelans, nn coui's supérieur de composition appliquée à la céramique, fait par un professeur de l'Ecole nationale des arts décoratifs de Paris, et qui se terminait par un concours entre auditeurs. Les Chambrelans ont déserté ce cours, dont l'enseignement, déclarent-ils, était trop au-dessus du niveau de leur instruction artistique, et s'adressait bien plutôt aux élèves femmes de l'école, qui l;'i, comme dans le cours de peinture céramique, constituaient la grande majorité des auditeurs, bien qu'aucune d'elles ne se destine à la profession de d(''corateur sur porcelaines.
Dans la porcelaine, comme dans le meuble, la luode ne présente point les Iluctuations incessantes et rapides, instantanées pour ainsi dire, qu'ont à subir les industries artistiques du vêtement; elle n'y témoigne pas moins
tu'
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parfois de caprices subits, qui, pour n'être pas aussi déconcertants par leur arbitraire et leur tyrannie impérieuse, nécessitent cependant quelques transformations de formes et de décors. Oui l'inspire, qui la fait? Il est bien difficile de l'indiquer avec précision. La plupart des fabricants et des décorateurs limousins m'avouent avec une très aimable franchise que, le plus souvent, c'est d'après les indications extrêmement vagues de leur clientèle, des commis voyageurs et des commissionnaires — qu'inspire et guide l'exclusif souci de rester dans la routine et les sentiers battus, — sur l'éventualité de l'adoption d'un style classique, de la vogue d'une couleur spéciale, qu'ils se lancent dans tel ou tel genre, qui semble répondre à leurs prévisions, évidemment aussi hypothétiques que celles de la météorologie, mais toujours, en raison du tempérament nn peu timide et misonéiste de l'industriel limousin, tenues aussi loin des innovations audacieuses que de la recherche d'effets très piquants et a]3Solument imprévus. D'autre part, les échantillonneurs, capables de créer des décorations nouvelles, qui ne soient ni la copie, ni la déformation d'œuvres antérieures, qui aient une originalité assez accentuée pour constituer une composition personnelle, sont extrêmement rares et font absolument défaut dans les ateliers secondaires. Quant aux peintres, comme ils n'ont généralement reçu qu'une éducation artistique empirique, et se sont fait surtout des mains habiles, ils se spécialisent rapidement dans tel ou tel genre, dont ils ne peuvent plus sortir; et ils deviennent ainsi, à la fois par intérêt et par ignorance, réfractaires irréductiblement à toute tentative d'innovations. Et cependant, on me déclare que les artistes de valeur, ceux qui ont appris à dessiner et à composer, occupent partout des situations très lucratives, sont fort recherchés, non point seulement en raison de leur petit nombre, mais parce que la faJ^rique est en mesure, par le développement de la production d'art, de leur assurer un travail permanent et rémunérateur.
Ces conditions ne sont rien moins que favorables au développement artistique de l'industrie ; elles en menacent la prospérité par une concurrence effrénée, qui s'étalDlit ainsi exclusivement au point de vue du salaire de la main-d'œuvre et à celui du prix de vente. La situation actuelle de la fabrique de Liujoges me paraît présenter, sous ce rapport, beaucoup d'analogie avec
L'ÉCOLE NATIOiNALE D'ART DÉCORATIF.
celle de la rabritjiie de Sainl-dSall, ([ui n'a disparu cjn'à la suite d'une transformation sociale, au moyen de l'application systématique du principe de l'association sous toutes ses formes et avec toutes ses conséquences : protection draconienne des modèles, unification des minima de salaires et de })ri\ de vente ; surélévation de la viileur de la main-d'œuvre par l'obligation de la fréquentation des écoles professionnelles et artistiques; mutualité de renseignements commerciaux, de documents d'études artistiques, etc., par les musées, etc. (Rapports de missions, 2'' vol., pages 38-43.)
Les informations que j'ai fournies à ce propos aux membres de la Chambre syndicale des ffdjricants de porcelaines les ont frappés. Je peux émettre sincèrement le vœu que cet exemple si éloquent de haute solidarité industrielle soit suivi à Limoges, car, dans mon voyage à travers la France, je n'ai pas trouvé d'association corporative plus soucieuse tles intérêts de l'industrie locale, où les questions qui s'y rattachent, questions économiques, questions techniques, etc., soient étudiées avec j)\us de zèle, de netteté et d'esprit pratique. Les questions d'enseignement artistique ne la laissent point indifférente, comme j'ai eu le regret de le constater en d'autres chambres syndicales. Dans la réunion du 26 décembre, plusieiu^s réformes, ayant pour bul de doter la fabrique du personnel d'artistes créateurs de modèles et des ouvriers d'art qui lui sont nécessaires, ont été discutées et adoptées, non point platoniquement, aiais avec l'engagement d'un concours hnancier, très sérieux, qui en permet la réalisation immédiate. Ce n'est pas sur cette chambre syndicale que pourrait ètrtî porté le jugement ironique connu, qui m'est souvent venu au bout de la plume : « Elle ne sait pas ce qu'elle veut, mais elle le veut bien. » On y a l'ambition, l'orgueil, de la gloire et de la prospérité de la céramique limousine.
Gomme institutions publiques d'enseignement pour l'industrie de la por- LÉcoie nationale d'art
. . r Jccoratil'.
celame, Lnnoges a une Ecole nationale d'art décoratif et un musée de céramique, le Musée Adrien Dubouché.
Limoges ne possède aucune association d'art et d'industrie qui réunisse — Nécessite
I 1 p ' 1 I ' 1 I 1 d'une association d'art
dans un but d études communes, de recrutement gênerai de docimients et et d'industrie à Limoges.
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d'informations, en vue de faire progresser l'industrie de la céi-amique — les patrons, les chefs d'ateliers, les artistes et les ouvriers, soit séparément, soit collectivement. On doit s'en étonner et le regretter profondément, dans une ville où cette industrie ne fait pas vivre moins de 1 1 ,000 personnes, où la corporation seule des peintres décorateurs, hommes et femmes, dépasse le chiffre de 5, 000. 11 n'existe actuellement en fait de groupement que les chambres syndicales des fabi'icanls de porcelaines, des ouvriers et ouvrières porcelainiers, des peintres céramistes, qui s'occupent surtout de questions économiques et sociales, de tarifs de douanes et de transpoi'ts, de salaires, de prix de façon, etc., et la collectivité des Chamhrelans, dont le Jmt est d'organiser des expositions périodiques pour faire connaître les œuvres de ses membres. Et, nulle part, je n'ai entendu, dans les réunions que j'ai provoquées, au cours de mon étude, autant de doléances sur Tisolement complet, au point de vue professionnel, dans lequel vivent tous ces artistes, tous ces artisans et tous ces ouvriers de la porcelaine. Pour se tenir au courant des idées nouvelles en matière de décoration, poiu* connaître la production de leurs concurrents, intérieurs et étrangers, pour se perfectionner dans leur métier, ils n'ont rien, ni documents, ni informations, ni conseils ; ils ne savent rien de ce qui se passe, en dehors de leur sphère étroite et fermée. J'ai posé nettement cette question, dans une séance : « A cette heure, après son souper, un décorateur, un modeleur, un ouvrier porcelainier, qui voudi'ait passer sa soirée agréal^lement et utilement à consulter quelque ouvrage de céramique, à s'instruire dans son métier, pourrait-il ti'(juver une institution qui mette à sa disposition ce (pfil désire dans ce but? » Un n'a pu me répondre que négativement. — Or, mes Rapports de missions sont là pour en témoigner, — il ny a pas actuellement, dans tout le reste de TEurope, une ville industriehe quelconque (jui ne soit en mesure d'offrir à qui en a besoin, dans ces conditions, une salle de conférences, un bureau de consultations industrielles et artistiques, un local de cercle, une bibliothèque, un nuisée.
Une grande association d'art et d'industrie, semblable à celles ({ui ont été créées à l'étrangei-, pai-liciilièrement en Allemagne, à côté des écoles et des nmsées industriels, pour établir entre leurs administrations, leiu's professeurs, les artistes et les ouvriers, des relations intimes, coustaules, en vue de la