TROISIÈME PARTIE
Les inoonvénients des industries
insalubres et les moyens de défense
contre ces inconvénients
Géûéfalités
En principe, tout établissement insalubre a ses inconvénients ou ses dangers,
La véritable raison d'être de la législation industrielle consiste à nous garantir contre ces inconvénients qui, s'ils ont parfois pour effet de simplement nous incommoder, peuvent souvent occasionner des troubles plus ou moins graves, et môme être la cause de véritables catastrophes.
Les inconvénients énumérés dans la nomenclature des établissements insalubres sont les suivants :
1^ rôdeur-,
2® les vapeurs nuisibles ;
3^ les émanalions nuisibles ;
4® les poussières ;
5^ la fumée ;
6'' ralléralion des eaux ;
7^ le bruit ;
8^ V ébranlement ;
9^ V incendie ; 10*^ l'explosion ; 11^ le danger des animaux.
Maïs les inconvénients produits par les industries insalubres sont bien plus nombreux. Certaines matières d'origine animale, provenant de bêtes atteintes de maladies, telles que le charbon, la morve, peuvent contaminer les personnes appelées à les manipuler. D'où résultent des dangers de contamination non prévus par la législation sur les établissements dangereux, incommodes ou insalubres.
Le décret de 1810 n'a également pas indiqué les dangers d'empoisonnement auxquels sont exposés les ouvriers qui travaillent dans des usines produisant des vapeurs mercurielles, plombifères, arsenicales, etc.
Il existe aussi d'autres inconvénients que Ton constate fréquemment dans les milieux industriels; ce sont les maladies produites par certaines poussières industrielles, non toxiques par elles-mêmes, mais susceptibles d'atteindre les vésicules pulmonaires et d'occasionner ces affections spéciales (phtisie des mineurs, des rémouleurs, etc.) que l'on a pendant longtemps confondues avec la phtisie bacillaire.
Nous étudierons, dans cette partie de notre travail, chacun des inconvénients indiqués dans la nomenclature des établissements classés et les
procédés le plus souvent employés pour se défendre contre ces inconvénients. Nous examinerons ensuite la salubrité des ateliers qui constitue, à notre sens, l'un des meilleurs moyens de protection des ouvriers et des voisins contre la plupart des inconvénients des industries insalubres, dangereuses ou incommodes.
194 INDUSTBIBS IMSALUBRBS
CHAPITI^B n Odecurs
C'est le plus important, le plus incommode, le plus désagréable, et peut-être le moins dangereux, de tous les inconvénients. C'est en tout cas celui qui a le plus frappé le législateur puisque l'article premier du décret fondamental de 1810 ne vise que « les manufactures ou ateliers qui répandent une odeur insalubre et incommode. »
Il est incontestable que l'odeur est l'un des motifs les plus sérieux de classement. En effet, sur près de 500 établissements figurant à la nomenclature, il yen a plus de 200 qui sont classés à cause de cet inconvénient.
Les industries, qui dégagent des odeurs, appartiennent à chacune des trois classes. Ces odeurs ont pour origine tantôt l'accumulation, la mise en œuvre de matières animales ou la réunion d'animaux divers, tantôt le dépôt et la manipulation de certaines substances végétales, tantôt enfin le dépôt et la mise en œuvre de matières minérales.
Les plus désagréables et les plus insalubres sont produites par les matières animales. Ce sont celles contre lesquelles il est le plus difficile de se garantir.
Les difficultés que nous éprouvons à nous pré-
server des odeurs en général, proviennent de ce que nous ne sommes point encore exactement fixés sur leurs propriétés. Nous les constatons, nous les apprécions suivant la façon dont elles impressionnent nos nerfs olfactifs, mais nous sommes incapables, avec nos seuls organes, de mesurer leur intensité.
Lhabilude empêche certaines personnes d'être sensibles à des odeurs que supporteraient difficilement d'autres personnes.
Le contraste des odeurs les fait apprécier d'une façon toute différente par la même personne.
C'est une question (Tidosyncrasie : tel individu est impressionné par une odeur à une distance à laquelle tel autre ne la perçoit même pas.
On trouve dans tous ces faits l'explication des différences d'opinion de certains auteurs sur celte question spéciale. Les uns prétendent qu'à une distance de 1.000 mètres les inconvénients dus aux odeurs sont insignifiants, tandis que d'autres admettent que les odeurs peuvent être incommodes même au delà de dix à douze kilomètres. Et les uns et les autres sont dans le vrai.
Pour atténuer les odeurs, il faudrait pouvoir les connaître exactement, les mesurer, les peser même.
Nos procédés chimiques usuels ne nous permettent pas, même à l'heure actuelle, de doser exactement les odeurs. Comment doser quelque chose d'aussi indéterminé, d'aussi ténu, d'aussi subtil, d'aussi délicat !
La plupart des odeurs, capables d'impressionner fortement notre système nerveux, ne peuvent être évaluées avec une balance» si sensible soit-ellê.
Bayle, il y a fort longtemps déjà, avait constaté qu'un morceau d'ambre gris, pesant 53 grammes, n'avait pas diminué de poids, après avoir été exposé dans une pièce à l'air libre pendant quatre jours. El pourtant celte substance odorante avait rempli le local de ses exhalaisons !
Gomme le dit, M. Gérardin, dans une note très intéressante publiée dans Touvrage de M. Imbeaux (1), l'idée de doser les odeurs est déjà ancienne, puisque la Société de médecine avait mis cette question au concours en 1787. Mais jusqu'aux remarquables travaux de M. Gérardin, il n'existait aucun moyen de doser les odeurs. A la suite de nombreuses expériences, ce savant a découvert une méthode basée sur l'action des odeurs sur le permanganate de potasse. M. Gérardin a appelé degré ozométrique le poids en milligrammes d'acide oxa* lique cristallisé qui produit sur le permanganate sulfurique le même effet que les matières organiques contenues dans un gramme d'air, c'est*à-dire ses odeurs, ses microbes et ses grains de pollen ou d'amidon.
Et nous verrons plus loin que M. Gérardin a pu, grâce à cette méthode de dosage, découvrir un procédé de captage et de destruction des odeurs.
Les procédés employés pour se défendre contre les odeurs sont extrêmement nombreux. Ils varient avec la nature de l'industrie, c'est-à-dire avec la cause et l'intensité de l'odeur.
(1) E. Imbeaux : L'alimentalioD en eau et rassainifisement dea Tilles. Paris, E. Bernard et Gie, quai des Grands Augustins, 29; 1902.
Ils consistent dans :
i^ rèloignement des centres habités et l'isole* ment des usines ;
2^ la plantation de rideaux d'arbres aux aien* tours de rétablissement ;
3^ Tutilisation de hautes cheminées ;
4^ la condensation des gaz odorants dans Teau pure ou chargée d'un désinfectant ;
5^ la combustion dans les foyers des produits odorants ;
6^ l'absorption des odeurs par la terre ;
7"* l'emploi de l'une ou de plusieurs des mesures suivantes : propreté rigoureuse des locaux ; ventilation énergique ; enlèvement rapide des matières susceptibles de se putréfier et de dégager des odeurs; conservation de ces matières dans des récipients ou dans des locaux parfaitement clos ; usage de désinfectants ou mieux de désodorisants.
1® Isolement des usines ; éloignement des centres ha-* bités. — L'éloignement des établissements insalubres des centres habités, leur isolement en un mot, constitue un excellent moyen de préserver le voisinage de lïncommodité des odeurs.
Il n'est pas toujours facile à appliquer ; car, en s'éloignant des agglomérations, les industriels augmentent d'une manière considérable les frais de transport des matières à traiter ou des produits par eux manufacturés. Ces considérations, intéressantes sans doute, ne devront pas empêcher l'Administration de refuser l'autorisation à certaines industries, — et plus particulièrement à celles où l'on traite des matières animales si facilement
putrescibles, — lorsqu'elles sont rapprochées des habitations.
Le législateur Ta si bien compris, qu'il a voulu (art. l'^'du décret de 1810) que les établissements de première classe soient éloignés des habilalions par^ ticulières.
On ne doit d'ailleurs pas oublier que l'éloignément n'a pas toujours pour effet de faire complètement disparaître certaines exhalaisons telles, par exemple, que celles qui sont produites par les dépôts ou usines de traitement des vidanges. Mais l'éloignement a toujours pour résultat d'atténuer les odeurs proportionnellement à la distance.
2^ Plantation de rideaux d'arbres. — La plantation de rideaux d'arbres tout autour des usines a également pour effet d'empêcher les odeurs de se diffuser sous l'action des vents ou tout au moins d'en diminuer l'intensité.
Deux ou trois rangées d'arbres parallèles aux murs de l'établissement constituent un bon moyen de défense contre les incommodités des odeurs. A notre avis, il n'est pas assez fréquemment imposé aux industriels.
3"" Utilisalion de hautes cheminées. — En dirigeant les gaz odorants dans une cheminée élevée, on arrive à transporter les odeurs au milieu d'une masse d'air considérable dans laquelle elles se diluent. Par ce procédé, on obtient forcément une diminution de leur intensité, mais il faut remarquer également que les odeurs pourront ainsi être véhiculées à une plus grande distance et incommoder par suite un plus grand nombre de voisins.
4^ Condensation des odeurs. — Par une ventilation et une aspiration bien comprises, on peut forcer les produits odorants à se condenser dans de Teau ordinaire avant d'être dirigés à la cheminée ; ce procédé ne donne que des résultats imparfaits.
En additionnant l'eau, dans laquelle on veut condenser les odeurs , d'un désinfectant , le chlorure de chaux par exemple, on obtient des résultats beaucoup plus satisfaisants. Mais si Ton veut réellement se débarrasser des gaz odorants, il faut les brûler.
5° Combmlion des produits odorants. — Les gaz odorants doivent être dirigés, grâce à une aspira-^ lion ou une ventilation convenable, vers les foyers où ils pourront être détruits.
On peut brûler les produits odorants soit dans les foyers des générateurs, soit dans des foyers spéciaux.
La combustion des gaz odorants, dans les foyers des générateurs est souvent incomplète pour plusieurs raisons. La principale réside dans ce fait que le tirage produit dans ces foyers par les cheminées très élevées est tellement puissant que les gaz n'ont pas le temps d'être complètement brûlés, c'est-à-dire transformés en gaz inodores.
La combustion dans les appareils spécialement construits à cet effet peut seule donner des résultats satisfaisants. Ces appareils ne sont autre chose que des fours en briques ou en pierres réfractaires portées au rouge ou plus simplement, des foyers de forme allongée où l'on brûle du coke ou de la houille.
SOO INDUSTRIES INSALUBBBS
6" Destruction des odeurs par la terre» — Grâce & son procédé de dosage des odeurs, dont nous avons dit tantôt quelques mots, M. Gérardin a pu établir que la terre possédait la propriété d'absorber les odeurs.
Dans son remarquable travail, cet auteur, passant en revue les moyens connus de détruire les odeurs, démontre que les procédés mécaniques sont tellement coûteux qu'il est rare de trouver des industriels qui les appliquent d'une manière consciencieuse.
Les désodorants chimiques ne sauraient être d'un emploi général. Les désodorants physiques : le charbon, les poussières sèches et la terre, donnent les meilleurs résultats. Le charbon ne peut être employé à cause de ses propriétés antiseptiques et de son prix un peu élevé ; les poussières sèches également, à cause de cette dernière raison.
C'est la terre, dit M. Gérardin, que nous devons choisir, à l'exclusion de tout autre agent, pour capter et détruire les émanations odorantes, puisqu'elle réunit les deux conditions de l'économie et de l'efficacité.
Et M. Gérardin indique, avec beaucoup de raison, que l'ensevelissement des cadavres, l'enfouissement des engrais organiques, l'épuration des eaux d'égouts par le sol sont la meilleure preuve de la puissance des ferments telluriques à transformer les matières organiques et à les minéraliser.
La terre conviendrait donc parfaitement à la destruction des odeurs, si elle se prêtait à l'insufflation de l'air.
M. Gérardin a démontré, par de nombreuses expériences, que :
1^ Toutes les terres sont perméables à Tair, et que leur perméabilité est indépendante de leur composition chimique ;
2^ La résistance de la terre au passage de l'air est proportionnelle à l'épaisseur de la couche filtrante ;
3® La résistance de la terre au passage de Tair est proportionnelle à la quantité d'eau qui l'humecte.
M. Gérardin a appliqué son procédé à l'épuration de l'air de Tégout d'une maroquinerie, air qui répand une odeur absolument désagréable.
Par des dosages répétés de l'air de cet égout, analysé avant et après son passage à travers une couche de terre, cet auteur a reconnu que le degré ozométrique était considérablement diminué et que l'odeur avait complètement disparu.
La preuve était faite : l'absorption, la destruction des odeurs par la terre était possible. Cette destruction se fait par un processus biologique analogue à celui qui se produit dans l'épuration des eaux d'égout par l'épandage. Ce sont les bactéries de la terre qui décomposent les substances odorantes et volatiles, les détruisent et les transforment en leurs éléments minéraux .
Il suffit donc, pour se débarrasser des odeurs, de mettre en application le procédé de M. Gérardin qui consiste à insuffler les gaz odorants, à travers une couche plus ou moins épaisse de terre, en adoptant un dispositif dans le genre de celui décrit
202 INDDSTBIBS INSALUBRES
par cet auteur (1) et dont le dessin ci-contre (Gg. 1) représente un schéma.
Flg. i.
Â, est régout où se réunissent les eaux usées, chaudes on froides, de toute l'usine. Le ventilateur B aspire Tair de l'égout À ; à la sortie du bâtiment, le tuyau se partage en deux branches verticales : la branche C s'ouvre dans l'air à une hauteur suffisante ; la branche D descend vers le drain E. Deux tuyaux à robinet H permettent de prendre, pour l'analyse, des échantillons de l'air aux deux extrémités du drain.
7^ Procédés divers.— On conçoit fort bien que, en veillant à la propreté des locaux affectés aux industries insalubres, en établissant partout une ventilation énergique, en enlevant aussi rapidement que possible les matières susceptibles de se
(1) Voir : Imbeaux, rAlimentation eu eau et rassainissement des villes, page 829.
putréGer, on arrive à réduire au minimum les inconvénients dus aux odeurs.
En conservant les substances odorantes dans des récipients ou dans des locaux parfaitement clos, on empêchera les odeurs de se répandre et d'incommoder le voisinage.
On peut enfm atténuer très fortement les odeurs par remploi judicieux de désinfectants ou mieux de désodorisants appropriés. Parmi les produits en usage, citons le chlorure de chaux et la formaldéhyde qui peuvent rendre de grands services. Cette dernière, si fréquemment employée en désinfection depuis quelques années, donne d'excellents résultats, parce qu'elle a l'avantage de détruire les odeurs par la formation de combinaisons particulières avec les corps odorants. La formaldéhyde a l'inconvénient d'être d'un prix relativement élevé.
CHAPlTt^B m
Vapeurs et émanatloâs nxxiBÏbles ou iâeommodes
Nombreux sont les établissements classés où se produisent des vapeurs ou émanations nuisibles ou seulement incommodes. Ils appartiennent aux trois classes.
Certaines vapeurs ou émanations ont pour cause la putréfaction ou la combustion de matières animales ou végétales. Leur composition chimique est aussi complexe que mal déterminée.
D'autres sont dues à des dégagements de corps ou de gaz à composition chimique parfaitement définie, comme les vapeurs nitreuses^ le chlore^ Vacide chlorhydrique^ V acide sulfureux, le mercure, V arsenic, la benzine, V aniline el ses dérivés, etc., etc.
Beaucoup d'industries, occasionnant des vapeurs ou émanations nuisibles sont également classées pour l'odeur ; ce sont celles où Ton traite, où Ton manipule des matières animales ou végétales : amidonneries, boyauderies, ateliers d'équarrissage, dépôts d'os, etc., etc. On peut, pour se garantir des inconvénients qu'elles produisent, employer les procédés que nous avons décrits au chapitre précédent.
En ce qui concerne les vapeurs riitremes, chlorhy-'
driquesj chloreuses^ sulfureuses, arsénkakSj mercuriellesj elc.^ on s'en préserve au moyen des procédés généraux dont nous allons parler.
1® Vapeurs chlorhydriques. — La fabrication de Vadde chlorhydriques celle du sulfate desoude^ du chlorure de soufre^ du perchlorure de fer, le traitement des chiffons, le décapage des tôles, peuvent produire des vapeurs d'acide chlorhydrique dangereuses à respirer et nuisibles à la végétation des propriétés voisines.
Afin d'éviter ces inconvénients, on devra condenser^ les vapeurs acides dans une série de bonbonnes contenant de l'eau ou mieux encore dans des tours remplies de coke, (fig- 2), où les vapeurs circulent dans un sens opposé à celui de l'eau qui est projetée en pluie ou en cascades à la partie supérieure de la tour.
Ces tours ont certaines analogies avec celles de Gay- Lussac ou de Glover usitées^ dans la fabrication de l'acide sulfurique. La condensation de l'acide chlorhydrique permet de faire disparaître son action destructive sur les végétaux qui se trouvent dans les environs des usines*
Fig. 2
Tour lerrant à la condensation de Tacide chlorh jdriqne
A Fîntérieur des ateliers, on devra toujours placer des hottes 9u-dessus des récipients où se fait le traitement par l'acide chlorhydrique ou au devant des fours, lorsqu'il s'agit de la fabrication du sulfate de soude. C'est le seul moyen de préserver les ouvriers, travaillant à l'intérieur des usines, chez qui l'absorption de l'acide chlorhydrique produit fréquemment de graves affections pulmonaires, et parfois des troubles de la nutrition.
2^ Vapeurs nilreuses. — Les vapeurs nitreuses causent une très vive irritation des bronches, provoquent une toux violente et peuvent être mortelles, si elles sont absorbées en quantité et pendant longtemps.
Les industries, produisant des vapeurs nitreuses, sont très nombreuses; ce sont les fabriques d'acide sulfurique^ d'acide nitrique, de nitrates métalliques^ d'acide picrique^ d'acide arsénique, etc. Il convient de condenser ces vapeurs pour en éviter les dangers. Cette condensation s'obtient, comme celle de l'acide chlorhydrique, dans des fours ou colonnes très élevées et remplies de coke, (fig. 3), mais dans lesquelles la projection d'eau est remplacée par de Fig. 3 l'acide sulfurique concentré. Des hottes, communiquant avec la cheminée de l'usine, doivent en outre être placées au-dessus des chaudières
INCONVéNîBNTS 207
OU récipients d'où se dégagent les vapeurs nitreuses qui ne peuvent pas être condensées.
D'autre part, les ateliers, où se produisent normalement ou accidentellement des vapeurs nitreuses, doivent toujours être très énergiquement ventilés.
3^ Vapeurs d'acide sulfureux. — Elles sont moins dangereuses à respirer que les précédentes, mais elles provoquent la toux et ont une action très irritante sur les muqueuses. Elles peuvent causer de grands dommages à la végétation.
Il se produit des vapeurs d'acide sulfureux dans la fabrication de l'acide sulfurique, la vulcanisation du caoutchouc^ le grillage des minerais sulfureux^ les ateliers de blanchiment ^ les fabriques de glace ^ etc. M. de Freycinet donne, dans son *^ Traité d'assainissement industriel " (1), les procédés suivants pour éviter les inconvénients des vapeurs sulfureuses :
l"" (londensation dans l'eau ;
2^ Introduction aux chambres de plomb de l'acide sulfurique ;
3^ Réaction sur les oxydes métalliques ;
4* Attaque des schistes alumineux.
Nous renvoyons à cet ouvrage pour les détails d'application de ces procédés qui, si l'on en excepte la condensation dans l'eau d'ailleurs peu efûcace, ne sont pas susceptibles d'être généralisés.
4^ Vapeurs de chlore. — Les vapeurs de chlore provoquent une toux violente accompagnée de
(1) Page 228 et suivantes.
suffocations ; elles occasionnent fréquemment des hémoplysies et peuvent causer la mort des personnes qui en respirent d'assez grandes quantités.
Les usines, où se produisent des dégagements de ce gaz, sont relativement peu nombreuses : fabriques de chlorure de chauXj des hypochloriles alcalins^ de chlorures d'étain et de soufre, de perchlo^ rure de fer, ateliers de blanchiment, etc.
La ventilation énergique des ateliers, l'absorption du gaz et sa neutralisation au moyen d'ammoniaque sont les procédés généralement employés pour se préserver de l'action délétère de ses vapeurs.
5^ Vapeurs d'hydrogène sulfuré. — Ce gaz est très toxique, même lorsqu'il est dilué dans une grande quantité d'air. On produit de l'hydrogène sulfuré dans les opérations suivantes : traitement des eaux du gaz d'éclairage par les acides, des marcs ou charrées de soude, dans les savonneries, dans la fabrication de la soie artificielle au moyen du collodion, etc.
Le meilleur moyen de se débarrasser des vapeurs d'hydrogène sulfuré consiste à les brûler dans des fours spéciaux et à recueillir le soufre formé. On peut également absorber ce gaz au moyen de solutions alcalines.
Une ventilation très énergique des ateliers et l'utilisation de hottes surmontant les appareils produisant le dégagement sulfuré permettent d'assainir les locaux où se répandent ces vapeurs toxiques.
6® Vapeurs d'hydrogène arsénié. — L'hydrogène arsénié est d'une toxicité tellement grande qu'il
suffît que Taîr en renferme une proportion de 2 à 3 pour 1000 pour le rendre mortel. Ce gaz accomgne assez fréquemment Thydrogène ou l'hydrogène sulfuré- Peu d'industries en produisent fort heureusement . On s'en débarrasse par les mômes procédés employés pour l'hydrogène sulfuré.
7® Vapeurs de sulfure de carbone. — Les vapeurs du sulfure de carbone commercial sont malodorantes et susceptibles de produire des effets toxiques dus sans doute à l'hydrogène sulfuré que renferme ordinairement ce liquide. Ces vapeurs très inflammables peuvent provoquer avec l'air des mélanges détonants.
Les industries où l'on a à supporter les désagré* ments de ces vapeurs sont les usines de fabrication de ce liquidCj les fabriques de caoutchouc et de véte^ ments caoutchoutés^ les usines où ce liquide est employé à r extraction des matières grasses.
La ventilation très énergique des ateliers — qui devra se faire per descensum — constitue le meilleur moyen d'atténuer les effets nocifs du sulfure de carbone.
8^ Vapeurs arsenicales, plombeuses^ et mercurielles. — Elles sont capables d'occasionner de véritables empoisonnements, aigus ou chroniques, dont le caractère de gravité est surtout constaté chez les ouvriers employés dans les industries qui en produisent. Nous indiquerons, au chapitre consacré à chacune de ces industries, les moyens propres à éviter ou à atténuer ces intoxications.
CHAPlTt^B IV Fumées
La plupart des établissemenls industriels ont un ou plusieurs foyers produisant des fumées épaisses et abondantes. Les fumées provenant des seuls foyers des machines à vapeur sont très incommodes. Celles qui ont la même origine, mais auxquelles s'ajoutent les odeurs ou émanations dues à la nature même de l'industrie, sont encore plus désagréables et plus nuisibles.
1** Fumées métalliques. — Quelques industries donnent lieu à des dégagements de fumées métalliques dangereuses à respirer. Ce sont les usines de traitement de certains métaux : plomb ^ zinc et cuivre.
Les fumées métalliques sont formées par du métal à Télat de vapeur ou mieux, à Tétat de particules extrêmement tlnes. En général, elles sont tellement denses qu'elles ne sont nuisibles qu'aux ouvriers* immédiatement en contact avec elles* C'est p^nircelà que les industries, classées )K>ur ce moliK appartiennent à la troisième classe.
11 est laoile de préserver les voisins de ces fumtVs on prenant quelques précautions. Les principales consistent à lormer toutes les ouvertures de l^telior donnant sur les propriétés voisines ou
sur la voie publique et à surmonter les fourneaux d'une hotle dont le tirage est activé par une cheminée suffisamment élevée. Le dessin ci-contre (fig. 4) représente une disposition fréquemment adoptée pour la fusion du plomb.
Dans les grandes usines où l'on pratique la fusion de ce métal, on s'est bien trouvé de condenser souterrainement les vapeurs émises par les chaudières. A cet effet, on dirige les tuyaux d'échappement des hottes ou les flammes des foyers dans des galeries ou chambres souterraines où les vapeurs plombeuses sont condensées sous forme de crasses, dont il est facile de retirer le plomb.
2*» Fumées industrielles. — La houille est le combustible habituellement employé dans l'industrie. Le bois et le coke sont d'un usage beaucoup moins fréquent.
En brûlant dans les foyers, la houille donne naissance à de la vapeur d'eau mélangée d'acide carbonique , d'oxyde de carbone, d'hydrogène, d'hydrocarbures comme l'acétylène, le gaz des marais,la benzine, etc. La combustion de la houille produit également de l'acide sulfureux, de l'acide chlorhydrique et des traces d'acide cyanhydrique, de bases volatiles et de composés nitreux,
Disposition ipéeiile pour la fusion du plomb : A, chaudière en fonte ; A' hotte en tôle ; A*', cheminée ; B, porte en tôle à coulisses permettant de fermer la hotte.
212 INrUSTRTES INSALUBRES
Tous ces produits constituent en quelque sorte la partie invisible des fumées. Celles-ci doivent leur couleur à de très fines particules de charbon, à des carbures d'hydrogène solides, à des substances pyrogénées, à du goudron et à des produits minéraux tels que la silice, des silicates alcalins et terreux, des sulfates, des phosphates et des carbonates.
Il faut ajouter à cette longue liste les produits odorants qui se dégagent par l'action de la chaleur sur les matières traitées dans l'industrie et qui se mélangent aux fumées.
Les fumées indusirieries sont nuisibles, non seulement parce qu'elles permettent l'introduction dans l'air que nous respirons de gaz toxiques comme l'oxyde de carbone, mais encore parce qu'elles salissent les objets sur lesquels elles se déposent. Elles unissent même, par suite delà transformation de l'acide sulfureux en acide sulfurique, par abimer les étoffes et corroder les métaux.
Les fumées, insalubres à cause de leur teneur en oxyde de carbone et en acide sulfureux, incommodes par leur nature même, ont depuis fort longtemps appelé l'attention du législateur et de l'hygiéniste.
A Paris, une ordonnance du 11 novembre 1854, qui prescrivait aux usiniers de brûler les fumées dans les fourneaux des appareils à vapeur, n'a jamais été appliquée.
Un décret du 19 janvier 1865 généralisa, sans plus de succès, à toute la France les précautions de fumivorité prescrites par l'ordonnance de 1854.
INGONYÉNIBNTS 213
Un article de ce décret stipulait que le foyer des chaudières de toute catégorie devait brûler sa fumée et qu'un délai de six mois était accordé aux industriels pour se conformer à ces prescriptions.
L'exécution de ce décret étant matériellement impossible, il se produisit un si grand nombre de réclamations qu'un nouveau décret du 30 avril 1880 abrogea les dispositions de l'article 19.
On ne saurait cependant contester que les fumées ne soient — dans les grandes villes en particulier— une cause sérieuse d'insalubrité et d'incommodité. Pour ces motifs, le Conseil municipal de Paris décida, dans une séance du 19 mars 1894 d'ouvrir un concours, entre les inventeurs de systèmes fumivores destinés à faire disparaître ou à atténuer les inconvénients occasionnés par les fumées. Une Commission technique fut chargée de rédiger le programme du concours et de contrôler les expériences.
Cent dix projets furent présentés. Huit ont été l'objet d'essais suffisamment prolongés pour que l'on pût en constater les résultats satisfaisants, sinon parfaits.
La commission technique déposa, en 1897, un rapport fl) dont les conclusions se terminent par le vœu suivant : « La Commission ayant acquis la a conviction qu'il existe, dès maintenant, des pro- « cédés efficaces pour atténuer dans une large « mesure l'intensité des fumées industrielles ;
« Que ces procédés sont d'un usage pratique ;
(1) M. Kirsch rapporlcur.
« Eoiet le vœu qu'une ordonnance de police soit « rendue, en vue de réprimer l'émission dans Tat- « mosphëre des fumées noires et épaisses et que « l'exécution de ces dispositions soit assurée par « des mesures administratives efficaces et perma- « nentes. »
Entre temps, M. le professeur Armand Gautier fut chargé en 1890 par le Conseil d'Hygiène et de Salubrité de la Seine de faire des expériences tendant à déterminer la composition des fumées de Paris et à donner les moyens d'en réduire les effets nocifs.
Enfin, sur le rapport de M. Michel Lévy, le Préfet de police prit l'ordonnance suivante qui fut appliquée six mois après sa promulgation.
Paris, le 22 juin 1898.
Nous, Préfet de Police :
Vu la loi des 16-24 août 1790 ;
L'arrêté du gouvernement du 12 messidor, an VIII ;
Les articles 471 , § 15, et 474 du Gode pénal ;
Vu, d*autre part, les rapports du Conseil d*hygiène publique et de Salubrité du département de la Seine en date des 15 juin 1890 et l*' avril 1898 ;
Ensemble le rapport de la Commission technique, instituée par M. le Préfet de la Seine, pour assurer le concours ouvert, à la date du 19 mars 1894, par le Conseil municipal de Paris, entre les divers inventeurs de systèmes fumivores ;
Vu les observations présentées au Conseil municipal de Paris, au nom de la 2* Commission, le 21 juin 18'J8 ;
Considérant que le nombre croissant de foyers brûlant de grandes quantités de combustible minéral a singulièrement augmenté les inconvénients de la fumée dans Paris ;
Que cette fumée obscurcit Tair, pénètre dans les habitations,
noircit et attaque la façade des maisons et des monuments publics, et iufecte Tatmosphère de la ville ;
Gouî»idérant qu'il existe divers moyens pratiques et efficaces d'atténuer, dans la mesure du possible, ces graves inconvénients ;
Que l'on peut recourir notamment, soit à la surélévation des cheminées, soit au choix d'un combustible approprié, soit à l'emploi de foyers fumivores.
Ordonnons ce qui suit :
Article premier. — Dans le délai de six mois à partir de la publication de la présente ordonnance, il sera interdit de produire une fumée noire, épaisse et prolongée, pouvant atteindre les habitations voisines et infecter l'atmosphère des rues de Paris.
Article 2. — Les contraventions à la présente ordonnance seront constatées par des procès-verbaux en des rapports qui seront déférés aux tribunaux compétents.
Article 3. — L'inspecteur principal du service des établissements classés et les inspecteurs placés sous ses ordres, ainsi que les ingénieurs des mines, préposés à la surveillance des appareils à vapeur et les agents placés sous leurs ordres, sont chargés d'assurer l'exécution de la présente ordonnance qui sera imprimée, publiée et affichée. »
En 1901 (1), M. A. Gautier publiait ses remarquables éludes sur les fumées de Paris. La place nous manque pour donner un extrait de ce long el consciencieux travail dont voici néanmoins les conclusions :
« Comme conclusions pratiques de ce rapport, fait au nom de la Commission nommée pour étudier la question des fumées de Paris et les moyens
(1) Compte rendu des séances du Conseil d^hjglène publique et de salubrité du département de la Seine, année 189S.
de remédier à leurs inconvénients^ nous exprimerons les deux desiderata suivants :
« 1® Faire strictement exécuter l'ordonnance de M. le Préfet de Police du 22 juin 1898, qui défend le dégagement de toute fumée noire et épaisse, en spécifiant, par des instructions à intervenir, le type des fumées dont l'émission est prohibée au delà d'une durée de temps maximum, elle-même à déterminer ;
« Il y a lieu d'appeler, à ce sujet, l'attention spéciale de la Préfecture de Police sur la nécessité de forcer les établissements publics, tant ceux de TEtat et du Département que ceux de la Ville de Paris, à se conformer rigoureusement, et pour le bon exemple, aux prescriptions de l'ordonnance précitée;
a 2^ Demander à la ville de Paris de mettre au concours les meilleurs appareils destinés à faire disparaître, non seulement la partie visible des fumées, mais autant que possible leurs produits gazeux les plus dangereux, l'acide sulfureux et Toxyde de carbone en particulier, appareils applicables aux foyers industriels, aussi bien qu'aux foyers domestiques.
« Lorsque les usines, les administrations, les théâtres, les hôtels, les grands magasins et un certain nombre de maisons parliculières importantes auront adopté tel ou tel de ces systèmes reconnus efficaces, leur usage s'en généralisera peu à peu, sans qu'on ait à l'imposer officiellement, et dans quelques années, la pureté de l'atmosphère de la ville et la santé de ses habitants en seront grandement améliorées. »
Le Congrès d'hygiène de 1900 a émis le vœu suivant : a Les fumées étant malsaines, surtout i quand elles sont noires, épaisses ou prolongées, « une réglementation sévère de la fumivorité « s'impose dans l'intérêt supérieur de la salubrité « publique; une surveillance administrative est « particulièrement nécessaire dans les quartiers a où se produisent des fumées industrielles. »
Les rapports des inspecteurs des établissements classés démontrent que, en ce qui concerne la ville de Paris, la réglementation de la fumivorité n'a pas tardé à produire ses effets. Grâce à la bonne volonté des industriels, le nombre de procès- verbaux dressés pour inobservation de l'ordonnance de 1898 est insignifiant.
Cela ne veut pas dire que, même à Paris, il ne reste plus rien à faire. Il faudrait, comme l'indique si judicieusement M. Armand Gautier dans son rapport, ne pas se contenter de se garantir contre la partie visible des fumées, mais surtout employer tous nos efforts à faire disparaître les gaz invisibles beaucoup plus dangereux pour la santé publique.
Le problème, extrêmement difficile à résoudre, ne semble pas prêt à obtenir une solution satisfaisante. Nous possédons cependant, à l'heure actuelle, quelques moyens, certainement perfectibles, d'atténuer les effets nocifs des fumées. L'autorité préfectorale peut et doit les imposer aux établissements classés dans les arrêtés d'autorisation.
3^ Moyens de défense contre les fumées. — Exami-
nons les moyens de défense contre les fumées en notre possession.
On peut se garantir des fumées, c'est-à-dire en diminuer les inconvénients :
1^ par un choix convenable du combustible ;
2^ par Tulilisation d'appareils fumivores ;
3"" par la surélévation des cheminées.
1^ Choix du combustible. — Les anthracites et certaines houilles maigres brûlent en produisant fort peu de fumées. Avec le coke, on arrive à les supprimer complètement. Mais il faut, pour obtenir une combustion régulière, établir des ventilateurs sous les grilles.
Certaines industries, dont le rendement est relativement faible, comme les fours à chaux, à plâtre, à ciment, etc., ne peuvent faire les frais de cheminées élevées ou d'appareils fumivores. On prescrit dans ce cas Tulilisation du bois ou de charbon maigre, qui brûlent en fournissant moins de fumées que la houille grasse.
2° Appareils fumivores. — I/industriel devra choisir, parmi les appareils fumivores usités, celui qui lui donnera les résultais les plus avantageux. Car, il faut le dire, bien que l'on soit presque arrivé à atteindre le but, l'appareil fumivore vraiment parfait n'a pas encore été découvert.
L'habileté du chauffeur a une très grande importance, au point du vue de la production de la fumée. Le chargement du combustible, sa répartition intelligente sur la grille de chauffe, le brassage des flammes, une conduite régulière du feu, que seul peut assurer un chauffeur connaissant
bien son métier, ont une influence considérable sur le plus ou moins de dégagement de fumées.
3® Elévation des cheminées. — C'est le moyen le plus anciennement employé. Il a pour effet de projeter les fumées à une plus grande hauteur et, par suite, de les diluer dans un volume d'air d'autant plus grand que la cheminée est plus élevée.
4^ Autres moyens de diminuer les fumées. — Il existe d'autres procédés ayant pour effet de produire la combustion à peu près complète du charbon et par suite de diminuer les fumées. Il nous est impossible, faute de place, de les décrire tous;