‹ Les industries monopolisées (trusts) aux États-Unis;Chapitre 15 sur 99 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Avant de passer en revue les principales industries monopolisées aux Etats-Unis, qui constituent, comme nous l'avons dit, les seuls vrais Trusts^ il est bon de savoir quel est dans ce pays l'état de l'opinion au sujet de la question des Trusts. On risquerait sans cela de ne pas comprendre les attaques dont les Ti-usts sont l'objet, ni les sympathies qu'ils suscitent.

Aucune question n'est plus actuelle en Amérique; aucune n'a le don de passionner les esprits au même degré. On l'agite dans les réunions électorales, dans les journaux, dans les salons, dans

les clubs, dans les universités, et presque toujours avec une violence marquée.

D'ailleurs, la diversité des opinions émises obscurcit le problème plus qu'elle ne l'éclairé. Les uns rendent les Trusts responsables de toute crise économique, de tout malaise; les autres leur attribuent tout progrès et voient en eux le plus puissant instrument de développement industriel, la meilleure sauvegarde contre le chômage et la surproduction.

Des jugements aussi contradictoires, émis de part et d'autre avec une égale conviction, prouvent du moins que la question touche à des intérêts vitaux et qu'elle a une importance considérable aux Etats- Unis. Il y a des Américains qui sont lésés gravement ou qui se croient lésés par l'existence des Tj'usts. Il y en a d'autres qui en bénéficient directement ou C[ui croient en bénéficier indirectement. Voyons leurs raisons.

« Les Tîmsts nous ruinent, me dit un citoyen éminent de Chicago, démocrate convaincu, Irlandais d'origine; et tout est de plus en plus organisé en Trusts. Voyez ces immenses magasins de détail [Department Stores) qui vendent de la batterie de cuisine et de la chaussure, de l'ameublement et de la lingerie; ils tuent le petit commerce, rendent la concurrence impossible, réduisent à la situation d'employés des individus qui auraient pu monter une affaire indépendante. Voyez ces colossales constructions en fer et briques, les business buildings à vingt étages où s'entassent des milliers de bureaux, de comptoirs, de banques, donnant ainsi

au terrain qui les supporte et aux terrains avoisiiiants une valeur énorme, au détriment d'autres terrains qui ne trouvent pas preneur à cause de l'accumulation abusive d'étages dans les quartiers commerçants de la ville. Voyez ces gigantesques abattoirs, ces packing hoiises où s'opère tout le travail de la boucherie et des conserves de viandes. Le boucher de détail a disparu chez nous, les wagons réfrigérants transportent les quartiers de bœuf paré [dressed beef) dans toutes les villes de l'Union où des marchands de viande les débitent. Quatre hommes, les Big Four, détiennent le commerce de la boucherie dans la libre Amérique. Voyez les grands moulins de Minneapolis qui centralisent les farines du Nord-Ouest. Voyez nos grandes compagnies de chemins de fer qui détruisent ou absorbent les petites compagnies rivales. Voyez le pétrole, le sucre, le whiskey, les cordages, l'anthracite, l'amidon, l'acier, l'huile de lin et l'huile de coton, le caoutchouc, etc. monopolisés, par quelques individus. Voyez nos télégraphes, autrefois régis par une série d'entreprises concur- : rentes, aujourd'hui de plus en plus concentrés entre ; les mains de la puissante Western Union Tele^ \ graph Co. Voyez nos services municipaux, gaz, i tramways, électricité, d'où la concurrence disparaît ' également. Oui, les Trusts nous ruineront si la loi n'y met promptement obstacle. » Je m'étais bien gardé d'interrompre le réquisitoire copieux et passionné de mon interlocuteur. Un homme aussi excité, et contre tant de choses, n'était guère en mesure de

fournir des explications sur aucune d'elles; mon seul désir était de perdre le moins de temps possible en sa compagnie, et je le quittai promptement, mais sa conversation m'est souvent revenue à la mémoire comme le type d'un état d'esprit assez répandu aux Etats-Unis dans la classe ouvrière, chez les politiciens démocrates et même parmi certains professeurs d'universités. Cent fois, j'ai rencontré des personnes prêtes à lancer contre les Trusts cette abondance d'accusations confuses, sous prétexte de me fournir des renseignements. Souvent, j'ai dû les écouter, dans l'espoir que ma condescendance me permettrait ensuite de tirer d'elles quelque fait précis, positif, observable; presque toujours j'ai été déçu. En dehors de ces déclamations où s'embrouillent inextricablement des phénomènes fort divers : concentration des capitaux, service des transports publics, accaparement réel ou supposé, organisation des services municipaux; en dehors de ces phrases de journaux et de meetings, rien ou presque rien. C'est que l'état d'esprit dont je parle est dominant surtout parmi les individus sans expérience des affaires, incapables par conséquent d'appuyer leur opinion sur des faits vérifiés par eux.

Voilà bien ceux qui pensent que les Trusts sont légion. A côté d'eux, d'autres Américains d'un tempérament moins excitable, ou simplement plus éclairés, secouent la tête d'un air embarrassé quand on les interroge sur les Trusts, reconnaissent qu'on exagère le mal, mais admettent qu'il existe réelle-

ADYERSAinES ET PARTISANS DES TRUSTS 5

ment un mal, quelque chose d'anormal et de monstrueux dans le régime économique des Etats-Unis, et que les Trusts sont, au moins pour partie, la cause ou la manifestation de ce mal. Dans ce groupe, des hommes distingués par leurs connaissances économiques, par leurs expérience des affaires, attaquent les Trusts, mais les Trusts proprement dits, ceux qui, dans une mesure appréciable, monopolisent une branche d'industrie, le pétrole, le sucre, l'anthracite, le whiskey. Et l'argument qu'ils mettent en avant est sérieux. « Les Trusts, me disait quelques jours avant sa mort le regretté général Walker, président de l'Institut technologique de Boston, détruisent la concurrence et le pouvoir inventif des individus [crush clown compétition and the intention power of the people). Je les considère comme absolument pernicieux [decidedly had). Ils constituent une véritable tyrannie et l'Amérique s'en débarrassera comme elle sait se débarrasser de toutes les tyrannies. Par quel moyen cela se fera-t-il, je l'ignore, mais j'ai confiance dans la force énorme de l'opinion publique dans ce pays-ci. »

Ici, on le voit, l'accusation se précise et prend une gravité considérable. Si vraiment les Trusts pèsent sur les énergies actives du pays; s'ils découragent les initiatives intelligentes, c'est là un immense péril pour l'avenir des Etats-Unis, un péril tel que l'on peut accepter dans cette hypothèse le pronostic du général Walker et penser avec lui que les Américains se débarrasseront de cette

tyrannie. Reste à savoir jusqu'à quel point cette tyrannie existe et si les Trusts sont responsables de tous les phénomènes dont on fait remonter la cause jusqu'à eux. Reste à savoir si, comme l'affirme le rapport du Comité Lexow nommé dans l'Etat de New-York au début de 1897 pour faire une enquête sur les Ti^usts, « ils établissent un système commercial tendant clairement à la restriction des affaires, un système qui, si on n'y met obstacle, amènera forcément le monopole absolu et l'exclusion en fait des petits capitaux [moderate capital and lesse?^ means) des champs de la concurrence. Reste à savoir, en d'autres termes, s'ils constituent un phénomène général.

Les accusations que nous avons citées jusqu'ici portent toutes sur le terrain économique. Confuses ou déterminées, elles dénoncent le succès des gros capitalistes, l'écrasement des faibles dans la lutte industrielle et commerciale. Il en est une autre, très générale, très certainement vérifiée pour un grand nombre de cas, et contre laquelle les Trusts eux-mêmes ne se défendent que mollement; c'est celle de leur influence politique. Les faits de corruption proprement dits, fort rares, assure-t-on dans l'administration de la justice, sont fréquents, au contraire, dans les législatures, surtout dans les législatures locales des Etats. Les municipalités des grandes villes sont aussi très accessibles aux avances des puissantes compagnies, et la main des Trusts se montre clairement dans l'adoption de certaines mesures, dans l'échec de certaines autres. La discus-

sion des nombreux Tariff Bills de ces dernières années, les Bills Mac Kinley, Wilson, Dinglcy, qui règlent la question des douanes, celles du Slierman BilJ, du Bland Bill sur la frappe de l'argent et les achats de métal blanc par le trésor des Etats-Unis, ont été l'occasion de marchés peu édifiants. Les lois nombreuses passées par les Etats et celle votée par le Congrès fédéral contre les Trusts [Anti Trust Laivs) ont été souvent des manifestations platoniques destinées à satisfaire l'irritation populaire, plutôt que des instruments efficaces de combat. (( Elles ont été faites, me disait-on un jour, par des gens qui ne désiraient pas les voir applic|uer et qui se sont arrangés pour les rendre inapplicables. » Et chez la plupart cette manière de faire n'était pas absolument désintéressée. Sur ces faits précis une légende s'étaye d'après laquelle la démocratie américaine serait une simple oligarchie de ploutocrates. Les imaginations vives se représentent les pouvoiis publics, tous les pouvoirs publics sans exception ni réserve, obéissant aveuglément au mot d'ordre d'une puissance occulte et terrible, la puissance des Trusts. Quoi qu'il en soit de ces exagérations, l'influence des Trusts sur les législatures n'est pas niable, et le problème économique qu'ils soulèvent vient par suite se compliquer d'un problème politique.

Ainsi attaqués tous les jours, et de mille façons diverses, comme créateurs de monopoles et destructeurs de la liberté industrielle, comme corrupteurs des pouvoirs publics et destructeurs de la liberté

politique, les Ti^usts sont l'objet d'une extraordinaire impopularité. Etre attaché par un lien quelconque à un Trust, à un grand chemin de 1er, c'est renoncer à toute ambition politique. « H. B. avait vu, me dit-on, un splendide avenir politique devant lui, mais en épousant la fille du puissant roi de chemin de fer C. il a dû y renoncer complètement. Chaque fois qu'il aurait ouvert la bouche en public, quelque assistant se serait écrié : — Et les Trusts ! Parlez-nous donc des Trusts ! — Et son échec eût été certain. »

Dans la dernière campagne pour l'élection présidentielle, les deux partis en présence cherchaient h rejeter l'un sur l'autre l'odieux de la complicité des Trusts. (( Tous les vrais Trusts sont pour Mac- Kinley )), disait la légende d'une caricature du New- York Joujmal \ et, en efïet, la puissance capitaliste en masse soutenait Mac-Kinley, et les Trusts en sont une manifestation éminente; aussi, dans aucun meeting, Mac-Kinley n'a-t-il fait la moindre allusion aux Trusts pendant tout le cours de la campagne, mais ses amis avaient bien soin d'exploiter contre leurs adversaires, les démocrates argentistes, l'existence d'un Siher Trust, ou syndicat des grands détenteurs de mines d'argent des Montagnes Rocheuses. Ceux-ci, en effet, avaient un avantage immédiat énorme à l'adoption de la frappe libre de l'argent réclamée par le parti démocrate. Et les journaux républicains abondaient en repré-

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