‹ Les industries monopolisées (trusts) aux États-Unis;Chapitre 16 sur 99 · New-York Journal, October · texte numérisé non relu

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sentations grotesques d'un Siher Trust écrasant la nation sous le poids de ses lingots d'argent et de Siher Barons (Barons du métal blanc) pléthoriques, couverts de diamants, et faisant devant un public popukicier d'hypocrites déclarations contre la tyrannie des Trusts.

Le candidat démocrate Bryan, désireux de faire appel aux passions populaires, avait d'ailleurs déclaré aux Trusts une guerre ouverte. Le 29 septembre 1896, dans son discours à Tammany Hall, la citadelle démocrate de New- York, il prononçait textuellement cette phrase : « Je suis opposé aux Trusts. Comme chef de l'Exécutif j'userai de tout mon pouvoir pour faire disparaître les Trusts jusqu'au dernier \ » Et la salle entière éclatait en applaudissements frénétiques. Promesse électorale, sans doute, et que Bryan eût été bien en peine de tenir s'il était entré à la Maison-Blanche, mais aussi signe évident de l'impopularité des Trusts.

Pendant toute la campagne électorale, les Trusts servirent d'ailleurs de tremplin aux orateurs et aux journalistes démocrates. On commentait avec colère le cri de guerre poussé par le chef à Tammany Hall ; on dénonçait la coalition des Trusts avec l'Angleterre pour imposer au pays un régime monétaire tendant, disait-on, à l'enrichissement des riches et à l'appauvrissement des pauvres. Lorsque la journée du 4 octobre eut décidé en faveur du parti républi-

1. / ani opposed to Trusts. As an Executive I shall use the power I hat'e to drive euery Trust out of existence.

cnin, les vaincus ne manquèrent pas de rejeter sur les Trusts la responsabilité de leur défaite. Le fameux gouverneur anarchiste de Chicago, Atgeld, l'un des soutiens les plus énergiques de Bryan, le disait en toutes lettres dans son adresse de remercîments aux électeurs de son parti, en sorte que ce mot de Trust gardait dans l'esprit populaire, après comme pendant la lutte, le caractère magique d'un pouvoir occulte et terrible, dont l'ingérence supposée explique tout et répond à tout, parce que ses procédés échappent à tout examen, parce qu'il est entouré de mystère et qu'on peut ainsi s'en servir comme de bouc émissaire.

Le sentiment public contre les Trusts a paru si redoutable à M. Mac-Kinley lui-même, qu'une fois nommé président des Etats-Unis, et n'ayant plus à ménager les susceptibilités des grands capitalistes, dont la « saine monnaie » n'avait pas été étrangère à son succès, il a voulu, lui aussi, faire sa manifestation contre les Tj-usts. Il a saisi, d'ailleurs, la première occasion, celle de son message d'entrée en fonctions le 4 mars 1897. Voici, en effet, ce qu'on trouve dans ce document : « Le parti aujourd'hui revenu au pouvoir s'est toujours déclaré dans le passé opposé à toutes les coalitions capitalistes organisées en Trusts , ou tendant par d'autres moyens à diriger arbitrairement les conditions du commerce dans notre pays. Il a également soutenu toute législation destinée à prévenir l'accomplissement des combinaisons qui oppriment le peuple au moyen de charges illégitimes sur les marchandises

qu'il consomme, ou de tarifs injustes pour le transport de ses produits sur le marché * . »

Ainsi , démocrates ou républicains , tous les hommes politiques considèrent que, pour s'assurer la faveur populaire, il leur faut se déclarer contre les Trusts. Avec une attaque vigoureuse on soulève l'enthousiasme des foules ; avec quelques médisances un peu vagues on espère, tout au moins, se disculper d'une complicité dangereuse. L'impopularité des Trusts est donc bien établie.

Mais d'autre part, si l'on consulte sur ces monstres d'iniquité des capitalistes importants, des présidents de chemins de fer, des avocats de marque, des banquiers, des financiers, ils font fi de toutes les accusations dont les Trusts sont accablés : « Tout cela, c'est de la blague [pure humhug), me dit un roi de chemins de fer; les journalistes et les politiciens conduisent cette campagne pour se rendre populaires et ils excitent simplement les sentiments d'envie du prolétariat contre les classes riches. » « D'ailleurs, ajoute un de ses amis qui s>aut beaucoup de millions malgré sa jeunesse, il est incontestable que les Trusts constituent un grand avantage pour le pays pris dans son ensemble ( they are bénéficiai to the countrij at large) ; ils

1. « The Déclaration of the party now rcstorcd to power has been in the past that of opposition to ail combinations of capital organized in Trusts, or otherwise to control arbitrarily the condition of trade among our citizens, and it has siipported such législation as will prevent the exécution of ail schemes to oppress the people by undue charges on their supplies, or by unjust rates for the transportation of their products to mai-ket. »

ont baissé le prix et amélioré la qualité des produits dont ils se sont emparés. » « Sans compter, poursuit un troisième, qu'ils régularisent la production, empêchent par le fait même beaucoup de grèves, de chômages de se produire, et rendent ainsi un immense service aux ouvriers. » A New^-York, dans la société élégante, mêmes opinions exprimées à peu près de la même manière. « Les Trustsl c'est un cri de guerre commode contre le capital, et voilà tout. Ne croyez pas qu'ils fassent le mal qu'on dit. » Et dans beaucoup d'universités des hommes que leurs études économiques ont amenés à s'occuper de la question des Trusts la jugent avec cet air dégagé : « Cela vous fait beaucoup d'efïet, les Trusts, me dit un professeur de Columbia Collège, parce que vous êtes étranger et que vous n'avez rien de semblable chez vous, mais nous autres. Américains, nous ne nous en troublons pas si fort [Americans dont mind it so jnuch) y> ; cela dépend des milieux en tout cas. « C'est un mouvement des masses contre les classes [masses agaiiist classes) », répond un autre, appliquant à l'agitation contre les Trusts le jugement porté sur la campagne électorale de Bryan. Quelques-uns se renferment dans des considérations plus rigoureusement économiques : « Les Trusts, me dit un statisticien, sont le résultat normal de la concentration des richesses, laquelle est le résultat normal du machinisme et du développement des transports. » C'est précisément là le problème que nous voulons examiner.

Où est la vérilé dans tout cela? Il faut évidem-

ment renoncer h la trouver dans une enquête auprès des personnes. Que l'on réunisse cinquante Américains éminents par leur situation, par leur intelligence, par l'influence qu'ils exercent dans leur milieu; qu'on leur soumette un questionnaire sur les Trusts, la lumière ne jaillira pas des réponses de cet aréopage. C'est que le mot T/'iist lui-même permet de telles confusions, il est si peu défini, il s'applique à tant de phénomènes divers, et il est employé d'une façon tellement tendancieuse que dans chacune de ces cinquante têtes il risquerait de suggérer une image différente. Je n'ai pas matériellement réuni cet aréopage, mais pendant tout mon séjour aux Etats-Unis, je n'ai jamais approché un Américain dont l'opinion valût d'être comptée sans lui poser sur les Trusts une série de questions, et je me suis très vite rendu compte que mes interlocuteurs non seulement différaient d'opinion, mais ne parlaient pas des mêmes choses. Ils visaient tantôt l'accaparement proprement dit, tantôt les (( coups de bourse » , tantôt les ententes industrielles entre patrons pour la régularisation de la production, tantôt l'absorption de toutes les usines fabriquant le même produit par une puissante compagnie, par un seul homme quelquefois. Quelquesuns ne pensaient qu'aux chemins de fer; d'autres aux grands magasins, aux maisons de gros, aux monopoles des services municipaux; un certain nombre flétrissaient le pouvoir de l'argent en considérant comme les membres solidaires et monopolisateurs d'un gigantesque Trust tous les déten-

leurs de capital. Bref, chacun voyant dans la question posée un objet différent, les réponses n'étaient pas comparables. Ajoutez à cela l'aveuglement évident de certaines opinions. Quand une personne vous déclare qu'un grand pays libre et prospère comme les Etats-Unis est en train de râler sous l'étreinte tyrannique des Trusts ; quand une autre vous dit, parfois à quelques heures de distance, que l'oppression des Trusts ne répond à aucune réalité, vous pouvez être à peu près certain que toutes les deux se trompent.

Il faut donc se rendre compte soi-même des monopoles industriels réellement existants, examiner sur quelles bases ils reposent et se mettre ainsi en état de juger si ces monopoles sont un accident dans l'évolution industrielle des États-Unis contemporains ou bien un élément constitutif de l'évolution industrielle générale.

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