‹ Les industries monopolisées (trusts) aux États-Unis;Chapitre 63 sur 99 · Voir le Monde économique du 3 avril · texte numérisé non relu

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représentant d'une grande aciérie de Sheffield me disait à New- York que la concurrence de l'Angleterre ne pouvait plus s'exercer sur le marché américain que pour certaines qualités supérieures d'acier [higher grades), mais que déjà à ce moment-là on ne pouvait pas lutter avec l'acier américain pour la qualité courante. « Oui, lui disais-je, c'est l'effet du tarif? — Détrompez vous, me répondit-il, même avec la suppression de toute barrière douanière il en serait ainsi. Et ce n'est pas là, à mon sens, l'effet des richesses minérales de l'Amérique, mais pardessus toutes choses cela tient à l'esprit merveilleux d'invention des usiniers de ce pays-ci, à la promptitude de leur décision, aux sacrifices qu'ils savent faire. Ils n'hésitent jamais à se débarrasser de l'outillage le plus coûteux {get rid of çery expensive machinery) chaque fois qu'un perfectionnement nouveau leur est signalé, et vous savez s'ils sont fréquents. »

Il est étrange qu'en présence de cette situation, déjà connue des industriels les plus clairvoyants sous le règne des pools et manifeste pour tout le monde dès le début de l'année 1897, le tarif Dingley protège encore le fer en saumon par un droit de 4 dollars la tonne et les rails d'acier par un droit de 7 dollars la tonne.

La fortune du soi-disant Trust Carnegie-Rockefeller ne dépend pas de ces droits, nous venons de le voir. Actuellement, avec les prix très bas du marché américain, ils sont sans aucune action. Le seul intérêt éventuel que pourraient avoir les fabri-

LE TRUST DE l'ACIER 199

cants américains h les maintenir semble être le suivant : si la compagnie Carnegie écrase ses concurrents des Etats-Unis au point de les faire disparaître ou de les absorber, ou bien si, reconnaissant la puissance irréductible de certains d'entre eux, il a recours à une entente, à un nouveau pool avec eux, elle sera libre de hausser les prix sans avoir à craindre les concurrents européens. Si jamais ce droit agit, ce sera uniquement pour le profit d'un pool ou d'un trust.

L'existence du tarif est donc une perpétuelle menace à la liberté de la concurrence, parce qu'elle offre une facilité aux entreprises faites contre cette liberté et qu'elle leur accorde, en quelque sorte, une prime.

L'industrie américaine n'a pas été entravée dans son développement au point où on aurait pu le croire par le régime protectionniste. L'élévation des salaires, l'esprit inventif des Américains poussaient trop vigoureusement vers le progrès pour que cette cause de retard leur fît équilibre.

Mais le régime protectionniste a apporté dans l'industrie un élément de trouble. Dans l'industrie sidérurgique, en particulier, c'est lui qui est responsable des atteintes portées à la libre concurrence. C'est lui qui a permis la constitution des pools.

Lorsque les pools sont tombés, nous avons vu surgir une forme supérieure de la concurrence et non pas un monopole. Les tarifs n'agissant plus, l'industrie a repris la marche normale que lui imprime

la concentration croissante ; la condition artificielle qui arrêtait le libre jeu de la concurrence pour créer le monopole passager et collectif des pools avait disparu.

Ainsi l'industrie de l'acier n'a couru le danger d'être monopolisée aux Etats-Unis que lorsqu'elle restait confinée sur le marché américain à l'abri des barrières de douanes. Du jour où elle s'est répandue au dehors; du jour où elle a pu faire concurrence à l'Europe, où, par conséquent, elle a eu en face d'elle un marché libre en fait, elle est revenue au régime de la liberté, et cela tout naturellement.

Il ne faut donc pas adopter le jugement populaire qui voit dans la combinaison Carnegie-Rockefeller un Trust, c'est-à-dire la monopolisation d'une industrie. Elle a marqué, au contraire, la fin des monopoles temporaires et collectifs.

Autant qu'on peut tirer argument d'une organisation encore si récente, la leçon à tirer de son étude est celle-ci :

L'évolution industrielle, en amenant dans l'industrie de l'acier une concentration très avancée, a détruit l'effet de la condition artificielle qui favorisait les monopoles.

La concentration ne conduit donc pas fatalement au monopole.

Mais les tarifs américains, eux, sont toujours une menace de monopoles; nous allons voir quel a été leur effet sur d'autres industries.

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