CHAPITRE VI
Le whiskey est un alcool de grains pour lequel l'ensemble des pays de langue anglaise professe un goût marqué. L'Anglais, l'Ecossais, l'Irlandais, l'Américain apprécient également cette boisson violente et généralement détestable, l'un des propagateurs les plus actifs du fléau de l'alcoolisme. Dans les Iles Britanniques on l'extrait d'ordinaire de l'orge ou du seigle; aux Etats-Unis, c'est le mais qui le fournit le plus avantageusement. Et certains Etats producteurs de maïs ont une réputation comme crus de whiskey. Le Kentucky occupe la première place parmi eux; ses produits passent pour avoir un moelleux et une innocuité remarquables : « Voyez-vous, me disait un ancien colonel de la guerre de Sécession, en tenant à la main une bouteille de vieux whiskey du Kentucky, vous pouvez vous griser sept jours dans la semaine avec cela sans a\oir jamais un seul mal de tête. »
Mais le Kentucky est loin de détenir un mono- , pôle de fabrication. Partout où le maïs pousse faci- j lement, dans l'Illinois comme dans le Nebraska, dans rOhio comme dans le Kansas, on peut établir î des distilleries et obtenir des produits que l'ingéniosité des bouilleurs accommode aux goûts variés de la clientèle et que leurs habitudes peu scrupuleuses permettent d'appeler « vieux kentucky »,* ou « vieux whiskey écossais de seigle » [Old Rye Scotch whiskey), à volonté.
Comment une industrie de ce genre a-t-elle pu être presque entièrement monopolisée pendant plusieurs années? Comment se fait-il qu'elle soit encore soumise à une influence prépondérante? On ne se l'explique pas aisément à première vue. Il semble que, par sa nature même, elle aurait dû échapper à toute menace de T/'ust. Elle n'était pas localisée comme le pétrole, comme l'anthracite, le coke ou le minerai de fer.
C'est que le Trmst du vhiskey a possédé au plus haut point le caractère d'un Trust artificiel. A l'heure où le succès du Standard OU venait de créer à cette forme d'organisation une réclame inouïe, de grands industriels engagés dans la distillerie de grains virent là un remède à certains maux dont ils souffraient, et employèrent à réaliser leur plan toute la puissance de capitaux considérables jointe à une expérience très éclairée. Au point de vue de l'organisation de leur Trust, ils surent s'inspirer des meilleurs modèles. Mais ils s'étaient trompés de terrain. L'industrie ne s'est pas trouvée convenir
au Trust. Au lieu de s'y développer progressivement, il s'y est étiolé et a fini par y mourir, comme une plante transplantée à grands frais hors de son sol et de son climat.
Ceux qui avaient entrepris cette transplantation n'avaient pourtant pas tenté l'expérience par fantaisie. Une nécessité pressante les obligeait à prendre un parti.