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II. — Les Trusts et le service télégraphique

Les télégraphes américains sont entre les mains de deux compagnies seulement, la Western Union et la Postal Telegraph Company. Dans l'Ouest, sur les deux tiers du territoire des Etats-Unis, la Western Union règne à peu près sans partage. La Postal Telegraph Company atteint, il est vrai, le littoral du Pacifique et le dessert sur toute sa longueur, de la Californie à la frontière du Canada,

1. Un autre problème se pose maintenant devant les municipalités : comment doivent-elles user du monopole qui leur appartient ? Ce problème est général; il se retrouve en Europe comme en Amérique; il offre partout de grandes difficultés. Le système de l'exploitation directe, faussement appelé souvent « socialisme municipal », se recommande de quelques exemples célèbres, ceux de Birmingham et de Glasgow en particulier, mais il suppose une éducation politique avancée, des habitudes d'administration urbaine à la fois très honnêtes et très efficaces; il n'est pas actuellement applicable aux États-Unis et n'est discuté que dans

mais les Etats du Far West lui échappent. Dans l'Est, les deux compagnies vivent côte à cote pour le moment, sans doute en raison du développement énorme des communications entre les centres commerciaux et industriels, développement qui a permis à chacune d'elles d'accomplir de grands progrès et de réaliser de gros bénéfices sans absorber sa rivale.

Dès 1856, la Western Union avait déjà acheté une cinquantaine de compagnies d'importance secondaire. Depuis lors, son travail de concentration, de monopolisation, s'est poursuivi, toujours attaqué sans efficacité réelle par les décisions judiciaires, toujours croissant à la faveur des circonstances économiques spéciales à ce genre d'entreprises. Comme pour les services municipaux, nous nous trouvons ici en présence d'une forme d'activité qui tend nécessairement au monopole et dont la nature véritable a été méconnue tout d'abord aux États-Unis.

Aujourd'hui, personne ne peut se dissimuler le caractère inévitable de ce monopole, mais l'opinion publique est partagée en deux camps : d'un côté

les Universités. Ce que le public réclame, ce sont des Iiigh compensations, des compensations élevées, imposées aux concessionnaires, en d'autres termes la vente du privilège moyennant des garanties et des avantages stipulés au profit des habitants. Souvent les Compensations imaginées par des esprits à courte vue, imposées dans un esprit étroit de jalousie anti-capitaliste, tournent au détriment du public qu'elles veulent protéger. On peut lire làdessus la fin du chapitre sur la combitiation of Capital dans l'ouvrage si curieux que vient de publier M. Hadley sur la science économique. {Economies, by Arthur Twining Hadley, 1897, p. 116 à 179.)

celui des gros capitalistes engagés dans les affaires de télégraphes et de chemins de fer — les liens sont nombreux entre la Western Union et les lignes ferrées sur le bord desquelles elle a établi ses fils — ;| de l'autre, les simples particuliers, la masse des citoyens. Les premiers vantent l'état de choses existant, publient des statistiques habiles et soutiennent que le monopole est exploité par eux d'une manière plus avantageuse au public qu'il ne le serait par l'Etat. Les seconds se plaignent de payer leurs télégrammes trop cher, réclament l'exploitation des télégraphes par l'Etat et citent l'exemple des nations européennes qui, toutes sans exception, ont un télégraphe national.

Le principal argument des amis du statu quo consiste à faire la comparaison entre les prix actuels et les prix anciens. Voyez, disent-ils, ce que vous devez au Trust de la Western Union : en 1866, on payait 2 S 20 cents (11 fr. 50) pour envoyer une dépêche de dix mots de New-York à Chicago; aujourd'hui vous ne payez plus que 40 cents (2 fr.); partout une réduction analogue a été opérée et elle est due à la concentration du service entre les mêmes mains *.

Ce raisonnement est en grande partie exact. Il y a eu une autre cause importante de réduction de prix : c'est l'énorme augmentation du nombre de télégrammes correspondant à la grande reprise des

1. The Economie and Social Aspects of Trusts, by George Gunton, p. 397 et suivantes. Il ne faut pas perdre de vue, en lisant ces chifires, l'immensité du territoire américain.

affaires après la fin de la guerre de Sécession. Depuis le moment où la Western Union s'est fondée jusqu'en 1866, c'est-à-dire pendant les dix premières années de son existence, il ne paraît pas que son action sur la diminution des tarifs ait été bien sensible, et ses défenseurs ne nous disent rien de cette période. Cette action ne se serait donc exercée, de leur propre aveu, qu'à partir de 1866, lorsque la prospérité du pays a provoqué le développement du service télégraphique. Rien, d'ailleurs, que de très naturel à cela : dans toute industrie le bon marché du produit est toujours lié à son abondante consommation. Mais un point reste absolument acquis, c'est que la concentration des télégraphes, en diminuant beaucoup les frais généraux, en facilitant la transmission rapide des dépèches, a contribué très sérieusement à l'abaissement des tarifs.

Ici, comme dans les T/'iists de services municipaux, la concentration est réclamée par la nature même de l'entreprise. Elle paie mieux que la concurrence.

Mais tout le monde est bien d'accord là-dessus. La question qui s'agite aux Etats-Unis n'est pas de savoir s'il est bon qu'il y ait un monopole, mais si ce monopole doit appartenir à des particuliers ou à l'Etat fédéral.

L'état de choses actuel provoque des plaintes très

vives. La Western Union et la Postal Telegraph

Company ont plusieurs tarifs : l'un, le tarif courant,

, appliqué au public ordinaire; l'autre, le tarif de

faveur, accordé a certaines maisons crafTaires et surtout à un syndicat de la presse nommé Y United Press. Tous les grands journaux font partie de ce syndicat. Ceux qui se créent paient parfois, assuret-on, des centaines de milliers de dollars pour y entrer, tant les avantages concédés h ses membres sont importants. Les compagnies, ainsi assurées d'être soutenues par la presse, maintiennent leur tarif ordinaire à un prix élevé et se rattrapent sur le public des sacrifices consentis à V United Press.

Il existe bien des journaux en dehors de ceux affiliés à ce puissant syndicat, mais ce sont des journaux d'importance secondaire, peu répandus et forcément moins bien informés. La vive campagne qu'ils mènent contre l'organisation actuelle des télégraphes n'est donc pas très dangereuse pour les compagnies.

D'autre part, l'ensemble du public s'intéresse peu à la question. Tandis que l'on trouve souvent aux Etats-Unis des ouvriers, des employés, des fermiers, des commerçants très ardents dans leurs vœux pour la nationalisation des chemins de fer — un problème très complexe et bien loin, en tout cas, d'être résolu dans ce sens — il est rare de rencontrer des Américains réclamant la nationalisation des télégraphes, problème infiniment plus simple et beaucoup plus mûr, puisque le monopole général est presque un fait accompli.

Mais le public ne se préoccupe pas des difficultés que son ignorance lui cache et connaît seulement

le mal dont il souffre. Le fermier de l'Ouest, Allemand ou Scandinave d'origine, sait très bien qu'il est victime des discriniinaiions ^ c'est-à-dire des avantages consentis par les chemins de fer à certains de leurs clients. Quand il fait des expéditions de grains ou de bétail, il paie plus cher que les grands meuniers de Minneapolis ou que les grands fabricants de conserves de Chicago. Et comme il a constamment à se servir du chemin de fer, comme il ne vit pas des produits de son domaine, mais qu'il vend et achète, ses griefs ont de nombreuses occasions de naître, de croître et de se manifester. L'ouvrier, l'employé, le petit commerçant, sont eux aussi des clients du chemin de fer et font chorus avec le fermier. Au contraire, tout ce monde-là use assez peu du télégraphe. Par suite, comme nous disait un professeur d'économie politique américain, il n'y a pas là-dessus de public feeling, c'est-à-dire pas de mouvement d'opinion sérieux.

La question n'est pas encore sortie de la sphère des Universités et des Revues spéciales. Seuls les groupes socialistes et populistes mettent la nationalisation des télégraphes dans leur programme d'action, pêle-mêle avec celle des chemins de fer et de beaucoup d'autres choses. Ce ne sont là que des déclarations sans conséquence. Une vue pratique, mais isolée, est celle des typographes, qui demandent l'exploitation des télégraphes par l'Etat afin de faire cesser le privilège de V United Press, privilège qui nuit à la création de nouveaux jour-

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naiix et contribue, par suite, à empêcher le développement de l'industrie typographique ^

Les partisans des Trusts prétendent, pour justifier l'organisation américaine, que l'exploitation par l'Etat, telle qu'elle existe en Europe, est plus coûteuse que celle de la Westei'/i Union et qu'elle revient plus cher au public. La comparaison est difficile à faire, aucun État d'Europe n'ayant une aussi vaste étendue à desservir, mais les chiffres que nous trouvons dans l'étude de M. Gunton, The Economie and social Aspects of the Trusts, ne sont nullement probants en faveur de son opinion : « En Angleterre, dit-il, où les tarifs sont plus bas que nulle part ailleurs, on paie 0 fr. 60 pour 12 mots, quelle que soit la distance ^ ». C'est précisément le même prix que celui de nos télégrammes français avec l'avantage en notre faveur de pouvoir envoyer une dépêche courte pour 0 fr. 50; mais passons, a Comme la date, l'adresse et la signature se comptent en Angleterre, ajoute-t-il, et que cela donne un total moyen de 12 à 14 mots, on peut ad nettre qu'une dépêche comptée en Amérique pour 10 mots revient en Angleterre à 1 fr. 15 ou 1 fr. 25, ce qui se rapproche du prix moyen d'une dépêche de 10 mots dans ce pays-ci ^ Et il conclut de là à la supériorité du service américain. Les Français, qui ne paient rien pour la date de leurs

1. Voir la Concentration des Forces ouvrières aux Etats-Unis^ par M. L. Viîjouroux, chap. ni.

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