‹ Les industries monopolisées (trusts) aux États-Unis;Chapitre 93 sur 99 · hl., ibul., p · texte numérisé non relu

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ne peut l'atteindre qu'avec une extrême prudence lorsqu'on est soucieux de respecter la liberté des contrats. C'est en effet sous la garantie de cette liberté que les compagnies se sont formées et l'erreur qui leur a fait considérer des services publics comme des intérêts privés a été partagée par les représentants légaux du public. Là où des faits nouveaux viennent modifier la situation, comme c'est le cas pour le gaz et pour les tramways, le remède est indiqué. En ce qui concerne les télégraphes, on ne l'aperçoit pas encore, et l'Etat est actuellement sans prise sur eux. Son seul moyen d'action consiste à invoquer la toute-puissance de la loi et à décréter la nationalisation par raison d'ordre public, mais une pareille manière d'agir est bien peu d'accord avec les traditions d'un pays libre; elle menacerait d'y porter une grave atteinte.

Beaucoup de lecteurs français se diront peut-être que le phénomène tout américain des Trusts de services publics est sans intérêt pour notre pays. Pour nous, en effet, le danger ne vient pas du même côté. Nous n'avons pas à craindre que les pouvoirs publics abandonnent à l'initiative privée leurs fonctions normales et au libre jeu de la concurrence les monopoles inévitables. Ils sont envahissants chez nous et non envahis. Mais l'erreur première, pour être de sens contraire, n'en remonte pas moins à une origine commune, l'application abusive d'un principe général. Nous avons une tendance innée au paternalisme gouvernemental, à la tutelle du pouvoir, à la réglementation; les Américains ont la ten-

dance contraire. Nous sacrifions la vie privée h la vie publique ; eux sacrifient volontiers la vie publique h la vie privée. Nous entravons constamment la libre activité des particuliers; eux ont voulu appliquer la libre concurrence des relations industrielles et commerciales à la sphère des intérêts publics qui supposent toujours une contrainte. Ils ont abusé de la théorie du laissez faire.

Les conséquences de leur erreur sont, à coup sûr, infiniment moins graves que les conséquences de la nôtre. Ils se sont trompés sur un point, mais la vie circule et déborde partout chez eux, tandis que chez nous l'initiative reste molle et maladroite. Ils pèchent par excès et nous péchons par défaut.

Mais leur exemple comme le nôtre prouve le danger des formules générales employées sans discernement. Et les fausses applications du laissez faire comme les fausses applications du rôle tutélaire de l'État produisent des abus analogues. Les Américains ont leurs Trusts de services publics ; nous, nous avons le Trust monstrueux de notre État. Plût a Dieu que nous fussions à même de nous passer du nôtre aussi facilement que les Américains sauraient se passer des leurs!

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