II. — LEISAMANIOSE
Leishmaniose ou Kala-azar infantile
Une autre maladie du même groupe, spéciale à l'enfance, est la Leishmaniose ou Kala-azar infantile. C'est surtout une maladie du petit enfant ; elle sévit de préférence chez les enfants de quelques mois, s'observe assez fréquemment d’un à six ans et devient ensuite exceptionnelle. Elle est caractérisée par une fièvre irrégulière bien différente des accès paludéens et ne cédant pas à la quinine. En outre, l'état général de l'enfant est profondément atteint; ce qu'on n’observe pas dans le paludisme. L'amaigrissement est extrême et contraste avec une splénomégalie considérable, quidistend l'abdomen ; l'examen du sang montre l'existence d'une anémie plus ou moins intense. On note aussi de l'hépatomégalie plus ou moins accentuée et des œdèmes diffus, mais qui ne rappellent pas les formes myxædémateuses de la trypanosomose américaine. Il ne semble pas que les localisations muqueuses de cette maladie soient fréquentes ; en tout cas, on n'observe jamais d’ulcérations intestinales ou cutanées,
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comme dans le kala-azar de l'Inde. Nicolle et ses collaborateurs d'une part, Lignos d'autre part, ont pourtant noté des ulcérations buccales aboutissant à la gangrène.
Cette maladie paraît être bien spéciale à l'enfant et surtout au jeune enfant Jusqu'à six ans. Les malades les plus âgés, authentiquement reconnus dans la région méditerranéenne, étaient deux adolescents de dix-sept et dix-neuf ans. Il n'existe pas encore un seul cas certain de cette maladie chez l’adulte. Pianese a démontré que les observations de malades adultes rapportées par Gabbi sont inexactes ou suspectes.
C'est grâce aux travaux de Ch. Nicolle (de Tunis) et de ses collaborateurs que la leishmaniose infantile à été individualisée et séparée du bloc confus des anémies et des leucémies infantiles ; la découverte de sa nature parasitaire et l'étude de son étiologie sont un des plus beaux titres de gloire du directeur de l'Institut Pasteur de Tunis.
Le parasite qui cause la leishmaniose infantile appartient au genre Leishmania : c'est le Leishmania infantium (fig. 17). Les Leishmania sont incontestablement des Flagellés, puisqu'en culture sur gélose au sang ils se transforment en formes flagellées. Ils sont aussi très voisins des Trypanosomes,
D Fig.17. — Leishmania infantium. — À, Grand mononucléaire bourré de parasites ; B, hématies ; ( 3 Leishmania:isolés d'un macrophage ; D, formes flagellées des
cultures. D’après Ch. Nicolle. >< 2000. :
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puisque, d'une part les formes de cultures sont semblables aux Crilhidia et aux Herpetomonas ei que, d'autre part, un Trypanosome, le Trypanosoma Cruzi, prend dans les tissus la forme Leishmania. Nous pouvons donc considérer les Leishmania comme des Flagellés adaptés au parasitisme endocellulaire ; nous ne connaissons pas encore leur forme Trypanosome.
Parmi les Leishmania, le parasite qui cause la leishmaniose infantile est aussi celui dont l’évolution est la mieux connue, toujours grâce aux travaux de Ch. Nicolle et de ses coliaborateurs. C’est, en somme, un parasite habituel du Chien, qui peut être transmis accidentellement à l'enfant. L'origine canine de cette maladie ne fait plus maintenant aucun doute; en effet, la maladie peut passer expérimentalement du Chien au Singe (Nicolle et M. Conor). D'autre part, la distribution de la maladie canine est superposable à celle de la maladie humaine et les populations les plus atteintès sont celles qui vivent en promiscuité plus complète avec le Chien.
Il reste à démontrer définitivement comment le parasite passe du Chien à l'Enfant, Il est infiniment probable, d’après Ch. Nicolle, que l'hôte intermédiaire est la Puce, représentée par la Puce de IHomme (Pulex irritans) et la Puce du Chien (Ctenocephalus canis). Les expériences de Basile, Vicentini, Ed. Sergent, qui ont transmis la maladie du Chien au Chien, donnent un appui sérieux à l'hypothèse de Nicolle. Néanmoins, pour avoir une certitude absolue, il faudrait transmettre expérimentalement la maladie au moyen de la Puce du Chien au Singe et de l'Enfant ou du Singe au Chien. L'évolution du parasite dans la Puce est encore inconnue ; ce qui vient compliquer son étude, c'est la présence, chez la Puce du Chien, d’un Herpetomonas récemment décrit par Brumpt sous le nom d’'Herpetomonas ctenocephali. Cest, en somme, à la même difficulté que s’est heurté Patton, dans ses recherches sur l’évolution du Leishmania Donovani dans l'Inde, chez Cimex rotundatus, qui renferme, lui aussi, des formes flagellées banales.
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Quoi qu'ilen soit, l’origine canine du kala-azar infantile est bien démontrée, mais heureusement la maladie est plus rare chez l'Enfant que chez le Chien. Si on prend comme exemple des régions où 80 pour 100 des Chiens sont infectés, on ne trouve qu'un ou deux cas pour mille chez les enfants. Le Chien est l'hôte le plus fréquent et le plus dangereux, mais le
Fig. 18. — Leishmania infantium. — Frottis de rate de Chien atteint de kala-azar tunisien. On aperçoit deux grands mononucléaires, renfermant l’un 3 parasites, l’autre 2 parasites, D’après une préparation de Langeron. (Original). >< 1000.
Chat peut aussi être infesté spontanément. comme l'ont démontré les frères Sergent, Lombard et Quilichini.
Chez l'Enfant, comme chez le Chien ou le Chat, le parasite ne se rencontre qu'exceptionnellement dans la circulation périphérique ; il est toujours inclus dans les leucocytes. Il est, au contraire, très abondant dans la rate (fig. 18) et dans la
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moëlle osseuse : il y est toujours localisé dans les grands mononueléaires. Dans le foie, le parasite est beaucoup moins abondant ; il y est localisé dans les cellules endothéliales des capillaires, qui remplissent en quelque sorte le rôle de macrophages. Ces particularités anatomo-pathologiques rendent l'examen microscopique très délicat ; il est nécessaire, pour découvrir les parasites, de ponctionner la rate on de trépaner un os long. Ces opérations peuvent être exécutées sans danger, car il suffit d'une trace de pulpe splénique ou de moëlle osseuse pour exécuter un frottis. Les parasites, AUALES ils existent. sont toujours très nombreux.
Cette maladie n'est pas séulement une curiosité no que pour le médecin des pays tempérés. En effet, elle est signalée en Europe en divers points de l'Italie et de la Russie méridionale ; en Grèce, dans l’'Archipel où il est démontré que le ponos des îles de l’Archipel est identique au kala-azar infantile (Mesnil, Harantinos, Michaelidès) ; à Malte, en Espagne et en Portugal. Il est done probable qu'on en découvrira tôt ou tard l'existence dans le midi de la France. En dehors d'Europe, la leishmaniose infantile existe en Tunisie, en Algérie, dans le nord de la Chine et au Paraguay.
Ce n’est pas ici le lieu de discuter les différences qui existent entre celte maladie et le kala- -azar hindou ; notons seulement que ce dernier n’a pas encore pu être transmis expérimentalement au Chienet que la leishmaniose canine spontanée ne parait pas exister aux Indes, sauf cependant à Ceylan, où Castellani l’aconstatée. Ces divergences suffisent pour permettre de considérer, au moins provisoirement, la leishmanio$e infantile méditerranéenne comme Mine du kala-azar hindou.
Ce dernier paraît être Jusqu'ici une maladie purement humaine, tandis que, dans le ‘bassin méditerranéen, le Chien paraît constituer un réservoir de virus aux dépens duquel l'enfant vient s'infecter. On ne peut pourtant pas ‘encore affirmer que la maladie du Chien et celle de l’enfant soient une seule et même entité morbide ; il faut attendre pour cela la
preuve expérimentale dont nous avons indiqué plus haut la nécessité.
La protection de l'enfant, dans les régions où sévit cette maladie, ne pourra être assuréè qu'en l'éloignant autant que possible du contact des Chiens et des Chats. Il faudrait aussi que les propriétaires de ces animaux se fésignâssent à les faire examiner et à s'en séparer dès qu'ils sont. malades. Il ne faut pourtant pas s’illusionner sur l'efficacité de ces mesures ; même en mettant à part l'ignorance et le mauvais vouloir des propriétaires de Chiens ou de Chats, il faut encore compter, comme le fait remarquer Ch. Nicolle, avec la longue durée de l'infection chez l'animal ; les symptômes sont pendant longtemps et quelquefois toujours imperceptibles. Il arrive donc que le Chien soit guéri, mort ou disparu, lorsque les premiers troubies éclatent chez l'enfant. Pour tant, la prophylaxie de cette maladie a une grande importance, car elle est difficilement curable ; si le pronostic n'est pas aussi fatal qu'on le croyait tout d'abord, cette affection n en a pas moins une très grande gravité.