HABITAT. — LE BACILLE PYOCYANIQUE DANS L'EAU
A. — Le bacille pyocyanique fait-il partie de la flore microbienne normale de l'intestin de l'adulte ou de l'enfant ?
Kossel, dans de nombreuses recherches sur les bactéries du
contenu normal et pathologique de l'intestin des nouveaux-nés, ne l’a rencontré qu'une seule fois. Mills, sur 73 examens de selles, ne signale pas le bacille pyocyanique. Krannhals l’a isolé une seule fois d’un abcès intestinal sur 60 sujets examinés. M. Bonjean a fait un grand nombre de recherches sur les matières fécales de différents sujets normaux sans y rencontrer ce germe. Rossel, Booker ne l'ont rencontré qu’exceptionnellement dans les selles d'enfants atteints de diarrhées estivales. Calmette, dans ses recherches sur la flore intestinale d’un grand nombre de sujels sains, n’est parvenu à l’isoler que 9 fois. * Afin de vérifier une fois de plus ce fait, nous avons examiné 200 échantillons de matières fécales provenant de personnes en bonne santé et de sujets hospitalisés, atteints de maladies très différentes :
1° Groupe d’affections gastro-intestinales : fièvre typhoïde,
LES INFECTIONS PYOCYANIQUES A1
entérites, diarrhées d'été, affections dysentériformes : péritonite tuberculeuse, entérite tuberculeuse.
2° Maladies cachectisantes : tuberculose pulmonaire, cancer, paralysies, ramollissement cérébral.
3° Convalescence de maladies infectieuses : rougeole, scarlatine, varicelle.
Les matières ont été examinées de 2 façons : nous avons fait des dilutions dans de l’eau qui a été additionnée d’un égal volume de bouillon peptoné. Nous avons fait simultanément des isolements sur gélose. Par ces deux méthodes, nous n'avons pas trouvé une seule fois de bacille pyocyanique reconnaissable.
Afin de savoir si la présence de certains microbes de l’intestin ne s’opposerait pas au développement de pigments dans l’eau additionnée de bouillon, nous avons ensemencé tous nos matras de culture avec une même dose d'une dilution de culture de bacille pyocyanique. Dans 25 0/0 des tubes la pyocyanine est apparue après un temps variable, mais toujours beaucoup moins vite que dans des tubes témoins. é
Ainsi certaines espèces microbiennes de l'intestin peuvent empêcher la production de la pyocyanine, soit parce qu'elles produisent des réducteurs, soit parce qu’elles sécrètent des acides.
Nous avons vu qu'on peut enlever au bacille pyocyanique son aptitude à sécréter des pigments : on conçoit qu'une telle modification se produise dans l'intestin, dans des conditions que nous ne pouvons reproduire.
En résumé, ou bien le bacille pyocyanique ne fait pas partie de la flore normale de l'intestin, ou bien, s’il existe, sa présence peut être masquée par le développement des autres germes, ouenfinil se trouve sous une forme méconnaissable.
Quoi qu'il en soit, l'intestin semble offrir au bacille pyocyanique des conditions favorables pour l'augmentation de sa virulence. Inoffensif sur les parties du corps exposé à l'air, pathogène dans les endroits moins aérés (oreille moyenne), il devient très dangereux dans l'intestin. Il y a peut-être là une question de flore microbienne sur laquelle nous reviendrons.
B. — Le bacille pyocyanique se rencontre dans certaines eaux de mauvaise qualité.
M. Bonjean a enregistré un nombre respectable de cas où il a rencontré le bacille pyocyanique dans des eaux. Nous én donnerons la liste plus loin. Dans une statistique basée sur 2.000 analyses d’eau d'alimentation publique, effectuées au laboratoire du comité consultatif d'hygiène publique de France, le germe a été trouvé en moyenne dans 5 0/0 des cas. We
Les eaux examinées servaient à l'alimentation publique d’agglomérations éprouvées par des épidémies, provenaient de cours d’eau, galeries captantes, sources, puits. Leur contamination est démontrée à la fois par les résultats de l'analyse chimique et de l’analyse bactériologique.
Depuis la publication de son mémoire, M. Bonjean a eu l'occasion de retrouver le bacille pyocyanique. À lappui de la thèse de M. Bonjean, M. Moynier de Villepoix présente à la société de Biologie en 1899 le résultat de ses observations sur les eaux d'alimentation de la ville d'Amiens ; ces eaux furent analysées à l'occasion d'une épidémie de fièvre typhoïde (fin juillet 1899). Des échantillons puisés aux divers points de la canalisation lui ont permis d'obtenir un colibacille et un bacille pyocyanique virulents, L'auteur rapproche de ce résultat la gravité des infections typhiques observées en août-septembre 1899, et d’une épidémie de dysenterie et d’entérite qui avait sévi en juin-juillet sur la population infantile.
M. Jérome Lartigau a étudié une épidémie de dysenterie limitée à 15 individus, dont 11 guérisons et 4 morts. Il a examiné les selles de 6 malades et 5 échantillons d’eau provenant des puits dont se servaient Les habitants. Le bacille pyocyanique a été trouvé dans tous les échantillons d’eau, associé dans un seul cas au proteus. L’inoculation montre que ce microbe était très virulent. La relation causale entre le bacille pyocyanique et l’épidémie dysentérique est établie par la présence constante du bacille à la fois dans l’eau de boisson et dans les selles. Il existait en
etfet en culture presque pure dans tous les échantillons examinés.
Au laboratoire de bactériologie d'Angers, le bacille pyocyanique a été rencontré dans des eaux analysées à l’occasion de fièvres typhoïdes, d’entérites, d’affections dysentériformes, apparues chez les personnes qui en faisaient usage ; dans des eaux qu'on se proposait d'employer pour l'alimentation. La contamination de toutes ces eaux était démontrée à la fois par l’analyse chimique et l'analyse bactériologique.
Une mention particulière doit être accordée à l'observation de l'épidémie de Brion. A la suite d’une épidémie de diarrhée qui avait frappé presque tous les enfants de l'Ecole communale, Panalyse de l’eau du puits fut faite. Les échantillons d’eau destinés à l'analyse ne furent recueillis que trois semaines après la fin de l’épidémie. On préleva en même temps des échantillons de matières fécales des malades dans les fosses d’aisance, parfaitement cimentées et situées à une distance convenable du puits. L'eau était de mauvaise qualité. Le bacille pyocyauique en fut isolé : il était associé à des bactéries fluorescentes et des sarcines.
Il existait également dans les matières fécales. La disposition des lieux ne permettait pas de supposer que l'infection de l’eau provint des fosses d’aisance. Il est donc vraisemblable que l'usage de cette eau avait déterminé cette épidémie de diarrhée
de nature pyocyanique.