JEAN LENOIR , LISETTE
LISETTE. Maintenant que nous voilà seuls, monsieur, m 'apprendrez-vous si vous avez rempli votre promesse ?... J’ai consenti à vous épouser , à condition que vous sauveriez Cvprien.
JEAN LFNOllt , regardant avec précaution autour de lui. Il est sauvé... Le concierge de la maison d'arrêt, qui m’est tout dévoué , le citoyen Caracalla , a dû lui ouvrir les portes de sa prison , pendant que nous étions à la municipalité. Avec de bonne jambes et l’uniforme de volontaire qu'on lui a mis sur le dos , il pourra facilement sortir du pays sans être reconnu.
LISETTE , à part. Que le ciel le conduise !
jean LENOIR. Sais-tu , citoyenne , que je risque gros pour l’obliger. Si on venait à découvrir toute cette manigance... ( Use ItUe le cou. ) Mais , c’est égal , il n’y a rien qu’on ne brave pour posséder l’objet de sa première passion... Est-ce heureux que tu soies revenue te fixer au pays depuis qn an , et que je me soie trouvé encore disponible pour t’épouser?... Je sais bien que tu n'es pas prodigieusement folle de moi , mais ça viendra.
LISETTE , soupirant. Je l’espère , et cependant c’est vous qui aviez fait arrêter Cyprien.
jean LENOtR. Du tout! ce n’est pas moi ; c’est le comité de salut public, dont je suis l’instrument passif et soumis , en ma qualité de municipal de ma commune.
Il m’a expédié l’ordre de Paris, et j’ai obéi., comme une machine... commeun automate... enfiu comme doit le faire un brave et digne fonctionnaire... sous un gouvernement quelconque... Mais aussi , lourquoi ce diable de Cyprien a-t-il fait a bêtise d'offenser publiquement un
représentant du peuple ?... C'était bien la peine de quitter le pays pour ça !
Lisette. Fatal voyage ! S’il m’avait cru, il ne serait pas allé à Paris; mais il tenait à acquitter la dette sacrée qu'il avait contiactée envers M. Dupré... il avait travaillé avec tant de courage pour amasser ces six mille livres!
jf. an lenoir. S’il avait été raisonnable, il ne serait pas revenu ici après l'imprudence cju’il avait commise.
Lisette. Helas ! c’est pour moi ; c’est pour me revoir... nous nous aimions tant!
nous aurions pu être si heureux ! Depuis un an le destin me l’avait rendu... Retirée dans ces lieux qui m’ont vu naître , loin des discordes civiles... près de l’objet de toutes mes affections, je me croyais enfin arrivée au terme de mes maux... et tin seul jour a renversé toutes mes espérances , a détruit pour jamais tous mes rêves de bonheur... Alt ! je suis bienà plaindre.
JEAN LENOIR , s’essuyant les yeux. Pauvre femme! elle me fend le cœur... Sois tranquille , ma petite Lisette , j’aurai bien soin de toi , je te rendrai bien heureuse !
D'abord , tu me mèneras par le bout du nez... tu feras de moi tout ce que tu voudras... je t’obéirai aveuglément... comme au comité de salut public... oh ! tu verras que je suis un bon mari.
LISETTE , avec douceur. Oui, Jean, oui, je sais que vous n’ètes pas méchant.
jean LENOIR. Méchant! au contraire...
Vois-tu , en public, je fais la grosse voix, je crie bien fort. . . ( haïssant la voix) mais en secret je rends bien des petits services.
Lisette. Oh! je n’oublierai jamais celui que vous venez de me rendre aujourd’hui... Sans vous , Cyprien était perdu.
jean LENOIR. Le fait est qu’une fois transféré à Paris , son affaire n’aurait pas été longue. Eli bien ! vrai, ça me rend tout joyeux de l’avoir sauve, ce pauvre garçon... 11 me semble que cette bonne action-là doit porter bonheur à notre mariage... Mais ne parlons plus de ça : dans le tems où nous sommes, les murs ont des oreilles. ( Prenant Lisette par la main , et guiment.) Allons, ma petite femme, viens m’aider à mettre le couvert. (Voyant Lisette qui reste immobile et pensive.) Est-ce que ça t’ennuie? eh bien! ne te gène pas... reste... je me charge de tout., mats, laisse-moi , pour la peine , déposer sur ta belle main un baiser légitime... (/? lui baise la main. ) Dieu! que c’est bon!.. (A part. ) Allons , allons , elle s’y fera ; le
LE MAGASIN THEATRAL
repas va la mettre en gaîté... et ce soir...
( Fredonnant .)
Ton. ton, ton. ton, tonUinc.
(// sort.)
SCEÎSE III. -
LISETTE , seule .
Mariée!.... mariée à un autre!... oh!
mon Dieu ! Voilà le plus grand sacrifice que je pouvais lui faire !
A in fTYeha.
AK ! maintenant , en secret je iléplore Mon sort funeste et maudis cet hymen,
Mais par amour il me fallait encore Trahir la foi promise J» Cyprien.
C’est pour mon cœur une peine cruelle...
Jr me souviens qu’en de plus heureux tems,
Je lui jurais d’ètre toujours fidèle...
Et c’est lui seul qui lient tous mes scrineus.
( EUe tombe accablée sur une chaise.)