Discours de Tréguier
haine en^^raissent les Dieux féroces. » A ce compte les Dieux des philosophes n'ont jamais été que de hien pauvres Dieux, car qu'esl-cc qu'un Dieu dont on n'a pas peur?
Les Dieux représentent, pour lignorancc de l'homme, les facteurs des événements dont il a peur parce qu'il ne sait pas s'en garer ; si l'on arrive à ne plus avoir peur des Dieux, autant vaut supprimer les Dieux. L'histoire des Dieux est inséparable de celle de la peur et si toutes les considérations précédentes ne suffisaient à le prouver, on en trouverait la démonstration dans le fait que des recrudescences de foi religieuse ont généralement suivi les cataclysmes qui ont affligé Thumanité; ne voyons-nous pas chaque jour des parents qui vivaient dans l'indilTércnce devenir dévots après la perte d'un enfant chéri; l'idée que le Dieu négligé se venge n'est pas éloignée de l'idée de justice dont nous aurons à parler ultérieurement.
Enfin, puisque nous analysons les origines du fanatisme, nous devons en signaler une qui prend ses racines dans le tréfond de la nature humaine, dans le besoin d'avoir raison, d'avoir plus raison que les autres et de se démontrer qu'on a raison ou plutôt de le démontrer aux autres par tous les moyens possibles, même les moins philosophiques. Peut-être trouverons-nous plus lard l'origine ancestrale de cette particularité.
Il est temps d'ailleurs d'abandonner ces considérations sur les croyances religieuses et de revenir à l'étude de la peur qui nous y a conduits.
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mais nous n'oublierons pas pour cela que la peur a créé les Dieux et que c'est ainsi qu'elle a joué un rôle capital dans l'histoire de l'humanité préscientifique : elle continuera d'ailleurs à jouer un rôle important, longtemps encore après que la science l'aura terrassée, mais elle n'agira plus alors comme facteur actuel, elle sera représentée seulement par les traces, difficiles à détruire, que son influence prolongée aura laissées dans l'hérédité de l'homme ; n'oublions pas en effet que, à chaque instant, l'homme agit suivant son mécanisme actuel ; il se sert des outils qu'il possède; or, un facteur aussi considérable que la peur et ayant agi sur l'humanité pendant de si longues générations, a construit, dans le mécanisme des individus, des outils qui ne sont pas négligeables; nous avons actuellement, dans notre organisme, une machine à avoir peur, et bien peu nombreux sont ceux qui, grâce à une éducation scientifique de premier ordre, arrivent dans tous les cas, à exercer sur le fonctionnement de cette machine héréditaire.^ une influence inhibitricc. Une fillette, élevée par ses parents en dehors de toute croyance religieuse, a dit un jour devant moi à propos de contes enfantins dont on amusait son petit frère : « On a tort de dire à Claude qu'il y a des diables, parce que, quand il sera grand, il saura bien qu'il n'y en a pas, mais il en aura encore un petit peu peur toutde même. » L'humanité aujourd'hui est « grande, » du moins dans la personne de ses savants, mais elle continue néanmoins à avoir (( un petit peu peur ». L'éducation
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des enfants en est certainement la cause; les traces hc^réditaircs de la peur ne seront pas de longue durée dans notre espèce si on les combat avec soin pendant le jeune àgo.
Pour ma part, j'ai eu peur pendant mon enfance, quoi qu'on n'ait rien fait pour développer chez moi ce funeste héritage d'une anceslralité mystique ; aujourd'hui ayant beaucoup étudié et beaucoup philosophé, je réussis très diflicilement à faire fonctionner encore chez moi la « machine à avoir peur ». La lecture des livres qui ont pour but de faire peur ne développe plus chez moi l'émotion cherchée, parce qu'ils font ordinairement appel à des moyens dont je connais l'illégitimité.
Guy de Maupassant a consacré à la peur une étude intéressante et a raconté comment un être qui ne croyait plus aux interventions surnaturelles avait néanmoins eu peur deux fois. Il me semble que ces deux cas et bien d'autres peuvent être attribués à des coincidonces capables d'amener un homme à douter momentanément de la légitimité de la science et même de la valeur de sa logique ; toutes les fois que l'on voudra faire peur à des gens pourvus d'une éducation scientifique solide, il faudra organiser de telles coïncidences qui semblent, au premier abord, établir une relation de cause à effet entre des phénomènes indépendants; une étude plus approfondie des choses montrera qu'il y a eu erreur, mais, pendant un instant, la « machine à avoir peur » aura fonctionné; l'elfet cherché aura été obtenu.
Les romanciers qui veulent faire peur exploitent aussi certains phénomènes psychiques ou psychopathologiques, comme par exemple, le dérèglement de l'appareil logique d'un individu ffolie), ce qui donne aux lecteurs une défiance douloureuse de la solidité de leur propre raison ; ou encore, et surtout, les relations qui s'établissent entre deux individus plus ou moins éloignés (suggestion, télépathie) par des moyens autres que ceux dont notre espèce a acquis une longue expérience ; la narration de ces phénomènes peut développer la peur chez ceux qui y voient un renversement de l'ordre établi dont ils ont acquis la connaissance par l'éducation spécifique et personnelle ; nous devrions y voir seulement (quand il s'agit de faits dûment constatés,) la manifestation intéressante de phénomènes autres que ceux que nous connaissons bien, et cela nous amènerait à les étudier comme on a étudié la foudre ou le magnétisme ; une fois que nous les connaîtrons, il ne nous feront plus peur; mais le fait seul que ces phénomènes humains n'ont pas été percés à jour par l'expérience ancestrale suffit à prouver que ces faits sont exceptionnels et non généraux ; quand nos ancêtres en ont constaté des cas aux époques mystiques, ils y ont seulement vu une manifestation de plus à mettre sur le compte des puissances occultes auxquelles nous ne croyons plus.
Le domaine humain de la peur se réduit chaque jour, à mesure que croît le domaine de la science ; au contraire, certaines espèces animales, vouées
;'i l'ignorance élernello, sont condamnées à la peur indéracinable, mais il faut éviter de confondre la peur de certaines espèces peureuses avec la peur que nous venons d'analyser chez l'homme ; la timidité des moutons a deux causes différentes :
D'une part, ils ont la conscience très légitime de leur infériorité dans la lutte; ils n'ont d'autre moyen de se défendre que la fuite; ils fuient; c'est là simplement la conséquence salutaire de la crainte du danger.
D'autre part, ils ont une intelligence très bornée, une expérience presque nulle et ils ne savent pas distinguer ce qui est dangereux de ce qui est inoffensif; aussi fuient-ils, même quand ils feraient mieux de rester tranquilles, et cela leur est quelquefois très préjudiciable ; un mouton peut se tuer en sautant dans un précipice pour fuir une voiture qui ne lui aurait fait aucun mal et dont le bruit l'a effrayé ; c'est là la vraie peur qui ne peut jamais être utile et qui souvent devient nuisible en annihilant les facultés d'appréciation et de locomotion.
Chez l'homme, la connaissance de plus en plus complète du monde extérieur fera disparaître cette peur stupide; le mouvement est déjà commencé et depuis longtemps; ce n'est pas d'hier qu'on a dit : « Aide-toi, le ciel t'aidera » proverbe que l'on peut interpréter à la rigueur en exploitant l'idée de justice et disant que les Dieux seront favorables à celui qui se donne du mal, mais dont la signification purement athéistique me paraît plus vraisemblable.