CHAPITRE X LA PEUR
§ 34. La conscience salutaire du danger.
Nous avons déjà parlé précédemment de la défiance que manifestent certains animaux vis-àvis d'éléments qu'ils ne connaissent pas et dont, par conséquent, une expérience antérieure ne leur a pas enseigné la nocuité ou l'utilité. C'est une défiance de cet ordre qu'enseigne aux hommes le proverbe : « Dans le doute, abstiens-toi ». L'exagération de ce principe conduit à un fatalisme dangereux et fait de l'individu un spectateur inactif; le fatalisme est la négation de l'utilité de l'expérience tant individuelle qu'ancestrale.
Il est bien certain que, à un certain point de vue, cette manière de se comporter peut être légitime, puisque la connaissance que nous avons de notre ambiance n'est jamais complète et que les prévisions que nous en tirons et qui sont les principaux mobiles de nos actions peuvent, par suite, être erronées. « Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire », dit un vers devenu proverbe, et le proverbe a raison quelquefois, comme tous les
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proverbes. A ce point de vue, l'utilité de la i?cience est manifeste, quel que soit d'ailleurs son objet; il n'est pas indifTérent à l'homme de connaître des éléments quelconques de l'activité universelle, puisque la connaissance de ces éléments peut, dans certains cas. être indispensable à la prévision de l'avenir.
Quand nous disons que nous comprowns un phénomène quelconque, cela veut dire que nous connaissons, à l'échelle humaine, fous ^ les éléments qui participent à sa détermination et que, par conséquent, dans des conditions analogues, nous pourrons prévoir un phénomène analogue. Autrement dit, par rapport à ce phénomène, notre expérience peut être complète, et, par conséquent, une instruction suffisante provenant de ceux qui ont acquis cette expérience nous donnera la faculté de profiter de ce que le phénomène a d'utile ou d'éviter ce qu'il a de nuisible, autant que nous le permet notre mécanisme humain.
La conscience du danger est une condition indispensable de la conservation de la vie, mais, pour être utilisable, cette conscience du danger doit être complète; autrement elle peut être même plus nuisible que son ignorance totale.
1. Quand nous ne connaissons qu'uno partie de ces cléments, nous croyons quelquefois les connaître tous et alors nous avons tort de dire : jwsl hoc ergo propter hoc. C'est l'origine de plusieurs superstitions; si un homme meurt après avoir dîné dans un repas où il y avait treize convives, l'analyse incomplète des faits amène certaines gens à croire qu'il est dangereux de se trouver treize à table.
Voici, par exemple, un orage qui obscurcit le ciel; je sais qu'il y a eu des gens frappés de la foudre ; je connais donc l'existence du danger ; mais, malgré ce que j'ai appris relativement aux phénomènes électriques, je ne connais pas suffisamment la distribution de l'électricilé dans le nuage; je ne connais pas la marche du nuage électrisé; je ne sais donc pas si le danger existe ici où je suis, plus que là-bas où je pourrais aller; j'ai conscience d'un danger possible, mais je n'en ai pas une conscience suffisante pour savoir ce qu'il faut faire pour l'éviter; il serait donc aussi avantageux pour moi d'ignorer complètement l'existence de ce danger et, dans tous les cas, en présence de cette conscience incomplète, le fatalisme sera tout indiqué; c'est même la définition du fatalisme si l'on veut bien admettre que le hasard est l'ensemble des causes insuffisamment connues; la conscience incomplète du danger ne peut me donner une indication précise; je ne puis en tirer un mobile sérieux d'action, il est donc sage que je considère cette indication incomplète comme non avenue, que je n'en tienne pas compte; car, si mon attention est occupée inutilement de ce côté, elle pourra être détournée d'un autre phénomène dont la connaissance complète me serait possible et utile; mais beaucoup de gens ne font pas ce raisonnement et ont peur de la foudre. Il n'est d'ailleurs jamais certain que, si un phénomène est encore aujourd'hui inconnu de nous, il doive, pour cela, rester toujours inconnu. L'homme préoccupé
d'augmenter le palriiuoine des connaissances humaines, observera le phénomène et essaiera d'en trouver des éléments de détermination qui pourront être utiles à d'autres hommes; les travaux de Franklin nous ont permis de mettre certains édifices à l'abri de la foudre ; si, au moment où un orage éclate, nous sommes au voisinage d'un de ces édifices, nous pouvons nous y réfugier et y trouver la sécurité.
Indépendamment môme de l'existence des paratonnerres, les conquêtes scientifiques relatives à la foudre nous sont utiles; ayant appris que le tonnerre et l'éclair ne sont que deux manières de connaître le même phénomène électrique, connaissant d'autre part les vitesses différentes du son et de la lumière, nous savons, par la constatation du temps qui s'écoule entre la vision et l'audition du phénomène, à quelle distance ce phénomène se passe ; le coup de tonnerre le plus formidable nous laisse tout à fait rassurés si nous l'avons entendu plusieurs secondes après avoir vu l'éclair correspondant ; nous savons que l'orage est loin et ne nous menace pas, et nous avons en cela une grande supériorité sur les chiens, les chevaux et les ignorants qui continuent à redouter l'orage, alors que son éloignement l'a rendu inoffensif.
Il est vrai que, même chez des personnes qui connaissent la manière de calculer la distance d'un orage par le nombre de secondes qui sépare l'éclair du coup de tonnerre, un orage lointain peut, comme chez les chiens et les chevaux, faire naître
la peur.ie connais de ces personnes, mais je n'oserais pas affirmer que, malgré leur instruction assez développée, elles aient, dans la valeur des conquêtes de la science, une foi bien solide; il me semble bien difficile qu'un homme raisonnable ne surmonte pas une terreur dont il a reconnu définitivement l'absurdité; il est vrai que chez plusieurs de mes congénères j'ai observé des tics qu'ils reconnaissent eux-mêmes pour inutiles ou même nuisibles et dont tous leurs etTorts ne réussissent pas à les débarrasser.
Lors donc que nous constatons, chez des hommes, la peur de certains phénomènes inoffensifs, nous devons nous dire, soit que leur éducation, relative à ces phénomènes, ne leur en a pas suffisamment démontré l'innocuité, soit que cette peur était trop profondément ancrée dans leur mécanisme héréditaire, pour que l'éducation ait pu les en débarrasser.
§ 35. La peur mystique et l'origine des Dieux.
Il est bien vraisemblable que nos ancêtres ignorants ont éprouvé, pendant des milliers de siècles, des terreurs nombreuses, et que la persistance de ces terreurs a pu se traduire dans Je patrimoine héréditaire de l'espèce.
Le nombre des phénomènes dans lesquels le déterminisme parfait était constaté devait être d'autant plus restreint que l'expérience des hommes était moindre, que leur ignorance était plus
grande ; et même, rien n'est plus admirable que la fixation progressive de la croyance au déterminisme, chez des êtres que leurs moyens d'investigation ne mettaient pas à même d'étudier un seul phc^nomène dans tous ses détails. Mais, précisément, ainsi que je l'ai déjà exposé ailleurs', la grossièreté de leurs moyens d'étude leur a permis de ne pas constater que leurs observations de cas de déterminisme étaient en réalité approchées ; leur croyance au déterminisme a été le résultat d'observations approximatives très fréquentes. Et c'est de ces observations approximatives qu'a été faite leur expérience ; c'est au moyen de ces observations approximatives qu'ils sont arrivés à agir, dans tous les cas. de manière à éviter la mort et qu'ils ont établi le (inalisme humain dont nous nous servons quotidiennement en disant, par exemple : « Je tends la main vers ce fruit pour le saisir et le porter ensuite à ma bouche. »
Sans la croyance au déterminisme et le mode de raisonnement finaliste qui en est résulté, lexpérience animale eût été vaine.
Mais il est bien certain que si, dans les actes les plus ordinaires de la vie, le déterminisme observé devait se vérifier le plus souvent, un très grand nombre de phénomènes du monde ambiant devaient échapper à l'analyse, et, par suite, à la j)révision. Devant ces phénomènes l'animal se sentait désarmé, impuissant; je crois (jue la peur a élé.primitivement, chez l'ancêtre de l'homme, la 1. Lrs Lois na/urelles, r.p. cil.
conscience de son expérience insuffisante de certains faits; il a eu peur des phénomènes naturels contre lesquels il ne pouvait pas se défendre, parce qu'il ne savait pas prévoir leur devenir.
Ici se place une remarque importante.
Ce qui se passe dans un animal n'est connu que de lui seul; lui seul peut prévoir ce qu'il fera dans certaines circonstances ambiantes ; un animal qui observe un autre animal est donc impuissant à deviner la manière dont il se comportera bientôt, même si l'observateur connaît, aussi exactement que l'observé, les conditions réalisées dans le milieu*. Il est donc très naturel que l'observateur des phénomènes extérieurs ait, quel qu'il fût, établi un rapprochement entre les phénomènes dont, par suite d'une documentation insuffisante, il ne pouvait pas prévoir le devenir, et l'activité des autres animaux vis-à-vis desquels il était toujours également désarmé.
Ce rapprochement a été l'origine de l'anthropomorphisme ou, d'une manière plus générale, du zoomorphisme; en d'autres termes, ce rapprochement a créé les Dieux : « Prinios in orbe deos fecit timor. » Traduction libre : « La documentation insuffisante des animaux, relativement à certains phénomènes extérieurs dont ils ne pouvaient pas prévoir le devenir, rapprochée de leur documen-
1. Il faut remarquer que, même à ce point de vue, la documentation de Tobservateur est forcément insuffisante, car elle est nécessairement différente de celle de l'observé qui occupe un autre point dans l'espace.
tation également insuffisante, relativement aux intentions des autres animaux, les a amenés à imaginer comme acteurs, dans les phénomènes naturels, des êtres analogues aux animaux. »
L'analogie n'existait en réalité que quant à la documentation insuffisante de l'observateur, mais elle a été poussée [)lus loin et, de même que l'animal a tiré de son expérience du déterminisme la possibilité du raisonnement finaliste, de même on a prêté aux Dieux ^ calqués sur le modèle des animaux la faculté d'adapter les moyens à la fin ; on leur a prêté l'intelligence, la volonté et aussi d'autres qualités animales d'ordre différent : la colère^ la soif de la vengeance, etc.
Mais immédiatement s'est dénotée une différence essentielle entre les animaux et les Dieux imaginaires qui intervenaient dans les phénomènes mystérieux de l'ambiance ; si l'animal observateur ne peut pas pénétrer dans la subjectivité de l'observé, du moins peut-il suivre de l'œil ses déplacements dans l'espace et connaître ses moyens d'action spécifiques; il peut donc essayer de se soustraire, par la fuite ou tout autrement, à ceux de ses mouvements qui sont dangereux pour lui ; il peut même l'attaquer et le détruire; en un mot, quelque redoutable que soit Tanimalqu'il observe, il peut se défendre contre
1. Lhypollicse dcsDicux étant antliropomorphique est éminemment facile à exprimer dans le langage humain; si donc nous appelons simple, comme on doit le faire, ce qui s'exprime simplement dans notre langage, l'hypothèse théologique constitue le plus simple de ces moyens; et cela explique sa vogue.
lis LES INFLUENCES ANCESTRALES
lui; son expérience, son observation lui sont utiles dans la lutte contre un ennemi vivant.
Il en est tout autrement des Dieux qu'il a imaginés précisément comme acteurs des phénomènes contre lesquels il est désarmé par son ignorance ; ces Dieux, il ne les voit pas, il ne les connaît pas ; il ne peut en aucune manière se défendre contre eux: il ne peut qu'en avoir peur. Et il agit à leur égard comme il le ferait à l'égard d'un de ses semblables dont il aurait peur ; il implore leur pitié et essaie de les soudoyer par des sacrifices. C'est là le maximum de la stupidité humaine; c'est la pierre d'achoppement de tout progrès.
Si Franklin avait cru, comme on l'apprend encore aux enfants auxquels on enseigne l'histoire sainte, que la foudre est une manifestation de la colère de Dieu, il se serait confondu en prières pendant les orages au lieu de les observer et d'inventer le paratonnerre. Du moment que l'homme a divinisé son ignorance des faits, il la vénère comme définitive et il finit même par y tenir tellement qu'il considère comme son plus mortel ennemi celui qui. ne partageant pas son égarement, essaie de l'en guérir.
§ 36. L'exploitation de la peur.
Il s'est d'ailleurs trouvé, à toutes les époques de l'histoire humaine, des individus plus intelligents ou plus instruits qui ont exploité la peur de leurs congénères.
Que quelques-uns d'entre eux aient songé à la
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possibilité de l'explication d'une partie au moins des faits que l'on mettait au compte des Dieux, cela ne paraît pas douteux; mais ces explications plus complexes n'auraient pas été à la portée du vulgaire, tandis que Texplication religieuse est d'une simplicité qui la rend accessible à tous les ignorants, d'autant plus accessible même qu'ils sont plus ignorants.
Il est donc vraisemblable que quelques esprits supérieurs, ayant entrevu des conquêtes possibles de la science sur le domaine des Dieux, ont renoncé à dévoiler leurs découvertes. Ceux d'entre eux qui, cependant, ne s'y sont pas résignés, ont été en butte à la haine de leurs confrères qui voulaient conserver leur empire dans son intégrité; l'ignorance des hommes est le patrimoine des prêtres.
Il serait cependant illégitime de supposer que seules des considérations d'intérêt ont conduit les prêtres au fanatisme; une telle supposition proviendrait de l'attribution gratuite, à tous les prêtres, d'une supériorité scientifique à laquelle la plupart n'ont eu aucun droit ; le plus souvent, il est vrai, les prêtres ont été les plus instruits des hommes, avant l'avènement du règne de la science, mais il ne faut pas oublier quelle était la nature de leur instruction ; ce qu'ils avaient appris de leurs aînés, c'étaient précisément les explications théologiques qui enlèvent à l'homme l'idée d'accroître le champ de son expérience ; les [irêtres étaient les gardiens d'une cosmogonie traditionnelle qui. se considérant à chaque instant comme définitive, était la
négation même de la possibilité du progrès. Il est donc probable qu'un grand nombre de prêtres, sinon la majorité des prêtres de toutes les époques, se sont eux-mêmes payés de leurs j)ropres explications et ont cru à l'existence de leurs Dieux, même quand ils ont été obligés d'inventer des supercheries et de se livrer à la prestidigitation pour faire croire à leurs ouailles qu'ils étaient, eux prêtres, en commerce habituel avec la divinité.
Le fanatisme des hommes s'est d'ailleurs probablement, au début, confondu avec d'autres sentiments qui avaient un rapport immédiat avec des intérêts matériels; chaque peuple ayant ses Dieux, la cause du Dieu était confondue avec celle du peuple; nous aurons à parler de ce fait quand nous étudierons les rapports des hommes entre eux ; plus tard, quand une partie de l'humanité a cru à un Dieu unique, ce fanatisme de peuple n'a plus eu de raison d'être et a été remplacé par un fanatisme d'un autre ordre; considérant leur Dieu comme un despote avide de flatterie et altéré de vengeance, les fidèles ont cru s'attirer les bonnes grâces de ce souverain anthropo'ide en luttant de toutes leurs forces contre les infidèles.
Il est d'ailleurs fort intéressant de remarquer que les hommes ayant toujours construit leurs Dieux à leur image, leur ont prêté leur mentalité et leurs passions : « Les offrandes des hommes bons, dit Anatole France *, nourrissent les Dieux bons. Les noirs sacrifices de l'ignorance et de la