‹ Les influences ancestralesChapitre 26 sur 50 · CHAPITRE XII LA MORT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII LA MORT

§ 38. La peur de la mort.

Quoique la mort soit un des phénomènes indispensables à la vie, puisque, la quantité des substances nutritives étant limitée, la vie d'un individu est sans cesse subordonnée à la mort de plusieurs autres, quoique la mort soit aussi ancienne que la vie, Vêtre vivant na pas l'expérience de la mort. Du moins n'en a-t-il pas l'expérience personnelle; il n'en a pas non plus Texpérience ancestrale, puisque, si des milliers et des milliers de ses ancêtres sont morts, aucun d'eux n'est mort avant d'avoir donné naissance à l'individu qui le suivait dans la lignée descendante ; l'être vivant actuel, homme ou brin d'herbe, est l'extrémité d'une lignée qui, depuis l'apparition de la vie, n'a jamais été interrompue par la mort.

Dans le courant d'une vie d'homme, il peut bien se produire une mort provisoire, momentanée, une syncope, mais cette mort n'est pas suffisamment prolongée pour entraîner la mort élémentaire des tissus; il n'y a pas mort chimique, sans quoi la

mort serait définitive. Et, précisément, la syncope entraîne la suppression de la mémoire, de sorte que môme cette syncope, image de la mort vraie, ne laisse aucune trace dans l'expérience humaine ; aussi, l'homme no croit pas à la mofl.

Au contraire, le sommeil lui laisse un souvenir suffisant pour qu'il ait l'expérience du sommeil ; il croit donc au sommeil et il y voit à tort l'image de la mort ; image grossière et lointaine s'il en fût, mais qui tient à ce que l'homme ne peut connaître la mort qu'en dehors de lui ; et comme, de loin, il ne sait j)as toujours distinguer un individu endormi d'un individu mort, il compare au sommeil des autres la mort rfei autres. Il ne croit pas à sa mort personnelle; il n'a pas l'expérience de la mort.

Et, cependant, il se dit qu'il mourra un jour, parce qu'il voit mourir tous les êtres vivants comme lui ; mais, comme il ne peut pas pénétrer dans la subjectivité de ces êtres autres que luimême, il n'a pas la connaissance personnelle de la mort et d'ailleurs, la mort entraînant la suppression de la mémoire, de la connaissance, l'expression « connaissance personnelle de la mort » ne signifie rien.

L'homme est désarmé devant la mort par une inexpérience fatale. Aussi est-ce surtout relativement à la mort quil a accueilli de tout temps les croyances les plus extravagantes. Nous avons vu précédemment comment l'invention des entités statiques a conduit naturellement à la théorie de

l'immortalité de l'âme ; la même théorie s'est trouvée corroborée par le fait que l'homme, dépourvu d'expérience personnelle de la mort, ne peut pas croire à la mort; du moins ne peut-il pas s'imaginer sa mort, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer autrefois : « Il vous est aussi impossible, disait M. Tacaud^ de vous imaginer une interruption dans l'existence de votre moi, qu'il vous est impossible de vous imaginer sa suppression définitive par la mort. Dire « pendant que j'étais en syncope » est une aussi grande absurdité que le « je suis mort » d'Edgar Poë-. Je est incapable d'être en syncope, puisque, pendant la syncope, il n'y a plus de^e; en employant le mot je, auquel vous attribuez, malgré vous, une existence continue et définitive, vous ne pouvez pas raconter, ni par suite vous imaginer, un phénomène dans lequel votre ^e serait précisément interrompu. Il est impossible, quand on parle à la première personne, de ne pas croire à l'immortalité et à la continuité du moi. » Et ailleurs : « Je suis mort, est la plus grande sottise que puisse formuler notre langage, si commode cependant pour dire des sottises. Je est incapable d'être mort, puisque je est la résultante de la vie 3. »

L'homme n'a pas l'expérience de la mort et ne peut pas s'imaginer sa mort, et cependant il sait

Page 1