Le Conflit, op. cit., p
qu'il mourra et il a peur de la mort. Celle peur particulière est un sentiment complexe qu'il n'est pas inutile d'analyser.
Que l'homme ait peur de la mort dont il n'a pas l'expérience, cela ne peut pas nous étonner trop, puisque nous avons vu plus haut que la peur résulte d'une expérience incomplète ou nulle des événements; or, si l'homme, par l'observation de ses semblables, sait qu'il mourra, il ne peut pas ordinairement prévoir quand il mourra ; celte incertitude suffit à être un élément de peur. Mais il faut remarquer que ce raisonnement est un pur sophisme, car si l'homme a peur des- événements dont il n'a pas une expérience suffisante pour en prévoir le devenir, c'est qu'il ne peut rien faire pour en éviter les conséquences fâcheuses et il est évident que s'il connaissait d'avance l'heure exacte de sa mort, c'est que celte mort serait inévitable et qu'aucun événement intermédiaire ne pourrait eu reculer l'échéance.
Dans certaines maladies, il arrive, dit-on, que l'on prévoit, avec une certaine approximation, l'échéance fatale; encore reste-t-il toujours possible d'intervenir au moins pour abréger le délai. Le condamné à mort, auquel on signifie le rejet de son pourvoi, possède les éléments nécessaires pour prévoir la date exacte de sa décollation et je ne sache pas qu'il tire en général, de celte certitude, grand réconfort.
La prévision de la mort n'est intéressante que si elle donne le moyen de l'éviter, et, par suite, de
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rendre la prévision mensongère; un homme qui est sur le passage d'un train rapide prévoit qu'il mourra s'il reste où il est, aussi profite-t-il de cette prévision pour se mettre à l'abri ; mais alors ce n'est plus la peur telle que nous l'avons définie, mais la crainte salutaire du danger et Tinstinct de la conservation. Il faut donc chercher, dans nos idées mêmes sur la mort, l'origine de la peur de la mort; je crois qu'on peut envisager la question à deux points de vue.
§ 39. La crainte de l'au-delà.
Shakespeare, dont les idées sur la mort mériteraient qu'on en fit une étude spéciale, a écrit après Bacon : « Les hommes craignent la mort comme les enfants redoutent l'obscurité. » C'est bien là, en eifet, nnepeur qui entre dans le cadre de celles que nous avons définies précédemment, c'est une défiance de quelque chose d'inconnu ; de même que les enfants ne redoutent pas \q passage de la lumière à l'obscurité, mais bien le séjour dans l'obscurité, de même les iiommes redoutent, non pas seulement l'échéance même de la mort, dont nous avons parlé tout à l'heure, mais aussi ce qui se passe après cette échéance, ce qu'on a l'habitude d'appeler 1' « au delà » et que le mysticisme de nos ancêtres a peuplé de fantômes.
L'idée de la survivance des âmes est le point de départ de toutes ces terreurs :
La notion de justice, dont nous nous occuperons
iiii peu plus lard, et (\vù a délerniiné en grande parlie l'enchevèlrcmcnt de la religion el de la morale, a élé exploilée, dans un but excellent, pour amener les hommes à respecter les lois de leur société. Les Dieux, que l'homme avait créés inaccessibles, ont été doués, outre leurs autres attributions, de la faculté de juger les actes des vivants ; quoicjue la morale eût une origine purement sociale, on a supposé que les Dieux prenaient un grand souci de l'observance de ses lois; on a imaginé qu'ils se trouvaient honorés par les hommes utiles à la société et qu'ils délestaient les criminels. Au respect des lois s'est substitué le respect des Dieux gardiens des lois, et cette substitution a été d'autant plus facile que les Dieux avaient été plus fidèlement calqués sur les hommes; un acte agréable à la majorité des hommes, devenait ainsi naturellement un acte agréable aux Dieux, et si l'on s'en était tenu à ce point de départ, les religions n'eussent pas été nuisibles; elles eussent été uniquement la traduction des lois sociales dans un langage particulier.
Mais, petit à petit, les prêtres ont trouvé commode de déclarer agréables aux Dieux certains actes inutiles ou mêmes nuisibles à la société, et l'obéissance aux prêtres s'est substituée à l'obéissance aux lois; les conditions et les nécessités de la vie sociale changeant, le culte des Dieux s'est maintenu par une tradition inilexible et a fini par être, dans certains cas, en contradiction avec les besoins des hommes.
Quoi qu'il en soit, la notion des Dieux juges a fini par s'ancrer dans la mentalité des hommes, et, en même temps, la difficulté de connaître à chaque instant la volonté des Dieux ^ a créé chez nos ancêtres un état d'incertitude et de trouble.
A la mort, l'âme se trouvant libérée du corps et naturellement, par là même, inaccessible à notre observation humaine, entrait, au contraire, en commerce direct avec les Dieux qui sont de même nature qu'elle, et également invisibles et inaccessibles aux vivants. Dans ce commerce direct, les Dieux manifestaient aux âmes leur contentement ou leur mécontentement, et les récompensaient ou les punissaient suivant les cas. Je le répèle, si les exigences des prêtres avaient conservé aux lois religieuses leur parallélisme avec les lois sociales, la crainte de l'au-delà eût pu être salutaire; mais, pour tirer profit de leur situation, ou peut-être simplement parce qu'ils faisaient les Dieux ù leur propre image, les prêtres ont attribué aux Dieux une vénalité analogue à celle des mauvais juges ; au lieu de se préoccuper d'obéir aux lois, les hommes, hantés par la peur, ont eu surtout le souci de graisser la patte aux Dieux par l'intermédiaire des prêtres ; et la religion s'est trouvée ainsi en dehors de la morale, comme serait en dehors de la justice celui qui, passant sa vie à piller ses voi-
1. Le père Olivier a considéré comme une vengeance divine l'incendie du Bazar de la Charité où étaient réunies des personnes qui avaient l'illusion de l'aire le bien.
sins, offrirait au Iribunal une bonne pari de ses larcins '.
« Il est difficile à un homme de te reconnaître, même au plus sage )>,dit un jour Ulysse à la déesse de la Raison. 11 est difficile à un homme de savoir ce qu'il doit faire dans mainte circonstance, pour agir suivant la volonté des Dieux, et, par conséquent, l'idée du jugement de l'âme après la mort doit laisser flotter, dans la mentalité de son propriétaire, l'incertitude, source de la terreur. Malheureusement, cette terreur est aussi grande dans l'esprit du juste que dans celui du criminel, à cause des difficultés dont les prêtres ont entouré la compréhension de la loi.
Et c'est ainsi que la croyance à l'immortalité de l'âme a généralisé la peur de la mort; cette peur est devenue universelle et a fini par se transmettre héréditairement sans conserver aucune trace de sa salutaire origine ; chez les populations mystiques, en Bretagne, par exemple, l'idée de peur et l'idée de mort sont devenues inséparables-: chose absolument déraisonnable, la peur de la mort a engendré la peur des morts ; les fantômes dont l'imagination ignorante peuple l'obscurité des crépuscules ne sont plus des génies malfaisants ; ce sont les ânjes des trépassés, et, même si ces trépassés vous étaient chers, l'idée que leur âme peut
1. Socratc voulut, avant de mourir, payer à. Esculape le coq qu'il lui devait. Était-ce une ironie du grand Sage ?
2. Môme le cadavre d'un ami devient une chose effrayante pour le mystique.
i76 LES INFLUENCES ANCESTRALES
se trouver sur votre route fait naître en vous une terreur slupide et maladive, d'autant plus épouvantable qu'elle n'a aucune raison dètre; c'est le fonctionnement héréditaire de la « machine à avoir peur » dont j'ai parlé précédemment. Cette peur absurde et inutile a rendu fous bien des gens; elle rend les autres idiots et en fait une proie facile pour les exploiteurs de crédulité; voilà au moins une « peur » dont la science guérira les hommes,
§ 40. Le regret de la vie.
Une autre forme de la peur de la mort vient du regret de la vie et semble par conséquent indépendante de toute considération mystique.
La fable du Bûcheron prouverait même qu'elle est indépendante des joies de la vie et que l'existence la plus misérable est plus enviable que la mort; cependant, il serait peut-être légitime de faire, dans cette parabole, la part de la peur de l'au-delà que nous venons d'étudier et dont bien peu de bûcherons sont débarrassés.
La mort de Socrate est un exemple salutaire, un grand enseignement pour les hommes, mais il n'est pas à craindre que la lecture de cet épisode glorieux de l'histoire humaine détermine une épidémie de suicides. Pour mourir comme Socrate, il faut avoir vécu comme lui ; seul peut accueillir la mort avec sérénité celui dont la vie est sereine.
Les excès du romantisme peuvent conduire à des suicides contagieux et sans philosophie ; la mort
d'un Werther est la vengeance suprême d'un vaiii- Icux qui s'est juge méconnu ; quelles que soient d'ailleurs les couleurs dont se pare le suicide passionnel, il ne peut être admiré que des inquiets capables de l'imiter (et nous avons tous, à vingt ans, connu cette admiration), c'est la marque d'un individualisme excessif et prétentieux ; le suicidé passionnel a ordinairement la conviction qu'il prive d'un de ses membres les plus parfaits la société ingrate de laquelle il n'a pas obtenu ce qu'il croyait dû à son évidente supériorité.
L'erreur individualiste est tellement ancrée chez les hommes que, si elle n'est pas accompagnée d'une dose suffisante de modestie, elle entraîne forcément la crainte de la mort. « L'homme, dit un célèbre hygiéniste, doit à Dieu de prendre soin de Tenveloppe dans laquelle il a mis une âme. » Celui qui ne croit pas en Dieu juge souvent qu'il se doit à lui-même de conserver au monde un type supérieur d'humanité ; il me semble cependant que la constatation des changements constants qui se produisent en chacun de nous devrait nous guérir de l'erreur individualiste et nous empêcher de regretter d'avance la perte que sera pour le monde notre disparition : « Je me souviens, dit le raisonneur du « Conflit » ^, d'un abbé Jozon et d'un
1. Op. cil., p. 1G7. l'n peu plus haut le niùinc raisonneur disait : « Vous qui avez eu des syncopes, vous savez maintenant que votre personnalité est discontinue, quoique vous ne puissiez pas vous l'imaginer, pas plus que vous ne pouvez vous imaginer 6tre mort. n"ètre plus. Je vais plus loin et je prétends
Fabrice Tacaud jeune et vigoureux ; où sont-ils ceux qui se promenaient naguère dans les campagnes fleuries au bord de la Marne? Ils sont, morts ; ils ne sont plus ; et quand ont-ils cessé d'être ? A chaque instant, en se transformant en un autre Jozon et un autre Tacaud, et ainsi de suite, jusqu'à présent où nous les trouvons vieillis et philosophant en face de la mer bretonne, et ils continueront de mourir et de renaître jusqu'à la syncope définitive, qui n'est pas, subjectivement, plus importante que les autres. »
Que celte syncope définitive ne soit pas, subjectivement, plus importante que les autres, voilà, il me semble, une conviction qui, si elle s'imposait à notre raison, nous empêcherait de redouter la
que votre personnalité est actuelle et extemporance; ce que vous appelez votre vie est une série de vies momentanées successives, analogues aux images d'un cinématographe; je parle naturellement de votre vie subjective, de celle que vous sentez, que vous vivez vous-même. Lorsque l'on fait fonctionner le cmématographe, si les tableaux se succèdent assez vite, on a l'illusion de la continuité, et cependant, entre deux tableaux voisins, il y a une période de vide, une syncope. De même chez nous : nous sommes une série de vies momentanées successives, séparées par des syncopes identiques à celles du cinématographe, mais beaucoup plus courtes, comme les tableaux qu'elles séparent. Notre moi est sans cesse variable : nous sommes à chaque instant, mais, l'instant d'après, nous sommes un autre ; c'est comme si, de chaque syncope, nous renaissions dans un sosie un peu différent. La série des sosies paraît continue, mais il n'y en a jamais qu'un de vivant, l'actuel : tous les autres sont morts ; nous passons notre vie à mourir. » (p. 166.)
mort plus que nous ne redoutons les changements quoliiliens de notre moi.
Quant à ceux qui, jouissant d'un bon moment de la vie, se disent tristement que, une fois morts, ils ne connaîtront plus ces joies, ils peuvent être bien assurés aussi que, même vivants, ils ne goûteront plus jamais les mêmes. Ce regret est donc peu logique ; or, ceux qui croient à l'anéantissement final ne peuvent pas non plus, sincèrement, me semble-t-il, craindre de n'être plus. Ou bien, c'est qu'ils cachent sans s'en douter, sous cette crainte, un reste inavoué de peur mystique. Quand Hamlet réfléchit au fameux « être ou n'être pas », il ajoute, du moins au Théâtre Français : « Mourir, dormir ! rêver peut-être! » ce qui, à mon avis, est absurde après « n'être pas ».
§ 41. La liberté et la finalité.
En terminant cette revision des particularités les plus remarquables de la genèse de l'égoïsme, ou de l'individualisme, il n'est pas inutile de revenir quelque peu sur une conséquence nécessaire de notre conception de l'individu, je veux dire la liberté individuelle et aussi la finalité.
La finalité est, avons-nous dit précédemment, la plus complète expression de Texpérience du déterminisme acquise par nos ancêtres et par nousmêmes. Et cela paraîtra sans doute extraordinaire à ceux qui considèrent le déterminisme comme opposé au finalisme et à la liberté. La seule liberté
que l'on puisse reconnaître chez l'homme est exprimée par le fait qu'il peut, dans chaque cas, se servir comme il le jurje convenable des outils qui constituent son mécanisme. Les éléments dont il se sert pour ce choix sont de deux sortes :
D'abord la certitude du déterminisme qui lui permet de prévoir que, sauf intervention d'accidents inattendus, tel état de son organisme résultera de telle opération; c'est là le finalisme humain.
Ensuite le résumé de l'expérience ancestrale qui constitue sa logique et qui lui permet, dans son raisonnement finaliste, d'adapter les moyens à la fin. C'est là, en réalité, ce qu'on appelle l'intelligence ; nous avons déjà vu que Romanes définit rintelligence « la faculté qu'a l'animal de tirer parti de son expérience ».
Ces deux particularités étant réunies dans l'animal, nous devons en parler dans le langage individualiste, c'est-à-dire en commettant une erreur volontaire) comme s'il était capable de commencements nbsolus. >'ous disons : « Dans telles circonstances, tel animal a fait telle chose ». Et puisque dans notre phrase l'animal n'a pas changé, il a introduit, dans le milieu, quelque chose de nouveau; mais notre langage est incorrect quoique commode.
Si nous voulons être rigoureux nous devons dire : « De tel moment à tel autre, en présence de tels corps et de tels mouvements du milieu, il s'est produit, dans l'animal (qui n'est pas un méca-
nisme au hasard, mais lo résultat d'une lignée ayant duré des milliers de siècles sans mourir jamais), il s'est produit dans l'animal, dis-je, des changements qui, grâce à la structure actuelle provenant des influences ancestrales et en particulier de lexpcrience de ses ancêtres, ont transformé et déplacé son mécanisme d'une manière aussi avantageuse qu'il était possible^ dans les circonstances actuelles pour la conservation de ce mécanisme et le renouvellement de son milieu intérieur. Ces changements qui se sont produits en lui, lui seul en a été à chaque instant tenu au courant de manière à prévoir dans certaines limites ce qui allait arriver ; tandis qu'aucun observateur autre que lui ne pouvait le deviner. Il était donc libre des appréciations de cet observateur et de tout autre vivant ; il agissait, sous l'influence de conditions données, d'après sa structure actuelle, c'està-dire pour des raisons qui étaient en lui et qui étaient inconnues de tout autre que lui. »
Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que l'emploi prolongé du langage individualiste et la croyance à l'existence en lui d'une divinité statique, immuable quoique active, aient amené l'homme à l'illusion de la liberté absolue. Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que cette croyance est provenue chez lui de la constatation, tant ancestrale que
1. Pourvu, naturellement que ces circonstances soient analogues à colles dans lesquelles s'est exercée l'expérience ancestrale et ne contienne pas d'élément inconnu devant lequel la logique de l'individu serait désarmée.
personnelle, tant en lui-même que dans le milieu ambiant, d'un déterminisme sans lequel n'existeraient ni l'intelligence ni la science qui développe la liberté. Quand l'homme se croit capable de produire des commencements absolus, c'est exactement comme quand il croit savoir ce que c'est que tomber'^ d'une manière absolue, alors qu'il est évident que, en dehors de la surface d'une planète, le mot tomber ne signifie rien. C'est encore une notion métaphysique qui résulte d'une expérience ancestrale trop bien fixée dans notre hérédité -.