TRAITEMENT DES SOLDATS PRISONNIERS ET BLESSÉS
Il est malaisé de ne point faire de ce sujet un seul chapitre, commun aux deux parties principales de ce travail. En effet, les prisonniers serbes et alliés, faits sur le front macédono-serbe par les Centraux et leurs vassaux, sont ensuite envoyés dans les camps de prisonniers en Bulgarie, oii ils partagent les misères de ceux qui ont été capturés en Vieille Serbie en I9i5. Toutefois, pour maintenir l'ordonnance de mon résumé, j'ai essayé de scinder le sujet et de le traiter dans les deux divisions. Dans la première je ne décrirai que les cas qui intéressent tout spécialement ce front et je laisserai de côté le traitement des soldats dans les camps de prisonniers, traitement dont je m'occuperai dans la seconde partie du travail.
Voici d'abord quelques dépositions de civils des territoires aujourd'hui libérés :
Village de Lajetz. — « Au mois de décembre 191 3 les Bulgares ont amené 37 soldats serbes à l'église de Lajetz. On les sépara en deux groupes et on emmena 21 jeunes gens de 20 à 23 ans, sous escorte commandée par le voïvode de comitadjis Pandil Chichkoff, d'Ekchissou, par le sergent de comitadjis Todor Dimitrieff et par le lieutenant Djenkofï, au village de Gradechnitza. Là, ils furent fusillés. Les villageois ont entendu les coups de feu et les soldats, rentrant à Lajetz, leur ont dit qu'on avait fusillé les prisonniers. Les paysans de Gradechnitza ont raconté que les victimes ont été enterrées à moitié vivantes encore. Les 16 prisonniers restant à Lajetz ont disparu. Les paysans
croient qu'on les a évacués par la frontière grecque. » — NiKOLA ToDOROvrrcH, 36 ans, kmet du village; Andria Iliemtch, 38 ans, pope.
« Les quatre témoins ont vu les 21 soldats serbes qu'on amenait à Gradechnitza pour les tuer. C'était vers 2 heures de l'après-midi. » — Sekoula Petrovitc:h, 46 ans ; Boja Taôhkovitch, 58 ans; Kosta Mihtch, 62 ans; et Mehmed MpLSTAPHA, 58 ans.
Village de Gradechnitza. — <( Au mois de décembre 1915 un certain nombre de soldats serbes ont été amenés de Lajetz au village et tués par les soldats bulgares. » — RiSTE DiMiTRiEEF. 6o aus, kmet pendant l'occupation bulgare; YovAN Petrovitch, 73 ans; Nikola Stova.noff,
« Un peu en dehors du village, les soldats qui ont amené les prisonniers de Lajetz, ont commencé à tirer sur eux. Les prisonniers ont essayé de s'enfuir, mais ils ont été tués à coups de fusil. » — Panta Naoumovitch, 56 ans, kmet du village; déposition confirmée par les témoins précédents.
« Les Bulgares ont forcé les deux témoins cà enterrer les soldats serbes tués. Près de la rivière ils ont ainsi enterré cinq cadavres. Leurs têtes étaient fracassées par des balles et ils avaient encore des balles dans le corps. D'autres ont été enterrés dans un pré, mais ce ne sont pas les témoins qui les ont ensevelis. Huit environ furent enterrés par les Bulgares. Une des tombes se trouve dans les vignes. Deux ou trois soldats ont pu s'enfuir. \\\\ nommé George a aidé les Bulgares à tuer ces malheureux. Les victimes avaient l'air de comordjis (soldats du train). » — Spasse GeorgevrrcH, 55 ans; Traiko Stoyan, 58 ans.
Ville de Débar. — « A Déb.ar le commandant delà place, le capitaine Todoroff du 12^ régiment d'infanterie, a dit à Blachitch : « Je vais t'envoyer sur le pont du Drim, que vous avez fait sauter après le passage des troupes serbes, et je te ferai égorger là-bas comme les mille soldats serbes que j'y ai déjà envoyés. » Et, en effet, des mitrailleuses ayant été placées des deux côtés à\\ pont, les soldats serbes
ont été tous tués et jetés dans le Drini. Pendant tout l'hiver les eaux du fleuve rejetaient des cadavres serbes. Blachitch a vu des soldats serbes amenés vers le Drim et il a vu aussi revenir l'escorte seule. De même il a vu des cadavres serbes rejetés par le fleuve. Son gardien lui a dit qu'il serait également envoyé là-bas aussitôt rétabli (le témoin était malade). Blachitch a aperçu les cadavres lorsqu'il revenait d'Albanie. Malitch Aga et Souleiman Beg, de Débar, de même que Deherim Beg pourront témoigner de ces massacres de soldats serbes. Les soldats bulgares ont raconté au témoin qu'une partie des soldats serbes pris à Strouga, ont été massacrés sur le pont de cette ville et jetés dans le fleuve. L'autre partie a été envoyée à Ochrida et massacrée par la cavalerie bulgare qui a chargé les prisonniers. Les cadavres furent jetés dans le lac. >' — Nikola Blachitch, 48 ans, attaché au commandement de la place à Bitolj.
Ville de Bitolj . — « Les blessés qui sont restés après l'évacuation de la ville par les Serbes ont été transportés ailleurs par les Bulgares. Le témoin ne sait pas s'ils ont souftert du traitement bulgare. » — Petar Boyaditch,64 ans, commerçant.
« Le témoin était à Bitolj quand les Bulgares sont entrés dans la ville. Il y avait beaucoup de blessés serbes à l'hôpital grec où il était employé. Les blessés ont été soignés par les médecins grecs. Après guérison, ils furent remis aux Bulgares et évacués. Lorsque tous les blessés serbes ont été évacués, des médecins allemands sont venus à l'hôpital. Les blessés étant soignés par des médecins grecs, ils ne furent pas maltraités à l'hôpital. Ils étaient nourris aux frais de l'hôpital, les Bulgares ne donnaient rien (ce n'est pas exact). Des officiers bulgares venaient pour faire le tour de l'hôpital. » — Naou.m Stavrevitch, 63 ans, employé à l'hôpital grec.
(( Il y avait 60 blessés serbes qui ont été envoyés à l'hôtal grec par l'hôpital militaire. Ces malades ont été soignés à l'hôpital du il décembre au i3 février. Après guérison ils ont été remis aux autorités bulgares. Pendant leur séjour à l'hôpital, deux médecins militaires bulgares sont venus
deux ou trois fois pour inspecter. II y avait aussi un général bulgare qui en faisant une visite à l'hôpital, a dit à propos des blessés serbes : « Pourquoi mettez-vous ces lépreux ici ? Cet hôpital est pour des officiers. Nous allons les mettre sur des brancards et les évacuer. » Sur l'intervention du directeur et des médecins on les a laissés à l'hôpital. Les autorités bulgares fournissaient le pain, la viande et les légumes pour les blessés. » — D' iMihael Viriasta, directeur de l'hôpital grec.
Les témoins ne mentionnent qu'un massacre de prisonniers dans les territoires actuellement libérés, celui de Gradechnitza. 21 soldats serbes prisonniers y furent lâchement assassinés par les Bulgares aidés par le comitadji George Taseff, de Bitolj. Je suis allé constater la présence de leurs tombes dans le village. J'ai trouvé à environ lOO mètres, droit devant l'église, un chemin longeant un mur. C'est à côté de ce chemin que se trouvent 5 petits tertres dont l'un porte un amas de pierres. Ces tertres ont à peu près la longueur d'un homme. C'est ici que 8 des victimes furent enterrées. Guidé par mes témoins j'ai visité également les autres tombes à peine reconnaissables.
Mais le terrain reconquis est petit et, par le témoignage de personnes dignes de toute confiance, nous savons que, dans l'intérieur de la Macédoine, les Bulgares ont commis des massacres inouïs de prisonniers. Ainsi Nikola Blachitch nous rapporte dans sa déposition la menace à lui faite par le capitaine Todoroft, du 12'- régiment bulgare: « Je vais t'envoyer sur le pont du Drim et là, je te ferai égorger comme les mille soldats serbes que j'y ^i [déjà envoyés ». Blachitch savait que cette menace n'était pas vaine car il avait vu de ses propres yeux les prisonniers qu'on emmenait sous escorte vers ce pont et il avait vu aussi l'escorte en revenir seule. De plus, il a contemplé les cadavres rejetés par le fleuve. Les soldats bulgares ont raconté à ce même témoin qu'à Strouga et Ochrida, il y a eu également de grands massacres de Serbes prisonniers.
Il ne paraît pas qu'il y ait eu des tueries de soldats serbes prisonniers ou blessés à Bitolj. Evidemment je n'ai pu sav.oir ce qui s'est passé dans l'hôpital grec et j'ignore ce
qu'on a fait dans les hôpitaux et ambulances bulgares. L'hôpital grec est une fondation philanthropique entretenue par les contributions des membres de la colonie grecque de Bitolj et par des subsides de provenance grecque. Il était tout naturel que le personnel de cet hôpital, resté en charge après l'occupation de la ville par les Bulgares, soignât convenablement ses anciens alliés et reconnût ainsi l'hospitalité dont les Grecs de Bitolj avaient joui depuis le traité de Bucarest.
Le témoin Stavrevitch, employé à cet hôpital, a déposé que les blessés serbes étaient nourris aux frais de l'hôpital et que les Bulgares ne donnaient rien pour eux. Cette assertion ne paraît pas exacte, carie directeur de l'établissement affirme que les autorités bulgares livraient le pain, la viande et les légumes pour les blessés. Je ne crois pas que Stavrevitch a fait sciemment une fausse déposition. Il savait que tous les frais d'entretien et les soins médicaux des blessés étaient à la charge de l'hôpital et il en a déduit qu'il en était de même pour la nourriture. A retenir aussi la parole inhumaine de ce général bulgare venu visiter l'hôpital : << Pourquoi mettez-vous ces lépreux ici ? Cet hôpital est pour des officiers. Nous allons les mettre sur des brancards et les évacuer. » Courageusement, directeur et médecins grecs s'opposent à cet ordre barbare et gardent leurs blessés.
Que s'est-il passé dans les parties de la Macédoine serbe qui sont encore aux mains des Bulgaro- Allemands, et comment les prisonniers et les blessés ont-ils été traités pendant les opérations militaires? Des témoins serbes et des prisonniers bulgares vont nous donner la réponse.
Nous avons d'abord la longue déposition du prisonnier bulgare N" jo, sergent-major au 43^ régiment cVinfanterie :
« Mon régiment était d'abord à Kitka où il a combattu. De là nous sommes allés à Kounianovo, Sveti Xikola, Skoplié et puis à Katchanik, Guiljané et, enfin, sur la position de Vélia Glava. Seul le troisième bataillon du régiment est arrivé sur cette position. Son commandant était le major Yovtchofl'. Le commandant du régiment, le colonel PopofF,
n'est pas venu à Vélia Glava. Tout le 46' régiment se trouvait déjà sur la position et mes camarades m'ont dit que le chef de ce régiment était le lieutenant-colonel Rainoff. Je ne me rappelle pas la date de notre arrivée à Yélia Glava, mais je me souviens que c'était le soir. Au cours de la journée, les 9 et 10 compagnies avaient fait prisonniers 5o à 60 soldats serbes. On était en train de les attacher par les mains et par groupes de 3 à 3. C'étaient des soldats du 46*^ qui exécutaient cette besogne. Parmi les pn'sonniers il y en avait de jeunes et de vieux. Après les avoir liés on lésa fait descendre dans un ravin, et lecommandant Vovtchotîl' a ordonné que deux sections de notre bataillon aillent aider les 9 et 10' compagnies du 46" régiment qui se trouvaient déjà avec les Serbes dans le ravin. Ma section, ainsi que celle du sergent de réserve Gelé Mitkoff (tué ensuite), furent désignées pour ce travail. Les Serbes étaient à 10 ou i5 pas. Ce furent d'abord les 9'' et 10' compagnies' du 46' régiment et ensuite les deux sections du 43' régiment qui tirèrent sur eux. Lorsqu'on eut fini de tirer, tous les Serbes étaient tombés. Les soldats bulgares se sont approchés d'eux pour les dépouiller de leurs vêtements et de leurs chaussures. Ceux qui n'étaient pas morts ont été achevés à coups de couteau. Les chefs de compagnie commandaient le feu. Le chef de ma compagnie était le capitaine Dimtcho (Dimtcheff). 11 avait donné ses ordres avant le départ des soldats pour le ravin. Dans le ravin même c'est moi qui ai commandé le feu. Il n'y avait pas d'officiers. Les soldats ont pris tout ce qu'ils ont trouvé sur les Serbes, argent, habits, etc. Quand on trouve de l'argent, pourquoi ne faudrait-il pas le prendre? Les soldats achevaient les Serbes avec leurs baïonnettes et des couteaux. Je ne sais pas s'il y avait des officiers parmi les victimes. Les prisonniers nous demandaient de ne pas les tuer : « Ce sont nos officiers qui nous ont ordonné de venir ici », disaient-ils. Les nôtres ne répondaient rien. C'est le lieutenant colonel Rainoff qui a ordonné le massacre. C'était la première fois que j'assistais à un massacre de prisonniers. Dans mon régiment, il était défendu avant ce jour-là de toucher aux prisonniers. Je sais que ce même mois il y a
eu encore des tueries pareilles dans dififérents endroits. Le lieutenant-colonel Rainoff avait ordonné à ses soldats de ne plus faire de prisonniers mais de les tuer tous. Parmi les prisonniers serbes de Vélia Glava il y avait aussi des Macédoniens. Ceux-ci ont été séparés du reste et n'ont pas été tués. »
Le document suivant émanant de la seconde armée serbe résume les renseignements obtenus sur le massacre de Vélia Glava à l'Etat-Major de cette armée :
« Le commandant de la seconde armée. En interrogeant les prisonniers bulgares du 46' régiment d'infanterie sur la Pocharska Kossa à notre État-Major, on a constaté que le 46' régiment, à la date du 26 au 28 octobre 191 5, a fait une centaine de prisonniers sur les positions de Vélia Glava et Kopiliak, dont un commandant et un lieutenant. La plupart des prisonniers déclarent avoir entendu dire que le commandant du 46' régiment, le colonel Abatjiefî" (le témoin N ' 70 dit que c'était le lieutenant-colonel Rainoff), a ordonné qu'on envoie i5 Serbes des nouveaux territoires à Koumanovo et, après cela, il a fait appeler les soldats disposés à tuer les prisonniers serbes. Quelques-uns des prisonniers bulgares déclarent que le nombre des soldats ainsi tués s'élevait à 200. A l'exécution assistèrent le commandant du régiment, le colonel Abatjiefif, le capitaine Milko, le commandant du 3' bataillon et le lieutenant Dobroft. chef de la 11' compagnie du 3 bataillon du 46' rérégiment. J'ai l'honneur... Par ordre du chef de l'Etat- Major, signé : Péchith. Ad. O. N" 4420. Le 17. vri. 1916. »
La déposition du prisonnier bulgare N° 70 met au point ces premiers renseignements reçus par l'Etat-Major de la seconde armée.
Le prisonnier bulgare A'" 7/, du 2'' régiment d^ artillerie de montagne, g^ batterie, parle aussi des massacres de prisonniers serbes dans la région 011 se trouvent les positions de Vélia Glava.
« Au cours des opérations de Guiljané, nos troupes, et principalement le cinquième régiment de la première division de Sofia, ont commis de grandes cruautés. Officiellement on n'avait pas donné l'ordre de tuer les prisonniers,
mais on le faisait toujours. C'était toujours le capitaine de l'active Strmanoft qui se distinguait dans ces massacres et donnait l'exemple. Cet officier était de Gabrovo et faisait partie de l'Etat-Major du sixième régiment. Lorsque les soldats amenaient des prisonniers, il leur ordonnait : « Menez-les à Sofia, mais en une demi-heure! » L'on savait que cela signifiait qu'il fallait les tuer. »
Je rappelle à ce propos la déposition du D' Athanasiadès contenue dans le chapitre V^ : « Assassinats de non-combattants. » A ce médecin, la sentinelle à Nich a raconté qu'elle avait vu l'ordre d'envoyer deux popes, un instituteur et encore une personne serbe à Sofia, mais que l'escorte devait revenir quatre heures après son départ. L'ordre d'envoyer les prisonniers à Sofia paraît donc avoir été, dans bien des cas, un arrêt de mort!
Des soldats serbes disent également ce que les Bulgares ont fait des prisonniers et des blessés :
« Le soldat Vélimir Jvanovitch, de la batterie de tranchées de la division de !a Drina, né au village de Sinochevitch, arrondissement de Potzérié, département de Podrinié, âgé de 26 ans, a déclaré qu'il s'est trouvé, le 12 septembre 1916, avec son commandant de batterie, feu Vladimir Yovanovitch, commandant d'artillerie, dans une tranchée d'infanterie située sur le plus haut point du Kaimaktchalan. Les Bulgares, à 3 heures, s'étaient misa crier « hurra » d'une tranchée qui était à 5o mètres devant les Serbes, mais sans bouger de celle-ci. Le commandant avait ordonné d'ouvrir le feu contre les Bulgares qui, quelque temps après, attaquèrent notre tranchée à coups de bombes et la dépassèrent. « J'y restai avec mes camarades Zvejo Dimitrievitch et Bradislav. A l'aube, nos troupes contre-attaquèrent les Bulgares qui se retirèrent précipitamment en passant par-dessus la tranchée où nous étions cachés sous des cadavres. De temps en temps nous nous hissions pour voir ce qui se passait et nous assistions de cette façon à des scènes terribles. En eftet, les Bulgares se ruaient sur nos soldats blessés au cri sauvage de : « Argent, Serbes! >> Nos blessés les priaient de ne pas les tuer et leur disaient : « Laissez-nous l'âme et emportez
tout, )) tandis que les Bulgares les perçaient de coups de baïonnette toujours au cri de : « Argent, Serbes », ou bien en leur criant : « Est-ce que le lait français est doux? » ou encore : « Ah! non, Serbe, tu ne rentreras pas chez toi par ce chemin; va sur la route par laquelle tu as quitté ta maison! » Lorsque, le i3 septembre, les Bulgares furent complètement chassés, nous avons pu constater sur leurs morts des gourdes pleines d'eau-de-vie. Il y eut beaucoup de blessés bulgares que nous avions peine à recueillir parce qu'ils étaient ivres-morts.
Dans la tranchée à droite nous avons trouvé notre commandant portant plusieurs coups de baïonnette; de son ventre ouvert, les intestins sortaient. Autour de lui il y avait encore onze soldats horriblement mutilés. » — Interrogatoire fait à l'État-Major de la Division de la Drina le 17 octobre 1916. Ad. O. N ' 3625. Certifié conforme par le chef d'État-Major : lieutenant-colonel Mu^an Zavatchil.
« Interrogatoire du sergent Mata M. Ratkovitch , du village de Bresovitza, arrondissement de Déjevo, département de Rachka, et du soldat Stoyan T. Markovitch, du village de Srnié, arrondissement de Razina, département de Krouchevatz, tous deux de la 1" compagnie du 3' bataillon du 14^ régiment d'infanterie. Ils ont déclaré que, le 4 octobre de l'année dernière (1916), ils sont allés avec le soldat Andjelko Viktorovitch en patrouille pour voir si, à Kamenita Tchuka, il y avait des Bulgares et combien. Lorsqu'ils furent parvenus au piton même de cette Tchuka, ils y ont trouvé un soldat serbe étendu par terre et ayant une pioche enfoncée dans la poitrine, la pointe en l'air. Ce soldat avait été blessé d'abord à l'épaule gauche. Non loin de celui-ci, ils ont découvert un autre soldat serbe avec une baïonnette enfoncée dans le crâne, au-dessus de l'oreille gauche. Sur le cadavre tout inondé de sang, ils n'ont pas pu découvrir d'autres blessures mais, à en juger d'après la position de ses mains, ils pensent que le malheureux devait être vivant au moment où on lui a enfoncé la baïonnette dans le crâne. Lorsqu'ils se sont approchés du rocher le plus grand du piton, ils ont trouvé un soldat serbe assis, le fusil à la main, dans la position de garde.
Il était tué et le fusil lui avait été attaché de cette façon. Ils n'ont pu voir de quelle manière ce soldat avait péri, parce que les Bulgares les attaquèrent et les forcèrent de se défendre. — Signé : Mata M. RATKovrrcH et Stoyan T. MarkoviTCH. Certifié conforme par le commandant M.Miatovitch. Interrogatoire fait à l'Etat-Major du 3' bataillon du 14 régiment, le 22 janvier 1917. Sur le front. Ad. O. i\" 373. »
Cet interrogatoire est coniirmé par le rapport suivant du 3' bataillon du 14 régiment à l'Etat-Major de la HT armée serbe en date du 5 18 octobre 1916 :
« Il y a cinq jours, notre corps des volontaires a attaqué une colline rocailleuse et a été repoussé. Un certain nombre de nos soldats blessés restèrent sur le champ du combat. J'ai envoyé hier une patrouille à cet endroit afin de le reconnaître, et le chef de la patrouille, le caporal de la seconde compagnie Mata Ratkovitch, m'a rapporté que les Bulgares avaient impitoyablement et bestialement massacré tous nos blessés. Il a constaté qu'un de ces derniers avait une pioche plantée dans la poitrine et un autre une baïonnette serbe passée à travers le crâne. De la position de leurs mains crispées, il ressort que ces pauvres gens ont essayé de se défendre. Un de nos soldats tués a été placé dans la position assise, un fusil dans les mains, la face tournée vers nos positions comme s'il tirait sur nous. J'ai l'honneur de porter ce qui précède à la connaissance du commandant et cela à toute fin utile. — Le chef de bataillon : Commandant M. Miatovitch. »
Voici maintenant quelques faits communiqués par le G. O. G. de l'armée serbe et constatés par des officiers et soldats entendus en due forme par le service des renseignements du dit G. O. G. :
1" Le 4/17 août 1916, une section serbe de mitrailleuses se trouvait au village de Sakoule\ o. La cavalerie bulgare avait cerné cette section et sabré presque tous les soldats qui en faisaient partie. L'un d'eux, qui s'est échappé, a été atteint à la tête par une balle ennemie et est tombé de cheval. Les Bulgares ont voulu l'achever et lui ont porté quelques coups de sabre au cou. Il a fait le mort et ils l'ont abandonné. Il a réussi à rejoindre son unité.
2" Le 5/18 août 1916, pendant la retraite du détachement des volontaires vers Kastoria, 5 soldats serbes ont été faits prisonniers par la cavalerie bulgare sur la route entre Smrdès et Bresnitza. Tous ont été tués et mutilés. Les camarades de ces soldats, ainsi que les paysans des environs, ont vu les cadavres mutilés.
3" Une personne digne de foi, qui a abandonné Florina le 4/17 août, fuyant devant les Bulgares, a rapporté : « Le 7; 20 août, fuyant de Florina, je suis arrivé au village de Blatz. Les habitants du village m'ont appris que les Bulgares étaient entrés dans le village de Neveska. 18 soldats serbes blessés y étaient cachés dans des maisons grecques. Ils furent découverts et se rendirent, mais les Bulgares les ont massacrés devant les villageois. »
4" Le soldat Louka Loukitch, du détachement des volontaires, natif de Trnova (département de Touzla) qui, pendant sa fuite, fut rejoint par la cavalerie bulgare, a, d'abord, été frappé à coups de crosse, puis blessé à coups de sabre en soixante endroits différents du corps et laissé sur place comme mort. Des paysans et un prêtre grec, l'ayant découvert, l'ont transporté dans un moulin et en ont informé la police grecque de Hrupista. Le chef de la police a envoyé deux gendarmes pour transporter le blessé à Hrupista. En ce moment, il est soigné dans cette localité, et l'on espère le guérir.
5" Le soldat Radomir Maritch, d'Améritch, appartenant à la troisième compagnie, premier bataillon du 21' régiment, est resté le i3 28 août 1916, avec deux camarades blessés, devant nos tranchées. Au cours de la nuit, les Bulgares sont venus jusqu'à eux et les ont forcés d'appeler leurs camarades qui se trouvaient dans la tranchée voisine, pour qu'ils viennent les panser. A leur appel, les soldats serbes sont sortis de leur tranchée et se sont dirigés vers les blessés. Mais les Bulgares ouvrirent le feu sur eux en jetant des bombes et les forcèrent ainsi à s'en retourner. Ce même fait s'est renouvelé encore une fois un peu plus tard. Après quoi, les soldats serbes n'ont plus voulu sortir de leur tranchée. Exaspérés de ce qu'ils
ne se montraient plus, les soldats ont percé de coups de couteau (baïonnette ?) les trois blessés serbes, dont deux, Vladislav Radivoyevitch et Radomir Mititch, sont mort* des blessures reçues. Dans leur cynisme, les Bulgares ont ordonné au troisième, qui avait reçu huit blessures, d'aller dans la tranchée serbe pour que ses camarades le voient.
« Dans le parc (à Ochrida), se trouvaient nos prisonniers. Parmi eux, il y avait beaucoup de malades. Les soldats bulgares , en voyant qu'ils avaient des souliers neufs, les attaquèrent pour les leur prendre. Il y eut des scènes d'une telle sauvagerie, que la femme d'Andjelko Georgevitch en de> int folle. Son état ne fit qu'empirer quand elle apprit que tous ces prisonniers avaient été tués sur la route de Bitolj. La plupart d'entre eux ont été massacrés près du village de Ramné. Dans les environs d'Ochrida, les Bulgares en ont tué 5oo. Ils ont déclaré qu'ils les tuaient parce qu'ils ne s'étaient pas rendus assez tôt et parce que les Bulgares n'avaient pas de quoi les nourrir. « — Le Commissaire du Gouvernement serbe, n"548.
« C'était affreux de voir la pendaison de douze soldats serbes faits prisonniers sur le front macédonien. On leur a lu la sentence : « Vous avez k"ahi votre drapeau et vos frères ; vous ne pouvez être des citoyens bulgares loyaux. » Dis donc aux soldats qu'ils se tuent eux-mêmes s'ils se trouvent obligés de se rendre, car cela vaut mieux que de se faire martyriser par ces Tcherkesses. Ils ont pendu et martyrisé tous ceux qu'ils ont faits prisonniers là-bas. » — (Lettre de Svetozar PopoviTch, instituteur, commandant d'un bataillon d'insurgés à Tchedo Tomitch, capitaine dans la division de la Morava. lo mai 1917.)
Il résulte, d'une façon indubitable, de toutes ces dépositions, tant civiles que militaires, que les Bulgares ont tué un grand nombre de soldats prisonniers et blessés. Les témoins nous rapportent des massacres de centaines, même de milliers de ces malheureux à Débar, à Strouga, à Gradechnitza, à Vélia Glava , au Kaimaktchalan, à
Ochrida, à Ramné, etc. Y avait-il un ordre général de ne point faire de prisonniers et d'achever les blessés, ordre donné à toute l'armée bulgare? II est sûr que certains chefs, tels que le lieutenant-colonel Rainofi (le document serbe le désigne comme le colonel Abatjiefl, ce qui semble erroné), le chef du 46'' régiment bulgare, ont donné des ordres semblables. Il y a eu sans doute des unités bulgares dont "les chefs ont fait le nécessaire pour que prisonniers et blessés soient traités suivant les lois de la guerre. Mais mon enquête me fait craindre que ces chefs aient été relativement rares, et que, surtout dans la première phase de l'intervention bulgare, les officiers, s'ils n'ont pas tous encouragé ou ordonné les massacres, comme il est certain que quelques-uns l'ont fait, n'ont pas essayé d'empêcher les actes de sauvagerie de leurs subordonnés.
J'ai voulu sa\'oir ce que disent les prisonniers bulgares sur ce point et j'en ai interrogé un grand nombre. En général, et cela se comprend fort bien, ils ont donné des réponses très circonspectes. Ils ne voulaient pas se compromettre. Beaucoup niaient l'existence d'un ordre commandant le massacre des prisonniers et des blessés. Peut-être n'avaient-ils pas tort, car il se pouvait que, dans leur unité, un ordre pareil n'eût pas été donné. Cependant, d'autres avouaient, tel le témoin n" 70 du 45" régiment (déjà cité), qui dit que non seulement ils ont reçu l'ordre de tuer les prisonniers serbes à \'élia Glava, mais que lui-même a commandé le peloton d'exécution de sa section. Et le n' 71, qui accuse le .5' régiment de la première division de Sofia d'avoir accompli des cruautés sans nom ! Il ajoute, il est vrai, que le massacre des prisonniers n'était pas ordonné officiellememt, mais qu'on exécutait toujours ces malheureux.
Je reproduirai maintenant quelques dépositions nouvelles de prisonniers bulgares touchant les exécutions des prisonniers et blessés :
A^" J2, ca/)itaine au 40 réc/iment d'infanterie : <( On n'a pas ordonné, dans son régiment, de massacrer les prisonniers. II n'a été, d'ailleurs, que cinq jours au front, et, dans son secteur, on n'a point tait de prisonniers
serbe;-. 11 ne sait pas s», ailleurs, un ordre pareil a été donné.
A^" /J, 21 ans, du 28'' régiment d'infanterie : « Le témoin ne sait pas ce qu'on a fait avec les prisonniers, car il n'est au front que depuis huit jours, et dans son secteur on n'a point fait de prisonniers. »
Le «' 7^, 21 ans, sergent -major au 56' régiment d'infanterie, commence par nier : « Les officiers n'ont pas donné aux hommes l'ordre de tuer les prisonniers. En tout cas, il n'a pas entendu de pareils ordres et il a vu des prisonniers serbes. » Mais au cours de l'interrogatoire il s'embrouille et finit par déclarer : « Il y avait bien, au commencement de la guerre, un ordre disant qu'il ne fallait pas faire de prisonniers, mais qu'il fallait tuer tous ceux qui se rendaient. Ce sont des camarades qui lui ont dit cela. Mais cet ordre aurait été révoqué. »
N" y5, 18 ans, du if régiment bulgare'- « Les officiers disaient que les Serbes maltraitaient les gens et qu'il fallait se venger. Le sous-lieutenant Topaloff a dit qu'il y avait un ordre qu'il ne fallait pas faire de prisonniers et qu'il fallait tuer tous les Serbes. »
^V" "/S , 26 ans, du 2if régiment d'infanterie : « Le témoin a entendu dire qu'après la prise de Vranja, le colonel Abatjieft a ordonné de tuer 100 à i5o prisonniers serbes. » (C'est probablement ce colonel que mentionne le document de la seconde armée à la place du lieutenantcolonel Rainofï.)
De tout ce qui précède, il est permis de conclure :
1" Que les Bulgares, en différents endroits sur le front de Macédoine, ont tué beaucoup de prisonniers et massacré des blessés serbes;
2" Que, s'il n'y a pas eu un ordre général de procéder à ces massacres, des chefs de troupe les ont ordonnés à leurs soldats;
^" Que les soldats ont dévalisé les cadavres de leurs adversaires.
CONCLUSIONS GÉNÉRALES DE L'ENQUÊTE DANS LES TERRITOIRES ACTUELLEMENT LIBÉRÉS
i" Les soldats bulgares et leurs comitadjis ont assassiné dans les territoires actuellement libérés les civils suivants :
A Batch ■ Petko Krstovitch, 35 ans; Petar Talevitch, 45 ans.
A Ostretz : Demir Bairam, 70 ans.
A h>en : Yovan Ristevitch, 55 ans; Sava Ristevitcb, 5o ans (femme).
A Rafjech : llia Romanovitch, 49 ans.
A Brnik : Zveta Mladenova, 3o ans (femme); Stoyan Traikovitch.
A Makovo : Riste Naidevitch ; Jana Naidevitch (femme).
A Novatzi : Stoyan Mitzevitch, de Dobromir, président de la commune de Novatzi.
A Bitolj : Vanko Gligorovitch; Riza Tanasovitch, 40 ans (femme); Tachko Konievitch; Vandjel Vanevitch; S. Ristitch Mîzevitch; Koutze Yanevitch.
Méthode Ristitch. — 1' Les assassinats ont été relativement peu nombreux dans ce petit coin de territoire serbe, et cela pour les raisons exposées au chapitre premier. Dans les autres contrées, les massacres furent plus nombreux. Ainsi des renseignements sûrs m'indiquent pour les seuls districts de Velès, Prilep et Poretch plus de 2000 victimes, principalement des femmes et des enfants. Mes témoins
me signalent encore des massacres à Skoplié, à Koumanovo, à Prilep, etc..
2" Les pillages ont été très nombreux et importants. Les troupes ennemies ont souvent fait évacuer les villages par la population pour pouvoir piller en toute tranquillité. Bulgares et Allemands ont pris part au pillage. La ville de Bitolj tut très éprouvée par ces pillages.
3" Bulgares et Allemands ont réquisitionné et pillé à peu près tout ce qu'il y avait dans le pays, de sorte qu'il est aujourd'hui complètement ruiné. Les réquisitions n'ont été payées que pour une toute petite partie et encore, les prix donnés étaient des plus dérisoires. La plupart du temps l'ennemi prenait les objets contre des bons de réquisition, qui n'ont jamais été payés, ou, le plus souvent, il réquisitionnait sans rien donner.
4" Dans beaucoup d'endroits la population fut fort maltraitée par les occupants. Les châtiments corporels étaient à l'ordre du jour et leur application était souvent si violente que beaucoup de victimes en étaient malades. Délo Vragovitch, de Batch, en est même mort.
5" Malgré la réserve compréhensible de mes témoins, j'ai nettement l'impression que les viols ont été très nombreux. Dans beaucoup de villages les paysans étaient forcés de mettre leurs femmes en sûreté dans les endroits non occupés par la troupe ou à Bitolj. Pour « bulgariser » la contrée, les Bulgares ont essayé de marier les villageoises avec leurs hommes. Les soldats allemands paraissent avoir été tout spécialement portés au viol.
6'- Les habitants furent presque partout forcés d'exécuter des travaux d'ordre militaire défendus par les lois et conventions de la guerre. Fréquemment les femmes et les enfants ont dû collaborer à ces travaux contraires au droit des gens. Fréquemment aussi ces travaux ont été exécutés dans la zone de feu et des civils furent ainsi tués, par les obus de l'artillerie ou les bombes des aviateurs.
7"^ Toutes les églises de culte patriarchiste furent fermées par les Bulgares. Les églises schismatiques ont continué à
fonctionner. Les habitants musulmans n'étaient pas partout libres d'exercer leur culte.
8" Les écoles de tous les villages actuellement libérés des Bulgares ont été fermées.
9" Les emprisonnements de paysans et de citoyens de Bitolj ont été fort nombreux. La cause en était parfois la haine de tout ce qui est serbe, la plupart du temps, cependant, la prison servait à extorquer de l'argent à la population.,Fonctionnaires civils et militaires ne cherchaient qu'à s'enrichir au détriment de la population.
10*^' 262 personnes des villages visités par moi furent déportées par les Bulgares. J'ai pu constater, à Bitolj, 644 cas de déportation. Toutefois, comme je l'ai dit au chapitre IX, le chiffre total des déportés de cette ville doit être encore plus considérable.
ii"^' Contre tout droit les Bulgares ont enrôlé dans leur armée de nombreux sujets serbes de la Macédoine. Dans les seuls villages reconquis actuellement par les Alliés, le nombre des hommes illégalement recrutés est de 124. Dans le reste de la Macédoine ce recrutement, d'après les renseignements tout à fait sûrs que nous possédons, a été encore beaucoup plus considérable. Les Austro-Hongrois se sont rendus complices de cette violation du droit des gens en livrant aux Bulgares les prisonniers serbes de Macédoine pour les incorporer dans leur armée.
12" L'administration de la partie libérée de la Macédoine serbe était entre les mains de fonctionnaires affiliés au « Comité central macédonien » de Sofia et de ses fidèles comitadjis. Ce fut un régime de terreur et d'extorsions. Dans le reste de la Macédoine, le régime semble avoir été le même.
i3" Les comitadjis ont terrorisé le pays. Partout ils occupaient les fonctions de la police. Ils ont pillé, maltraité et tué la population.
14" Les Bulgaro-Allemands ont bombardé des villes ouvertes protégées par la Convention de la Haye signée par eux. La ville de Bitolj est en grande partie détruite et les Centraux y ont tué et blessé, jusqu'au 24 octobre 1917,
ii5o civils dont 369 femmes et 404 enfants. Des formations sanitaires furent également attaquées par eux.
i5" Un grand nombre de prisonniers et blessés serbes ont été massacrés par les Bulgares.
Il est certain que, avant leur occupation, les Bulgares jouissaient d'une certaine faveur auprès d'une partie de la population du petit territoire aujourd'hui libéré. Depuis longtemps leur propagande avait travaillé, encouragée d'ailleurs, du temps turc, par les autorités ottomanes. Ils avaient fondé des écoles, converti par persuasion ou par force beaucoup de villages à l'église schismatique bulgare et ils cherchaient par tous les moj^ens possibles à s'attirer les bonnes grâces des habitants.
Que pense aujourd'hui cette population des Bulgares après avoir goûté du régime des gens de Sofia et de leurs comitadjis? La population elle-même nous donnera la réponse :
« Les Bulgares voulaient nous prendre avec eux, mais nous ne les avons pas suivis. En effet ceux-ci, pendant qu'ils occupaient le village, n'ont rien fait que du mal, pendant que les Serbes, durant les trois années de leur occupation, ne nous ont jamais fait de mal. » — Ilko SiveviTCH, 52 ans, et Dimitrie Vassilievitch, 43 ans, du village de Boudimirtzi.
Demande : « La population se sentait-elle mieux sous les Bulgares ou sous les Serbes ? »
Réponse : « Comment voulez-vous que nous nous sentions mieux sous les Bulgares, puisqu'ils nous ont pris tout ce que nous avions, pendant que les Serbes n'ont jamais touché à rien. » — Vassiuh Georgevitch, 56 ans; Risto Lazarevitch, 53 ans; George Petritch, 38 ans; Danas KouLJEViTCH, 60 ans. du village de Jivonja.
« On m'a pris mes bœufs et mon blé. Quel plus grand mal voulez-vous que les Bulgares me fassent ? » — Djelil Ibrahim, 60 ans, du village de Jivonja.
■ A la demande si les villageois sont contents que les Bulgares soient partis, le témoin répond : « Nous sommes un troupeau de moutons et nous sommes obligés de suivre celui
qui vient pour nous conduire. Vous (les Serbes), a ous ne nous avez jamais fait de mal et eux (les Bulgares) nous ont tout pris ce que nous avions. Naturellement nous sommes heureux que vous soyez revenus. » — Risvan Redje, 72 ans, du village d'Ostretz.
« Depuis que les Serbes sont venus avec les autres troupes nous n'avons plus à nous plaindre de rien. Chaque fois qu'on nous demande quelque chose, on la paie un bon prix. Lorsque les Serbes étaient ici, nous pouvions faire ce que nous voulions. Nous étions libres et nous pouvions librement travailler la terre. Quand les Bulgares sont venus, nous avons vu « qu'on pouvait faire tourner la terre à l'envers». Aussi, si les Bulgares reviennent ici, chercheznous un autre endroit. Nous n'allons sûrement pas les attendre. » — Bojin Seveitch, 5o ans, George Petrovitch, 67 ans, Traiko Ristevitch, 5o ans; et Riste Stovanovitch, 45 ans. du village d'Jven (village schismatique î)
<( Nous sommés heureux maintenant, bien que, pour le moment, nous ne puissions demeurer dans notre village à cause de la canonnade. On ne nous maltraite plus et on ne nous vole plus. » — Dimo Zvetkovitch, 55 ans, kmet; Vovan KoiToviTCH, 65 ans ; Talé Kolevitch, 65 ans ; Riste Krste- MTCH, 62 ans, et Nikola Damianovitch, 60 an^, du village de Mako\ o.
« La Serbie est restée chez nous pendant trois ans. On ne nous a rien pris. iMême les soldats qui passaient ne prenaient rien. Les Bulgares, en une année, nous ont tout pris. » — Gruvo VELJANOvrrcH, 47 ans, kmet, et Todor Georgevitch, 70 ans, du n illage de Vranjevtzi.
« Lorsque les Serbes ont dû se retirer, ils ont distribué un avis disant que chaque citoyen devrait rester tran(]uillement chez lui et vaquer à ses affaires. De plus, ils ont distribué à la population tous les vivres qu'ils ne pouvaient emporter. Si je fais la comparaison entre le départ des Serbes et celui des Bulgares, je sais quelle conclusion il faut en tirer. » — Sotvr Sekoulovitch, 57 ans, commerçant de Bitolj.
Les quelques témoignages que je viens de citer — j'en
possède encore tl'autres s'exprimant dans le même sens — montrent nettement les sentiments des habitants des régions libérées envers les Bulgares: ils n'en veulent plus! La propagande bulgare a voulu faire croire au monde que la Macédoine n'était peuplée que de Bulgares. Ses grands chevaux de bataille étaient l'église et l'école. Nous a\ ons vu ce que ces hypocrites ont fait de l'église et de l'école aussitôt qu'ils se sont définitivement crus les maîtres du pays. Certes il y a des Bulgares authentiques en Macédoine, comme il y a des Serbes de pure race. Mais ces Bulgares authentiques sont une toute petite minorité. Il y avait aussi des bulgarisants. c'est-à-dire des gens qui, par intérêt ou par l'éducation scolaire, ont adhéré à la cause bulgare, mais ceux-ci ont reçu une leçon sévère par l'occupation bulgare même.
La grande masse des habitants de ce pays est macédonienne et slave. Même une notable partie des musulmans, des Turcs, est d'origine slave. Près du littoral des Grecs viennent se mêler à cet élément slave comme dans l'intérieur, dans le Poretch par exemple, nous trouvons des Serbes purs. Mes enquêtes en Macédoine serbe et grecque m'ont montré que le vrai Macédonien est un produit de toutes les occupations successives qu'a eu à supporter ce pays. Il a été entre les mains des Grecs, des Turcs et. pendant une centaine d'années, sous les Bulgares. Bien malin l'anthropologue qui voudrait établir les signes d'une seule race. La langue, qui est slave, a aussi subi l'influence des diverses occupations. On y trouve beaucoup de serbe, du bulgare et du turc. Comme je l'ai dit plus haut, l'église et l'école bulgares ont transformé l'esprit d'une minorité d'habitants à un tel point qu'on peut, ou plutôt qu'on pouvait considérer ces gens non pas comme des Bulgares de race, mais comme des Bulgares de sentiment, tout comme les églises et les écoles serbes, beaucoup moins nombreuses que les bulgares, ont créé des serbisants ou serbomanes parmi les Macédoniens.
Mais je le répète, la grande masse des habitants est restée macédonienne. Las du joug turc et de l'oppression des diverses bandes de comitadjis, le Macédonien ne demande
qu'une chose : qu'on lui laisse enfin gagner sa vie en toute tranquillité. II lui est ou était au moins indifiérent d'être bulgare, serbe ou grec à condition qu'on le laisse tranquille, qu'il paie des impôts aussi minimes que possible et qu'il ait sa liberté. De plus, n'y étant pas habitué, il n'aime pas le service militaire. Vue preuve de l'indifférence des Macédoniens à l'égard de la nationalité est le fait que j'ai vu en Macédoine du Sud, du temps turc, des familles oii un frère était Serbe, un autre Bulgare et le troisième Grec ou Turc.
Les Macédoniens slaves (je ne parle pas des Serbes de Macédoine, du Poretch et d'ailleurs) ont fait, après le traité de Bucarest et pendant un court laps de temps, la connaissance du régime serbe. Tout commencement est difficile, cependant, en toute impartialité, on doit dire que les autorités serbes ont tout fait pour ne pas froisser cette population méfiante. Si la paix avait duré, nul doute que les Serbes seraient arrivés à en faire, en relativement très peu de temps, des citoyens utiles et contents de leur sort, malgré l'intense propagande bulgare qui avait recommencé parmi eux immédiatement après la signature du traité de Bucarest. Les Serbes sont démocrates et nullement oppresseurs. En dépit de quelques défauts — quel peuple n'a pas ses défauts ? — ils auraient réussi à s'assimiler parfaitement ce peuple slave et cela d'autant plus que, par ses habitudes, sa langue et la communauté de l'histoire du pays macédonien avec celle de la Serbie, Serbes et xMacédoniens slaves sont proches parents. Je viens de parler des habitudes communes aux deux pays. Qu'il me soit permis de ne citer que l'usage de la Slavadans toute la Macédoine slave, usage spécifiquement serbe et qui ne se trouve nullement en Bulgarie.
La seconde trahison du gouvernement de Sofia et sa collaboration avec les empires centraux ont livré la Macédoine serbe aux Bulgares qui la convoitaient depuis longtemps pour l'exploiter, tout en bernant le monde par leurs prétendues aspirations nationales. Ils se croyaient déjà définitivement maîtres du pays. C'était le moment de montrer que leurs prétentions étaient sincères en traitant » en
frères » ceux qu'ils aftirniaient pompeusement avoir arrachés des mains de l'oppresseur.
Ou'ont-ils fait en réalité? Ils ont honteusement terrorisé et pillé ce « pays de frères », oubliant toute prudence dans leur ivresse de « vainqueurs ». Des Bulgares prévoyants ont pressenti l'effet désastreux que produirait ce traitement sur la population macédonienne et sur le public en général. Ainsi le colonel Petcharoff, dans sa lettre au commandant du 21' régiment (chapitre II), en parlant du pillage des troupes dit : « C'est la confiance de la population dans les autorités bulgares qui en souffre et qui est sur le point d'être complètement anéantie. » Le témoin ïrbitch rapporte dans le chapitre IX que l'évêque de Kitchevo a télégraphié au roi Ferdinand pour le prier de faire rentrer les déportés dans leurs villages, « car, en traitant ainsi la population, on prouverait au monde qu'elle est serbe et non bulgare ».
Les Macédoniens ont goûté maintenant du régime bulgare. Leurs opinions sur ce point, citées par moi, sont significatives. Ils ont eu l'occasion de comparer les régimes serbe et bulgare, et leurs conclusions peuvent se résumer ainsi : « Les Bulgares nous ont tout pris, les Serbes n'ont touché à rien. » Il va sans dire que leur intérêt, après cette expérience coûteuse, les pousse vers les Serbes, même ceux qui, jadis, furent les plus bulgarophiles comme Sotyr Sekoulovitch, de Bitolj, jadis membre du comité bulgare de cette ville. Nul doute que les Serbes, avec une administration sage et avec leurs habitudes profondément démocratiques, ne réussissent, en très peu de temps, à serbiser complètement cette population slave définitivement revenue de ses illusions bulgarophiles.