ASSASSINATS ET EXÉCUTIONS DE NON COMBATTANTS
Quelques dépositions de prisonniers de guerre.
N" 1 , du 12''"' régiment d'infanterie bulgare : « A Débar, ils ont tué un homme parce qu'on disait qu'il était Bulgare et faisait de la propagande serbe. Ce prisonnier a entendu dire que, près de Skoplié, on a exécuté d'autres personnes qu'on prétendait être des espions et des propagandistes serbes. »
A^" 2, du 12'"'' régiment d'infanterie bulgare : « Des Serbes de Macédoine ont été exécutés par des comitadjis pour avoir soutenu le Gouvernement serbe. Les comitadjis tuaient les villageois en tirant par les fenêtres. On appelait les victimes des espions. Ces exécutions ont été faites dans les environs de Koumanovo et de Skoplié. »
A'" 3, sergent-major au 45""' régiment d'infanterie bulgare: « Le témoin a Jeté six mois à Pristina. Dans cette ville les soldats ont tué beaucoup « d'Albanais " parce que ce sont des voleurs. Il n'a pas vu personnellement ces exécutions, mais les soldats qui en ont été chargés les lui ont racontées. Une fois, on a amené une centaine d'hommes. Il ne sait pas ce qu'on a fait d'eux, mais il suppose qu'on les a tués, « parce qu'ils ont tué des Bulgares sur les routes ».
A^" 4, sergent au 2"'" régiment d'infanterie bulgare : « Les soldats bulgares affirment qu'on a [tué beaucoup de monde en Serbie. »
N° 5, sergent an 10""' régiment d'infanterie bulgare, premier bataillon : '< Il y avait un ordre du général Protogheroft'detuer tous les suspects. Le général a ainsi mis la population à l'entière discrétion de la soldatesque, qui en a tué une grande partie. Les soldats tuaient sans distinction hommes, femmes et enfants. Le témoin a vu à Roudna Glava (district de Gornji Milanovatz, arrondissement de Négotine, Vieille Serbie) dix à quinze femmes et enfants qui étaient près d'une maison et qui furent aperçus par des soldats. Ceux-ci tirèrent immédiatement sur eux et les tuèrent. Le sergent arrivait séparément de l'autre côté et, lorsqu'il demanda qu'on lui fît connaître les raisons de ce massacre, les soldats lui répondirent qu'ils avaient ordre de tuer toutes les personnes qu'ils rencontreraient en route. Ces soldats appartenaient au g""" régiment et étaient commandés par le sous-lieutenant Christo Vassilief, qui était accompagné du capitaine Petar Moutakofï. Dans les rapports de la police, dont le témoin faisait partie, on mentionnait souvent des caspareils. On a exécutéaussi desmassacres semblables dans beaucoup de fermes de l'arrondissement de Négotine. On procédait à ces exécutions pour forcer la population, par la peur, à payer et, en même temps, pour avoir l'occasion de piller. C'est à Boljevatz et à Bor que l'on a tué le plus de gens. L'officier qui a commandé les massacres dans ces endroits, le lieutenant Koitcheff du 9'"® régiment, avait promis à ses soldats de leur distribuer 20.000 lèves du produit du pillage dans ces villages. Mais au lieu de tenir sa promesse, il ne leur a donné que des sommes minimes et les soldats ont alors raconté partout ce qui s'était passé et ils ont révélé aussi que cet officier avait envoyé i5o. 000 lèves à sa famille à Plevna. Ces massacres ont eu lieu au mois de mars 1917, ceux de Boudna Glava au mois de mai ou de juin. Dans les districts de Koutchevo et de Donji Milanovatz, les soldats bulgares ont souvent simulé des coniitadjis serbes. Ces soldats appartenaient aux 9' , 11* et 12""* régiments d'infanterie. Le 12"' régiment était commandé par le colonel Kostoff. Le général Protogheroft a donné l'ordre à tous les commandants de fusiller sans autre forme de procès tous les habi-
tants qui paraissaient suspects aux soldats. Le témoin ne sait pas si le colonel Tassotf, qui a remplacé le général Protogheroff depuis le mois de juillet, a donné un ordre identique... Les soldats ordonnaient souvent aux villageois de prendre leur argent, ils les tuaient et leur prenaient tout ce qu'ils avaient- »
Malgré les réticences des Bulgares, réticences d'ailleurs compréhensibles dans leur position, il résulte donc nettement des dépositions des prisonniers que beaucoup de civils furent massacrés. Le prétexte de ces massacres a été le prétendu espionnage exercé par ces civils, espionnage impossible dans un pays complètement isolé de ses amis comme le fut et l'est encore la Vieille Serbie. Les vraies raisons des massacres sont indiquées par les témoins i et 5: la haine des Bulgares pour tout ce qui est serbe et le désir de s'enrichir par le pillage des biens de ceux qu'on a préalablement tués. A relever aussi la déposition du témoin 3 disant que les soldats ont tué, à Pristina, beaucoup d'Albanais. Dans ce cas, il s'agit sûrement de Serbes que le témoin n'a pas osé désigner comme tels de peur de représailles. L'excuse que ces exécutions ont eu lieu « parce que les Albanais sont des voleurs » est assez curieuse dans la bouche d'un Bulgare, dont les compatriotes ont commis d'innombrables pillages qui ne sont autre chose que des vols.
Quelques dépositions de témoins civils de la région de Bitolj
Village de Batch. — « Les Bulgares ont tué deux hommes du village : Petko Krstovitch, 33 ans et Petar Talevitch, 45 ans. Il les ont tués parce qu'ils se disaient Serbes. Leur exécution a eu lieu il y a plus de (S mois (interrogatoire du 8 novembre 1916) et les deux hommes furent tués hors du village. C'est le kmet du village de Batch, Débo Talevitch. un Bulgare, qui a donné l'ordre de les tuer. » — Traiko Yova-
NoviTCH,40ans; et Stoyan Stoikovitch,55 ans, tous les deux de Batch, de même que tous les autres témoins du village entendus.
Village de Kenali. — « Personne ne fut tué au village ; mais la population sait que des musulmans furent tués dans les environs de Bitolj. » — Omer Rachid, 35 ans, déposition confirmée par les autres témoins du village.
Village d Ostretz. — « Les villageois ont trouvé, tué au moulin, Demir Bayram, âgé d'environ 70 ans. Ils ne savent pas qui l'a tué ; en tout cas ce ne sont pas eux. » — Halim Hassan, 60 ans.
« Le témoin a vu le cadavre de Demir Bayram qui a été tué avec un poignard. Il était pauvre et les habitants ne peuvent pas s'expliquer pourquoi il a été tué. >> Risvan Redjep, 72 ans.
Village d'iven. — « Deux personnes du village ont été tuées, mais les villageois ne savent pas qui les a tuées. C'étaient Jovan Ristovitch, 55 ans, et sa femme Sava, environ 5o ans. On a pillé [d'abord leurs biens et on les a tués ensuite. Le mari avait trois balles dans la poitrine et trois coups de « couteau » dans le dos. La femme a été tuée à coups de bâton et sa tête était écrasée. Ce ne sont pas les villageois qui les ont tués, les gens d'iven en sont sûrs, et il n'y avait pas d'autres habitants de la contrée sur place. Ce massacre a eu lieu au moment de l'entrée des Bulgares dans le pays, mais les soldats n'étaient pas encore arrivés au village, il n'y avait que des comitadjis bulgares. Ristovitch était en bons termes "avec les Serbes. Il était riche et ses enfants ont hérité de lui. > — Bojin Seveitch, 5o ans ; Georges Petrgvitch, 67 ans ; Traiko Ristovich, 5o ans, et RjsTO Stgyangvitch, 45 ans.
Village de Rapech. — « Elia Romanovitch, 49 ans, a été tué par les comitadjis parce qu'il avait montré le chemin à quelques soldats serbes qui s'enfuyaient. » — Stoyan Naï- DOViTCH ; 54 ans, kmet (maire) du village ; NAmE TraikoviTCH, 69 ans ; Petko Mitrevitch, 70 ans ; George KouleviTCH,49ans; Kosta Yovanovitch,67 ans; Petko Ç^istovitch, 67 ans ; Mio Petkovitch, 19 ans.
Village de Brnik. — « La femme Zveta Mladnova, 3o ans, et Stoyan Trajkovitch ont été tués par George Stoyanoff qui appartenait à l'organisation bulgare et avait fait beaucoup de mal aux villageois. Zveta a laissé trois enfants. » — Stoyan Stoikovitch, 65ans, kmet du village; Athanase YocHEViTCH, 26 ans ; Yasne Nedelkovitch, 5o ans, et Velika Nedelkova, 45 ans.
Village de Mahovo. — « Vers le milieu du mois de novembre 191 5, pendant la nuit, George Stoyanoff est arrivé avec une dizaine d'hommes, a enfoncé la porte de la maison du témoin et lui et ses gens ont commencé à tirer. Ainsi fut tué son frère Risto Naidevitch et sa bellesœur Jasna. Lui-même a pu se sauver par la fenêtre malgré les coups de feu qu'on a tirés sur lui. Sa femme Sveta Mitreva, 46 ans, fut blessée à la main. » — -^ Temian NaidoviTCH, 62 ans, déposition confirmée par Jovan KoitoviTCH, 65 ans ; jTale Kolevitch, 65 ans ; Risto Krstevitch, 62 ans, et Nikola Damianovitch, 60 ans.
Village de Novatzi. — « Le kmet (maire) de Novatzi, Stoyan, a été tué par les Bulgares lorsqu'ils sont arrivés dans la contrée ». — Krsta Ilitch, 34 ans, président de la commune de Velouchina.
Ville de Bitolj . — « Une cinquantaine de Turcs ont été tués à Bitolj et dans ses environs. On les a trouvés morts sur les champs et même dans les maisons. » — Mehmet Naili, moufti de Bitolj, et Hadji Ahmet Mouderis.
« Mon mari était à Florina, où il est resté environ, une année. Il est venu ensuite s'installer à Bitolj et a loué une petite boutique de coiffeur près du pont de pierre. Au bout de trois mois, un Turc est venu chez lui et s'est dit chargé de lui transmettre des salutations de Hadji, de Florina, et de lui demander s'il n'avait pas une lettre pour Hadji. Le Turc était le cocher iMoustafa, qui faisait le trajet entre Bitolj et Florina. Mon mari, Vanko, ne voulait pas le croire, mais Moustafa lui donna le mot convenu avec Hadji : sucre, thé et craie. Vanko remet alors une lettre au cocher, lettre dans aquelle il parle de la force des troupes à Bitolj.
Moustafa la transmet immédiatement aux autorités de Bitolj. Celles-ci envoient une réponse apocryphe à Vanko, font une enquête, l'arrêtent et, après sept mois de prison, l'exécutent. Pour la pendaison de' mon mari, les Bulgares m'ont convoquée avec mes deux enfants et ils nous ont forcés de regarder le spectacle. Nous nous défendions, mais les soldats nous ont poussés et ainsi nous avons dû voir la mort de mon pauvre Vanko. La cour de la préfecture était pleine de personnes qui avaient des menottes aux mains. Après le supplice de Vanko, on a jeté son cadavre sur le pavé et on m'a dit : « Si tu ne viens pas dans une heure chercher le cadavre, nous allons le donner aux chiens. » Des officiers bulgares et allemands, ainsi que le préfet BojadieflF, assistèrent à la pendaison. Bojadieff frappa avec sa cravache ma fille Chrisoula, parce qu'elle pleurait. Pendant la pendaison, les officiers bulgares et allemands se moquaient de nous. Lorsque la petite Chrisoula est allé chercher les effets de son père, l'officier se moqua d'elle en disant : « Tu veux que j'appelle ton père. Vanko, Vanko ! » Quand on m'annonça la condamnation de mon mari, je suis allée lui porter un gâteau. Les gardiens me l'ont arraché. Les Bulgares ne m'ont pas permis d'aller sur la tombe de mon mari. >■ — Helena, femme de Vanko Gligorovitch.
Le récit de cette ignoble exécution est confirmé par nombre de témoins monastiriotes, que j'ai entendus. Un témoin oculaire, prisonnier des Bulgares lui-même, NiKOLA Blachitch, 48 ans, de Débra, actuellement attaché à la station militaire de Bitolj, la décrit de la façon suivante : « Vanko Gligorovitch, coiffeur, a été pendu à la prison devant tous les détenus et en présence de sa femme et de ses enfants comme espion franco-anglais. J'ai vu l'exécution. Vanko fut pendu à une potence devant la préfecture, où se trouvait la prison. C'était au mois d'octobre 1916, à 8 heures du matin. Des officiers allemands et bulgares assistèrent à l'exécution. Au moment où l'on hissait le patient sur la potence, les officiers riaient entre eux. La femme et les enfants du condamné pleuraient, suppliaient et se jetaient à genoux devant le préfet. »
Giigorovitch n'est pas la seule victime des Bulgaro-Allemands à Bitolj :
Le 6 novembre 1916, les Bulgares évacuaient Bitolj. les troupes alliées étant arrivées tout près de la ville. Quelques détachements se battaient même déjà dans les rues avec les arrière-gardes bulgares. Riza Tanasovitch, femme de 40 ans, était sortie de sa cour pour voir ce qui se passait. Elle tut tuée sur le seuil même de sa maison par les soldats bulgares en retraite. Le même jour et de la même façon, fut tué aussi un aubergiste du village de Vrbeni, qui se trouvait à Bitolj. On n'a pu constater l'identité du cadavre, parce que les Bulgares restés encore en ville pendant la nuit du 3 au 6 novembre (v. st.) l'ont caché.
Tachko Konievitch, marchand fripier, était connu depuis longtemps comme un propagandiste zélé de la cause nationale serbe. Pour cela il était noté comme « dangereux » .par les comitadjis bulgares. Il fut d'abord mis en prison et ensuite, le 26 novembre igiS, tué par Petar Lazarevitch, dit Assas, qui a été désigné pour cette besogne par les comitadjis. La mère de Tachko, une vieille femme de plus de 60 ans, est devenue folle après la mort de son fils.
Vandjel Vanevitch, de Bitolj, a été soldat serbe et fut fait prisonnier par les Autrichiens, qui le remirent aux Bulgares. Ceux-ci, avant de l'incorporer dans leur armée, l'ont laissé aller chez lui à Bitolj. Mais là, à la suite d'un ordre du comité, il fut tué par le voivode Naoum et quatre autre comitadjis. Sa maison fut pillée. Vanevitch laisse sa mère, une vieille femme, et deux petits" enfants.
Stoyan Ristitch Mizevitch était, pendant le régime serbe, kmet (maire) du village de Novatzi. N'osant pas attendre les Bulgares chez Tui, il s'est fait évacuer avec les troupes serbes jusqu'à la frontière grecque et, de là, il est allé s'installer à Florina. Le 27 novembre (v. st.) 1915, il est revenu de Florina à Bitolj et le même jour il a été tué, au milieu delà ville, parles comitadjis bulgares iXasta Tocheft, de Pojechevo, et Petar Lazareff, de Dobromir. Stoyan a été dénoncé aux comitadjis comme ardent patriote serbe et. par conséquent, comme dangereux pour les Bulgares par un certain George Vantchevitch, de Bitolj. Ce dernier.
craignant les suites de sa trahison, est parti avec les Bulgares lorsqu'ils ont évacué Bitolj. La \ictime laisse une femme et des enfants.
Koutze Janevitch, de Bitolj, était pendant le régime serbe le garde-champêtre des environs de Bitolj et du village de Novatzi. Il n'a pas voulu abandonner son poste lors de l'évacuation de la ville par l'armée serbe. Immédiatement après le départ de cette dernière, une bande de comitadjis bulgares, commandée par les voïvodes Krsta Leonda et Pandil Chichkoflf, est entrée dans la ville et a commencé le pillage. Ces comitadjis avaient pour tâche de rechercher les Serbes restés en arrière et de les tuer. Ce sont eux qui ont trouvé Koutze et l'ont déclaré suspect comme Serbe. Il fut tué le 26 novembre dans un jardin près de Bitolj. Son cadavre resta sans sépulture pendant quelques jours comme exemple jusqu'à ce que des citoyens se soient décidés à l'ensevelir en cachette. L'assassinat fut exécuté, • suivant les ordres du comité (voir plus loin au chapitre « Organisation »), par les comitadjis, Nasta Tochefl de Pojechevo, Pavle Todoroff, de Topoltchani, Karanhl, de Stoitche, Karanfilovitch et quatre autres comitadjis.
Méthode Ristitch était l'instituteur serbe du vfllage de Sleptche. Après l'évacuation par les Serbes, il est resté à Bitolj. Suivant un ordre du comité, il fut conduit hors de la ville et tué au village de Donje Orizare par des comitadjis inconnus. Son cadavre ne fut couvert que d'un peu de terre et les chiens en ont dévoré une grande partie.
Dans la petite partie du territoire serbe aujourd'hui délivrée, il y a donc eu un certain nombre de tueries, que les Bulgares ont souvent qualifiées d'exécutions. Certes, la pendaison de Vanko (iligorovitch était une exécution tout à fait justifiée à leur point de vue — la femme de Vanko elle-même dit que son mari a envoyé ou plutôt a voulu envoyer des renseignements aux adversaires des Centraux — mais la manière dont les Bulgares ont procédé à cette exécution est tout à fait caractéristique de leur méthode barbare de faire la guerre. Cet homme était un patriote serbe, dangereux pour eux c'est entendu, mais met-on à mort les patriotes de cette façon? Les simple^ principes
de morale n'enseignent-iis pas à respecter la mort, fût-ce même celle du pire des criminels? Et pourquoi martyriser encore des innocents comme la femme et les enfants du supplicié, si ce n'est pas pour assouvir un vil besoin de vengeance ou une ignoble passion sadique ? La conduite des officiers allemands et bulgares, venus là comme pour assister à un spectacle amusant, semble indiquer que le sadisme ne leur est pas étranger.
Le moufti de Bitolj, Mehmet Naili, et un autre notable Turc de la même ville, Hadji Ahmet iMouderis, m'ont affirmé qu'à Bitolj et dans ses environs une cinquantaine de Turcs, c'est-à-dire des habitants de religion musulmane, auraient été tués par les Bulgares. Je n'ai pas pu trouver trace de ces tués, en dehors du musulman Demir Bairam. D'autre part, tous, musulmans et chrétiens, sont d'accord sur la parfaite honnêteté de mes témoins de Bitolj. D'où vient alors la contradiction entre leurs affirmations et le résultat de mon enquête? Je crois pouvoir l'expliquer par le fait que beaucoup de villages des environs de Bitolj habités par des musulmans, sont encore aux mains des Bulgaro-Allemands, de sorte que je n'ai pas pu y procéder à une enquête. C'est dans ces villages que des Turcs ont peut-être été tués par les envahisseurs. Le moufti a eu connaissance de ces massacres pendant l'occupation de la ville par les Bulgares, grâce à des coreligionnaires villageois qui venaient en ville pour faire leurs achats ou pour vendre des produits agricoles. Il est d'ailleurs très possible que, sans la faute du inoufti, le chiffre des morts ait été exagéré par les racontars. Tout cela fait que, malgré ma certitude qu'il y a un fonds de vérité dans l'affirmation du moufti, je ne puis la donner ici que sous toutes réserves.
Le nombre des massacres dans la région de Bitolj reprise, à l'heure actuelle, aux Bulgares, n'est pas énorme. Quand on se rappelle la façon d'agir des soldats du Cobourg dans les guerres balkaniques et aussi celle de leurs alliés austro-hongrois en Serbie, on peut même être étonné de la modestie de ce nombre. Cependant il s'explique aisément par la considération suivante. La tactique des Bulgares pour faire appuyer par l'Lurope leurs prétentions sur la
Macédoine fut toujours l'attinnation du caractère entièrement bulgare de ce pays et tout spécialement de la région de Bitolj. Pouvaient-ils sedonner à eux-mêmes un démenti plus formidable qu'en massacrant en masse de prétendus <■ frères de race " ? Ils ont été assez prudents dans ces contrées, reprises par leurs légitimes possesseurs, pour éviter cet écueil, mais ils se sont rattrapés d'une autre façon, comme le démontreront les chapitres suivants.
Toutefois, dans d'autres parties de la malheureuse iMacédoine, parties qui sont encore en leurs mains, ils ont été moins prudents et ils ont massacré la population en grand comme ils l'avaient fait en 191 3 lors de la guerre serbor gréco-bulgare.
Voici ce que dit à ce propos Vasilie Trbitch, 35 ans. voïvode des volontaires serbes, qui a pénétré en Macédoine occupée, y est resté cinq mois et est revenu dans les lignes serbes. Il a été dans les districts de Velès, Prilep, et Poretch.
v< Dans ces trois districts, plus de 2.000 personnes ont été tuées. Ce sont surtout des femmes et des enfants. Lors de leur entrée, les Bulgares ont massacré tous ceux qu'ils rencontraient sur les routes et dans les champs. Les derniers massacres effectués par eux ont eu lieu à la date du 20 janvier 1916 (v. st.). Au village d'Izvor, Athanase Schopp a été tué. Au village d'Omorani, 18 personnes furent tuées: au village de Martovtzi, 8 personnes ; au village de Téovo, i3 personnes dont 2 femmes, Maria Nikousch Stojanovitch et Sofia Pane Arsitch; au village de Mokreni, 12 personnes furent tuées ; au village de Bogomil, 95 personnes dont 20 hommes, les autres victimes étant des femmes et des enfants (à un endroit 40 personnes furent tuées à la fois) ; au village de Nogilovo, 3 hommes ; au village d'Oroche, 1 homme; au village de Gostirachna, 65 personnes, dont 10 hommes et le reste composé de femmes et d'enfants : au village du Strovié, 80 personnes parmi lesquelles il n'y avait que i5 hommes (dans la maison du pope Ilia Dimitch le père, la mère, ses frères, etc., furent tués, en tout 9 personnes) ; au village de Dolgavatz, 280 personnes dont 20 hommes de plus de 5o ans, le reste est presque exclusi-
vement formé par des femmes et des enfants ; au village de Margari, 5o personnes dont 3 hommes et 40 femmes et enfants ; au village de Kostentzi, 60 tués, dont S hommes et 52 femmes et enfants ; au village de Brod, sous-préfecture de Poretch, le 12 25 décembre I9i5, io5 personnes furent tuées pendant la nuit dans la maison de la sous-préfecture ; le lendemain, lOO autres furent exécutées sur la route de Brod à Dobrech ; au village de Stounje, 18 personnes. Ces villages sont ceux oij il y a eu des massacres en masse. Ces derniers furent exécutés par les soldats et les comitadjis '>.
Voici un autre évadé des Bulgares, Bojidar MladenoviTCH, de Skoplié, 24 ans, soldat au bataillon musulman de la division de la Drina, fait prisonnier par les Autrichiens à Liousch, près de iMitrovitza, et ensuite livré aux Bulgares et incorporé dans leur armée, qui raconte ce qui s'est passé à Skoplié où il a séjourné pendant l'occupation bulgare : « Les Bulgares ont institué leurs autorités, composées surtout de comitadjis et ont interné tous les notables, dont ils ont tué un grand nombre. Environ vingt personnes de Skoplié furent tuées : Angel Kralo Sotevitch, environ 28 ans, boulanger; Savo Smokovitch, maire de Mirkovatz ; Tchedomir Naoumovitch, directeur de la succursale de la Banque de Belgrade; Gapo, menuisier, etc. Dans le Poretch, les Bulgares ont tué beaucoup de monde. Dans chaque village, ils ont massacré quatre ou cinq personnes et ils voulaient les déporter toutes. Un groupe de sept cents déportés de Poretch a été enfermé dans une mosquée à Skoplié et ensuite, à Koumanovo, on a tué quatre-vingts de ces malheureux. »
Le médecin grec, D' Athanasiadès, au service du gouvernement serbe comme médecin de l'arrondissement de Gratchanitza, resté en Serbie pendant l'occupation bulgare et évacué après plus d'une année de séjour, fait la déposition caractéristique suivante : « La sentinelle qui se trouvait sous la fenêtre de ma cellule (le docteur, en attendant son évacuation, fut emprisonné à Nich) m'a dit qu'elle avait vu de ses propres yeux l'ordre d'envoyer deux popes, un instituteur et une autre personne serbe à Sofia, mais que
l'escorte devait revenir quatre heures après son départ. Le soldat ajouta qu'on pouvait facilement comprendre que ces personnes étaient destinées à être tuées en route, car par aucun moyen, sauf peut-être en aéroplane, on ne pouvait aller à Sofia et en revenir en quatre heures. J'ai entendu dire qu'à Svilainatz les Allemands ont fusillé trentequatre personnes et qu'à Krouchevatz, ils ont fait pendre trois paysans, sous prétexte qu'ils avaient attaqué des soldats allemands. On m'a dit aussi que, parmi ces personnes, il y avait des femmes. »
Mon dossier contient encore une série de dépositions pareilles, dépositions que je ne puis pas reproduire dans ce résumé d'enquête et cela faute de place. Elles figureront dans mon rapport au Gouvernement royal serbe, où elles pourront toujours être consultées. Cependant, les quelques témoignages que je viens de citer montrent déjà que les Bulgares ont tué beaucoup de civils dans la Macédoine qu'ils détiennent encore aujourd'hui. La déposition du D'' Athanasiadès est tout spécialement intéressante, parce qu'elle montre l'hypocrisie des autorités bulgares qui envoient des civils serbes soi-disant à Sofia pour les faire massacrer en route par l'escorte. Elle démontre également que les Allemands en Serbie envahie n'ont guère agi autrement que leurs alliés bulgares en Macédoine.
Vasilie Trbitch dit que, dans les seuls districts de Velés, Prilep et Poretch, les Bulgares ont tué plus de deux mille personnes parmi lesquelles il y avait un grand nombre de femmes et d'enfants. Il énumère une série de villages où, en tout, neuf cent neuf personnes furent massacrées. Il faut ajouter que les trois districts visités par Trbitch ne sont qu'une partie relativement petite de la Macédoine serbe. Pourquoi cette différence de traitement par les Bulgares entre la région de Bitolj et les trois districts susnommés? Les envahisseurs n'avaient-ils pas la inême raison d'épargner les Macédoniens de Prilep, Poretch et Velès que ceux des environs de Bitolj? Certes ils l'avaient, mais leur haine du Serbe l'a emporté sur leur prudence. En effet, les districts de Prilep et de Poretch sont parmi les contrées de la
Macédoine où le caractère serbe du pays est le plus prononcé. Les Bulgares, une fois maîtres de la Macédoine, ont voulu détruire ce caractère et, pour atteindre leur but, ils ont procédé au massacre des gens se réclamant de la nationalité serbe, les ont déportés et ont encore employé toute sorte d'autres moyens mentionnés dans les chapitres suivants.