PILLAGE
Il n'est pas toujours aisé de distinguer le pillage des réquisitions. En effet, le pillage est le vol du hien des civils en employant la force ou la ruse. Les réquisitions, qu'on ne paie pas ou qu'on ne paie que par un récépissé qui ne sera jamais échangé contre de l'argent, sont un autre genre de pillage et constituent, comme le pillage ordinaire, un vol. La différence entre ces deux sortes de vols réside uniquement dans la forme apparemment légale que prend le pillage par réquisition. Dans le présent travail, j'ai pris comme critère, pour séparer le pillage du chapitre II des réquisitions du chapitre III, le fait d'avoir donné soit de l'argent, soit des bons de réquisition pavés ou non payés. Tout ce qui a été pris, sans le consentement des propriétaires légitimes et uniquement par la force, est traité dans le chapitre II, tout ce qui a été enlevé sous forme de réquisition plus ou moins régulière sera énuméré dans le chapitre III. Cependant les conséquences d'ordre général résultant du pillage et des réquisitions ne peuvent être traitées qu'en prenant en considération ceSxleux actions ensemble. Les conclusions se trouveront donc à la tin du chapitre III.
Pour démontrer le mode de pillage employé par les adversaires des Serbes en Macédoine aujourd'hui libérée, je reproduirai un certain nombre de dépositions typiques recueillies dans les villages et à Bitolj.
Village de Boiidimirtzi. — « Pendant le séjour des Bulgares à Boudimirtzi il restait encore quelque chose aux
habitants, mais maintenant que les soldats sont partis, ils ont tout enlevé. Les > illageois une fois évacués, les soldats revenaient au village et chargeaient tout ce qui avait un peu de valeur sur des chevaux et des voitures. Ensuite ils mettaient le feu à une dizaine de maisons ». — Ilko Sive- MTCH, 52 ans; et Dimitrie A'asilijevitch, 43 ans.
Village de Jiz'onja. — « Un mois et demi avant leur départ définitif, les Bulgares ont tout ramassé et enlevé sans payer un sou. En partant, ils ont pris avec eux sans les payer : cinquante bœufs, douze ânes et deux chevaux ». — Vasiljé GEORGEvncH, 56 ans; Risto Lazarevitch,53 ans; George Petritch, 38 ans; et Danas Kouljevitch, 60 ans.
Village de Sliintza. — « Les Bulgares ont enlevé sans payer : cent bœufs, vingt-cinq ânes et plus de deux mille moutons. Ils ont aussi pris toute la laine sans rien payer. Depuis le mois de mai les \ illageois n'ont plus pu boire de lait ni manger de .fromage, car les Bulgares prenaient tout ». — Ilia GEORGEvrrcH, 37 ans, déposition confirmée par les autres témoins du village.
'< Lorsqu'il était loin, les Bulgares ont pris au témoin toute sa farine, son blé et son argentmalgré la présence de sa femme à la maison. Ils ont menacé sa femme. En effet, l'officier commandant les soldats, qui avaient la baïonnette au canon, disait à sa femme qu'on allait la tuer, si elle ne donnait pas son argent. Ainsi elle leur a remis cinq ou six napoléons. A lui, on lui a pris tout ce qu'il avait sur lui, même sa montre >^ — Grigor Traikovitch, pope tiu village, 45 ans, déposition confirmée par Vovan Traiko- >rrcH, 55 ans; Lazar Traikovitch, 48 ans, et Nedelko ToLEviTCH, 60 ans.
Village de Batch. — •< Les soldats bulgares, en partant, ont tout pris : nourriture, bétail, etc. Pendant tout le temps de leur occupation, les soldats ont raflé tout ce dont ils avaient besoin et, lorsqu'ils sont partis, ils ont pris le reste ». — Traiko Vovanovitch, 40 ans, et Stovan StoikoviTCH, 55 ans.
" Nos tapis, les couvertures, deux chevaux, deux vaches,
trois bœufs, tout le blé furent enlevés par les soldats et le kmet (un comitadji bulgare, Délo Taleft) sans rien payer. »
— Mitra, femme de Délo Vragomtch, 66 ans.
Village de Kreinian-Koinari . — « 11 y avait des soldats bulgares au village. Ces soldats ont tout pris sans payer ni donner de récépissés. A Ramadan Osman, ils ont enlevé ainsi deux vaches et deux moutons. Ils n'ont pas laissé une seule charrette de foin au village, tout a été pris par eux. »
— Ramadan Osman, 3o ans, et Mefail Ahmet, 40 ans.
Village de Tepavtzi. — « Les Allemands prenaient tout ce dont ils avaient besoin : porcs, bétail, blé, etc. Ils ne payaient jamais. » — Bogoje Travanovitch, 53 ans, kmet du village, déposition confirmée par Yovan Petrovitch, 86 ans.
Village de Skotchivir. — « Les Bulgares ont pris à Ristich : vingt bœufs, deux cents moutons, son cheval et son âne sans les payer. Ils ont de même enlevé chez tous les paysans le bétail et les céréales sans payer et sans donner de récépissés. Une partie de leurs biens fut prise au courant de l'été 1916, le reste quand les soldats ont quitté le village. A Riste Koulevitch, on a pris cinquante moutons, un âne, un bœuf et toutes les céréales; à Riste Tcheblakovitch : quatre-vingts moutons, huit bœufs et son blé; à Riste Kotevitch : quarante moutons, quatre bœufs et son blé. » — Stoitcho Ristich, 65 ans; Riste Koulevitch, 60 ans; Riste Tcheblagovith, 62 ans, et Riste Kotevitch, 39 ans.
Village de Veleselo. — « Pendant tout l'été, les Bulgares ont pris les moutons et les ânes sans les payer. A Anton Petkoft on a pris ainsi : deux ânes, vingt-six moutons, quatre bœufs, onze porcs, 4.000 kilos de blé et quinze louis d'or. Ristitch a perdu vingt moutons, un bœuf, 800 kilos de blé et du bois. Un Bulgare de Bitolj, nommé Ilia, a enlevé à A. PetkoflF cinq bœufs sans donner d'argent. Markoff a perdu 3.000 kilos de blé, trente moutons et sept porcs. Les Bulgares lui ont pris tout ce qu'il possédait. C'est Philippe Atanasoft"(ou Indoff) de Brod, qui est venu
avec ses hommes au village, où ils ont raflé dans toutes les maisons tout ce dont ils avaient besoin. » — Trajan RisTiTCH, 60 ans, kmet du village; Bojin Markovitch, alias iMarkoff, 70 ans, et Trajan Traikoff, 17 ans.
Village de Boukri. — « Vers la mi-septembre, les habitants furent évacués d'abord à Donje Egri, ensuite à Bitolj. Tout fut pris par les Bulgares. « Nous sommes partis de « chez nous avec nos seules âmes, tout nous a été pris », dit le témoin, qui a perdu : une paire de bœufs, un cheval et 3oo kilos de blé. » — Talé Ristevitch, 33 ans, kmet de Boukri.
Village de Donje-Egri. — « Les Bulgares entraient dans les maisons et prenaient tout ce qu'ils voulaient. » — Lazar Pavleff, 52 ans; Mitre Kotevitch, 58 ans; Nikola MileviTCH, 38 ans ; Nikola Ristevitch, 37 ans; Vasilie DimoviTCH, 55 ans, et Riste Roitcheff, 65 ans.
Village de Srednie Egri. — « Les Bulgares ont tout pris : nourriture et bétail. Les Allemands aussi ont ramassé tout ce qu'ils trouvaient et n'ont rien payé. 11 y a des villageois qui n'ont plus rien. Tout ce qui était en cuivre fut enlevé dans le village et les soldats ont pris toutes les ruches. Les paysans avaient des granges pour conserver leurs vivres. Elles furent détruites par les soldats pour en utiliser le bois pour le chauft'age. Partout les soldats avaient leur nourriture, mais ils ont transporté ailleurs les vivres pris aux habitants. » — Athanase Dlmitrieff, 58 ans, kmet du village; Spase Toleff, 32 ans; Nedelko Vasilievitch, 40 ans; Trajan Nedelkovitch, 40 ans; Dimitrie Stovanovitch; Pavle Petkovitch, 40 ans, et Angel Hoff, 16 ans.
Village de Yarotok. — « Les Bulgares ont tout pris aux villageois et les ont chassés du village pendant dix jours. » « Lorsqu'ils sont rentrés, ils n'ont plus rien retrouvé. Il y « avait au village des trains d'équipages bulgares et allemands. » — YovAN Petkoff, 52 ans ; Stoiko Ritkoff, 81 ans et Bojin Stoikovitch, 17 ans.
Village de Lajetz. — « Soldats et comitadjis ont pris au
village tout ce qu'on y pouvait prendre. Une partie du produit du pillage fut transportée à Bitolj, le reste fut gardé par les soldats et les comitadjis. " — Nikola Todo- RoviTCH, 36 ans, kmet du village; Andria Iliévitc-h, 38 ans, pope du village.
'< Quant aux musulmans, il n'y a pas une seule de leurs maisons dans le village qui n'ait été pillée, dit le témoin musulman. A la fin on a chassé les musulmans de leurs maisons et les soldats ont chargé sur des voitures tout ce qu'ils trouvaient. » — Yachai Ali, 6o ans.
Village de Velouchina. — « La maison du témoin fut entièrement pillée. Les soldats ont même pris les poutres de son habitation. En somme, les soldats bulgares ont tout pris. » - Spira Veljanovitch, 5o ans, pope du village.
Village de Dragoch. — « Les Bulgares ont fait évacuer la population, qui ne pouvait rien prendre avec elle. Quand les gens sont revenus, ils ne trouvèrent plus rien, tout avait été pillé. Lorsque les habitants ne voulaient pas donner de plein gré leurs biens, demandés par les soldats, ils étaient forcés de s'en dessaisir. » — Pavle Ristich, 55 ans; Athanase Stgvangvitch, 3/ ans, kmet du village.
Village de Kanina. — « Les Allemands s'amenaient dans les maisons, prenaient ce qu'ils voulaient, chargeaient leur butin sur des chevaux et s'en allaient. Lorsque les opérations militaires ont commencé, les villageois furent évacués à Bitolj et alors Bulgares et Allemands ont tout pillé. Les habitants n'ont plus que ce qu'ils ont pu emporter avec eux à Bitolj. Ainsi furent pris dans le village, sans le moindre paiement : 3oo chariots de foin, environ autant de paille, 40. 000 kilos de blé, 28 bœufs, 8 chevaux, environ 80 moutons, 25o porcs, plus de 5o ocques de laine, tous les tapis et couvertures qui étaient restés, toute la volaijle et 7 voitures. Il y avait beaucoup de pommes de terre au village, environ 5.000 à 6.000 ocques. Les Allemands ont défendu d'y toucher et ils les ont enlevées dans des chariots ». — DiMiTRiE IvANoviTCH, 39 aus, kmct du village; Stevan Xikolgevitch,62 ans, kmet du temps des Bulgares;
Petar Spassevitch, 36 ans; iMarko Vovanovitch, 63 ans; KosTA RisTEFF, 70 ans, et Spasse Boveff, 6o ans.
Village d'Ostretz. — « Lorsque les combats ont commencé, on a évacué la population à Bitolj et les soldats ont complètement pillé les maisons. Il y avait aussi des soldats allemands qui prenaient tout ce qu'ils voulaient sans payer. > — Chali.m Hassan, 6o ans, et Risvan Redjep, 72 ans.
Village de Holleven. — " Les deux témoins ont été au village pendant toute l'occupation bulgare, sauf pendant un mois, lorsque, durant les combats, les habitants furent évacués à Bitolj. Après cette évacuation, les soldats ont tout pillé. ■• On ne nous a pas même laissé une cuillère « pour manger >■, dit l'un des témoins. A leur famille furent pris sans payer : 3 grandes malles pleines d'effets, 3 ou 4 tonneaux, tous les ustensiles de ménage, 3 porcs et 40 poules. De plus, on leur a démoli 3 granges pour en prendre le bois. Tous les haricots du village furent enlevés. Les Bulgares ont même volé les cuves en bois pour le lavage du linge et les portes. Au moment du départ des Bulgares, les témoins étaient de nouveau au village et les soldats leur ont dit : « Nous n'allons rien laisser aux « Français et aux Serbes. Nous allons tout prendre ". Les Français leur ont donné du pain pendant que les Bulgares leur prenaient celui qu'ils avaient. - — Mara et Mitra Krsteva, 19 et 16 ans, célibataires.
Village de Bistritza. — « On a pris au village sans payer : 28 bœufs, 3o cochons, tout le blé, la paille et toute la volaille. Les soldats ont fait du mal dans toutes les maisons et ont pris les vivres, les habits, les tapis, etc. Les habitants n'ont plus que ce qu'ils ont pu prendre avec eux lorsqu'on les a évacués du village. Quand ils sont rentrés, ils n'ont plus rien retrouvé. Il y avait aussi des soldats allemands au village, qui se conduisaient aussi mal que les Bulgares. Le village est complètement ruiné et il n'y reste plus rien. •' — Zvetan Talevitch, 09 ans, kmet du village, et Dîme Ristevitch, 67 ans.
Village de Zabjani. — Au mois de septembre, les villageois ont été évacués à Bitolj. Tout ce qui restait dans les maisons fut pillé par les Bulgares. Les habitants n'ont plus que ce qu'ils ont pu emporter à Bitolj. Les Bulgares ont détruit i5 maisons pour en prendre le bois de la charpente; dans d'autres maisons, ils ont coupé les poutres. » — - Spassove YovANOvrrcH, 40 ans, kmet du village; AposroLE Sekoulovitch, 75 ans; Petkana Christoff, 5o ans.
Village de Rapech. — < Les militaires et les comitadjis ont également pris les habits des villageois. » — Stoyan Naidevitch, 54 ans, kmet du village, déposition confirmée par les autres témoins de Rapech.
Village de Souvodol . — Les Bulgares et les Allemands pillaient beaucoup. Les Allemands entraient dans les maisons, tuaient les cochons à coups de fusil et personne n'osait s'opposer à cette façon de faire ». — Stoyan RistoviTCH, 45 ans, kmet du village du temps des Serbes, et Naoum Vesdinovitch. 3<S ans.
Village de Loubojna. — • Au moment de leur départ les Bulgares ont pillé les maisons, ils ont pris l'argent et ont fait couler le vin qu'ils ne pouvaient pas emporter. A Spire Vasiljevitch furent ainsi volés 33 napoléons, à Koste Stoyanovitch 10 napoléons, à la femme Natcha Trifounovitch 8 napoléons, à German Ristevitch 10 napoléons, à Vidiii Yovanovitch 7 napoléons, etc.. Environ 3o ruches furent emportées. » — Spire Lazarovitch. 55 ans. kmet du village; NiKOLA Lazarevitch. 64 ans ; Mitre Vankovitch, 65 ans, et Sekoula Lazaro\ itch, 45 ans.
Village de Bradoutchina. — >< Lorsque les Bulgares sont partis, ils ont tout pillé et, à deux personnes, ils ont volé de l'argent. Ainsi on a pris à Spire Ilitch i.ooo francs. Les soldats sont entrés dans sa maison et ont demandé du vin. Pendant que la femme était en train de leur en chercher, ils ont volé les i.ooo francs en papier serbe et bulgare dans une malle. A Kolê Ristevitch, on a pris 18 napoléons. » — NovAK Naoimovitch. 56 ans, kmet du village, déposition confirmée par les autres témoins de Bradoutchina.
Ville de Bitolj . — « Les comîtadjis ont pillé les meubles de tous ceux qui étaient absents. Les Grecs qui ont travaillé contre les Bulgares pendant le régime turc, ont été pillés. Lors de la retraite des troupes bulgares, à peu près tous les magasins grecs ont été pillés. » — Chrisostomos, métropolite grec de Bitolj.
« Lorsque les Bulgares ont évacué la ville, ils ont pillé tous les magasins. Tout ce qu'ils pouvaient emmener fut emporté. Le reste fut détruit. >' — Mihailo BELrrcH, 53 ans, commerçant, et Gortcha Kourtevstch, 42 ans, hôtelier.
« Toutes les maisons de ceux qui sont partis à Salonique ont été séquestrées. Les efléts ont été vendus sur place ou transportés en Bulgarie. > — Dja.mila Kolonomas, 53 ans.
'< Les Bulgares sont partis le 5 novembre (v. s.), à 5 heures du soir. Dans la matinée, ils sont entrés dans tous les magasins de la ville et y ont enlevé toutes les marchandises en laine et en coton. La plupart des magasins ont été d'ailleurs pillés complètement, sous prétexte qu'on avait besoin de ces marchandises à Sofia. Les familles serbes qui ont laissé leurs meubles chez des personnes honnêtes, les ont sauvés. Ceux des autres ont été transportés en Bulgarie ou vendus aux enchères, ou encore volés par les fonctionnaires. » — Sotir Sekollomtch, 57 ans, commerçant.
" En é\acuant la ville, les Bulgares ont tout pillé et ils ont abîmé les marchandises qu'ils ne pouvaient pas emporter. Les Bulgares ont déménagé les maisons serbes. Le préfet Boyadjieff a pris les choses les plus jolies, le reste a été envoyé à Sofia. On a également vendu aux enchères — à l'église française — les objets provenant des maisons serbes. >• — Bramslava Marinkovitch, 17 ans.
La façon d'agir des Bulgares à Bitolj est illustrée par la déposition de Danka Popovitch, 22 ans, institutrice, déposition faite au Ministère de l'Intérieur du Royaume de Serbie :
« Dès leur arrivée à Bitolj, les Bulgares ont envoyé des rondes par toute la ville et ont donné l'ordre que toutes les affaires appartenant aux Serbes partis de Bitolj leur fussent remises. Le mobilier de Milan Yovanovitch, juge, ayant été déposé chez nous, nous avons vu arriver quatre soldats bulgares armés, accompagnés de deux chefs comitadjis, Itso Romanoflf et Georgi Pope Christoft. Ils avaient été amenés par un certain Kosta, garçon de bureau au tribunal, qui leur a certainement dit que ces affaires se trouvaient chez nous, car c'est lui qui les avait transportées. Nous avons refusé de livrer le mobilier, alléguant qu'il nous appartenait. Us ont perquisitionné et sont revenus plusieurs fois, mais nous n'avons cédé qu'à l'arrivée du commandant de la place, le lieutenant-colonel Raditcheff , qui était accompagné d'un commissaire de police. Tout le mobilier des Serbes, ramassé en ville, fut déposé au consulat d'Italie, où les diflférents commandants bulgares sont venus ensuite faire leur choix pour envoyer les objets en Bulgarie; M. Ousonuski, par exemple, a envoyé chez lui trois tapis persans et deux tables. Une certaine partie des biens fut vendue au profit de la Croix-Rouge bulgare. Lorsque le commandant de la place Raditcheff est venu pour prendre les affaires du juge, il nous a dit qu'il avait des ordres dans ce sens de son Ministère et que nous devions les céder. »
De tout ce qui précède, il résulte que les soldats ennemis des Serbes, tant Bulgares qu'Allemands, ont largement pillé dans la partie aujourd'hui délivrée de leur joug de cette Macédoine que les propagandistes du Gouvernement de Sofia avaient l'habitude de présenter au public européen et américain, très peu ou pas du tout au courant des affaires balkaniques, comme un pays ethnographiquement tout à fait bulgare. Traite-t-on ainsi un peuple frère? Évidemment non, et les Bulgares ont eu eux-mêmes le sentiment de leur faute ; la preuve en est dans le document officiel bulgare suivant, tombé entre les mains de l'armée serbe et qui constitue un aveu implicite du pillage et l'aveu de leur faute.
a 11*^ Division d'infanterie de la Thrace. Intendance N 2228 Le 27 novembre I9i5, Stroumnitza.
Au Commandant du 21^ régiment Sredniagora (de Sofia) Neznokop
En vertu d'une dépèche reçue de la 11^ armée (Direction des services de l'arrière) sous N° 353, le Commandant de la Division ordonne de vous communiquer, mon Colonel, qu'il a été constaté de nombreux cas à Vélès, à Stip et dans les environs, oîi des unités et des soldats ne se conforment pas aux ordres prescrits pour la réquisition et se Iwreîtt au pillage de la population, i^otamment de la population rurale, de sorte que c'est la confiance de la population dans les autorités bulgares gui en souffre et gui est sur le point d'être complètement anéantie. Veuillez donc prendre les mesures les plus sévères et les plus promptes pour fairt cesser au plus \ ite cette façon de procéder.
L' Intendant : le Colonel Betcharoff. •>
Ce colonel-intendant Betcharoiil agissait au nom du 'commandant de la Division d'infanterie de la Thrace- C'était probablement un homme qui entendait faire la guerre honnêtement suivant les règles établies, au moins en ce qui concerne le traitement des biens de la population civile ennemie. Peut-être, aussi, n'avait-il en vue que de se concilier les bonnes grâces de cette population que ses c<vinpatriotes voulaient faire passer aux yeux du monde comme leur appartenant, et cela pour ne pas infliger aux prétentions bulgares un sanglant démenti. Il n'importe 1 Toujours est-il qu'il s'est préoccupé de son sort d'une façon bienveillante. Malheureusement, comme le prouvent les témoins de ce chapitre et ceux des chapitres suivants, il paraît avoir été l'oiseau rare parmi les militaires et fonctionnaires bulgares qui se sont abattus sur la Macédoine serbe. Ceux-ci, ne ^"oyant dans ce pays que la proie depuis
longtemps désirée, se sont appliqués par tous les moyens en leur pouvoir à s'enrichir personnellement et à ruiner complètement les habitants, occupation qui leur a été d'autant plus douce, qu'ils pouvaient assouvir en même temps leur haine de tout ce qui est serbe. Qu'on se rappelle la déposition de ce sergent, du 10^ régiment bulgare, qui raconte que le lieutenant Koitcheff, du 9^ régiment, organisait avec ses hommes des massacres de civils pour pouvoir tranquillement piller ensuite. Dans ce travail on trouvera encore une quantité de preuves de la cupidité des Bulgares. Il va sans dire que l'exemple des chefs a été suivi par les simples soldats. Cependant, j'ai parfois constaté que ces derniers avaient des scrupules là où leurs supérieurs se comportaient en vrais brigands. Toutefois, en règle générale, chefs et soldats ont pris part aux exactions de toute sorte, avec cette diftércnce pourtant que la culpabilité des chefs, parce que chefs, est bien plus considérable que celle des subordonnés.
Comme je l'ai dit déjà, les soldats allemands ont participé au pillage absolument au même titre que ceux de l'armée bulgare. Ces soldats de la « Kultur " ont laissé chez les simples paysans macédoniens, traités avec tant de mépris par eux, le souvenir de brutes.
Je discuterai dans le chapitre « Réquisitions », comme il est mentionné plus haut, les conséquences pour le pays du pillage et des réquisitions bulgaro-allemands. Ici, je me contenterai de constater qu'on a enlevé sans aucun dédommagement et même sans utiliser la forme légale de la réquisition, donc par le pillage, aux témoins entendus par moi :
Bœufs, vaches, veaux, 294 ; moutons, 2.754; chevaux, 25; porcs, 3it ; ânes, 123; mulets, 3; blé, 7i.35o kilog. ; foin, 3.400 kilog.; orge, 5oo kilog.; laine, 9. 43y kilog. ; paille, 3.400 kilogr., etc.
Ce sont là des chiffres, mais la plupart du temps mes témoins ne précisaient pas et me disaient simplement : « on nous a tout pris », ou bien m'amenaient dans leurs granges et leurs écuries, jadis pleines de céréales et de bestiaux, aujourd'hui presque toutes vides.
Ainsi qu'il résulte des dépositions citées, la façon des soldats ennemis de s'approprier le bien d'autrui fut fort simple : si les habitants ne donnaient pas de plein gré ce qu'ils demandaient, ils employaient la force. A noter aussi la méthode des Bulgares d'évacuer les habitants des villages pour pouvoir piller ensuite librement toutes les maisons abandonnées. Les soldats n'étaient, d'ailleurs, pas les seuls à piller, beaucoup de mes témoins nous rapportent que les comitadjis bulgares ne sont pas restés en arrière et ont maintenu aussi, à cette occasion, leur vieille renommée de pilleurs et d'assassins.
La ville de Bitolj n'a pas échappé au pillage, tout au contraire. J'y étais aussitôt après sa reprise aux Bulgares et j'ai parcouru toute la ville pour m'assurer de l'état dans lequel se trouvaient les magasins. La très grande majorité de ceux-ci étaient entièrement pillés. Connaissant leurs hommes et prévoyant le pillage au moment du départ des Bulgares, les commerçants avaient fermé les boutiques. Mais cela n'a servi à rien. La soldatesque a fait sauter le bas des volets en fer et a pris tout ce qu'elle pouvait emporter. Dans les grandes rues commerçantes, il n'y avait presque pas de boutiques ne montrant pas des traces d'effraction. Encore aujourd'hui, les volets en fer tordus témoignent du zèle des pilleurs bulgares.
Je suis entré dans beaucoup de magasins pillés. Le spectacle y était navrant. Tous les rayons étaient vides et leur contenu ou enlevé ou éparpillé, souillé, brisé, inutilisable par terre. A plusieurs reprises j'ai fixé ce spectacle sur la plaque photographique, notamment dans un magasin d'horlogerie formant angle avec la rue du Roi Pierre et vis-à-vis du Consulat d'Autriche-Hongrie, où la dévastation était tout spécialement typique.
La déposition de Sotir Sckoulovitch nous dit que les Bulgares, pour excuser leur pillage, prétextaient le besoin de marchandises à Sofia, où on en manquait. Pour qu'on puisse bien apprécier à sa valeur cette excuse, je dois dire, à cette place, que AL S. Sekoulov itch, notable de la ville, a été longtemps, du temps turc, membre du comité bulgare de Bitolj et, comme tel, naturellement bulgarophile. Vis-
à-vis de cet ancien ami de leur cause, les Bulgares euxmêmes sentaient le besoin d'excuser en quelque sorte leur conduite injustifiable. En tout cas. le pillage de la \ilie de Bitolj est absolument en contradiction avec toutes les lois et conventions de la guerre. La destruction des objets qu'on ne pouvait emporter prouve qu'il est dû à lasidité des soldats de tout grade et au besoin de faire du mal à une population qui échappait aux Bulgares.
Il faut aussi retenir des dépositions, le fait que l'Etat bulgare a séquestré en sa faveur tous les biens des citoyens serbes partis en fuyant l'invasion. En faisant cela, 'les gau\ ernants de Sofia n'ont fait qu'appliquer les méthodes de confiscation employées par eux en Serbie encore occupée, comme je le démontrerai plus loin. Je discuterai alors les causes de ces confiscations. Ici je me contenterai de fixer leur nature parfaitement illégale, nature que tous les ergoteurs de Sofia et d'ailleurs ne pourront pas changer.
Ces dépositions nous montrent également les fonctionnaires de Ferdinand de Cobourg, entre autres le préfet Boyadjieff, fils du général du même nom, choisissant dans ce butin provenant du pillage des maisons serbes les objets le^ plus précieux pour se les approprier. Le reste fut en\ oyé à Sofia ou vendu aux enchères. Le code pénal de tous les pays qualifie un tel acte de vol, et celui qui ie commet, de voleur. Mais les fonctionnaires bulgares, comme on le verra par la lecture de mes témoignages, ne se sont pas embarrassés de telles considérations juridiques et leurs chefs, qui ont été sûrement au courant de la chose, non plus.
J'ai voulu connaître approximati\ ement le dommage supporté par les habitants monastiriotes du fait du pillagfe bulgare. Les autorités serbes m'y ont aidé en mettant à ma disposition tous les documents officiels. Mais cette enquête est forcément incomplète, beaucoup de pillés, et n(»tamment les plus riches, ayant quitté la ville volontairement ou comme déportés par les Bulgares. Il ne m'a pas éié possible de les retrou^■er dans leurs lieux de refuge, à Salonique. en Vieille Grèce, à l'étranger, etc.. et cela
d'autant moins que, parmi eux et suivant le témoignage lIii métropolite grec Chrisostomos, il y avait également un certain nombre de Grecs.
.L'enquête officielle a pu découvrir parmi les habitants encore à Bitolj, 335 commerçants et artisans pillés, .le répète que les plus riches ne sont plus à Bitolj. Le dommage subi par eux du fait du pillage est de 794. 48.? francs. Parmi ces pillés, il va : 6t commerçants, 42 lermiers, 88 épiciers. 16 cafetiers, 3 hôteliers, 6 cordonniers, S tailleurs. 9 marchands de tabac, 22 brocanteurs, 1 libraire, S marchands de fruits et légumes, 2 marchands de farine, 4 colporteurs, 4 pâtissiers, 5 marchands de bois et charpentiers, 4 charretiers, 3 bouchers, 12 teinturiers, quincailliers, ciseleurs, couteliers, serruriers, ferblantiers. 3 marchands de \ in, 1 fourreur, 3 horlogers, 3 boulangers, etc.