RÉQUISITIONS
V^oici d'abord ce que disent les prisonniers bulgares à propos des réquisitions faites par leurs troupes et celles des Allemands.
iV'^ 6, capitaine au io' régi trient : < Le témoin n'a passé que dans un seul village, et là on n'a pas fait de réquisitions. Cependant il a constaté que ce village était dans un état misérable et qu'il n'y avait presque plus d'habitants. » '
A^*^ J, 21 ans, du 28'' régiment tV infanterie : « Lorsque les soldats prenaient quelque chose, ils payaient. Il ne sait cependant pas ce qu'ont fait les commandants. '
A'^" 8 , 40 anSy du 43' régiment : >( Les biens de ceux qui sont partis pour la Serbie ont été employés par l'Etat, et on a déposé à la mairie des récépissés. »>
A" (), 20 ans, du 46'^ régiment : < Son régiment a pris le vin et l'eau-de-vie sans payer. Lorsqu'on prenait des vivres, on donnait des bons, mais il ne sait- pas si ces bons ont été payés. » -
A' ' 10, 26 ans, du 2çf régiment : " A Prisren on a fait beaucoup de réquisitions. On a donné beaucoup de bons de réquisition et on a payé quand on avait de l'argent, mais on n'en avait pas sou^■ent pour payer. "
A'" //, sergent du 2" régiment d^ infanterie : « Les Bulgares réquisitionnent et les Allemands achètent aux Bul-
gares. Les Bulgares ne paient pas les réquisitions. Les Allemands accaparent tout en Bulgarie et paient très cher, mais en billets de banque. »
A^" ï2, iS ans, du 2'- régiment : « Les réquisitions sont faites par les Allemands, qui les paient. Ils paient en argent et donnent aux gens des récépissés pour qu'on ne réquisitionne pas une seconde fois. Même en Bulgarie les réquisitions sont faites par les Allemands, et il arrive que ceux-ci ne veulent pas payer ce qu'ils prennent. On a formé des comités allemands pour faire les réquisitions. Ils mettent tout en magasin et le distribuent ensuite. »
A^" i3, 25 ans, du 3' régiment : «■ Les paysans des villages de Macédoine vivent très mal parce qu'on leur a tout réquisitionné. Ce sont les Allemands qui réquisitionnent, et la population se plaint très vivement d'eux. Les réquisitions ne sont pas payées. »
A' " /7, 2(^ ans, caporal sanitaire au 2' régiment : >< Partout où il y a quelque chose, l'armée le prend. On dit bien aux paysans qu'on payera, mais on ne le fait jamais. >■
- A'" /5, 26 ans, sergent au 2" régiment : « Les paysans n'ont plus rien, on a tout réquisitionné. La commission de réquisition ne leur paie rien. »
A'" /6. 32 ans, 21' régiment : « On a beaucoup réquisitionné. Parfois on paie. En Serbie, dans les contrées où a eu lieu la ré\ olte, on a tout pris sans payer. »
A' ' /J, 20 ans, du 2f régiment : « Tout a été réquisitionné. On a bien donné des bons de réquisition, mais oh ne les paie pas. Ce sont les Bulgores qui ont réquisitionné. >>
A^" /cS\ 2(j ans, du 10' régiment : « Les Bulgares ont réquisitionné tout ce qu'ils pouvaient. D'ordinaire, ils donnaient au Kmet des « raspiske » (bons de réquisition), qu'ils ne payaient pas. »
Les dépositions des soldats ennemis ne concordent pas toujours. Nous avons d'abord les prisonniers qui affirment que tout s'est passé correctement. Parfois, peut-être même
souvent, ils disent la vérité. La conduite des soldats dépend la plupart du temps de celle de leurs chefs. Si ceux-ci se conduisent avec correction et loyauté, leurs subordonnés sont forcés de se concfuire de la même façon. iNier qu'il y ait de tels chefs dans les armées ennemies serait absurde et injuste, d'autant plus que mon enquête antérieure en Serbie m'a montré que, même parmi l'armée des mas>acreurs austro-hongrois, il y avait des chefs qui étaient de braves gens.
Toutefois cette affirmation de la correction des procédés employés est souvent aussi inexacte et est le résultat d'un calcul de la part du témoin. Celui-ci est prisonnier entre les mains de ses ennemis. Sa situation n'est pas déjà très agréable et il ne veut pas l'empirer encore en racontant ce que les siens ont fait de répréhensible, car il mesure les autres à sa propre mentalité et les Bulgares sont tout spécialement vindicatifs et très durs envers les prisonniers.
Le témoin n' 12 et d'autres que, faute de place, je n'ai pas mentionnés ici, prétendent que ce sont les Allemands qui procèdent aux réquisitions pendant que d'autres encore disent que les réquisitions sont faites par les Bulgares. L'ensemble des dépositions contenues dans mon dossier, paraît me permettre de conclure que ces affirmations sont toutes deux justes. Là où il y a beaucoup de troupes allemandes, même en Vieille Bulgarie, les Allemands semblent avoir pris en main le ravitaillement des unités des deux armées. LU où il n'y a que des soldats bulgares, les Bulgares s'occupent eux-mêmes de leur ravitaillement.
La grande majorité de mes témoins est d'accord pour déclarer qu'on a beaucoup réquisitionné. On a ramassé tout ce qu'on pouvait, et la conséquence de ce fait est, comme le dit le capitaine du 10' régiment, que les villages se trouvent dans un état misérable, observation que je ne puis que confirmer pleinement d'après ce que j'ai vu dans les villages délivrés.
La plupart des prisonniers disent qu'on a donné des '< raspiske >», c'est-à-dire des bons de réquisition, mais beaucoup d'entre eux affirment aussi que ces bons ne furent jamais payés ou que, comme le dit le le témoin n" 10, « ces
bons turent payés quand on avait de l'argent, mais on n'en avait pas souvent >. Ainsi qu'on le verra par ce qui suit, ce fait est absolument exact. A noter aussi, déjà à cette place, raffirmation que les bons de réquisition, non payés naturellement, lurent déposés à la mairie entre les mains du kmet (maire). Or, mon enquête m'a démontré que les Bulgares, dans presque tous les villages, ont destitué les kmets du temps serbe pour les remplacer par des habitants favorables à leiir cause ou, même, par leurs comitadjis ou par des hommes amenés de Bulgarie, Beaucoup de ces kmets ont suivi l'armée bulgare en retraite, emportant avec eux les raspiske >•, de sorte que les villageois sont aujourd'hui sans aucune preuve permettant de forcer le> Bulgares à leur payer ce qu'ils ont réquisitionné.
Le témoin n' S parle aussi de la séquestration par l'État des biens de ceux qui sont partis. J'aurai encore à m'occuper des séquestrations dans ce travail. Pour le moment. Je ne fais que noter l'aveu de la part d'un prisonnier bulgare de la réalité du fait.
Quelques dépositions de témoins civils de la région de Bitolj
Village de Pétalino. — ■ Les Bulgares ont réquisitionné les céréales, les bœufs et les moutons. D'abord ils ont payé quelque chose, ensuite ils ont tout pris sans payer. Les prix payés, pendant les premiers temps de l'occupation, étaient minimes : par exemple, 2 fr. pour un agneau, et 3 fr. pour un mouton. » — Ilia Traikovitch, kmet du village, 39 ans.
Village de Grounichte. — ' Les Bulgares ont réquisitionné le blé, la laine, les opantzis (espèce de sandales), etc. Ils ont pris aux habitants tous les mulets, chevaux et vaches sans payer. Ils marquaient ces réquisitions dans un livre à la mairie, et donnaient un récépissé pour tout le village; mais les récépissés n'ont jamais été payés. — RiSTo .MiTAR Nedelkovitch, 39 ans.
« Tous les réfugiés de Grounichte confirment que les Bulgares leur ont pris toutes les céréafes, les animaux, etc. Ils n'ont presque jamais payé et, s'ils donnaient quelque chose, c'était très peu. » — Les réfugiés dk Grounichte, interrogés à Pétalino.
Village de Boudimirtzi . — < Dès leur arrivée, les Bulgares ont pris tout le foin, les animaux, etc., en disant : « On va vous payer », mais ils n'ont jamais exécuté cette promesse. Ils ne donnaient même pas de bons de réquisition ou de récépissés, ils prenaient, simplement. " — Ii.ko SivEviTCH. 32 ans, et Di.mitrie Vasiljevitch, 43 ans.
Village de Jivonja. — « Les Bulgares ont pris de la paille, du foin, du blé, etc. Ils payaient parfois, mais tort mal. La plupart du temps, ils ne payaient pas du tout. Ainsi, lors de leur arrivée au village, ils ont ramassé tout le foin et le blé sans dédommager les paysans. A la même époque ils donnaient cependant encore parfois des récépissés ou bons qu'ils payaient, au moins partiellement, quelques mois plus tard. Mais cet été ils ne donnaient plus de récépissés et prenaient pourtant tout. Lorsqu'ils payaient, ils donnaient pour un veau 12 à 17 tr., et pour un agneau 2 à 4 fr. Le mouton fut payé 10 fr., pendant que les villageois les vendaient ordinairement 40 fr. Le bœuf était coté 100 fr., pendant qu'au marché on le vendait 400 tr. Les Bulgares ont pris, sans la payer, toute la laine du village. Le témoin Lazarevitch me montre deux bons de 63o kilos de blé et de 700 kilos de paille non payés. Les bons que le kmet (maire), qui est parti avec les Bulgares, a emportés sont d'une valeur, seulement pour le blé, dépassant 4.000 francs. » — Vasilie Georgevitch, 56 ans; Risto Lazarevitch, 53 ans; Georges Petritch, 38 ans, et Danas KouLEviTCH, 60 ans.
« On m'a pris tout et on ne m'a pas donné une piastre. » — Djelil Ibrahi.m, 60 ans.
Village de Sovitch. — « Les Bulgares prenaient tout ce qu'ils voulaient sans donner de récépissés. Parfois ils payaient, mais c'était rare. S'ils dédommageaient les gens,
ce n'était jamais que partiellement. Ainsi ils ont pris à Risto Gatchevitch, 180 moutons pour 180 fr. Risto ne voulait pas les donner à ce prix ridicule, mais les soldats les lui prirent de force. » — Kole Deloff, 70 ans; Talé Chris- ToviTCH, 55 ans; Christo Gatchevitch, 68 ans; Krsta iNaoumovitch, 3oans; Jorgi Tachevitch, kmet, 59 ans, et Dimitrie Delevitch, 56 ans.
Village de Dobroveni. — < La plupart du temps les Bulgares ne payaient rien, et quand ils le faisaient c'était très peu; par exemple, un mouton, 3 fr. Parfois, ils donnaient des bons, pour les céréales par exemple, mais ils ne les payaient pas. C'est dans les maisons où il y avait des hommes que les Bulgares distribuaient des bons; dans les maisons où il n'y avait que des femmes, ils prenaient tout sans rien donner. » — Jovanka Xam>anovitch, 38 ans; ToDOR Petrovitch, kmet du village, 68 ans; Naidan Todcrovitch, 49 ans; Naoum PEtROViTCH, 41 ans: Bojin Naideff,
Village de Slivitza. — « Les militaires ne donnaient pas de récépissés, mais prenaient, sans payer, ce qu'ils voulaient. > — Petar Serbovitch, 65 ans; Ilia Georgevitch, 37 ans; Grigor Traikovitch, pope. 45 ans: Yovan Traiko- . vitch, 55 ans; Lazar Traikovitch. 48 ans ; Nedelko Tolevitch. 40 ans.
Village de Batch. — « Parfois, rarement cependant, les Bulgares ont payé. Par exemple, pour un objet valant 40 fr. ils ont donné 4 fr. En général, ils n'ont rien payé. Ainsi, à Stoikovitch, ils ont réquisitionné sans dédommagement : un cheval, un âne, deux boeufs, une voiture, et ils ont emmené encore son garçon de i3 ans, qui n'est plus revenu. Ils ont raflé tout le blé et ont donné au kmet un récépissé de l'ensemble de ce qu'ils ont pris au village; le kmet est parti avec eux. A Traiko, ils ont pris i.5oo kilos de blé sans rien payer. » — Traiko ^'ovanovitch, 40 ans, et Stovan Stoikovitch, 55 ans.
■( Au témoin on a pris ses moutons, ses bœufs, son cheval, la paille et le foin. Seuls, ses moutons lui furent
payés, et encore à moitié prix. Pour le reste il n'a rien reçu, pas même un récépissé. Les militaires donnaient parfois de ces récépissés, les comitadjis jamais. » — Krsta Nase;vitch, 5o ans.
Village île Gnjilech. — « Les Bulgares ont passé irne année au village. Au commencement ils ont payé ce qu'ils ont pris aux habitants, mais ils n'ont jamais donné la réelle valeur des choses. Ils payaient le tiers ou, au plus, la moitié du prix. Plus tard, ils ne payaient plus rien du tout et ne donnaient que des bons de réquisition. Ces bons sont entre les mains du maire du village. A Toloft" on a pris 100 moutons, 4 bœufs et 2 chevaux. Le village comptait 40 hommes et 40 femmes. Le témoin ne connaît pas la perte matérielle totale de tout le village. Seul, le kmet possède les données nécessaires, mais il est parti avec les Bulgares. Cependant, Toloft' était l'homme le plus riche du village, et il a aussi perdu le plus. » — Boiko Toloff, 58 ans.
« Mitroff a perdu 5o moutons. Les Bulgares lui donnèrent pour le plus grand lO lèves, pour les autres 3 à 4 lèves par tête. Ils lui ont également pris 2 bœufs et un cheval. Les bœufs furent payés 20 lèves chacun, pour le cheval il n'a rien reçu. ) — Axdon Mitroff, 3o ans.
Village de Skotchivir. — < Pendant tout l'hiver les habitants ont dîi nourrir les soldats. Ils ont été forcés également de couper le foin sur place et de l'amener directement aux soldats. Ils ont ainsi coupé plus de 120 charrettes de foin. Celui de l'année passée (i9i5) fut aussi pris. » — Stoitcho Ristitch, 65 ans; Risro Koulevitch, 60 ans; RiSTO TcHEBLAGOMTCH, 62 aus, et RisTO KoTEviTCH, 39 ans.
Village de Kenali. — " La population fut forcée d'acheter, à Bitolj, une ocque de farine pour 4 francs et de la revendre ensuite aux soldats à raison de 0 fr. 5o, si ces derniers payaient. Souvent ils n'ont rien donné du tout. Tous les chevaux, les bœufs, les vaches et les vivres furent réquisitionnés. Ce qui restait fut emporté par les Bulgares lors de leur évacuation du village. Au kmet on a pris 2 bœufs, 1 vache, 5 brebis avec leurs agneaux. Une partie seulement
fut payée, très mal. Les Bulgares prenaient beaucoup de choses contre des récépissés dont très peu furent payés. Il y avait dans le village 207 (en réalité 3io) paires de bœufs, forts et réputés dans toute la contrée. II n'en reste plus que 10 paires (en réalité 20). Les Bulgares ne permettaient pas aux villageois de couper le foin de leurs prés. Les soldats le faisaient eux-mêmes. Plus de 3. 000 charrettes de foin furent ainsi prises aux habitants sans payement. » — O.mer Osman, 40 ans, kmet du %'illage : Chaban Ah.mkt, 43 ans; Mahmoid Ali, 40 ans, et Adkm Cukriff, 3o ans.
Village de Medzidli . — Au témoin on a pris sa paille et son foin, un veau et deux chevaux. Dans tout le village les Bulgares ont pris du bétail et des céréales. Ils ont payé un peu pour la paille et pour le reste ils ont donné des bons qui n'ont pas été payés. •■■ — Arif Abdlla, 47 ans. " Tous les bœufs, chevaux et moutons ont été pris sans py veulent. De plus, les Bulgares sont allés de maison en maison pour ramasser le blé, le foin, lorge, etc.. Il y avait une compagnie du 36^ régiment bulgare dans le village. c(jnipagnie que les habitants ont dû nourrir. On leur prenait aussi tout leur blé et la farine^ • — Moustafa Rouchan, 40 ans; Ibrahlm Osman. 43 ans: Ii.ia Ibrahim. 23 ans, et Abdoi'la Osman, 12 ans.
Village de Sredeni Egri . — < Les Bulgares ont tout pris, vivres et bétail. Le premier bétail qu'on leur a enlevé fut payé par des récépissés, mais pour loo ocques on y notait 40 ocques. Les récépissés n'ont d'.ailleurs pas été payés. Ensuite on ne leur a plus rien donné du tout- 11 y avait aussi des Allemands au village, des artilleurs. Ceux-ci ont ramassé tout ce qu'ils trou^'aient et n'ont rien payé. Pour prendre les objets ils usaient de la force. Au kmet on a pris ainsi : 6 vaches, 6 chevaux. 4 bœufs. 7 porcs, toute la \ olaille, 1.200 kg. de blé, 40 chariots de foin, 10 tas de paille: à Spase Toleff : 3 >aches, 11 porcs, le foin, la paille. 1.200 kg. de blé; à Vasilievitch : 2 chevaux, 2 veaux. 10 porcs, le foin, la paille, le blé; à Nedelkovitch : 3 che- > aux, 3 bœufs, tout le foin et la paille ; à Stoyanovitch : 10 vaches et vfsaux, 2 bœufs, 10 porcs, iG moutons, 1.600 kg.
de blé, le foin et la paille; à Petkovitch : 1.400 kg. de blé, 1 bœuf, tout le foin et la paille, de sorte qu'il n'a plus rien; il Hoft : 1.000 kg. de blé, 1 bœuf et tout ce qu'il avait encore. Les Bulgares n'ont pas permis de couper le foin. Ils l'ont coupé eux-mêmes. » — Athanase Dimitrieff, 38 ans, kmet du village; Spase Toleff, 32 ans; Nedelko Vasilievitch, 40 ans; Trajan Nedelkovitch, 40 ans; Dimitrie StovanovrrcH, Pavle Petkgvitch, 40 ans, et Angel Hoff. 16 ans.
Village de Negoiine ou Negotchani. — « Les Bulgares ont pris tout ce dont ils avaient besoin. Une partie des marchandises fut payée, cependant la plupart du temps ils n'ont rien payé du tout. Ils ont donné quelquefois des bons, mais ceux-ci n'ont pas été payés. A Kitanotf les Bulgares ont pris 5 bœufs, 60 moutons, la paille et le foin. Les Allemands, en passant sur la route, lui ont enlevé encore une paire de bœufs, naturellement sans payer. C'est le kmet. Mitre Athanasoff, nommé par les Bulgares, qui a procédé aux réquisitions. Le témoin Dimo a perdu sa paille, son foin et son blé, 1 bœuf, 1 1 ruches, 23 moutons et on ne lui a rien donné pour tout cela. Les paysans ont coupé le foin et les Bulgares l'ont enlevé. » — Zvetko Dimo, 55 ans, et Traïtche Kitanoff, 56 ans.
Village de Lajetz. — < Les soldats prenaient tout le blé et les céréales et ne les payaient pas. Très rarement ils donnaient des récépissés, qui ne furent pas payés. On a pris au village lOO bœufs et 540 moutons, tout ce qu'il y avait. Parfois ils payaient pour ces animaux, mais très peu : 10 francs pour un grand mouton, etc.. Le foin a été coupé pour les soldats. » — Nikola Todorovitch, 36 ans, kmet du village, et Andria Iliévitch, 38 ans.
Village de Velouchina. — « Dans le village il y avait f\^?, soldats bulgares du 11^ régiment et des soldats allemands (1 compagnie). On a réquisitionné. Les premiers temps, ils réquisitionnaient proportionnellement à la fortune des villageois, mais ensuite, ils prenaient tout. D'abord on payait un peu, ensuite on ne donnait plus rien. Au kmet on a pris sans payer 5oo kg. de maïs, 1 bœuf, 3.000 kg, de
foin et 4.000 kg. de paille. A Kotcho Petrovitchon a enlevé un hangar plein (avec le bâtiment), où il y avait jusqu'à 10.000 ocques de foin et 5. 000 ocques de paille. En général on a pris tout le foin, la paille et les céréales sans payer. On a également pris sans payement environ 3oo moutons et 20 bœufs. Il n'y a plus de moutons au village. >- — Pavle Georgevitch, 3o ans, kmet du ^ illage.
Village de Dragoch. — Les soldats ont fait des réquisitions dans le village. La plupart des choses réquisitionnées furent payées, mais à des prix très bas. Deux buffles, un veau et i.ooo kg. de foin furent ainsi payés ensemble 200 lèves. Toutefois le foin, la paille, les vivres furent très souvent pris sans même être payés à des prix dérisoires. On leur payait le blé 3o centimes l'ocque, et quelques jours plus tard les villageois étaient forcés de le racheter à 3 fr. ou 3 fr. 5o l'ocque. On a donné des bons de réquisition, qui furent déposés chez le kmet, mais jamais payés. La plus grande partie du foin fut coupée par les Bulgares. >• — Pavle Ristitch, 33 ans, et Athanase Stova- NOvrTCH, 37 ans, kmet du village.
\'illage de Gradechnitza. — ■< Le foin et la paille ont été pris par les Bulgares sans payement. Il en fut de même a^•ec le bétail, les bœufs, les moutons, etc. Pour le blé on a donné quelque chose, mais très peu. De plus, les villageois ont dû nourrir pendant 2 mois les soldats. Les Bulgares ont ainsi pris sans payer : 200 moutons, 60 bœufs, 23 vaches et \eaux, t6 cochons. On a permis aux paysans de travailler leurs champs, A ceux qui ont coupé le foin, on leur a donné la moitié de la récolte, aux autres on a tout pris. '> — RisTE D1MITRIEFF, 60 ans, kmet pendant l'occupation bulgare; ^'ovan Petrovitch, 73 ans; et \ikola Stovanoff, 68 ans.
■' Il y avait aussi des Allemands au village. C'étaient des téléphonistes au nombre de dix environ. Ceux-là payaient ce qu'ils prenaient. Le témoin avait caché ses bœufs. » — Panta .N'AOC.MOvrrcH. 3(î ans, kmet du \ illage.
Village de Kunina. — Les Bulgares ont beaucoup récjui-
sitionné. Leurs réquisitions furent quelquefois payées, mais la plupart du temps elles restaient impayées. Le foin, la paille, le blé, par exemple, ne furent jamais payés. Les prix qu'on donnait étaient absolument insuffisants : 10 francs un mouton. « Ils payaient un mouton et en prenaient 10 sans payer », disent les témoins. Environ 20 bœufs et 8 che\aux furent pris sans payement. " — Dlmitrie IvaiNOViTCH. 39 ans, kmet du village; Stevan Nikolevitch, 62 ans, kmet du temps des Bulgares; Petar Spasevitch, 3G ans: Marko Ygvanovitch, 65 ans: Kosta Risteff, 70 ans, et Spase Boyeff, 60 ans.
Village d'Ostretz. — « Les Bulgares ont tout réquisitionné sans payer les réquisitions. Ainsi ils ont pris 40 boeufs, environ 200 moutons et environ 100 \aches et veaux. Au témoin ils ont pris 4.000 ocques de foin, 2.000 ocques de paille, 3oo ocques de maïs, 1 vache. Il ne lui reste qu'une vache. Partout dans le village ils ont ainsi pris les biens sans rien payer. « Ils nous ont ruinés », ajoute Chalim >. — Chalim Hassan, 60 ans. et Risvan Red.iep.. 72 ans.
Village de Holleven. — * Il y avait dans le village des soldats allemands et bulgares qui ont beaucoup réquisitionné sans payer. Pour le foin, ils donnaient quelquefois des bons de réquisition, qu'ils ne payaient pas. Au témoin on a pris : des bestiaux pour une valeur de 400 napoléons, 80 charrettes de foin, un tas de paille de'i5 mètres de longueur, 6 mètres de hauteur et 3 mètres de largeur, 2 bœufs, 1 vache, 3 chevaux, 12 cochons, i3 moutons, 5o poules. Tout cela fut pris sans payer. De plus, on a enlevé aussi au témoin 200 kg. d'avoine et 100 kilos de haricots. Dans toutes les maisons on a ainsi pris tout ce qu'il y avait. Il ne reste plus un mouton ni un porc au village. » — Tôle BoGOiEvrrcH, 54 ans.
Village de Zabjani . — « Les Bulgares ont tout enlevé : comestibles, bestiaux et céréales, toujours sans payer. Ainsi on a pris : 5o bœufs, 3o vaches, 100 chevaux, i5 ânes, tous les porcs et toute la volaille, 25.000 ocques de paille et
de loin, 20.000 ocques de blé, 100 ocques de laine. Le reste de la laine était caché, enterré dans la terre. Il y avait aussi des soldats allemands au village. Ni Bulgares, ni Allemands n'ont payé quoi que ce soit. Ils n'ont même pas donné de bons de réquisition. Les soldats disaient aux villageois : •' Vous mourrez avant nous puisque nous-mêmes nous n'avons rien à manger, nous mourrons ensuite. » Lorsque les Allemands arrivaient il n'y avait plus rien à prendre, parce que les Bulgares avaient déjà fait disparaître presque tout ce qu'il y avait. A l'heure actuelle cinq ou six maisons seulement ont encore un peu de bétail qu'elles ont pu cacher. A Yovanovitch les Bulgares ont pris sans payer : 12 chevaux, 4 bœufs, 2 veaux, 10 moutons, 1.000 ocques de blé, 5.000 ocques de foin, 4. 000 ocques de paille. » — Spasovf. Yovanovitch, 40 ans, kmet du village; Apostol Sekol'lovitch, 45 ans, et Petkana Risteff, 5o ans.
Village d'iven. — « Les Bulgares ont beaucoup réquisitionné. Il n'y avait pas d'Allemands. Sur cinq choses ils en ont payé une au prix qu'ils voulaient. Ainsi on a payé un mouton 4 francs. Ils n'ont pas donné de bons de réquisition, A la fin ils n'ont plus rien payé. Furent pris dans le village sans payement : 200 bœufs, plus de 2.5oo moutons, 5o chevaux, i5 ânes, 5.000 ocques de céréales, plus de 20.000 ocques de foin, plus de 2.000 ocques de paille, 400 ocques de laine. Il reste au village : 3o bœufs, i5o moutons; il ne reste plus de porcs, car les Bulgares en ont pris plus de 200, ni de volaille. Les militaires sont restés du mois de novembre I9i5 jusqu'au mois de juillet 1916 et pendant tout ce temps la population a dû les nourrir à ses frais. Le témoin Seveïtch a perdu : 120 moutons, i5 bœufs et vaches, 4 chevaux, 7 porcs, plus de 3o poules, i.5oo ocques de blé et 2.000 ocques de foin. Le foin fut coupé par les Bulgares. » — Bojin Seveïtch, 5o ans; GeoRgEs Petrovitch, 67 ans; Traiko Ristevitch, 5o ans, et Riste Stovanovitch, 45 ans.
Village de Souvodol . — < Les Bulgares ont pris presque tout le bétail et beaucoup de céréales. Parfois ils payaient, mais la majeure partie des marchandises enle-
vées ne furent pas payées. Les prix donnés étaient à peu près un quart ou un cinquième des prix réels. Le blé, le foin, la paille ont été enlevés sans payement. Les soldats ont ainsi pris au village : 70 bœufs et vaches dont la plupart sans dédommagement, 1.000 moutons dont 200 payés au cinquième du prix, 60 porcs sans payer, 70 ocque's de laine sans payer, 60 chevaux sans payer, de même que 6 ânes, i3.000 kilos de blé, 100. 000 kilos de foin et 140. 000 kilos de paille. )> — Stovan Ristevitch, 45 ans, kmet du village du temps serbe, et Naoum VESDiNOvrrcH, 58 ans.
Village de Paralovo. — < Il y avait des Bulgares et des Allemands au village. Les Allemands ont pris 5o bœufs, dont 10 seulement furent payés à raison de 20-25 francs pièce. En outre, ils ont pris sans payer : 5o cochons et 20.000 ocques de foin. De leur côté, les Bulgares ont enlevé 700 moutons payés à raison de 6 francs pièce. Bulgares et . Allemands se sont approprié, sans payer, 3oo chevaux, 9 ânes, 5o.OOO ocques de paille et 5o ocques de laine. » — MiTzo Ilitch, 45 ans, kmet du village, et Mitzo Yochevitch, 61 ans.
Village de Dupeni. — « Bulgares et Allemands étaient au village. Les Bulgares ont beaucoup réquisitionné. Ces réquisitions furent payées, seulement en partie, à très bas prix, beaucoup ne furent pas payées du tout; i5o moutons furent saisis sans dédommagement, I.OOO moutons furent payés à raison de 3 à 4 francs pièce, 10 chevaux furent pris sans payer, de même que 5o vaches et veaux, 5 paires de bœufs, 80.000 ocques de foin, 2. 800 ocques de blé, i3o ocques de laine. Les Bulgares ont fait payer la dîme en plus de toutes les réquisitions, la plupart du temps impayées. » — Vasilie Popovitch, 45 ans, kmet du village; Krste Popovitch, 46 ans; George Ristevitch, 40 ans, et Kosta Todorovitch, 46 ans.
Village de Loubojna. — « Il y avait des troupes bulgares et allemandes au village. Les Bulgares ont beaucoup réquisitionné. Parfois ils payaient, très mal, parfois ils ne payaient rien du tout. Ils ont pris sans payer : 3o.OOO kilos
de foin, 1 5.000 kilos de paille. Le blé fut pesé, et sur 100 kilos ils en payèrent 5o à des prix très inférieurs. iS.OOO kilos ne furent pas payés du tout. On paya 400 moutons à raison de 3 fr. le mouton. 35 paires de bœufs n'ont pas été payées. On donna, pour 80 bœufs et vaches, 40 fr. par tête. Les Allemands payaient un peu mieux que les Bulgares. Ainsi, ils donnèrent pour 60 porcs de 60 à 80 kilos, 20 à 25 fr. par pièce. La laine, comme partout, fut enlevée sans payement et ils prenaient même la laine en fil. 3o che^ vaux et 10 à 1 5 ânes furent emmenés sans avoir été payés. — Spiro Lazarovitch, 55 ans, kmet du village: Nikola Lazarovitch, 64 ans; Mitre Ya.nkovitch, 65 ans, et Sekoula Lazarovitch, 45 ans.
Village de Harvati. — " Ont été pris sans payer : 5.000 ocques de foin, 5.000 ocques de paille, 8 paires de bœufs et environ 100 ocques de laine. Les Bulgares prenaient la dîme du blé. 200 moutons furent payés à raison de 6 fr. la pièce. 6 vaches à raison de 25 fr. la pièce. Il y avait aussi des troupes allemandes, mais c'étaient les Bulgares qui traitaient avec la population. — Z\etko Krstinoff, 58ans; George Lazar,6o ans. et Ahkdin Chaban. 47 ans.
Ville de Bitolj . — < Les Bulgares ont beaucoup réquisitionné. Les bons de réquisition ont été payés, mais bien au-dessous du prix réel des marchandises. A la campagne ils ne payaient rien. Le kilo de foin fut payé i5 centimes, pendant que le prix du marché était de 25 à .^0 centimes. » MiHAiLO Belitch, 53 ans, commerçant, et Gortcha Kol r- TEViTCH, 42 ans, hôtelier.
« Les troupeaux et les céréales, très abondants en temps de paix, ont été tous réquisitionnés par les .\llemands et les Bulgares. En partant, ces derniers ont enlevé le reste. Très peu fut payé. " — Mihailo Belitch. 53 ans. déjà entendu.
Tous ces témoignages et les multiples autres, que j'ai encore dans mon dossier, prouvent d'une façon certaine et indiscutable que Bulgares et Allemands ont réquisitionné tout ce qu'ils pouvaient réquisitionner. Évidemment les
réquisitions des Bulgares sont bien plus nombreuses que celles des Allemands, mais les troupes bulgares, au moins dans la partie de la Macédoine où j'ai fait mon enquête, ont été également beaucoup plus nombreuses que celles de leurs alliés. En partie, les soldats paraissent avoir été forcés par le manque de ravitaillement de la part de leurs armées, à faire ces réquisitions qui enlevaient tous les vivres aux habitants : « Vous mourrez avant nous puisque nousmêmes nous n'avons rien à manger, nous mourrons ensuite », disent les soldats aux paysans de Zabjani. Mais dans d'autres endroits les vivres, bestiaux, etc., pris aux habitants, ne furent pas consommés sur place, mais transportés ailleurs comme le prouvent certaines dépositions contenues dans le chapitre précédent. Ainsi le kmet de Sredeni Egri, Athanase Dimitrieff, et les paysans de ce village disent : « Pourtant, les soldats avaient leur nourriture, mais ils ont transporté ailleurs les vivres pris aux habitants. > Nikola Todorovitch, etc., de Lajetz, déposent : « Une partie du pillage fut transportée à Bitolj, le reste fut gardé par les soldats et les comitadjis. » Yachaï Ali, de Lajetz, ajoute : « A la fin, on nous a chassés de nos maisons et les soldats ont chargé sur des voitures tout ce qu'ils trouvaient. >' A Kanina il y avait beaucoup de pommes de terre au village, environ 3.000 à 6.600 ocques. Les Allemands ont défendu aux paysans d'y toucher et les ont enlevées dans des charrettes. Ces pommes de terre auront-elles pris le chemin de l'Allemagne? D'après ce que nous connaissons de la façon qu'ont les Allemands d'exploiter illégalement les territoires occupés provisoirement, cette supposition paraît très vraisemblable.
Les dépositions prouvent également qu'une très grande partie des réquisitions furent faites sans délivrer de bons de réquisition, de sorte que, mêine si les Etats bulgare et allemand ont l'intention de faire honneur à la signature de leurs chefs militaires responsables, les paysans ne peuvent apporter la preuve légale des fournitures faites par eux. Les réquisitions exécutées de cette façon ne sont rien d'autre que du pillage.
Lorsque les militaires ennemis délivraient des bons ou
récépissés des marchandises reçues, la concordance parlaite des très nombreuses dépositions recueillies dans des endroits différents, où les divers témoins ne pouvaient pas se concerter pour donner des réponses identiques, montre que la grande majorité de ces bons ne fut jamais payée. J'en possède personnellement un certain nombre dans mon dossier et j'en ai vu beaucoup entre les mains des villageois qui ne possèdent aujourd'hui pour toute fortune que ces papiers sans valeur. Évidemment, les Bulgaro-Allemands prétendront qu'ils avaient l'intention de les payer ultérieurement, peut-être après la guerre, et que c'est seulement l'arrivée des troupes alliées qui les en a empêchés. Cette intention me paraît tout à fait douteuse, car j'ai vu beaucoup de bons datant de la fin de I9i5 et qui, malgré les réclamations des intéressés, étaient restés impayés jusqu'au mois d'octobre ou novembre 1916, c'est-à-dire jusqu'à l'évacuation de la région par l'ennemi. Si vraiment on avait eu l'intention de rembourser, on aurait remboursé plus vite, comme on l'a fait, suivant mes témoins, pour une partie des bons. La volonté de rembourser paraît aussi problématique d'après la forme même de beaucoup de ces bons. Ce n'étaient pas des reçus réguliers portant la signature de l'officier chargé des réquisitions, mais des bouts de papier couverts d'une écriture au crayon et munis d'une signature quelconque, fréquemment illisible, sans indication du grade et, souvent, de la date. A ce propos, j'attire aussi l'attention sur les procédés mis en œuvre à maints endroits et qui consistent à remettre ces bons, appartenant à des particuliers, au kmet bulgarophile qui part ensuite en même temps que l'armée ennemie, emportant avec lui les récépissés. Il sera difficile de faire croire que ces kmets avaient l'intention de les rapporter, après la guerre, à leurs anciens administrés.
Les prix payés pour les réquisitions, lorsque celles-ci furent payées, sont si bas, qu'ils deviennent souvent ridicules. Que dire par exemple des 180 moutons de Gatchevitch, de Sovitch, payés 180 francs. Le mouton à 1 franc ! D'ailleurs, les moutons n'ont jamais été payés à un bon prix, mais 2, 3, 4 francs par tête. Quelques témoins indi
quent comme prix maximum pour les moutons les plus gros 10 francs. A Jivonja, le veau fut payé 12 à 17 fr., le bœuf 100 fr., l'agneau 2 à 4 fr., et c'étaient encore de bons prix. A Andon Mitroft , de Gnjilech, on a donné pour un bœuf 20 lèves, c'est-à-dire 20 francs. Yovanovitch et Stoikovitch, de Batch, disent que les Bulgares payaient pour un objet valant 40 francs, 4 francs. C'est le dixième et ce taux paraît avoir été appliqué très souvent, et encore le paysan devait s'estimer heureux qu'on ne lui prenne pas tout simplement ses moutons, ses bœufs, son blé, etc., contre un bout de papier sans valeur ou contre rien du tout.
A relever également ce que disent les habitants de Dobroveni : « C'est dans les maisons où il y avait des hommes que les Bulgares distribuaient des bons. Dans les maisons où il n'y avait que des femmes, ils prenaient tout sans rien donner. »
Parfois les villageois ont dû nourrir à leurs frais les soldats qui occupaient le village. Ainsi ceux du village de Gradechnitza « ont dû nourrir 200 soldats pendant deux mois. » Au village d'Iven, « les militaires sont restés du mois de novembre 191.0 jusqu'au mois de juillet 1916 et, pendant tout ce temps, la population a dû les nourrir à ses frais. >< A noter aussi que les habitants de Kenali ont été forcés d'acheter à Bitolj leur farine à raison de 4 francs l'ocque et de la céder ensuite aux soldats pour 0 fr. 5o. A Dragoch, les Bulgares réquisitionnent tout le blé et le paient 0 fr. 3o l'ocque. La population, n'en ayant plus, est obligée d'en racheter, mais on le lui fait payer de 3 à 3 fr. 5o l'ocque !
En beaucoup d'endroits, les paysans n'ont pas même pu couper le foin et l'utiliser pour nourrir les quelques têtes de bétail que réquisitions et pillages leur ont laissées. Ce sont les soldats qui le coupaient ou qui le faisaient couper par les habitants pour le réquisitionner ensuite. A Gradechnitza, ils ont donné pourtant aux villageois la moitié de leur foin coupé par eux.
Enfin, les Bulgares ont imaginé dans certains endroits, à Dupeni par exemple, de réintroduire, en plus de toutes les réquisitions, l'ancienne dîme turque.
De tout cela il résulte avec évidence que les Bulgares,
aidés souvent par les Allemands, n'avaient qu'une chose en vue : tirer de la malheureuse population de la région de Bitolj le plus possible sans se préoccuper de savoir si celle-ci mourrait ensuite de faim ou non. Les moyens employés varient parfois un peu, mais le but reste le même partout.
Mes témoins serbes, évadés de chez les Bulgares, confirment pleinement ce que m'ont dit les paysans de la région de Bitolj, en montrant que dans la partie de la Macédoine encore aujourd'hui occui>ée par l'ennemi les Bulgaro-Allemands ne procèdent pas autrement que dans la contrée où j'ai pu taire une enquête personnelle.
Ainsi \'ASiLiK Trbitch, 33 ans, dépose : « Dans les villages, les Bulgares ont prélevé d'abord une sorte de taxe par tête de mouton, ensuite ils ont enlevé toute la laine et, finalement, tous les moutons sans les payer. L'orge, l'avoine et le foin ont été pris sans payer. Pour le blé ils procédèrent de la façon suivante : d'abord ils prélevaient le dixième comme dîme. Ensuite ils choisissaient sur le tas la plus grande gerbe, pesaient les grains et, se basant sur cette mesure, laissaient aux paysans autant de gerbes qu'il fallait pour donner 210 kg. de blépar personne et par année. Seulement comme ils avaient choisi la plus grande gerbe, la mesure n'a jamais été juste. Le reste du blé fut confisqué par l'État. Plus tard on prenait aussi la paille et le foin et, lorsque les paysans protestaient et invoquaient leur bétail à nourrir, les Bulgares répondaient qu'il ne fallait pas s'en préoccuper, car ils prendraient aussi ce bétail.
• Et, en effet, on a commencé à prendre les bêtes. »
Vélia AL\ntchitch, de Fariche, 22 ans, dit : <( Les autorités bulgares n'ont pas même donné de « raspiskés » (bons de réquisition . Lorsque les Allemands sont arrivés, ils ont commencé à distribuer des raspiskés, mais ils ne les ont jamais payés. »
BojiDAR MLADENOvrrcH, de Skoplié, 24 ans, ancien soldat serbe et déserteur du ir régiment d'infanterie bulgare, donne quelques détails sur la façon de réquisitionner des Bulgaro-Allemands à Skoplié : « Pour pouvoir nîoissonner leurs champs, les habitants ont dû donner à Bairofl (voir
chapitre « Enipiisonnenients et extorsions » et <( Organisation ») la moitié de la récolte. Les Allemands ont envoyé en Allemagne tous les objets en cuivre, la laine, îe bétail, etc. Ils ont payé ces objets. Sur le territoire, qui est considéré comme bulgare, ils paient, les Bulgares ne paient pas. »
A rapprocher de cette dernière déposition celle de Mihaïlo Belitch et Gortcha Kourtevitch, de Bitolj : <> Les bons de réquisition furent payés (à Bitolj), mais bien audessous du prix réel des marchandises. A la campagne ils ne payaient rien. » Comme les Bulgares, les Allemands paraissent ménager aussi un peu les habitants des villes en paj^ant les objets réquisitionnés. Ils paient même, d'après lesdiresde Mladenovitch, les marchandises réquisitionnées chez les paysans des environs de Skoplié, mais nous avons vu que ceux de la région de Bitolj étaient moins heureux, car la plupart du temps les Allemands se servaient chez eux sans même donner des « raspiskés » destinés à rester impayés.
Enfin, le docteur grec Athanasiadès, médecin au service de l'État serbe, raconte au Ministère de l'Intérieur serbe ce qui s'est passé à Prichtina, où il y avait des troupes austrobulgaro-allemandes : « Le premier jour ils ont exigé de la commune une petite quantité de vivres et, ayant immédiatement tout obtenu sauf 5oo kg. de cacao, 3oo kg. de café et 1.000 kg. de sucre, qui n'existaient pas, ils ont augmenté leurs exigences et, ayant été satisfaits de nouveau, ils ont demandé plus de 100.000 kg. de maïs du département et se sont mis à réquisitionner de force. Ils ne payaient rien en argent, mais en bons de réquisition qui, parfois, étaient réguliers, mais qui très souvent aussi portaient ces simples mots en allemand : « Quand le roi Pierre reviendra, il te payera ». Ils donnaient ces billets à des gens qui ne savaient pas un mot d'allemand, et, je précise, ce sont les Allemands qui procédaient de la sorte. Le Conseil municipal et le président Hamdi bey furent retenus à la^mairie comme otages. Le commandant de la place menaçait de les faire tuer, si on n'apportait pas les vivres exigés. Us ont pris tous les lits de l'hôpital et ont chassé même les soldats grièvement blessés
dont les plaies n'étaient pas guéries. Les lits furent envoyés en Autriche. Quant à moi, ils m'ont pris un cheval et 5 ou 6 charrettes de foin en me donnant un bon de réquisition. »
Le témoignage de ce médecin grec, qui était encore neutre au moment de l'entrée des Austro-Bulgaro-Allemands sur territoire serbe et qui fut traité comme un prisonnier par eux, bien que son pays ne fût pas encore en guerre avec les Centraux et leurs alliés, est intéressant. D'abord il nous démontre la nature peu sérieuse des bons de réquisition allemands. En cela il confirme mes propres observations faites sur territoire aujourd'hui délivré. En effet, à plusieurs reprises, les paysans des environs de Monastir m'ont montré des bons de réquisition d'origine bulgare ou allemande aussi peu sérieux que celui mentionné dans la déposition Athanasiadès. Ensuite le docteur décrit également la façon peu amicale dont furent traités les membres turcs du conseil municipal de Prichtina, bien que leur nationalité turque — les Turcs étant les alliés des Bulgaro-Austro-AUemands — eût dû leur assurer un traitement de faveur. Mais les habitants de nationalité turque, comme me l'a prouvé une enquête sur place et comme on pourra le constater par les témoignages contenus dans ce travail, n'ont pas été protégés par cette nationalité contre les excès des adversaires des Serbes. Ce point sera traité avec plus de détails dans le chapitre consacré aux sentiments des habitants du pays délivré envers les occupants temporaires et envers les Serbes.
J'arrive à la discussion générale des deux chapitres " Pillages » et « Réquisitions » concernant le dommage subi par le pays du fait de l'occupation temporaire bulgaroallemande de la région aujourd'hui rendue aux Serbes.
Il y a, à l'heure actuelle, 67 villages et hameaux et une ville repris par les armées alliées. Un certain nombre de ces villages et hameaux sont actuellement évacués. Ce sont quelques-uns de ceux qui sont directement dans la zone du feu. Quelques villages et hameaux, comme Grdilovopar exemple, n'existent plus. Les évacués, ainsi que les habitants des lieux détruits, sont hospitalisés dans les autres villages délivrés ou dans des villes ou villages du territoire grec.
Le nombre actuel des habitants évacués, etc., y compris ceux des villages suivants, est de 5.690 : Kenali, Medzidli, Sredeni Egri, Dobroveni, Jivonja, Sovitch. Gorni et Doni Krémian, Brod, Slivitza, Skotchivir, Polog, Gnjilech, Veleselo, Baldosintzi, Tepavtzi, Négotine, Petalino, Grounichte, Budimirtzi, Orehevo, Souvodol, Paralovo, Vranjevtzi, Makovo, Brnik, Rapech, Iven, Boukovo, Orahovo, Christifor, Bistritza, Lajetz.
Ces mêmes villages avaient avant la guerre européenne I0.i32 habitants.
Pour 32 villages, la plupart petits ou des hameaux, on ne connaît pas encore le chiftVe officiel des habitants avant et après la guerre.
Toutefois, en estimant à 20.000 le chiflVe total avant la guerre pour les villages du territoire libéré, Bitolj non compris, je dois «tre tout près de la réalité.
La différence entre le chiffre de I0.i32 et le chiffre actuel de 5,690 provient des évacuations en territoire grec ou dans les villages qui ne sont pas encore recensés, du recrutement dans l'armée serbe et dans l'armée bulgare, du départ volontaire avec l'armée ennemie ou de la déportation par force, du départ comme travailleurs payés des armées d'Orient d'un certain nombre d'habitants (en tout 910) et de la mortalité augmentée pendant les années de guerre.
Dans certains villages, le nombre des habitants a augmenté par suite de l'arrivée des évacués.
Les interrogatoires de mon enquête m'ont donné les chiffres suivants comme pertes subies par mes témoins et par les autres, des pertes de qui ils avaient connaissance :
Pillé et réquisitionné sans paiement :
Bœufs, vaches et veaux 2.i3i
Moutons 15,359
Porcs 2.253
Blé 188.450 kg.
Foin 1.317.375 kg.
Paille 437.350 kg.
Ces chiffres sont loin de représenter le total des pertes subies par les villages du territoire libéré du fait des réquisitions et pillages bulgaro-allemands. Beaucoup de témoins,
ne connaissant pas le chiflFre exact des objets enlevés, se sont contentés de l'indication : « On nous a tout pris. » De plus, en me donnant les renseignements demandés, ils se sont surtout occupés de leur propre perte et de celles des gens de leur intimité. Les pertes subies par les autres, ils ne les connaissaient pas ou ils ne jugeaient pas nécessaire d'en parler.
J'ai cependant à ma disposition un document qui me permet d'apprécier encore plus justement les dommages qu'a causés à ce petit coin de terre serbe l'invasion bulgaro-allemande. C'est la statistique dressée à l'aide du recensement de tout ordre effectué par les soins du Ministère de l'Intérieur serbe. Cette statistique n'est pas complète, puisqu'il y manque encore les chiftVes pour une trentaine de villages et hameaux. Mais telle qu'elle est, elle nous fournit déjà des chiffres fort intéressants.
Pour les villages indiqués ci-dessus, les chiffres sont les suivants :