MAUVAIS TRAITEMENTS DE LA POPULATION
La population macédonienne avait à supporter toute sorte de mauvais traitements de la part des envahisseurs. Le terme « mauvais traitements » peut comprendre : les emprisonnements, les viols, les châtiments corporels, les extorsions, etc. Pour ne pas trop encombrer cette rubrique, j'ai cru utile de la diviser en plusieurs chapitres. Ainsi je ne parlerai dans ce chapitre IV que du traitement propreiTîent dit de la population et je réserverai aux extorsions, aux emprisonnements, au travail forcé et aux déportations, des chapitres spéciaux. Les mauvais traitements qu'ont subis les femmes, comme viols, etc., formeront également un chapitre à part.
Examinons d'abord ce que disent du traitement de la population les prisonniers bulgares et allemands.
En général, les soldats ennemis se tiennent sur leurs gardes. Ils ne veulent pas se compromettre. Ils prétendent ou bien que la population a été convenablement traitée ou bien qu'ils nc/^avent rien de ce traitement, n'ayant pas été en contact direct avec elle.
Ainsi le n° ig, 23 ans, sous-officier au 42^ régiment d'infanterie prussien, dit : « Je n'ai pas remarqué que la population ait été maltraitée par les Bulgares. »
Le n° 20, 21 ans, du 42^ régiment prussieti, 7' compagnie : « Je n'ai pas vu que les Bulgares maltraitent la population. Je n'ai d'ailleurs pas été en contact avec cette popu-
lation. Je n'ai rien vu, soit de la part des Bulgares, soit de la part des Allemands, qui n'ait pas été correct.
Le /î° 2U 22 ans, du 12' régiment d'infanterie bulgare : « Je n'ai rien vu d'anormal en ce qui concerne la population. Les vieillards, les femmes et les enfants n'ont pas été molestés. >
Le /7° 22, 3o uns, du 12' régiment bulgare : « Je n'ai pas eu l'occasion de voir que la population civile ait été maltraitée. >
Cependant quelques témoins sont plus francs et ont moins peur de se compromettre, mais ils accusent leurs officiers ou, les Bulgares, rejettent la faute sur les Allemands.
jV" 23, sergent au 2'' régiment d'infanterie bulgare : « La population se plaint beaucoup des mauvais traitements et les paysans le disent aux soldats et demandent à ceux qui paraissent pouvoir le faire, de les protéger contre les officiers. »
A'" 24, 25 ans, caporal au 3' régiment d'infanterie bulgare : '' Les Allemands qui réquisitionnent, maltraitent par-dessus le marché les habitants des villages en Macédoine et ces derniers se plaignent très vivement d'eux. Je sais qu'on a maltraité des villageois. On leur prend tout.
N" 25,20 ans, caporal au 21' régiment bulgare, 2^^ bataillon, 5" compagnie : < Ceux qui restent tranquilles ne sont pas maltraités. Il y a beaucoup d'Allemands en Serbie. Us sont très cruels avec la population. Ils agissent en bêtes fauves envers elle et la traitent très mal. "
Voici maintenant une série de dépositions d'habitants des contrées délivrées.
Village de Boudimirtzi. — « Pendant leur occupation, les Bulgares ont maltraité les villageois. Ils les battaient à tout propos. Ainsi ils arrivaient chez un paysan et lui demandaient un bœuf. Ce paysan ^ oulait être payé. Alors les soldats le battaient et lui prenaient son bien. Le 24 avril (St-Georges), ils demandèrent aux gens de Boudimirtzi de
leur liver des fusils, prétextant que les Serbes leur avaient laissé des fusils. Les paysans ne pouvant pas en livrer, pour la bonne raison qu'ils n'en avaient pas, furent battus. Yovan Peyovitch, 43 ans, Petar Kolevitch, 37 ans. Petko Kolevitch, 34 ans, furent tellement battus qu'ils ont dû rester un mois au lit. Les soldats enlevaient aux gens leurs opankes (sorte de sandales) et les frappaient sur la plante du pied avec de forts bâtons. » — Ilko Sivevitch, 52 ans ; et DiMiTRiE Vasiljevitch, 43 ans.
Village de Jivouja. — « Les soldats qui étaient au village n'étaient pas mauvais et ne volaient pas. Ils appartenaient aux 11^ et i3^ régiments d'infanterie. Comme les villageois leurs donnaient tout ce qu'ils demandaient, les soldats ne les battaient pas ». — Vasilje Georgevitch, .36 ans; Risro Lazarevitch, 53 ans ; Georges Petritch, 38 ans ; et Danas Koulevitch, 60 ans.
Village de Dobroveni. — « Le kmet a été frappé de 1 5 coups de bâton pour la raison suivante : il avait un iils qui servait dans l'armée serbe et qui fut tué. En signe de deuil le père a laissé pousser sa barbe. Les Bulgares lui demandèrent la raison de ce deuil et lorsqu'ils la surent, ils lui dirent : « Tu attends le retour des Serbes et tu t'en réjouis! » et ils le condamnèrent à la bastonnade. C'était au inois de mai. Ils l'ont battu d'abord avec un bâton et ensuite ils lui ont donné 7 gifles. Celui qui le frappa était un lieutenant, commandant la compagnie. Stavre Riste, environ 3o ans, fut également battu parce qu'il avait refusé d'amener ses brebis dans la montagne aux soldats qui voulaient les traire. C'est encore le même lieutenant qui avait frappé le témoin, qui a cassé sa canne sur le corps de Riste. » — Todor Petrovitch, 68 ans, kinet du village, déposition confirmée par Naidan ToDOROvrrcH; Naoum Petrovitch, 41 ans, et Bojin Naideff, 60 ans.
Village de Slivitza. — « Beaucoup de personnes du village ont été maltraitées, emprisonnées et mises à l'amende. Pour la moindre chose les soldats et, surtout, les deux médecins de l'ambulance battaient les villageois. » —
Petar Srbinovitch, 65 ans; Ilia Georgevitch, 37 ans; Grigor Traikovitch, pope, 43 ans; Yovan Traikovitch, 55 ans ; Lazar Traikovitch, 48 ans ; Nedelko Tolevitch, 40 ans.
« Presque tout le village a passé sous le bâton et c'est surtout le président de la commune qui distribuait leis coups, dit le témoin. Lorsqu'on demandait quelque chose aux villageois et que ce n'était pas livré sur le champ, on battait le kmet. » — Ilia Georgevitch, 37 ans, kmet du village depuis 8 mois ; déposition confirmée par tous les autres témoins du village.
« Les Bulgares, en arrivant, m'ont battu « à mort » et ont même voulu m'égorger. Ce sont les paysans qui m'ont sauvé. » — Grigor Traikovitch, 45 ans, pope du village.
Village de Batch. — < Les Bulgares battaient les habitants quand ceux-ci ne donnaient pas tout de suite ce qu'ils demandaient. Ils ont ainsi battu la femme de Naze Kotevitch de telle façon qu'elle en tomba ma^ade. » — Traiko Yovanovitch, 40 ans; et Stovan Stoikovitch, 55 ans.
« Lorsque les Bulgares sont arrivés, ils ont appelé mon mari Délo, un notable du village, et lui ont demandé des renseignements. Ne pouvant pas en obtenir, ils lui dirent qu'il était Serbe et il fut battu et serré à la gorge. Le 18 janvier 1916, il fut battu de nouveau de telle façon par le kmet, Délo Taleft, et ses comitadjis que, rentrant chez lui, il s'çst couché aussitôt et que, deux jours après, il est mort. 11 avait à peu près 60 ans. Moi aussi je fus battue à plusieurs reprises par les comitadjis qui vinrent chez moi et me serrèrent à la gorge. > — Mitra, femme de Délo Vracovitch, 66 ans.
« Le témoin a été battu par les Bulgares à tel point « qu'il a été forcé d'égorger une brebis pour en mettre la peau saignante sur son dos afin de calmer ses souffrances ». Il est resté couché 6 semaines. C'est Délo Taleff avec ses comitadjis qui l'ont battu. Deux le tenaient et un troisième le frappait de toutes ses forces sur le dos. Il ne sait pas pourquoi on l'a ainsi battu, peut-être parce que son beau-frère est soldat serbe. Beaucoup de villageois
ont été battus : Vasilie Talevitch, 35 ans ; Alexo Kostevich, 3o ans ; Stoiko Dafovitch, 35 ans; etc. Kostevitch et les trois autres furent battus le même jour. " — Alexo Kostevitch, 5o ans, kmet du village.
» Le téinoin fut battu par Délo Taleff et ses comitadjis. On lui a pris 400 francs, tout son bétail, sa voiture, etc.. C'était toujours Taleft qui exécutait ces vols et le témoin a donné son argent à Délo même. On lui a dit : « Donne ton fusil », mais il n'en avait pas. Alors il fut battu tellement qu'il ne pouvait plus marcher. Quelques femmes ont également été battues. » — Alexo Tolevitch, 60 ans, gardechampêtre du village.
« Le témoin et son frère furent battus » tant qu'ils ne pouvaient plus se tenir sur leurs jambes. Délo leur a dit : « Vous êtes des Serbes, maintenant je veux vous montrer comme on les traite ! » — Petar Yankovitch, 62 ans.
« Lorsque les Serbes sont partis, Papailjevitch est parti avec eux. Il est resté une année à Florina. Sa femiTie, Georgia, qui était restée au village, a été battue de telle façon que sa main droite a été estropiée. Elle fut battue parce que son mari était parti avec les Serbes. » — Koste Papailjevitch, 60 ans.
Village de Tepavtzi. — « Les Bulgares et les Allemands demandaient toutes sortes de choses aux villageois et, si ceux-ci ne voulaient pas les donner, ils les frappaient à coups de bâton. C'étaient surtout les Allemands qui frappaient la population. » — Bogoje Troianovitch, 53 ans, kmet du village; et Yovan Petrovitch, 86 ans.
« Deux ou trois soldats allemands et d'autres avec des bâtons sont entrés dans les maisons pour prendre les effets. Lorsque les habitants s'y opposaient, les soldats disaient : « Nichts, nichts! » et les uns les bâtonnaient pendant que les autres braquaient leur fusil sur eux. » — Thanas Dimovitch, 38 ans; et Yovan Petrovitch, 86 ans.
Village de Skotchivir . — « Partout dans le village on a battu des femmes et des enfants et surtout ceux dont les maris et pères étaient en prison. C'est le capitaine Dimi-
trieffqui faisait tout le mal, volait les moutons, battait les femmes, etc. Philippe Athanasevitch, 36 ans, du village de Hassanova, et Vane, de Tcheganj, étaient à la mairie de Brod comme garde-champêtre et « pandour ". Ils venaient au village et, avec DimitriefT, taisaient beaucoup de mal aux habitants et leur extorquaient de l'argent. >■ — Stoicho RisTiTCH^ (i.ôans; Risto KouLEvrrcH, 6o ans ; Risïo Tche- BLAGOvrrcH, 62 ans ; et Riste Kotevitch, 39 ans.
Village de Veleselo. — « Petkoft et Antoine Yaneft ont été fortement battus. Le fils de Petkoft fut aussi tellement battu qu'il en est tombé malade. Petkoft' fut battu parce qu'il n'avait pas pu trouver le nombre d'ânes dont les Bulgares avaient besoin pour le transport des vivres. Trajan Traikoft fut battu parce qu'il avait refusé de payer la dîme. C'était le président de Brod avec ses hommes qui procédait au châtiment des villageois. Bojin Alarkoft a également été battu entre Bitolj et le village lorsqu'il allait au marché. Il fut rencontré en route et les Bulgares lui demandèrent où il allait. Sur sa réponse, ils lui dirent qu'il n'était qu'un Serbe et le battirent. » — Tra.ian Ristitch, 60 ans, kmet du village ; Bojin Markovitch, 70 ans ; Antoine Petroff, 60 ans; et Trajan Traikoff. 17 ans.
Village de Kenali. — " Les ofticiers bulgares ont fait beaucoup de mal à la population. On n'a pas maltraité les habitants au village même, mais lorsqu'on les attrapait hors du village, dans les environs des ouvrages militaires, on les battait à mort. >< — Oaier Osman, 40 ans, kmet du village ; Chaban Ahmed, 43 ans ; Mahmoud Alile, 46 ans ; et Adem Cheriff, 5o ans.
'< L'oncle du témoin fut battu de telle façon qu'il a dû garder le lit pendant 4 semaines. Ce sont des comitadjis qui l'ont battu. » — Omer Rachid, 33 ans.
Village de Medzidli . — Cherift Ibrahim, 23 ans, fut battu à tel point qu'il en faillit mourir. » — Ariff Aiîdoi'ea, 47 ans.
Village de Velouchina. — < Les soldats battaient la population. Ainsi Kotcho Petrovich, 62 ans, fut tellement
battu qu'il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. C'est pour avoir protesté contre le vol de son blé qu'il fut ainsi frappé. Spase Stanoïlovitch, Ho ans, fut battu et blessé d'une balle par les soldats bulgares, parce qu'il n'a pas voulu qu'on lui vole ses cochons. Les soldats allemands étaient comme les Bulgares; ils donnaient des coups de crosse de fusil si on leur refusait ce qu'ils voulaient prendre. » — Pavle GEOROKvrrcH, 5o ans, kmet du village.
« Les Allemands sont venus chez elle et lui ont demandé son unique porc. Lorsqu'elle a refusé de le donner, elle tut tellement battue par eux qu'elle tomba par terre. Les soldats ont pris le porc sur leurs épaules et sont partis. > — Krsta Kousmanova (femme), 5o ans.
<i II était à la maison lorsque les Bulgares sont venus et ont voulu prendre ses porcs. Il a tant « crié » qu'ils sont partis, mais ils sont revenus à la mi-octobre, et comme il défendait de nouveau son bien, un soldat lui a tiré un coup de fusil dans le bras droit. > (Blessure vérifiée par moi : bras droit, face postérieure à environ 8 cm. de l'humérus, cicatrice irrégulièie d'un coup de feu tiré à bout portant à travers les muscles.) — Spase STANOiLOvrrcH, 80 ans.
Village de Porodine. — « On a voulu faire travailler le témoin aux routes et, comme il ne pouvait le faire, étant trop âgé, un soldat l'a frappé à coups de crosse de fusil de telle sorte qu'il n'est pas encore rétabli aujourd'hui des blessures reçues. Cela se passait un peu avant le départ des Bulgares. » — Dalib O.mer, environ 80 ans.
Village d'iven. — « Lorsque les villageois faisaient des diificultés pour donner ce que les soldats exigeaient, ceux-ci tiraient leur baïonnette et les forçaient ainsi à se dépouiller de tout ce que ces mêmes soldats désiraient. » — BojiN Seveitch, 5o ans; Georges Petrovitch, 67 ans ; Traiko RisTEvrrcH, 5o ans ; et Riste Stoyanovitch, 45 ans.
Village de Makovo. — < Nikola Damianovitch, 60 ans, a été battu très fortement par le comitadji Yovan, de Poltchiste : < Il lui a fourré sa baïonnette dans la bouche en lui déclarant : « Si je pousse un peu, tu es mort, )) disent les
témoins. Nikola, à la suite de cette bastonnade, est resté plus de 20 jours au lit. La femme Mitra Risteva a aussi été battue très souvent par ce même Yovan qui cherchait des fusils de chasse dans sa maison. » — Di.mo Zvetkovitch, 55 ans, kmet du village ; Yovan Koïtovitch, 65 ans; Talé KoLEviTCH, 65 ans ; Riste Krstevitch, 62 ans; et Nikola Damianovitch, 60 ans.
Village de Dupeni. — < Au moment de l'évacuation, les Bulgares battaient les habitants et venaient d'incendier une maison, celle de Spiro Koleff. En général, les soldats bulgares battaient beaucoup la population. Lorsque les villageois ne voulaient pas donner tout de suite ce qu'ils demandaient, ils les battaient. << Vous parlez serbe, c'est défendu », disaient-ils et ils battaient les gens. Jele Navatcheff a été battu de telle façon qu'il avait de sérieuses blessures sur la tête, ^'ovan Ristovitch fut tellement maltraité qu'il a boité longtemps par suite de la bastonnade. Georges llievitch est resté couché tant il fut battu. » — Vasilie PoPOViTCH, 45 ans, kmet du village; Krste Popovitch, 46 ans; George Ristovitch, 46 ans; et Krste Todorovitch, 46 ans.
Village de Loubojna. — « Lorsque les villageois défendaient leurs biens, les soldats bulgares et allemands les battaient. Au moment du départ, ils frappaient encore beaucoup plus. -^ — Spiro Lazarovitch, 55 ans, kmet du village ; Nikola Lazarovitch, 64 ans ; Mitre Yankovitch, 65 ans, et Sekolla Lazarovitch, 45 ans.
Ville de Débar (pas encore délivrée). — " Les soldats qui gardaient le témoin à l'hôpital de Débar, lui disaient moyennant pourboire ce qui se passait en ville. Il a su ainsi combien la population a été maltraitée. On lui prenait tout... Une patrouille est entrée dans la maison du gendre de Seifedin eftendi, lui a extorqué de force 3oO livres turques et les soldats l'ont blessé avec leurs baïonnettes après l'avoir menacé de mort. » — Nikola Blachitch, 48 ans, de Débar, attaché à la station militaire de Bitolj.
Ville de Bitolj. — < Quand Velika a été libérée de la
prison, elle a dû se présenter tous les jours aux comitadjis. Les enfants dans la rue criaient lorsqu elle passait : ^ Velika est une Serbe » et ils lui jetaient des cailloux. Les passants crachaient sur elle, par exemple Dimitrié. kmet du village de 'Pcharlia, et Yankoula, garde-champêtre de Bitolj. » — N'elika, femme de Kosta Ristitch. et Vasilia, femme de Rista Dimitrievitch,
'<■ Quelques jours après que Boyatchitch eut fait rendre l'argent à Tchoumandrovitch et Sarovitch, c'était le 2(i octobre, il fut attaqué à la sortie de l'église et battu par Nikola Dime Smolanezot et Taki Ilov Yanakioski demeurant à Bitolj dans le quartier Jechir Baïr, Debarska Ulitza, 98. Les membres du comité sont venus ensuite s'excuser : il y aurait eu méprise, et c'est un autre qui aurait dû être battu. Le comité envoyait des émissaires chez les gens pour leur dire que. s'ils continuaient à agir comme ils l'avaient fait jusque-là ou s'ils parlaient mal des occupants, ils seraient battus. Ainsi le comité terrorisait la population. » — Petar Boyatchitch, 64 ans, commerçant.
« Lorsque son mari Kousman était en liberté, il fut molesté dans la rue par les soldats et les gendarmes qui se moquaient de sa nationalité serbe. » — Vasilka, femme de Kousman Zvetkovitch, 3o ans.
« En prison, à Bistritza, on a battu le témoin très souvent eh lui demandant où se trouvaient les uniformes serbes. C'étaient des officiers qui l'ont battu. » — Kksta Ilitch, 34 ans, kmet de Velouchina.
De toutes ces dépositions il résulte nettement que les soldats ennemis ont largement usé des châtiments corporels. Et ce ne sont pas des cas isolés, comme le prouve la série de témoignages que je viens d'énumérer et que j'aurais pu multiplier à volonté. Bulgares et Allemands ont érigé en système la bastonnade et les mauvais traitements corporels pour forcer la population macédonienne à se plier à leurs exigences et pour pouvoir, en même temps, la dépouiller de ses biens.
Et les soldats n'y allaient pas de main morte quand ils frappaient les villageois. A Batch, la femme de Nase Kote-
vitch est malade par suite des coups reçus. Délo Vragovitch en meurt. Alexo Kostevitch est forcé de garder le lit et « d'égorger une brebis pour s'en mettre la peau saignante sur le dos afin de calmer ses souftVances ». La femme Georgia Papailjevitch a eu la main droite estropiée. Dans d'autres villages aussi la bastonnade appliquée aux paysans fut si forte que la santé des gens frappés en fut altérée : à Veleselo, à Kenali, à Medzidli, à Porodine, à Dupeni, etc.
A Velouchina, un vieillard deSoans, Spase Stanoïlovitch, fut blessé à coups de fusil, et au village de Makovo le comitadji Yovan de Poltchichte fourre sa baïonnette dans la bouche du vieux Nikola Damianovitch. Parfois, les bastonnades sont exécutées avec raffinement. A Boudimirtzi, par exemple, « les soldats enlevaient aux gens leurs opankes (sandales) et les battaient sur la plante du pied avec de forts bâtons. »
La cause principale de ces mauvais traitements qu'ont subis les habitants, était leur désir bien compréhensible et légitime de protéger leurs biens contre les exigences exagérées et la cupidité des envahisseurs. La phrase : « Les Bulgares ou les Allemands battaient les villageois quand ceux-ci ne donnaient pas tout de suite ce qu'ils demandaient », revient dans presque chaque interrogatoire.
Mais Bulgares et Allemands frappaient aussi la population par haine de tout ce qui est serbe : le kmet de Dobroveni avait perdu son fils, un soldat serbe, et, en signe de deuil, il se laissait pousser la barbe. >< Tu attends le retour des Serbes et tu t'en réjouis », lui disent les Bulgares et ils le condamnent à la bastonnade. Le kmet du village de Batch attribue le mauvais traitement dont il fut victime, ati fait que son beau-frère est soldat serbe. A Dupeni, les sol dats disent aux villageois : « Vous parlez le serbe, c'est défendu », et ils les battent. Velika Kistitch et Kousman Zvetkovitch sont molestés dans les rues de Bitolj « parce qu'ils sont Serbes ». On ne peut s'empêcher de trouver singulière cette conduite des Bulgares envers des Macédoniens puisqu'ils ont toujours essayé de faire passer aux yeux du monde cette population pour entièrement bulgare. N'est-ce
pas là un aveu qu'eux-mêmes ne croient pas aux théories ethniques répandues par leurs propagandistes ?
A relever aussi la déposition de Petar Boyatchitch, de Bitolj, qui est ' battu par méprise » à la place d'un autre. La démarche du fameux < comité » dont il sera parlé plus tard, montre que ces bastonnades étaient un des moyens employés par les autorités bulgares pour terroriser la population.
Bulgares, Allemands et comitadjis usaient indistinctement de ce moyen, contraire à toutes les lois de la guerre et de l'humanité. Les Allemands paraissent même avoir dépassé parfois leurs alliés bulgares en brutalité et sauvagerie. Ainsi, par exemple, les paysans de Tepavtzi accusent surtout les Allemands d'avoir frappé la population.
Et ce ne sont pas seulement les simples soldats qui se conduisent si indignement. Les officiers aussi s'en mêlent. Le kmet de Dobroveni est battu par un lieutenant qui exerce ensuite sa main sur Stavre Riste, sur le dos duquel il casse sa canne. A Slivitza, ce sont surtout les deux médecins de l'ambulance qui maltraitent les villageois. Etre bourreaux de pauvres civils, c'est un joli métier pour des médecins ! A Skotchivir, c'est le capitaine Dimitrieft qui ordonne "et dirige les persécutions contre les habitants. Au village de Kenali, < les officiers bulgares ont fait beaucoup de mal à la population ».
Les affirmations des habitants du territoire libéré sont entièrement confirmées par les témoins serbes et autres qui ont déposé devant moi ou devant les autorités serbes.
Ainsi Vasilie Trbitch, 35 ans, dit : << Pendant tout le temps que j'étais sur la place, la population fut maltraitée, emprisonnée et battue. »
« Mes parents m'ont raconté que, au moment du départ des troupes serbes, en I9i5, beaucoup de Serbes de Vieille Serbie sont restés à Skoplié. Tant que lady Paget (la femme de l'ancien ministre d'Angleterre à Belgrade) était là, elle a secouru tout le monde. Après son départ, ces fugitifs sont retournés en Serbie dans leurs villes et villages respectifs. La femme malade du colonel Uzoun Mirkovitch, restée à Skoplié, fut complètement isolée par les Bulgares
et est morte du manque de soins. Elle était toujours surveillée par des agents de police. En général, la population fut fort maltraitée et les Bulgares défendaient de venir en aide aux Serbes. Les villages dans les environs de Golo Bilo sont vides. Les Turcs de Skoplié, qui étaient restés pendant le régime serbe, sont partis pour la Turquie parce que les Bulgares les maltraitaient. Dans toute la Macédoine, c'est la même chose. » — Bojidar Mladenovitch, de Skoplié, ancien soldat serbe, du il'' régiment d'infanterie bulgare.
« D'autre part, les villages étaient mis à sac et livrés aux flammes (automne 191 5), alors que des théories interminables de vieillards, femmes et enfants persécutés, chassés, traqués par les hordes bulgaro-albanaises fuyaient de tous les côtés, affamés, exténués de fatigue et transis de froid. > — Andjelko Dj. Tsa'ETkovitch, de Draitchika, du 24'' régiment serbe, déserteur du 45'' régiment bulgare.
La volonté des Bulgares de se venger des Serbes ressort très nettement du traitement ignoble subi par la femme malade du colonel Uzoun Mirkovitch. En effet, ce colonel, un des plus valeureux de l'armée serbe et qui se bat actuellement sur le front de Salonique, a infligé, en I9i3, une grave défaite aux troupes de Ferdinand de Cobourg. C'est sur une femme malade que se vengent ces hommes et ils la font mourir en empêchant de lui donner des soins. Les enfants de cette pauvre femme auraient péri comme leur mère, si un médecin militaire allemand — il y a encore des Allemands compatissants — n'était pas intervenu et ne les avait pas personnellement remis entre les mains de leurs parents restés en Vieille Serbie.
J'ajouterai encore la déposition d'un neutre, au moins à cette époque, celle du médecin grec D'^ Athanasiadès, telle qu'il l'a faite au Ministère de l'Intérieur serbe le 3 août, déposition qu'il m'a confirmée oralement depuis :
'< Les Turcs de Prichtina qui, avant l'arrivée des Allemands et des Bulgares, étaient tout heureux de les voir approcher de la ville, parce qu'ils étaient les alliés de la Turquie, regrettaient maintenant les Serbes, car ils n'auraient jamais pu croire que les Allemands et les Bulgares
se conduiraient de la sorte. Hamdi bey même, le président de la municipalité, m'a dit qu'ils regrettaient les autorités serbes car il ne leur était jamais arrivé de subir un traitement pareil à celui que leur infligeaient les Germains et leurs vassaux. >
Cette déposition est intéressante, car elle confirme pleinement ce que j'avais déjà constaté au cours de mon enquête personnelle dans les contrées libérées, à savoir que les Macédoniens de nationalité turque, bien que la Turquie soit l'iilliée des Bulgares et des Allemands, avaient, paraîtil, autant à souftrir des envahisseurs que les Macédoniens slaves. Je rappelle ce que dit le témoin Mladenovitch à ce propos : « Les Turcs de Skoplié, qui étaient restés pendant le régime serbe, sont partis parce que les Bulgares les maltraitaient. >'
II y aura également à noter à cette place le passage suivant d'une lettre de Svétozar Popovitch, ancien instituteur en Serbie envahie et commandant d'un bataillon d'insurgés pendant la révolte serbe du printemps 19» 7 :
<■< Les Bulgares ont donné ordre à toute la population de venir se faire vacciner contre la variole, mais au lieu de cela ils inoculaient des maladies aux gens. Quand on a appris ce fait par un médecin tchèque, la population n'a plus voulu y aller et tout le monde s'est sauvé dans les montagnes avec les enfants. Les Bulgares travaillent systématiquement à la destruction de notre race. >
La lettre de Popovitch. adressée au capitaine Tchéda Tomitch de la division de la Morava (tombé au champ d'honneur), est datée du 10 mai 1917. Elle a été remise par un soldat bulgare au soldat serbe Petar Ilitch, du 3« régiment, i'"" bataillon, 1"' compagnie, aux avant-postes près de Boudimirtzi à la fin de juin 1917. J'ai fait personnellement et sur place une enquête relative à l'authenticité de la lettre même et cette enquête m'a démontré que cette lettre est bien authentique et de la main de Popovitch. Ce dernier, très connu des gens de sa région, est décrit par toutes ses relations comme un homme très sérieux et véridique. D'autre part, l'accusation portée par lui contre les Bulgares est tellement horrible qu'on a de la peine à l'ac-
cepter comme correspondant à la réalité. Popovitch n'aurait-il pas été abusé par des racontars populaires, tels qu'il s'en forme toujours en temps de guerre ? Il est vrai que les Allemands ont, paraît-il, essayé d'empoisonner la population roumaine par des bonbons préparés. Le témoignage de cette lettre est le seul indice de ce fait que je possède. J'enregistre donc l'accusation sans pouvoir affirmer si elle est bien fondée ou non.
Dans ce chapitre rentre également le fait, constaté par moi-même et confirmé par les dépositions de mes témoins, de la destruction des maisons par les Bulgares pour en utiliser le bois de la charpente afin de se chauffer. A Bistritza, par exemple, seulement 7 inaisons furent touchées par les obus. La grande majorité de celles qui étaient restées intactes furent démolies par les soldats et leur bois utilisé pour le chauft'age. A Zabjani, les Bulgares ont démoli des maisons et dans d'autres ils ont coupé les poutres supportant le toit. A Brod et dans d'autres villages, ils ont arraché les fenêtres et leurs encadrements pour les brûler.
En résumé, les Allemands et les Bulgares n'ont nullement été corrects avec la population civile macédonienne. Tout au contraire, ils lui ont infligé un traitement qu'on ne peut qualifier que de barbare. Par cela ils se sont mis en dehors des règles et lois de la guerre que leurs représentants avaient signées et qui ont pour but de protéger les habitants civils des pays passagèrement occupés, ainsi que leurs biens.
MAUVAIS TRAITEIVIENTS DES FEIVIIVIES (VIOLS)
La tâche de l'enquêteur en ce qui concerne les viols, etc., des femmes est toujours difficile et délicate. En effet, les gens, et spécialement les paysans, n'aiment pas à rendre public le malheur qui a frappé l'une ou l'autre de leurs familles et à enlever aux victimes, par la publicité de ce qui s'est passé, la possibilité de se marier honorablement, s'il s'agit de jeunes filles. Ils préfèrent donc ne point toucher à ce chapitre-lcà ou se dérober par quelques indications vagues.
Cependant, avec de la patience, et en interrogeant beaucoup de monde, on arrive à connaître la vérité. La série de dépositions de témoins civils des territoires macédoniens libérés fera déjà comprendre au lecteur ce qui s'est passé à ce point de vue dans les villages et la ville serbes occupés par les Bulgaro-AIlemands.
Village de Slivitza. — « Les femmes ont été malmenées et frappées. » — Ilia Georgevitch. 37 ans, kmet du village et les autres témoins de l'endroit.
Village de Batch. — « Les Bulgares ont essayé de marier les jeunes filles avec leurs hommes, mais les villageoises ont résisté. » — Alexo Kostovitch, 5o ans.
Village de Brod. — « Des officiers bulgares forçaient des jeunes filles à se marier contre leur gré avec des villageois de Brod. Ainsi Zveta Athanasovitch a dû épouser Bogoji Kotevitch, qui a été tué par un obus. » — Stovan DoneviTCH, 5o ans, kmet du village; déposition confirmée par :
KosTA MiHAiLOvncH, 53 ans; Lazar Stalenitch, 65 ans; Stoiko Dimitrievitch, 64 ans; Yane Moyanovitch, 35 aiis; Velika Trajanovitch, environ 5o ans, et Mile Bogojevitch, 16 ans.
Voilà maintenant la déposition de Zveta elle-même : « Je ne voulais pas me marier avec un nommé Kotevitch qui était le « pandour » (agent de police) d'IndofF(le président de la commune de Brod, un comitadji bulgare). Je me cachais partout et, enfin, je creusai un trou pour pouvoir mieux me dissimuler. Des officiers et des soldats sont venus. Ils étaient 20 à 3o, Bulgares et Allemands. Ils m'ont tirée du trou et m'ont menée chez Kotevitch où je dus rester 2 jours. Le troisième jour, je fus mariée avec lui par le pope bulgare. Tous les assistants de la noce étaient des Bulgares. Kotevitch, qui s'est enfui à Négotine, y a été tué par un obus. » — Zveta Athanasovitch, femme Kotevitch, 26 ans.
Village de Lajetz. — *< Une femme, Roumena Ristevitch, dont le mari est en Amérique, fut réveillée la nuit et amenée chez le commandant. C'est un lieutenant qui est venu la chercher. Elle fut violée par ce militaire supérieur. — NicoLA ToDOROviTCH, 36 ans, kmet du village, et Andria iLiEvrrcH, 38 ans.
Village de Velouchina. — « Un officier bulgare a enlevé Stoyanka, femme de Valsilie, qui est en Amérique, et l'a amenée à Tirnovo. Elle est revenue au village. » — Pavle Georgevitch, 5o ans, kinet du village.
Village de Gradechnitza. — « Les soldats bulgares ont violé les femmes du village. » — Panta Naoumovitch, 56 ans, kmet actuel du village; Yovan Petrovitch, 73 ans, etNiKOLA Stovangff, 58 ans.
Village deBistritza. — «< Les femmes du village ont été violées sous prétexte que c'était un village serbe. » — RisTE Georgevitch, 21 ans; Zvetan Talevitch, 59 ans, kmet du village; et Dîme Ristevitch, '67 ans.
Village de Zabjani. — « Les villageois ont envoyé leurs femmes à Bitolj, parce que les soldats les inquiétaient ».
— Spasoye Yovanovitch, 40 ans, kmet du village; Apostol Sekoulovitch, 45 ans, et Petkana Risteff, 5o ans.
Village de Souvodol . — « Il y avait aussi des soldats allemands au village qui s'attaquaient beaucoup aux femmes et cela à un tel point que les villageois ont été forcés de cacher leurs femmes dans les villages où il n'y avait pas de troupes allemandes, et à Bitolj. » — Stovan RisteviTCH, 45 ans, kmet du village du temps serbe, et Naoum Vesdinovitch, 58 ans.
Village de Paralovo. — « Les soldats allemands se sont attaqués aux femmes, de sorte que les paysans ont dû mettre ces femmes en sûreté à Bitolj. » — Mrrzo Ilitch, 45 ans, kmet du village, et Mitzo Yochevitch, 61 ans.
Village de Vranjevtzi. — < Les soldats allemands se sont attaqués aux femmes et les villageois ont emmené ces dernières à Bitolj pour les protéger. » — Gruyo Veljanovitch, 47 ans, kmet du village, et Todor Georgevitch, 70 ans.
Village de Dupeni. — « Les soldats bulgares se sont attaqués aux femmes et les Allemands encore plus. Il y a eu des viols assez nombreux, » — Vasilie Popovitch, 45 ans, kmet du village; Kosta Popovitch, 46 ans, George RistoviTCH, 40 ans, Krsta Todorovitch, 46 ans.
Ville de Bitolj. — « Les Bulgares se sont très mal comportés avec les femmes turques. » — Mehmet Naïli, moufti de Bitolj, et Hadji Ahmet Mouderis.
« Les soldats et le préfet Boyadjieff attaquaient les femmes. Ainsi la femme de Rista Zvetkovitch, deuxième maire de Bitolj, fut appelée à plusieurs reprises chez BoyadjieflF, mais le témoin et ses amis réussirent à la sauver. » — Petar Bojadjitch, 64 ans, commerçant.
« Dix jours après l'arrivée des Bulgares je fus invitée à la station militaire, où un officier à trois étoiles m'a demandé qui j'étais. Je lui ai répondu que j'étais Macédonienne, mais que j'étais mariée avec un gendarme serbe. L'officier m'a reproché ce mariage et m'a dit que, sûrement, mon mari était déjà mort. On m'invita ensuite à
épouser un Bulgare. Je refusai, disant que j'avais un enfant et une vieille mère. < Cela ne fait rien, tu dormiras avec un Bulgare », me fut-il répondu. C'étaient deux officiers à épaulettes pleines, l'un à deux, l'autre à quatre étoiles, qui me. parlaient ainsi. On m'a dit aussi qu'on me transporterait en Bulgarie par Velès et que là. j'épouserais un Bulgare. Ma mère avec l'enfant est venue pour demander ma libération. On m'a relâchée et je me suis enfuie à Dihovo chez mon oncle avec ma belle-sœur, mon enfant et ma mère. Le lendemain les Bulgares sont venus dans notre appartement et, n'y trouvant qu'un pope grec qui leur a dit que j'étais partie pour Dihovo, ils ont enfoncé la porte de notre chambre. Je suis revenue le soir même etlelendemain on m'a de nouveau cherchée à la station où je me trouvais avec d'autres femmes serbes. Pendant trois semaines, chaque samedi et chaque mardi, j'ai dû me présenter à la police. D'abord, je devais me présenter chaque jour. Ensuite, Boyadjietf nous a dit que toutes les femmes serbes allaient être internées et forcées d'épouser des Bulgares. On établissait leur état-civil; mais, parce que je suis iMacédonienne, on m'a permis de rester. Les autres ont dû préparer leurs effets et ont été emmenées à Prilep. Je ne sais pas ce qu'elles sont devenues. Une d'elles, nommée Zorka, a écrit de la frontière bulgaro-roumaiue, La femme d'un lieutenant serbe a été violée par les officiers bulgares. Elle est devenue malade et on l'a amenée à l'hôpital et internée trois jours avant les autres. C'est l'officier qui en a abusé, qui l'a amenée à Prilep. Le soir de leur départ, les Bulgares ont brisé la porte de notre maison. Je me suis sauvée chez des voisins (la famille du concierge du consulat de France), parce qu'on voulait me tuer. " — Danka. femme de SvETOZAR Stoilkovitch, 20 ans.
Voilà maintenant un long récit d'une jeune fille de Belgrade, Bramslava Marinkcvitch, 17 ans, jeune fille quia été poursuivie par le préfet de Bholj et dont l'aventure est très caractéristique de la façon d'agir des officiers ennemis. La déposition étant très longue, j'abrège :
« Je me suis réfugiée avec ma mère à Bitolj lors de la première invasion de Belgrade par les Austro-Hongrois et
nous nous sommes établies à Bitolj, rue du Roi-Pierre, 'dans une petite crémerie que nous exploitons. Nous avons été à Bitolj pendant l'occupation bulgare. Le préfet, le capitaine Boyadjieft, a ordonné à toutes les femmes serbes d'aller s'inscrire deux fois par semaine à son bureau. Ma mère se présente, mais Boyadjieff lui dit que c'est la fille qui doit venir. Je vais donc à son bureau et le préfet veut me posséder. Il avait fermé la porte à clef. Cependant les soldats de planton avaient ouvert une seconde porte pour que je puisse me sauver si Boyadjieftni'attaquaitet ils m'avaient avertie de ce qui allait m'arriver. C'est ce que j'ai fait et j'ai tout raconté à ma mère. Le lendemain Boyadjieft envoie un gendarme chez nous avec ordre de m'amener chez lui dans sa maison privée, rue du Roi-Pierre, n" 93. Ma mère avait peur, mais j'y suis allée tout de même. Chez lui, Boyadjieft^ me dit : « Pourquoi êtes-vous fâchée contre moi? Je veux faire de vous ma maîtresse et une grande dame. » Naturellement il accompagne ses propositions de toute sorte de manœuvres pour me prendre. Je lui réponds qu'il est un ennemi des Serbes, qu'il les maltraite et que je veux bien mourir, mais jamais devenir sa maîtresse. Je fus toute seule avec lui dans la chambre. Il m'a laissé partir après une vive discussion. Le même jour, il m'a fait chercher de nouveau par un gendarme. J'ai dû y aller et il a recommencé ses manœuvres. Ne me voyant pas revenir à la maison, ma mère est venue me chercher, mais la porte était fermée et le gendarme de planton a voulu l'empêcher d'entrer. Elle a cependant fait tant de bruit que Boyadjieft' a pris peur et m'a laissée partir, mais en m'ordonnant de revenir de suite à son premier appel. Et en effet, il m'a appelée encore souvent, [mais je n'y suis plus allée. Alors Boyadjieft vint un soir chez nous, vers les 9 heures, et demanda à ma tante, qui était malade au lit, où j'étais. J'accours avec ma mère et le préfet ordonne que tout le monde sorte de la chambre pour le laisser seul avec moi et cela sous peine d'internement dès le lendemain. Je suissortie avec ma mère et ma tante. Boyadjielïpart furieux. Le lendemain, l'avocat Georgieft, un ami de Boyadjieft^, se présente chez nous pour nous dire de nous préparer à être inter-
nées. Ma mère prie cet homme d'intervenir auprès du père de BoyadjieflF, le général du même nom, qui était égaleinent à Bitolj. L'avocat fait la commission et obtient pour nous la permission de rester. Ma tante étant morte, Georgieff est venu demeurer chez nous, mais il s'est également attaqué à moi et je l'ai repoussé. Tout cela se passait au mois de juillet 1916 et j'ai su que les soldats qui m'ont sauvée lors de ma première convocation, ont été envoyés au front par BoyadjiefF. Georgieiï nous a quittées. Pendant la nuit qui a suivi son départ, deux gendarmes sont venus sous le prétexte qu'il y avait encore des bagages de l'avocat, et ont visité la maison. Le jour suivant, nous recevons une lettre de l'hôtel de ville nous enjoignant de préparer la chambre pour le commandant allemand Brenner, dans le civil fabricant de cigares à Hambourg, je crois. Celui-ci vient en même temps qu'un gendarme avec une des maîtresses de Boyadjieff pour prendre un fauteuil. Mais Brenner les met à la porte. Ce commandant était très gentil avec nous. Nous restons presque un mois tranquilles. Mais alors ma mère est de nouveau convoquée chez BoyadjiefI' qui lui dit de se préparer à partir pour Belgrade. Le commandant allemand prend notre défense et empêche notre déportation. Le lendemain, Boyadjieff me fait chercher. Brenner et deux de ses camarades auxquels j'ai raconté les manœuvres du préfet, vont le trouver pour lui demander raison, mais Boyadjieflt ne les reçoit pas. Ils interviennent ensuite auprès du commandant de la place allemand pour que nous ne soyons pas envoyées à Belgrade. Après l'intervention des officiers allemands, Boyadjieff n'osait plus s'attaquer à moi. Boyadjieff avait d'ailleurs toutes les nuits une ou deux femmes chez lui. Lorsque les Bulgares ont évacué Bitolj, ils ont voulu nous tuer et nous nous sommes cachées dans une autre maison. »
Les dépositions de mes témoins appartenant aux contrées libérées permettent d'établir que les Bulgares et Allemands se sont presque partout attaqués aux femmes. Souvent les villageois ont été forcés d'expédier celles-ci à Bitolj ou dans d'autres villages non occupés par les troupes afin de les protéger contre les manoeuvres libidi-
neuses des soldats. Les officiers ne paraissent pas avoir respecté davantage que lés simples soldats l'honneur des femmes qui se trouvaient momentanément sous leur .joug. J'ai noté un certain nombre de témoignages prouvant ce -fait et tout spécialement celui de Branislava Marinkovitch, témoignage tout à fait typique.
Il ressort aussi de ce qui précède que les Bulgares cherchaient à marier les Macédoniennes, contre leur gré, avec des Bulgares ou avec des hommes à eux. L'aventure de Zveta Athanasovitch est très curieuse et montre en même temps avec quel cynisme la population fut traitée par ceux qui, devant le monde, prétendent qu'elle est de leur race et de leur sang.
Pourquoi ont-ils fait cela? Je crois que la réponse se trouve dans le désir des sujets de Ferdinand de Cobourg de « bulgariser » autant que possible ce pays. Ces mariages forcés rentrent dans leur système de bulgarisation par la force, au même titre que les déportations, le recrutement dans l'armée des Serbes, etc. La raison de ce qui est arrivé à la jeune femme Donka Stoilkovitch doit être cherchée dans ce même désir, mais les persécutions dont Branislava Marinkovitch fut en butte de la part du préfet Boyadjieff sont uniquement attribuables à la perversité de cet officier qui, malheureusement, n'a pas été le seul de son espèce dans l'armée bulgare.
Un certain nombre de témoins accusent les soldats allemands d'avoir maltraité les femmes davantage encore que les Bulgares. J'ai trouvé cette même accusation dans la bouche des prisonniers bulgares qui voulaient bien dire quelque chose à ce sujet, car ordinairement ils n'aiment pas à en parler.
Ainsi, le n" 20, sergent au 2" régiment d'infanterie bulgare, dépose :
« Les Allemands violent les femmes. Beaucoup de femmes ont raconté au témoin qu'on les a violées. >'
« Le n" 2/. 25 ans, caporal au 3' régiment d'infanterie bulgare, raconte que « dé vieilles femmes lui ont dit que les Allemands abusent des filles ».
Je n'ai pas le moyen de déterminer si vraiment les Allemands se sont encore plus mal compor-tés envers les femrnes que les Bulgares. Mais mon enquête personnelle, sur place, me permet d'affirmer que dans bien des endroits du territoire serbe aujourd'hui libéré, l'honneur des femmes et des familles n'a nullement été respecté par les envahisseurs.
Ceci est également confirmé par les témoins qui racontent ce qui s'est passé dans les régions de la Macédoine encore à l'heure actuelle entre les mains des Bulgaro- Allemands :
' Parmi les jeunes temmes tuées, il n'y en a aucune qui n'ait été violée avant sa mort par une série d'hommes. Il y a même des fillettes de lO ans qui ont été ainsi traitées. Dans tous les villages où il y avait des troupes, les officiers leur disaient que toutes les femmes leur appartenaient. Il y a eu des orgies terribles. Lors des grands massacres, les femmes des jnassacrés furent distribuées aux comitadjis. »
— Vasilie Trbitch, 35 ans.
« Dans tous les villages serbes, les femmes et les filles ont été violées. » — Velia Mantchitch, de Fariche, 22 ans.
« Bulgares, Autrichiens et Albanais violaient les femmes. »
— Vlastimir Voukovitch, 19 ans, de Komiritch.
" Ce qui exaspérait les Turcs (à Prichtina), c'est que les officiers et soldats abusaient de leurs femmes. II y a eu des cas où ils s'enfermaient avec les femmes dans une chambre et laissaient les maris dans la pièce à côté. Ils se faisaient alors servir par les femmes, de façon que les hommes pussent tout entendre. A cause de cela, les Turcs ont tué plusieurs officiers et sous-officiers allemands. » — D' Athanasiadès, médecin grec au service des Serbes.