CHAPITRE PREMIER
Introduction. — Historique.
Titre prétentieux et évocateur, diront quelques sceptiques, s'imaginant peut-être retrouver là, ressuscitées,, les fameuses seringues de Molière. Non, elles ont vécu; mais la constipation, défiant l’atteinte du temps, est toujours d'actualité : véritable fléau de nos sociétés civilisées, elle est à la base de presque toute la pathologie gastro-intestinale.
Depuis quelques années, cependant, de louables efforts ont été faits pour combattre les vieilles routines d’entéroclyse et fermer l'arsenal des laxatifs. La lutte contre la constipation, s'adressant éminemment aux causes, est devenue plus efficace. Grâce à une discipline intestinale sévère et à une alimentation plus végétarienne, le nombre des constipés a diminué sensiblement; il peut encore en être réduit par l'emploi des injec-
tions hypodermiques.
LAPS (CO Mer
En effet, cette méthode, d'ordre étiologique, réveillant motricité et sécrétions, contribue à restaurer le processus physiologique de l’acte intestinal. Elle n'est pas nouvelle, mais peu connue, et pourtant mérite d'attirer l'attention.
Il faut remonter à 1857 pour en retrouver l’idée conçue, semble-t-il, pour la première fois par Claude Bernard.
Dans ses Leçons sur les substances toxiques et médicamenteuses, le célèbre physiologiste remarque en effet que « le sulfate de soude introduit directement dans les veines purge aussi bien et même mieux que dans l'intestin ». Et il ajoute encore : « Pourquoi le sulfate de magnésie placé sous la peau purge-t-il par l'intestin? »
En 1868-1869, Jolyet et Cahours obtiennent des résultats favorables, notamment avec le sulfate de magnésie en injection intraveineuse : selles liquides et bilieuses, mais troubles paralytiques.
En 1874, Luton, expérimentant à son tour d'abord sur le chien, puis sur l’homme, cite, dans le Bulletin de la Société médicale de Reims, le cas d’un homme « habituellement constipé qui avait été purgé plusieurs fois sans succès : une injection de 10 centigrammes de sulfate de magnésie donna deux belles garde-robes. » Il essaya avec succès cette méthode sur lui-même. Mais, dit-il, «on se trouve ici dans des conditions d’impressionnabilité extrême qui déterminent l'effet purgatil presque sans contact matériel, alors qu'une émotion vive, qu'un dégoût subit produisent le relâchement du sphincter anal et des évacuations immédiates. Qui ne sait ce qui se passe quand les Jeunes soldats assistent à leur premier combat? De même une impression tactile très superficielle exercée sur ‘la muqueuse intestinale par de très petites doses d’une substance purgative apportée par la circulation, dans le cas où nous nous trouvons, est peut-être de nature à stimuler l'intestn dans le sens d’une purgation avec plus d'efficacité que des doses massives et produisant une irritation d'un autre genre. »
Le professeur Gubler n'obtient pas de résultats encourageants et signale des nodules inflammatoires au niveau des piqûres.
ST IENLE
Dans le Journal de thérapeutique, en 1874, E. Labbée publie des observations de diarrhées consécutives à l'injection souscutanée de fève de Calabar et de quelques centigrammes d’'émétine.
Armaingaud, en 1877, oblient des résultats intéressants « Ayant à purger, dit-il, une dame qui vomissait tous les purgatifs, j'essayai sur elle les injections sous-cutanées de sulfate de magnésie à la dose de 5 centigrammes sur 10 grammes d'eau distillée; j'obtins une purgation très sérieuse. Depuis, j'ai essayé ce moyen soixante fois et j'ai réussi quarante à quarante-cinq fois. En employant 5, 10, 15 centigrammes de sulfate de magnésie dans 5, 10, 15 grammes d'eau distillée, on obtient les mêmes effets thérapeutiques. » (Bulletin de la Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux).
En Allemagne, Fronmüller (1878) signale des effets purgatifs avec les injections sous-cutanées d’aloès. « L'intérêt dit-il, de pouvoir donner des substances purgatives et diurétiques sans agir directement sur l'estomac et l'intestin ne fait aucun doute dans un certain nombre de cas, comme, par exemple, la stricture de lœsophage et de l'intestin, l'ulcère et le cancer, les inflammations chroniques de l'intestin, ou encore chez les aliénés rebelles et les enfants récalcitrants. » (In memorabilien, 1878).
Laffargue met en valeur, dans sa thèse (1879), les propriétés hypotensives des sels de magnésie et hypertensives des sels de soude.
Vers la même époque. Laborde obtient des résultats satisfaisants avec les eaux de Châtel-Guyon en injections Intraveineuses. Aguilhon employait le chlorure de magnésium mais à doses plus fortes (2 gr.).
En 1882, Kohn Richard et Hiller font toute une série d'expériences avec l’aloès, l’aloïne, la colocynthine, la citrilline, la catbartine, l'acide cathartinique, l'extrait d’elaterium nigrum et différentes substances extraites du concombre. Hiller arrive à cette conclusion que ce sont les substances extraites de
l’aloès et de la coloquinte qui agissent le mieux.
Parmi tous ces expérimentateurs, seul, Luton semble avoir bien mis en lumière la nécessité d'employer des doses très faibles. Ces doses suffiraient à rétablir le rythme normal des mouvements péristaltiques de l'intestin, et « par extension, dit-il, on conçoit la possibilité de remédier ainsi aux vomissements de la grossesse, de la coqueluche, de la migraine, du mal de mer, de l’iléus, de l’invagination et même de l’étranolernent intestinal, du catarrhe et du cancer de l'estomac, de la péritonite, de l’urémie..…., etc. Ce mode d'emploi par voie hypodermique des purgatifs n'’aurait-il que cette seule utilité qu'il mériterait d’être conservé dans la pratique ».
En Finlande, en 1896, Clopatt, de Helsingfors, expérimentant sur le lapin, constata par l'isolement d'une anse grêle une augmentation dans la sécrétion intestinale avec le sulfate de magnésie, et une augmentation des mouvements péristaltiques avec le sulfate de soude.
À partir de cette époque, les expérimentations des physiologistes se multiplient.
W.-E. Dixon, en 1902, dans l’article intitulé : Hypodermie purgative (in Brit. med. Journ. London), déclare que la plupart des purgatifs végétaux employés par voie sous-cutanée ont la même action que par voie buccale; et que le sulfate de magnésie à la dose de 1 gr. 5, sous la peau, augmente les mouvements intestinaux.
Mac Callum, de son côté, constate également une exagération de péristaltisme, mais avec les sels de baryum et de soude : « L'effet purgatif des sels, dit-il, n’est pas dû à une diminution dans l'absorption par l'intestin, mais à l’exagéraion du péristaltisme provoqué lui-même par une hyperexcitabilité générale du système nerveux. L'action purgative des sels introduits par voie buccale ne s’exercerait qu'après absorption de ces sels dans le sang; l'injection intraveineuse de ces sels provoque les mêmes effets laxatifs que l’ingestion. Ces sels ont en outre une action secrétoire. » Pour cet auteur, les sels de magnésie, par leur action inhibitrice, diminuent le péristaltisme. « Cette action des sels purgatifs est donc
= 1 — une action non spécifique, mais portant à la fois sur tous les muscles du corps, sur le système nerveux et glandulaire. »
Magnus, en Allemagne, de 1904 à 1908, étudie la question sur des fragments d’intestin plongés dans le liquide de Ringer- Locke. Les mouvements constatés sont sous la dépendance du système nerveux (plexus d'Auerbach). À la suite de Magnus, Meltzer et Auer battent en brèche les conclusions de Mac Callum.
A la même époque, Bancroît, reprenant les expériences de Meltzer, Auer et Mac Callum, aboutit aux résultats suivants
« 1° Dans toutes les expériences, il est essentiel que les excréments des animaux en expérience soient comparés avec ceux d'animaux de contrôle gardés pendant le même temps et traités de la même manière. C'est à l’oubli de cette précaution que sont dues les différences des résultats obtenus par Auer et Mac Callum;
» 2° Quand on donne de petites doses de purgatifs doux. on doit donner une alimentation légère, peu riche en déchets; une alimentation considérable pouvant cacher les eflets dus aux purgatifs;
» 3° L'injection sous-cutanée de citrate de soude détermine une augmentation de l'élimination des fèces pendant les trois à cinq premières heures qui suivent l'injection, attelgnant jusqu'à 23 fois la quantité éliminée par les animaux de contrôle;
» 4° L'injection intraveineuse des doses maximales de sulfate de soude rend dix fois plus importante l’élimination des fèces;
» 5° L’injection sous-cutanée de 2 cc. de chlorure de baryum augmente l'élimination pendant les deux heures qui suivent l'injection;
» 6° L'injection <sous-cutanée ou intraveineuse, à forte dose, de ces trois sels, rend les matières fécales plus aqueuses que d'habitude. Le chlorure de baryum les rend même partiellement fluides;
» 7° Des fèces fluides sont plus faciles à obtenir par l'in-
gestion de citrate de soude que par son injection. De même avec le sulfate de soude;
» 8° L'administration sous-culanée de chlorure de baryum détermine la fluidité des fètes plus facilement que son ingestion;
» 9° Tous ces résultats sont en accord avec les conclusions de M. Callum, à savoir que le mécanisme qui détermine la purgation siège dans les parois intestinales, et il est excité quand les purgatifs salins atteignent ses parois en concentration suffisante, quel que soit le procédé par lequel ils ont été introduits dans l’organisme. »
Georges Giraud, en 1904, étudie le chlorhydrate d’apoco- ‘ déine en injections hypodermiques : dans les deux tiers des cas il obtient une action purgative nette avec la dose moyenne de deux centigrammes.
En 1908, après de Vamossy, Wenhardt, Unterberg (de Budapest); Tunicliffe (de Londres) et Wernicke (de Buenos-Ayres), C. Fleig (de Montpellier) et Bouvaist étudient l’action d’un purgatif synthétique, la phénolphtaléine et de son dérivé soluble le disodoquinone phénolphtaléinique. Après de nombreuses expériences sur l’animal, démontrant l’innocuité complète du produit, ces auteurs obtinrent chez l’homme des effets purgatifs très intéressants, surtout avec le dérivé soluble préparé par Fleig. Nous en reparlerons plus loin.
En Angleterre, Tyrode reprend, en 1910, l'étude des purgatifs salins; il conclut que le sulfate et le phosphate de soude en injections n'ont aucune action purgative; que le sulfate de magnésie n’agit pas non plus et paralyse en outre l'intestin, et que seul le chlorure de baryum, par son action spéciale sur le système neuro-musculaire, est capable de purger. « Comment y aurait-il augmentation du liquide de l'intestin, se demande Tyrode, si le système neuro-musculaire est paralysé »
La même année, Jean Lassolle confirme dans sa thèse les résultats obtenus par Georges Giraud avec le chlorhydrate d'apocodéine.