HISTORIQUE
Enfantée en même temps que la transfusion sanguine à laquelle on donnait le nom de trasplantatio medica nova, methaemochymia, cura medeana, la chirurgie infusoire-clysmatica nova qui apparaît comme une dominante de la thérapeutique actuelle, est une réinvention, un vieil héritage.
Notre intention n’est en aucune façon de reprendre l’histoire de la transfusion. C’est un sujet beaucoup trop vaste pour être adjoint à l’infusion. Nous n’en retiendrons que ce qui sera indispensable.
« Ce moyen thérapeutique n'a pas été connu des anciens — dit Perey — ou s'ils l’ont tenté, l'épreuve malheureuse qu'en firent les fils d'Eson qui voulant rajeunir leur vieux père en lui infusant des médicaments dans les veines, lui donnèrent la inort, les en dégoûta pour jamais, et aucun essai de ce genre ne nous a été transmis par les médecins de l'antiquité ».
C’est à l’époque où l’immortel Harvey expliqua la circulation du sang qu’il faut remonter pour voir naître l’'infusion. En effet, cette importante découverte fit bientôt concevoir à des esprits plus philanthropiques que physiologistes l'espoir séduisant de rajeunir les
hommes en rajeunissant leur sang.
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Il est malaisé de découvrir qui le premier eut l’idée de la pratiquer.
Bon nombre d’auteurs consultés sur ce sujet, concordent en admettant que quatre foyers de recherches ont presque simultanément porté au xviie siècle sur l’injection intraveineuse; en Angleterre, en Allemagne, en Italie et accessoirement en France.
L’an 1656 Christopher Wren « professeur fameux de l’Université d'Oxford et de la Société Royale » venait d'attirer l’attention sur la possibilité d'introduire des médicaments dans les veines. Il communiqua ses expériences à Robert Boyle et à Wilk et raconta qu'il se servait d’une canule étroite en haut et un peu recourbée où était placée à l’autre bout une petite vessie qu'il remplissait du médicament.
À l’Université de Kill, Daniel Maïor, « docteur en médecine et professeur d'anatomie et des plantes » publiait un opuscule sous le titre Prodomus a se inventæ infusoriæ, Sive quo paclo agonisantes quidam pro deploralis habili, servasi aliquandim possint, infuso in venam sectam liquore particulari.
Dans le même temps, Fracassatus, docteur en médecine et professeur public d'anatomie dans l’Université de Pise, imaginait le même procédé et le mettait en œuvré pour guérir l’apoplexie par la pénétration dans le sang de substances capables de dissoudre le caillot sanguin épanché dans le cerveau.
Malpighi et Fracassatus firent de nombreuses expériences sur les animaux où ils étudièrent en particulier l'effet des injections de solutions faibles d’acide azotique.
En France les recherches sur ce sujet ne se dessinaient que très discrètement.
Denis, professeur de philosophie et de mathématique, exerçant en même temps la médecine à Paris, menait à fond campagne pour la transfusion, mais semblait se désintéresser de l’infusion. Rendons lui pourtant hommage car s’il délaissa l’injection intraveineuse, il préconisa cependant pour la première fois la transfusion chez l’homme.
Tous ces observateurs ont fait les expériences les plus curieuses sur les animaux et particulièrement chez le chien. On injectait de préférence l’eau, le vin d'Espagne, l’eau-de-vie, les métaux, l’opium.
On alla même jusqu’à introduire des acides minéraux, de l'esprit de nitre et de l’esprit de vitriol; le vin et l’eau-de-vie surtout, car « l’assimilation entre les fermentations du vin et celles du corps nécessaires à la vie paraissaient trop naturelles et légitimes ».
Les grands expérimentateurs de l’époque furent Elsholts, Boyle, Clarck et Lowe. Ils reconnurent ainsi combien étaient promptement obtenus sur les animaux les effets des narcotiques, des convulsivants et des poisons (arsenic, sublimé).
Et seulement après de nombreux essais chez le chien, la nouvelle voie d'introduction des médicaments fut pratiquée chez l’homme.
En 1667 l’infusion prit faveur à Dantzig et l’on vit plusieurs médecins répéter presque toutes les expériences qui avaient été faites à ce sujet.
C’est ainsi que Fabricius, dans un mémoire inséré
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dans les Transactions philosophiques pour l’année 1667, prétend avoir guéri trois malades en leur injectant deux gros de laxatif dans les veines. Et qu’on ne croie pas que ces malades n'avaient qu'un simple embarras gastrique ou intestinal. L’un avait une syphilis constitutionnelle, compliquée d’exostoses considérables qui se dissipèrent complètement, et les deux autres, affectés d'attaques d’épilepsie très violentes depuis leur bas-âge, virent disparaître tous leurs accidents en peu de temps.
L'année d’après, Smith également à Dantzig, injecta par la même méthode deux femmes syphilitiques. C’est à cette époque qu'apparaît l’ouvrage le plus important sur la question par Michel Enmüller, médecin de l’Université de Leipsig. « Il y a peu d'année — dit l’auteur — est née une méthode nouvelle de faire absorber les médicaments par les veines. Cette chirurgie dite infusoire, par injection, est parente mais distincte de la chirurgie par transfusion qui consiste à injecter dans les veines d’un animal le sang d’un autre animal ». Il se hâte de défendre cette « invention » contre le reproche de nouveauté «car comme de dire qu’une opinion est ancienne, ce n’est pas dire qu'elle soit vraie, de même la nouveauté ne fait pas la fausseté ». Dans un chapitre d’une rare précision il annonce le principe qui fit utiliser l’infusion. «La fin pour laquelle l’infusion a été inventée et pourquoi les remèdes sont injectés dans les veines, c’est de mêler promptement avec le sang et de porter au cœur le remède sans diminution de ses forces pour le distribuer de là dans toute la machine du corps et rendre son effet plus prompt et plus puissant ; or ici, il va droit
au sang et du sang au cœur sans aucune des altérations qu'il reçoit ordinairement dans l’estomac et dans les longs détours des intestins, sans se mélanger avec les autres humeurs et sans passer par les conduits et les canaux tortueux et étroits dont il a de la peine à se débarasser et qu’il n’y a pas de doute qu'étant uni immédiatement au sang il n’opère beaucoup plus efficacement. » Les maladies auxquelles doivent s'appliquer les injections intraveineuses sont examinées dans un chapitre qui porte en tête cette phrase significative : « L’injection peut être souvent utile par elle-même, nécessaire dans quelques cas, mais il convient surtout de l’appliquer en temps voulu ».
Qu'on nous pardonne cette digression.
Revenons à notre histoire.
En 1683, Mathieu Godefroi Gurmann se fit deux fois l'opération de l’infusion : la première pour se délivrer d’une gâle opiniâtre et la seconde contre une fièvre intermittente chronique. Mais on ignore et la nature et les effets des substances infusées.
Hayde reprend l’infusion chez les animaux et attire l'attention sur le danger de la pénétration de l'air dans les veines, qui, dit-il, aurait comme conséquence une suffocation certaine.
Vers 1770, Lieberkuln et Loeshe infusèrent avec beaucoup de succès des émétiques et des purgatifs, et le Dr Koekler qui assistait à ces expériences eut recours, un jour, à l’infusion de six grains d’émétique, pour exciter les vomissements chez un soldat dans l’œsophage duquel un morceau de tendron de bœuf était arrêté sans qu'on
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n’eût pu en faire l'extraction ni faire arriver l’émétique dans l’estomac.
D'autres auteurs, Schumeker, Hemann (1773), dans les mêmes circonstances déterminèrent toujours des vomissements d’une manière plus prompte et efficace que s’ils avaient administré l’émétique par voie buccale. Didier en 1791, alors que la peste faisait ravage à Marseille, entreprit de belles expériences en injectant dans les vaisseaux du chien le pus de la bile des sujets atteints.
Viborg, professeur de médecine vétérinaire à Copenhague, effectua en 1800 un grand nombre d'injections dans le but d’établir la contagiosité de la morve et du farcin chez le cheval. Ce mode élégant d’administrer les médicaments avait donc le plus bel avenir. Sa promptitude à opérer suffisait seule pour donner une grande réputation au médecin et une satisfaction entière au malade. Malheureusement à la suite d'accidents survenus et rendus publics par Dionis et d’autres, le Parlement de Paris, informé de ce qui s'était passé, prit un arrêt par lequel il était défendu sous de rigoureuses peines de faire cette opération.
À partir de ce moment il ne devait plus être question d'infusion ni de transfusion.
C'est en 1821 seulement que prend fin cette éclipse scientifique à la suite d’une publication de Magendie dans le Journal de physiologie. Magendie découvre l’action sédative de l’eau en injection intraveineuse. Ayant injecté un litre d’eau environ à 30° R. chez un sujet atteint de rage, il en obtient un relâchement général qu'on n’aurait pu espérer avec d’autres médicaments.
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Regnaudot correspondant à la Guadeloupe de la Société Royale de médecine, déterra la chirurgie des in-folio de Entmüller et fit une démonstration en l’honneur de la méthode.
L'auteur rappelle les travaux d'Entmüller, de Lower, d’Eshols ; il indique l’action convulsivante des alcools, l’action vomitive et intestinale de l’émétique ; il observe qu’en général, les injections donnent des frissons et une élévation de la température.
Mais son travail n’eut pas grand retentissement.
La Société Royale recommanda la circonspection, la prudence.
E. Hale, médecin des États-Unis, publie en 1821 une dissertation qui a obtenu le prix de la fondation de Boylton sur la question suivante : « Les médicaments peuvent-ils être introduits dans l’économie animale avec sécurité et avantage dans les veines? »
Hale après avoir injecté des infusions de rhubarbe, d'ipecacuanha, de coloquinte, d'huile de ricin, dans les veines des chiens, à vu que par quelque voie qu'il fît entrer ces substances médicamenteuses, il n'y avait ordinairement de différence que dans l'intensité de leurs effets.
La Société Royale de Bordeaux en 1823, offrit un prix. à celui qui définirait d’une façon nette et précise la valeur des-injections intraveineuses. Le prix a été décerné à C. Dronsart en 1824 à la suite de sa thèse : « De l’infusion des médicaments dans les veines considéré comme moyen thérapeutique » où il fait une analyse judicieuse des avantages et des inconvénients de la mé-
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thode ; il insiste surtout sur la nécessité d'éliminer de l'appareil injecteur, l'air, qui introduit en quantité appréciable serait capable de provoquer la mort; ïl exige en plus qu’on évite d'introduire les liquides visqueux et huileux.
Dupuy en 1825 publie dans le Journal général de médecine une étude remarquable sur « Les injections dans les veines de quelques médicaments »et deux ans plus tard, dans le Journal pratique de Médecine vétérinaire,ilraconte avoir obtenu une accélérarion du pouls et de la respiration, une diurèse profuse et de légères coliques à la suite d’une injection d’eau dans la jugulaire d’un cheval. [l expérimenta l’émétique et l’alcool camphré sans avoir obtenu des effets appréciables.
Sur le cheval gourmeux, il essaya le carbonate d’ammoniaque et il constata que les ulcères des cavités nasales et des muqueuses apparentes pâlirent, que la tuméfaction des ganglions de l’auge et le jetage caractéristiques diminuèrent. L'auteur termine en disant que les injections intraveineuses deviendront bientôt de pratique courante en médecine vétérinaire et qu’on pourrait peut être par elle guérir plusieurs maladies aiguës. Au cours de l’épidémie de choléra de 1832, Latta ayant observé que le sang des sujets atteints est pauvre en sel et en sérum, imagina de réparer de telles pertes par l’injection de solutions salines et il obtint de bons résultats.
À la suite de la découverte du chloral par Liebig (1832) et de son introduction dans la thérapeutique (Liebreich 1869) comme succédané du chloroforme, le professeur Oré de Bordeaux pensa de pouvoir obtenir une
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narcose plus complète en l’injectant dans les veines. En août 1872 il notifia un cas de castration pour laquelle il crût opportun d’injecter le saphène, et en 1874 une ovariotomie.
Poinset obtient aussi un sommeil parfait en injectant par la méthode d’Oré quelques grammes de chloral. Deneffe et Van Vesser en Belgique reprirent les expériences et provoquèrent une anesthésie complète avec insensibilité de la cornée pendant deux heures ; le sommeil, profond et calme dura plus de 10 heures.
En Italie, Tizzoni et Fogliata (1875) estiment que l’injection de chloral, puissant hypnotique, est d’une pratique peu dangereuse et préconisent comme antidote la douche froide sur la tête et le dos.
Hoffmann a démontré en 1889 qu’on peut impunément injecter dans les veines des solutions alcoolisées à 45 %. De plus il étudia l’action de la quinine qui produit, en injection, un abaissement de la température.
Mais le mérite d’avoir rappelé en honneur les injections intraveineuses de quinine revient à Baccelli, qui les préconisa dans le traitement des manifestations malariques.
Puis la méthode s’étend à la faveur des grandes épidémies du xix® siècle.
Les injections de lait, remises un instant en discussion, furent promptement abandonnées et vers la fin du siècle sous l'impulsion de Dujardin-Beaumetz la technique intraveineuse reprit droit de cité.
Elle rentra depuis dans la thérapeutique courante et
nous savons avec quel éclat.