C. — Badigeonnages contre l'œuf d'hiver
Nous avons exposé plus baut la tbéorie de M. Balbiani sur la diminution graduelle de la fécondité dans les générations successives du Phylloxéra et l'extinction complète, inévitable, de cette fécondité par la diminution de nombre et la disparition finale des tubes de l'ovaire, si la forme sexuée produisant l'œuf fécondé ne vient, à un moment donné, régénérer la race.
Cette manière de concevoir le cycle phylloxérique est basée déjà sur de nombreux faits d'observation, et, jusqu'à preuve du contraire, nous la considérons comme bonne. Elle est, dans tous les cas, couforme à la logique, qui ne peut admettre la parthénogenèse indéfinie cbez les Insectes, et jusqu'à présent aucune expérience rigoureuse n'est venue l'infirmer '.
De là à entreprendre une lutte directe contre l'œuf fécondé, point de départ et point d'arrivée du cycle pbylloxérique, il n'y avait pas loiu.
' Nous avons dit ce que nous pensions de l'observation de M. Boiteau (Comptes rendus, 18 juillet 1887), qui a élevé des Aptères radicicoles pendant six ans jusqu'à la vingt-cinquième génération, expérience de cabinet bien difficile à rendre rigoureuse. Nous avons dit également ce que nous pensions, pour nos climats, do l'éclosion avant l'hiver de l'œuf fécoudé, soutenue par M. Graélls et M. Donnadieu.
A partir de noire découverte de l'œuf d'hiver à Montpellier, en mars 1881, qui refoulait bien loin la théorie de l'éclosion automnale de cet œuf et (délimitait les lieux de ponte. M. Balhiani en a eu l'idée. A plusieurs reprises il en a parlé au sein de la Commission supérieure du Phylloxéra, dont il fait partie, et, dans sa séance du 13 janvier 1882, celte Commission supérieure émettait le vœu suivant :
« Considérant l'importance du rôle que joue l'œuf d'hiver dans l'évolution du Phylloxéra puisqu'il entretient sans cesse la vitalité des colonies souterraines, et que tout foyer phylloxérique a pour origine un œuf d'hiver; que dès lors sa destruction est d'un intérêt pratique évident, la Commission supérieure émet le vœu que des expériences méthodiques soient instituées non seulement dans le lahoratoirc, mais en grande culture pour déterminer quels sont les moyens à employer pour arriver à la destruction certaine de l'œuf d'hiver. »
Ce vœu, adressé à M. le Ministre de l'Agriculture, était pris de suite en considération et les expériences furent confiées à M. Balhiani. Mais les préparatifs qu'elles nécessitaient et surtout la recherche d'un champ d'études propice demandèrent un temps assez long. Pendant l'hiver de 1882- 83, une première expérience fut tentée, au moyen d'un hadigeonnage insecticide ; expérience peu concluante, suivie d'autres exécutées les années suivantes et couronnées celles-là d'un plein succès. Mais laissons la parole à M. Balhiani ' : « L'expérience consistait à choisir une vigne portant habituellement des galles, à badigeonner un certain nombre de ceps et à laisser les autres intacts, comme témoins. Une vigne de Riparia au domaine de la Paille, près Montpellier, se trouvait dans les conditions voulues. Cette vigne, formée de jeunes plants de quatre ans, se couvrait chaque année de nombreuses galles phylloxériques. Au mois de février 1883, une moitié de la vigne fut badigeonnée avec un mélange de coaltar et d'huile lourde, l'autre moitié fut laissée sans traitement. Malheureusement ce premier essai échoua. On s'attendait au printemps à voir apparaître des galles dans la partie non traitée, tandis que la partie traitée n'en présenterait point. Or, il n'y eut de galles dans aucune des deux parties : l'année 1883 n'était pas favorable a la production des galles phylloxériques. Là où d'habitude on en voyait apparaître en plus ou moins grand nombre, comme dans notre champ d'expériences, par exemple, il n'y en eut pas ou presque pas. C'est ce qu'on remarqua notamment sur les vignes de M. Laliman, à Bordeaux, vignes renommées par l'abondance des galles dont elles se couvrent chaque année. L'expérience, reprise dans les mêmes
i Balbiaui ; Compte rendu des Travaux du service du Phyll., 1885, pag. 157.
conditions dans l'hiver 1883-84, fut cette fois couronnée d'un succès complet. M. Henneguy, qui visita la vigne dès le 10 avril, constata dans le lot non traite des galles nombreuses ; au contraire, dans le lot traité, pas une galle ne put être découverte malgré des recherches assidues. Cette vi"nc fut visitée, le 4 mai, par MM. Couanon et Mouillefert, qui furent également frappés de la netteté du résultat. Le Ier juin, je m'y rendis moi-même, accompagné de MM. II. Mares, Henneguy et Couanon. A cette époque, la différence des deux lots était plus tranchée que jamais. Dans le lot non badigeonné, les galles s'étaient multipliées en quantités énormes, au point de laisser à peine une place libre sur beaucoup de feuilles, tandis que dans le lot traité les feuilles se montraient encore indemnes de ces excroissances. »
Nous ajouterons que plusieurs visites faites par nous-même au champ d'expériences nous ont convaincu de l'efficacité du traitement. Celui-ci, très efficace contre l'insecte, n'était cependant pas sans inconvénient pour la vigne. Certains pieds avaient eu à en souffrir, et le mélange de coaltar et d'huile lourde fut remplacé par une nouvelle mixture renfermant de la naphtaline, de l'huile lourde de houille, de la chaux et de l'eau. Les expériences de la Paille ont été continuées jusqu'en 1886, sous la direction de M. Henneguy, et sauf qu'en 1885, comme en 1883, ni les ceps badigeonnés, ni les ceps témoins n'ont eu de galles, l'effet du traitement au printemps de 1886 était complet. Fait intéressant à signaler, l'action du badigeonnage insecticide paraîtrait môme agir pendant deuxans.«Ala Paille, dit M. Henneguy, la vigne de Riparia n'a reçu aucun traitement pendant l'hiver 1886 87 ; et cependant, le 20 avril 1887, je constatai que les pieds de vigne qui avaient été badigeonnés l'année précédente ne portaient que de très rares galles initiales, tandis que les pieds témoins en avaient de nombreuses. »
Après plusieurs modifications dans les proportions du mélange, M. Balbiani s'est arrêté, pour la quantité en poids d'environ 500 kilogr., aux proportions suivantes :
Huile lourde de houille 20 kilogr.
Naphtaline brute 60 —
Chaux vive 120 —
Eau 400 —
Pour opérer le mélange, on prend un récipient d'environ 500 lit., une futaille défoncée par exemple. Dans un récipient plus petit, on dissout la naphtaline (la plus sèche possible) dans l'huile lourde, en prenant une spatule de bois. Après avoir fait fuser un peu la chaux (la plus grasse
possible) clans la futaille, on verse sur cette chaux fumante, en la remuant, le mélange d'huile lourde et de naphtaline et, ceci fait, on ajoute de l'eau en remuant toujours. On peut n'employer immédiatement que la moitié de l'eau, soit 200 lit. Au moment de l'emploi, ou ajoute 100 lit., et les autres 100 lit. pourront n'être ajoutés que lorsque le mélange sera devenu trop épais. Le transport au milieu des vignes se fait au moyen de comportes, l'application sur la souche (préalablement décortiquée) au moyen d'un pi.iceau rond en poils de porc. On badigeonne tout le bois, y compris les surfaces de tailles, dont les bords, ou le sait, recèlent souvent l'œuf d'hiver sous leur écorce.
Les différents Rapports adressés au Ministre par MM. Balbiani et Henneguy renferment trop de détails sur les expériences exécutées à Montpellier et ailleurs, sur le mode d'application du traitement, etc. , pour qu'il soit possible de les résumer suffisamment ici. Nous devons donc renvoyer le lecteur aux Comptes rendus des Travaux du service du Phylloxéra1, publiés par le ministère de l'Agriculture, années 1885-1886 et 1887-1888, qui renferment les susdits Rapports. Qu'il nous suffise de dire que le succès des expériences de la Paille a attiré l'attention d'un certain nombre de viticulteurs qui ont employé le traitement; que celui-ci a été, dans la plupart des cas, combiné avec des applications de sulfure de carbone aux racines, et que l'administration l'emploie en Algérie tout autour des points d'attaque sur lesquels sont appliqués les traitements d'extinction.
D'après le Rapport de M. Henneguy (1887) , 750 hectares environ, répartis dans dix-huit départements, et 100 hectares en Algérie, ensemble 850 bec" tares, sont actuellement traités. Les départements où ces badigeonnages Balbiani ont été appliqués sont les suivants : Aude, Aveyron, Bouchesdu-Rhône, Gôte-d'Or, Haute-Garonne, Hautes-Pyrénées, Hérault, Indre, Indre-et-Loire, Loir-et-Cber, Lot, Lot-et-Garonne, Rhône, Pyrénées- Orientales, Saône-et-Loire, Tarn, Tarn-et-Garonne et Var.
Nous ne pouvons, nous l'avons dit, entrer dans beaucoup de détails; disons cependant que l'Hérault, n'ayant à peu près plus de vignes françaises non submergées, sur lesquelles par conséquent les badigeonnages puissent être tentés en grande culture, les expériences sérieuses ont été faites ailleurs. Sur les dix-huit départements ci-dessus, le Lot-et-Garonne (150 hectares traités) est certainement celui où les applications les plus intéressantes ont été opérées.
Dans cette région du Lot-et-Garonne, où M. de LaQtte de Lajoaunenque s'est fait l'infatigable propagateur des traitements Balbiani, les badigeon -
1 Heuueguy ; Compte rendu des Travaux du service du Phylloxéra, 1887.
nages comptent do nombreux, adhérents. M. de Lafitte personnellement applique le procédé chez lui depuis cinq ans, sur deux hectares, à l'exclusion du traitement des racines au sulfure de carbone. Ces deux hectares sont isolés^ à l'abri autant que possible, par conséquent, des invasions par ks formes aptères; la terre est argilo- calcaire, très compacte. En 188G, d'après M. Henneguy, l'inspection des racines dans ce champ d'expériences, en présence de M. Balhiani, avait montré, chez les insectes examinés, les gaines de l'ovaire réduites à un petit nombre, indice d'une dégénérescence marquée ; les Phylloxéras étaient peu nombreux ; la vigne, à chevelu abondant, se maintenait bien. Dans les autres champs d'expériences les résultats, bien que moins marqués, permettaient d'espérer le succès. Mais en 1887, d'après M. de Lafitte lui-même *, l'étude sur l'ensemble des expériences faites avec les badigeonnages insecticides seuls, malgré la situation relativement bonne de la vigne de Lajoannenque, « la confiance en un succès décisif des badigeonnages employés seuls comme traitement curât if, était sensiblement moindre qu'en 1886, bien qu'il ne fallût pas désespérer encore».
A notre avis, la preuve contre le badigeonnage est faite, loyalement faite, et nous devons être reconnaissants de son impartialité envers le principal exécuteur des expériences.
Malgré l'excellence théorique du procédé, malgré les expériences de la Paille si claires dans leurs résultats, malgré même quelques succès en grande culture, il est évident que si les badigeonnages insecticides ne sont pas associés aux traitements souterrains par le sulfure de carbone, ils sont généralement peu efficaces par suite des causes qui viennent les contrebalancer.
Au premier rang de ces causes sont des invasions par les jeunes aptères venant sur leurs jambes du voisinage ou apportés par le vent, on ne sait d'où. Dans les vignobles où le Phylloxéra peut arriver des quatre points cardinaux, dans ceux où les cépages américains résistants sont partout, il n'y a pas à songer aux badigeonnages Balhiani. Ce n'est que dans les pays peu attaqués qu'ils pourront être appliqués ; encore conseillerons-nous toujours de les accompagner d'un traitement souterrain au sulfure de carbone.
D. — Submersion.
Vitis amat colles, disait Virgile. C'est là une licence poétique que le viticulteur devra traduire ainsi: Situ veux du bon vin, plante ta vigne sur
1 De Lafltte; Compte rendu des Travaux du service du Phylloxéra, 1388.
les coteaux. La science et l'expérience ajouteront : Mais tu n'en auras guère, et, si tu veux ta vigne vigoureuse et féconde, plante-la dans la plaine et tâche de lui donner de l'eau. A l'état de nature, la vigne d'Europe pousse en effet de préférence dans les endroits frais et humides, le plus souvent au bord âez rivières, où elle ne souffre nullement des inondations fréquentes. Les vignerons de tous les pays le savent, et si, dans le Nord, Virgile semble avoir raison, c'est que le raisin ne mûrit pas dans la plaine.
De temps immémorial, dans le sud de la Russie, on inonde volontairement les vignes plantées dans les terres basses, afin de les débarrasser de leurs ennemis, escargots ou insectes. Il en est de même en Grèce. « Les vignerons de l'éparcbie d'Élie, dit M. Gennadius [Comptes rendus Acad. des Se, 6 décembre 1880), submergent leurs vignobles pendant l'hiver pour tuer les coupe-bourgeons (Otiorhynchus), et cela depuis des siècles. » Dans la lutte entreprise contre le Phylloxéra, lutte qui doit varier avec chaque milieu, on devait songer de suite à la submersion des vignes en plaine, et dès le début de l'invasion on y a en effet recouru.
a Aussitôt, dit M. Chauzit1, que la maladie des vignes fut connue, un viticulteur plein d'initiative, M. le Dr Seigle (de Nimes), se basant sur cette donnée physiologique que le puceron était organisé pour vivre dans l'air et non dans l'eau, lit inonder son vignoble de Forbarot, situé dans le Vaucluse. C'est donc incontestablement M. le Dr Seigle qui a eu le premier l'idée d'asphyxier le Phylloxéra au moyen de l'eau. Ce fait ressort d'une Note reproduite dans le Rapport de M. Barrai sur le concours d'irrigation dans le département de Vaucluse en 1876, Note dans laquelle M. Seigle s'exprime ainsi : « Dès le 26 juillet 1868, c'est-à-dire quatre jours après la publication dans le Messager du Midi du Rapport de la Commission qui avait découvert à Saint-Rémy le Phylloxéra, profitant de l'eau de la Durance amenée par un canal qui entoure ma propriété, j'inondai tout mon vignoble pendant douze jours consécutifs, en maintenant constamment l'eau à 0m, 15 environ au-dessus du sol. En octobre de la même année, je submergeai encore mon vignoble pendant vingt jours. En 1869, je fis trois submersions : une de douze jours en mai, une de huit jours en juillet et une de vingt-huit jours en octobre. Ainsi donc, depuis le 26 juillet 1868 jusqu'au 16 février 1876, j'ai pratiqué vingt fois la submersion, et je suis parvenu de la sorte à reconstituer mon vignoble, qui est en ce moment aussi prospère qu'avaut l'apparition de la maladie.
»M. Louis Faucon ne commença à submerger son domaine du mas de Fabre (Bouches-du-Rhône), qu'après M. Seigle, en 1870 seulement,comme
1 Chauzit et Trouchaud-Verdier ; La Submersion des Vignes.
il le dit d'ailleurs lui-même dans un Mémoire remis au jury du concours d'irrigation de 187G. Mais si l'on peut dire que M. Seigle est le promoteur de la submersion des vignes en France, on doit affirmer bien liant que M. Faucon a été l'inventeur et le propagateur de la méthode. Dans des Notes nombreuses parues dans les journaux agricoles, il a tracé la voie que devaient suivre les submersionnistes ; il a fixé les règles principales de la submersion et a contribué ainsi pour une large part à la rapide extension du procédé, non seulement dans le Midi, mais aussi dans l'Ouest.»
Les chiffres de la production chez M. Faucon avant l'invasion, pendant celle-ci et après la submersion, ont leur éloquence. Ils sont en quelque sorte devenus classiques et méritent d'être cités. Le mas de Fabre, près Tarascon (Bouches-du-Rhône), terre de 23 hectares appartenant a M. Faucon, produisait :
En 1867. Avant l'invasion apparente du phylloxéra 925 hectol.
1868. Année de la découverte de l'insecte (fumier) 40 —
1869. 2e année de l'invasion apparente (fumier) 35 —
1870. lre année de la submersion (pas d'engrais) ......... 120 —
1872. 3e — — (tourteaux de colza) 849 —
1873. 4e — — (gelée, tourteaux) 736 —
1874. 5e — — (tourteaux) 1.135 —
1876. 76 — — (gelée, tourteaux) 507 —
1877. 8e — -- (tourteaux) 2.235 —
1878. 9e — — (gelée, tourteaux) 1.135 —
1879. 10e — — (tourteaux) 2.200 —
De ces chiffres, il ressort trois choses : 1° la destruction du Phylloxéra ; 2° la production moyenne plus que doublée ; 3° la fréquence des gelées printanières.
Par la production moyenne doublée, bien que la qualité y perde forcément, malgré aussi les gelées plus fréquentes et les frais d'installation souvent coûteux, le propriétaire gagne, et beaucoup. Aussi l'exemple donné par M. Faucon a-t-il été vite suivi, et aujourd'hui des surfaces considérables, plus de 25,000 hectares en France seulement, sont soumises à la submersion. Le chiffre officiel donné par M. Tisserand, directeur général de l'Agriculture, dans son Rapport de 1888 à la Commission supérieure du Phylloxéra, est 26,665 hectares.
On peut même affirmer que si la moitié au moins de cette surface ne devait pas être inondée coûteusement au moyen de machines élévatrices puisant l'eau dans les rivières, et que si les grands canaux d'irrigation
réclamés par les populations étaient créés, le nombre d'hectares submergés
serait bien vite quintuplé. Le canal du Rhône seul, d'après M. l'ingénieur
Dumont, l'auteur bien connu de l'un des projets, permettrait d'inonder en hiver 80,000 hectares de vignes ' .
Pas plus au sujet de la submersion qu'en ce qui concerne les autres moyens de lutte contre \e Phylloxéra t nous ne pouvons nous étendre suffisamment. Nous renvoyons donc le lecteur aux. travaux spéciaux énumérés dans la Bibliographie, et principalement à ceux de MM. Faucon, Foèx et Chauzit, auxquels nous faisons du reste de nombreux emprunts. Quelques renseignements sur les conditions de réussite de la submersion et les moyens de l'exécuter seront seuls donnés ici, et aussi brièvement que possible résumés dans les lignes suivantes.
Conditions de réussite. — « La submersion, dit M. Foëx [loc. cit., pag. 625) , est forcément limitée aux vignobles méridionaux situés en plaine. Dès qu'on arrive à la région où la vigne ne peut réussir qu'en coteaux, l'application eudevient nécessairement impossible. De plus, les hivers froids risquent d'entraîner des accidents graves pendant l'opération. La surface inondée se congèle quelquefois sur une assez grande épaisseur, et il suffit d'un changement du niveau de l'eau qui supporte la glace pour que des souches soient arrachées ou écrasées suivant que des glaçons s'élèvent ou s'abaissent.
«Jusqu'ici, en France, la submersion ne s'est pas étendue dans le Sud- Ouest au delà de la Gironde et des départements voisins, et dans le Sud- Est elle est pratiquée dans le Var, les Bouches-du-Rhône, le Gard, l'Hérault, l'Aude, les Pyrénées-Orientales, le Vaucluse, les Basses- Alpes et la partie méridionale de la Drôme. Dans ce dernier département, elle ne dépasse pas Livron, localité située à l'embouchure de la Drôme et qui peut être considérée comme la limite septentrionale probable de l'application du procédé.
«Théoriquement, pour recouvrir un sol absolument horizontal d'une épaisseur deOra,25, il serait nécessaire d'y amener 2,200 mètres cubes par hectare ; mais comme, on le comprend, la terre absorbe une grande partie de ce volume, une autre portion se perd par évaporation ou s'échappe par les fissures des bourrelets; aussi doit-on employer de beaucoup plus grandes quantités d'eau. Il faut compter ordinairement de 10,000 à 15,000 mètres cubes par hectare et quelquefois jusqu'à 30,000 sur la même surface. Une paitie de cette eau doit arriver d'une manière à peu près continue pour parer aux pertes par imhibition ou par évaporation.
»Au point de vue insecticide, les eaux chargées d'air, telles que celles qui sont élevés par les machines ou qui ont passé récemment par des chutes,
1 Faucon ; Instructions pratiques sur la Submersion, pag. 149.
sont moins efficaces parce que les moindres bulles suffisent au Phylloxéra pour prolonger son existence. Celles qui sont complètement privées de subtances fertilisantes risquent d'épuiser plus ou moins les terres un peu perméables, qu'elles lessivent.
»Mais cette infériorité n'a qu'une importance secondaire au point de vue pratique, tout au moins en ce qui concerne les eaux chargées d'air. Sous le rapport de l'épuisement des matières solubles renfermées dans le sol, ce reproche est fondé dans une certaine mesure pour les terres sensiblement perméabbles. Dans ce cas, on fera bien de restituer à la vigne des engrais renfermant sous une forme facilement assimilable les matériaux qui lui sont nécessaires pour une année seulement et d'en renouveler chaque hiver l'application. La formule suivante, employée par M. Faucon, répond très bien à cet ordre d'idées :
Tourteau de colza 90 %
Sulfate de potasse épuré de Strassfurt à 38 % de potasse 10 %
»Ces matières, bien mélangées, sont appliquées à la dose de 250 gram. par pied de vigne.»
Bien que la submersion faite en été soit plus efficace contre l'insecte, alors en pleine activité, on ne peut songer à l'appliquer à cette époque : la vigne aurait trop à en souffrir. En hiver, l'arrêt de la végétation permet au contraire de submerger sans inconvénient. Tous les insectes à l'état à'hibernants ne succombent pas, il est vrai ; mais ils succombent en nombre tel que le peu qui persiste peut être considéré comme quantité négligeable.
La durée de la submersion ne doit pas être la même dans tous les climats et dans tous les sols. L'expérience a démontré (Foëx, loc. cit.) que dans la partie la plus septentrionale de notre région, la Drôme, la durée peut être réduite à vingt-cinq ou trente jours, tandis qu'elle doit être de trente ou quarante jours dans l'Hérault, le Gard et les Bouches-du-Rhône. La multiplication du Phylloxéra, plus grande dans les climats chauds, explique suffisamment le fait.
a Au point de vue de l'efficacité de la submersion (Chauzit et Trouchaud- Verdier, loc. cit.), il faut que le terrain ne soit ni trop compact ni trop meuble. On se trouvera dans de bonnes conditions lorsque le niveau de l'eau, par suite de la perméabilité du sol, baissera par vingt-quatre heures de 1 à 5 centim. Si les pertes journalières sont de 8 ceutim. d'épaisseur, par exemple, la submersion non seulement consommera beaucoup d'eau et exigera une plus longue durée, mais encore sera peu efficace ; enûn elle
serait très dispendieuse et absolument inefficace si le niveau baissait de 10 centim. ou plus par jour. Cette propriété physique, qu'on nomme perméabilité, résulte des proportions suivant lesquelles les trois éléments mécaniques essentiels des terres, L'argile, le sable siliceux et le calcaire sont mélangés. Plus la quantité d'argile sera grande par rapport aux autres principes, moins le sol sera perméable, plus grande sera la proportion de sable, plus le sol sera facilement pénétré.»
Nous avons personnellement développé cette théorie dès 1879 !, la basant sur le nombre de bulles d'air emprisonnées croissant avec la compacité des sols mis en expérience. Ajoutons que pendant toute la durée de la submersion le sol doit être submergé à une épaisseur d'environ 25 centim., et cela sans interruption. «L'eau, dit M. Faucon, qui ne peut arriver aux racines inférieures d'une vigne si elle est appliquée à petites doses, pénétrera jusqu'aux racines les plus profondes si elle est aidée par une puissante pression.»
Le eboix des cépages à submerger, dit M. Obauzit, n'est pas indifférent. Tous les plants ne supportent pas également bien la submersion. L'Aramon et le Petit-Bouscbet ont fait leurs preuves dans la région de l'olivier et doivent être préférés ; mais, leur maturité n'étant pas simultanée, il faut les cultiver dans des planches séparées. Quant aux autres cépages de la région, la Carignane, le Grenache, le Terret, le Chasselas, l'Œillade, le Morrastel, l'Espar, etc., ils redoutent trop les maladies cryptogamiques, telles que Y Anthracnose et surtout le Mildew, pour être cultivés à la submersion. On doit les réserver pour les porte-greffes américains.
Moyens d'exécuter la submersion. — Etant donné un terrain suffisamment horizontal pour que des planches ou carrés de submersion d'une certaine étendue puissent être établis ; étant donné un sol réunissant les conditions de perméabilité citées plus haut, on divisera ce terrain en compartiments ou planches rectangulaires.
«Cette disposition, dit M. Foëx, est celle qui est la plus commode pour les labours, celle qui correspond le mieux aux systèmes de plantations usités. Dans un terrain horizontal, oh l'on peut donner aces planches une grande étendue en tous sens, on a intérêt a les faire carrées ; cette forme facilite les labours croisés, dont l'efficacité est généralement reconnue. Dans les terrains offrant une pente sensible, on est amené à faire des planches rectangulaires, afin de ne pas exagérer la hauteur des bourrelets ou levées. Au point de vue de la destruction des insectes, les plus grandes planches sont les meilleures; l'étendue des bourrelets y est en effet moins considé-
• V. Mayet ; Expériences sur l'efficaciti de la Submersion des Vignes Journ. de l'Âgric. de Barrai. Paris, 7 août 1879).
rable ; or les racines qui pénètrent sous ces bourrelets sont rarement bien purgées d'insectes, et elles constituent en été un foyer d'infection dont il importe de diminuer le plus possible le développement. Mais, dans la pratique, il est généralement impossible de pousser l'application de ce principe
Fig. 28. — Pompe centrifuge Dumont, vue do face.
jusqu'à ses dernières limites, qui est de ne faire qu'une seule planche de toute la vigne à submerger. Les quatre raisons qui s'y opposent le plus souvent sont : 1° le manque d'horizontalité du sol ; 2° l'impossibilité de disposer à la fois d'un volume d'eau suffisant; 3° le danger qu'offre le
Fig. 29. — Pompe centrifuge Dumont, vue de côté.
choc sur les berges des vagues soulevées par le vent ; 4° enfin les conséquences qui résulteraient, pour toute la submersion, d'une brèche produite dans l'unique enceinte des levées. En définitive, les dimensions qui paraissent les meilleures sont celles qui renferment de 3 à 20 hectares.»
«L'établissement des bourrelets encadrant les planches, dit M. Chauzit, doit obéir à certaines règles. Ainsi, ils auront une forme prismatique, à sec-
lion trapézoïdale, et leurs talus seront inclinés à 45". La largeur variera avec la dimension des planches. Si elles ont une grande étendue, on donnera aux bourrelets une largeur suffisante pour qu'une charrette puisse circuler à leur sommet ; on aura alors de véritables digues-chemins. Si au contraire on a été obligé de multiplier les bourrelets, on donnera à leur sommet une largeur de 0m,50à 1 met. La hauteur sera au minimum de 0'",G5. Dans la pratique, il convient d'atteindre 0m.80 à 1 met. Les bourrelets seront établis avec la terre provenant des travaux de nivellement ou bien avec celle qui aura été prise dans les emprunts faits aux parties hautes ou dans des endroits spéciaux.»
Pour protéger les bourrelets contre les érosions, on gazonnera leurs pentes avec des plantes fourragères : M. Foëx conseille le trèfle rampant
Fig. 30. — Pompe centrifuge J. et H. Gwynne.
[Trifolium l'epens), qui peut passer sans inconvénient de l'humidité a la sécheresse; mais, avant que les plantes aient suffisamment poussé, tout au moins la première année, on devra protéger les berges exposées aux vagues par des fascines, des sarments ou des roseaux.
Les planches de submersion une fois établies, il s'agit d'y amener les eaux avec le moins de frais possible.
«Les eaux destinées à la submersion, dit M. Foëx, proviennent des cours d'eau, de canaux, d'étangs, de barrages, de sources, de puits artésiens, etc. On peut les amener dans les vignes par dérivation ou au moyen de machines élévatoires . »
Le premier moyen, le plus simple, doit être employé toutes les fois que l'eau peut être prise à un niveau supérieur; il n'entraîne d'autre dépense que celle de la création d'un canal d'adduction. On ne peut malheureuse-
132 LUTTE CONTIlE LE PHYLLOXERA.
ment pas songer à appliquer dans tous les ras la dérivation et l'on est forcé d'employer le second système. Les machines élévatoires les plus répandues sont les pompes rotatives.
Les plus employées dans les submersions en France sont celles de L. Dumont1 (fig. 28 et 29) et de J. et H. Gwynne (fig. 30). Ces derniers
Fig. 31. — Pompe centrifuge Gwynne, fixée sur une locomobile.
constructeurs ont imaginé une disposition commode pour le transport, dans laquelle la pompe, étant fixée sur le bâti de la locomobile motrice, est prête à fonctionner dès l'arrivée (fig. 31).
On a également fait usage, pour élever les eaux, de la noria et du tympan; mais ces machines n'ont donné que des résultats inférieurs à ceux des précédentes.
Les divers appareils mentionnés ici sont généralement mus par des machines à vapeur. Ces moteurs, souvent les seuls possibles, sont toujours les plus commodes. Le coût de l'opération, par leur moyen, varie entre 60 et 80 fr. par hectare lorsqu'on ne dépasse pas 5 met., hauteur au delà de laquelle on ne semble guère devoir aller en pratique. Ce prix est celui qu'exigent la plupart des syndicats ou sociétés de canaux d'irrigation .
Les machines sont quelquefois installées à demeure sur un point culminant, de manière à dominer par un système de canalisation convenahle
toute l'étentlue à submerger. D'autres fois elles sout locomobiles et peuvent être transportées successivement à portée des [décès que l'on veut
traiter (Og. 32). Le premier système doit être préféré toutes les fois qu'il est
possible, de l'appliquer: les machines fixes à générateur indépendant font en effet le travail à meilleur marché, plus rapidement aussi et durent davantage que les locomobiles.
Il est possible dans certaines circonstances de substituer à la vapeur la force fournie par les cours d'eau où l'on puise l'eau nécessaire au traitement des vignes. On emploie dans ce cas des turbines ou des roues hydrauliques. Le travail s'effectue alors dans des conditions très économiques.
En résumé, la submersion est le seul procédé insecticide infaillible, absolu, contre le Phylloxéra; elle devra être employée, dans la région de l'olivier, toutes les fois qu'il sera possible de le faire.
E. — Plantations dans les Sables.
Il nous reste à parler des conditions permettant à la vigne de vivre sans le secours d'aucun insecticide, c'est-à-dire des plantations dans les sables et de l'emploi des vignes américaines.
Le fait de la résistance des vignes dans le sable a, dès le début de l'invasion phylloxérique, attiré l'attention des viticulteurs. On n'est pas d'accord sur les] causes de cette immunité des terrains sablonneux et plusieurs théories sont en présence. Nous n'en citerons que trois :
1° Une action mécanique des particules sableuses, comblant par leur chute les fissures du sol à mesure qu'elles tentent de se produire, s'éboulant sous les pieds de l'insecte et opposant ?insi une barrière infranchissable aux migrations de celui-ci et même à sa circulation sur les racines. Cette théorie, la première mise en avant, a encore beaucoup de partisans.
2° Une action insecticide mal définie, qu'on ne peut appeler chimique, mais qui d'après M. le professeur Marion ' est incontestable, quelle qu'en soit l'explication.
3° Une disposition physique du sol permettant à celui-ci de se débarrasser complètement de l'air qu'il renferme, de se laisser pénétrer entièrement pur l'eau, qu'elle provienne des pluies ou qu'elle monte du sous-sol par capillarité, et de tuer ainsi le Phylloxéra par asphyxie. Cette théorie, qui parait appuyée sur des expériences sérieuses, a été développée longuement par M. l'ingénieur Vannuccini2, dans un Mémoire publié en 1888.
« Dans le sable, dit M. Vannuccini, l'air en présence de l'eau trouve
1 Marion; Rapport sur les expériences contre le Phylloxéra tt les résultats obtenus, can-pagne de 1878. Paris, Paul Dupont, 1879.
2 Vannuccini; Étude des terres où. la Vigne indigène résiste au Phyllorera [Mess, agric. d.i Midi, 10 septembre 1881).
mille issues, à travers les innombrables interstices que ses grains laissent entre eux, et si par hasard une bulle d'air se trouvait environnée d'eau de toutes parts, elle ne tarderait pas à se frayer un passage et viendrait crever à la surface. L'expérience suivante est concluante à cet égard : Qu'on verse de l'eau dans un vase contenant du sable et dans un autre contenant de l'argile. Dans l'eau, qui peu à peu pénètre le sable, on voit barboter de nombreuses bulles d'air, tandis que pour l'argile l'air reste emprisonné, et c'est à peine si l'on voit monter quelques bulles. Entre ces deux extrêmes, le sable et l'argile, il y a les terres peu argileuses, se laissant fortement pénétrer par l'eau et ne gardant que quelques bulles d'air emprisonnées.
«C'est ainsi que l'on peut expliquer cette gradation de résistance des différentes terres. On voit eu effet les vignes parfaitement résister quand le sable est pur et, à mesure que des proportions croissantes d'argile y sont mélangées, diminuer de résistance jusqu'à périr rapidement dans les terres fortement argileuses. »
L'auteur compare le pbénomène à une submersion naturelle se produisant ebaque année à certaines époques et débarrassant périodiquement la vigue de son parasite. Submersion par capillarité, devrait-il dire, car là où l'espace entre les particules sableuses n'est pas capillaire, quelle que soit l'bumidité du sable, il n'y a pas d'eau et il y a de l'air. Telles sont les galeries pratiquées par les nombreux insectes qui vivent dans le sable, rongeurs de racines ou autres, parmi lesquels dominent en nombre les larves ou vers blancs de YAnomala vitis (Hanneton vert de la vigne). Mais ces réservoirs à air, ne se trouvant qu'exceptionnellement contre les racines, changeant de p'ace avec l'insecte, qui les comble derrière lui, ne peuvent permettre au Phylloxéra de vivre.
Cette théorie de M. Yannuccini n'a été jusqu'à présent réfutée par personne. Elle ne contredit ni les idées de M. Marion ni celles de M. Barrai, qui dans une Note à l'Académie ' a attribué un rùle important à l'eau du sous-sol montant par capillarité dans les sables d'Aigucsmortes.
Le sable est d'autant plus contraire au Phylloxéra qu'il est plus siliceux. Si les proportions de calcaire dominent, il l'est moins, les particules calcaires tendant à s'agglomérer. Tels sont les terrains appelés en géologie sables de Montpellier, anciennes dunes tertiaires dans lesquelles une proportion notable de marne et de débris coquilliers se trouve mélangée. Le sable est uuisible a la vigue s'il est salé2. Il faut donc faire ses plantations
' J -A. Barrai ; Influence de l'humidité souterraine et de la capillarité du sol sur la véadlation des Vignes {Comptes rendus, 12 février 1883).
- Le sel marin (chlorure de sodium), si utile à petite dose comme engrais chi-
136 LUTTE CONTRE LE l'HYLLOXERA.
clans des sables suffisamment siliceux et suffisamment élevés au-dessus de la mer pour qu'ils soient et restent dessalés.
« Sauf dans les endroits bas et salés, dit M. Foëx, la vigne parait prospérer à peu près dans tous les sables où la proportion de silice dépasse CO %. Elle réussit dans les dunes des landes de Gascogne, dans celles du cordon littoral qui borde le golfe de Lion, notamment à Aiguesmortes, dans les sables marins du littoral de la Tunisie et de l'Algérie ; enfin elle prospère dans Jes sables d'alluvion de la vallée du Rbône et d'un certain nombre d'autres cours d'eau.
»De tous les sols sableux où la vigne a été plantée dans les environs d'Aiguesmortes, ce sont ceux anciennement cultivés en garance, c'est-àdire les plus ricbes et les plus anciennement soumis à l'action des labours, qui ont donné les meilleurs résultats. On y obtient jusqu'à 250 hectolitres de vin à l'hectare.
»On doit donc labourer profondément le sol au moyen d'une charrue que l'on fait suivre d'une défonceuse.
»L'Aramon, le Petit-Bouschet, le Cinsaut, le Chasselas et surtout le Piquepoule sont les plants qui réussissent le mieux dans les sables, à condition qu'on leur fournisse les matières fertilisantes nécessaires. L'emploi des fumiers de ferme parait être demeuré sans inconvénient, jusqu'ici ; mais on peut se demander si, en modifiant les propriétés physiques du sol, l'accumulation prolongée de leurs débris ne risque pas de devenir dangereuse. Les engrais chimiques et les tourteaux sont mieux appropriés à ces conditions. »
Nous venons de parler des avantages du sable contre le Phylloxéra; il a aussi ses inconvénients, il est facilement déplacé par le vent. Certaines souches sont déchaussées, d'autres enterrées par de véritables petites dunes qui se forment au milieu des vignes. On pare à cet inconvénient par Venjoncage.
« L'opération, dit M. Foëx, consiste à répandre en légère couverture sur le sol des joncs ou autres plantes palustres, que l'on enfonce un peu
mique dans les terres qui eu sont privées, stérilise le sol quand il est en excès. A ce point de vue seul, la submersion et même les simples irrigations sont très utiles, mais à la condition d'êire continuées, car, pendant les sécheresses, l'eau salée des couches profondes remonte par capillarité dans les couches supérieures et le travail de dessalage est à recommencer. Dans les plantatiuns du littoral du Gard et de l'Hérault, des vignes faites ainsi daus des sables superficiellement dessalés, mais qui n'étaient ni irrigables ni suffisamment élevées au-dessus de la mer, ont dû être abandonnées à cause du salant; c'est le nom donné dans le midi de la France au phénomène que nous venons de décrire.
au moyen d'une pelle ou d'un appareil portant une série de disques tranchants en fer (6g. 33). La faible quantité d'herbes qui se développe dans les sables, ne rendant pas utiles de nombreux binages, permet cette opéra -
Fig. 33. — Appareil de M. Vernette, de Béziers, pour exécuter l'enjoncage.
tion de Venjoncage, qui est suffisante pour Qxer le sable jusqu'aux pluies d'automne. Pour enjoucer un hectare, il faut environ mille gerbes de joncs. »
F. — Emploi des cépages Américains.
La question si vaste et si complexe des vignes américaines (résistance, adaptation, greffage, etc.), qui a donné lieu à tant de controverses et a fait uoircir presque autant de papier que celle des insecticides, est aujourd'hui non pas complètement élucidée, mais entrée dans une période de calme et d'études à la fois théoriques et pratiques.
Historique. — « Les vignes américaines * ont été plus anciennement connues par les Européens qu'on ne le pense généralement. Elles avaient déjà, au xc siècle, fixé l'attention des hardis navigateurs qui précédèrent Christophe Colomhdansla découverte du continent américain.
' G. Foëx et P. Viala : Ampélogr. Américaine. Montpellier, Goulet, pag. 1.
«Christian Rufn, archéologue danois quia recueilli un grand nombre de documents sur les voyages que Grent les Scandinaves, du xe au xive siècle, sur la côte orientale de l'Amérique, raconte que, en l'an 1000, Leif, fils d'Eric le rouge, partit du Groenland avec 35 hommes pour aller explorer plus complètement les terres visitées par Biarne en 986. Ils s'arrêtèrent dans le Massachussels, et un Allemand nommé Tyrker y découvrit des raisins dont ils remplirent leur chaloupe. Depuis lors, plusieurs voyages furent entrepris pour venir en chercher, et Leif appela le pays Vinland.
«Adam de Brème (xne siècle) affirme également que la vigne croit eu Amérique; il le sait, dit-il, non par des conjectures, mais par le récit authentique des Danois. Il cite comme autorité le roi danois Svein Etridson, neveu de Canut le grand. »
Les premiers essais de culture de vignes américaines par des colons européens furent faits, d'après MM. Bush et Meissner', en 1564 dans la Floride. D'après les mêmes auteurs, « les colons français établis dans rillinois, près de Kaskakia, firent en 1769, avec des raisins de vigne sauvage, cent dix barriques de vin corsé; mais la qualité, jugée mauvaise, fit considérer la vigne d'Europe comme la seule véritable vigne à vin. Une Cie de Londres envoya en 1630 des vignerons français en Virginie pour y planter des vignes importées à cet effet; mais les échecs éprouvés alors et ceux qu'eurent à subir depuis, Willam Pernn en 1633, les colons suisses du Kentucky en 1690, et à la fin du siècle dernier le conventionnel Lakanal dans le Kentucky, l'Ohio et l'Alabama, firent renoncer les colons européens à la culture de la vigne d'Europe. Au dix-neuvième siècle, on cite des milliers d'échecs, et pas un succès durable ; et Downing était parfaitement fondé à dire (Horticulturist, janvier 1851) : L'introduction de vignes étrangères en Amérique pour la culture en grand est impossible; une saison ou deux de promesses, puis un échec complet. Il faut toujours excepter la Californie, qui est aujourd'hui l'État le plus grand producteur de vin des Etats-Unis, et toutes les remarques qui viennent d'être faites sur la culture de la vigne se rapportent seulement aux Étals situés à l'est des Montagnes Rocheuses2. Tandis que ces faits ne pouvaient être niés, la cause
1 Bush et Meissner ; Les Vignes américaines, Cataloouc illustré et descriptif. Traduit de l'anglais par L. Bazille, revu et annoté par J.-É. Planchon. Montpellier, Goulet, 1876, et 2" édition, 1885.
2 L'échec constant de la vigne d'Europe en Amérique est un des meilleurs arguments en faveur de l'origine américaine du Phylloxéra, si longtemps combattue. Si la Californie, depuis le xvie siècle (Vignoble de la Mission), pouvait seule couserver la vigne d'Europe, c'est que les Montagnes Rocheuses avaient opposé une barrière infranchissable au Phylloxéra, originaire du versant de l'Atlantique. Au-
LUTTE CONTRE LL' PHYLLOXERA. I i{9
en restait un mystère », mystère que la découverte du Phylloxéra est venu expliquer. Les Américains ont donc été forcés de revenir à leurs cépages indigènes.
« Ce fut le Vitis labmsca (G. Foëx et P. Viala, loc. cit.) , qui donnait les fruits les plus volumineux, sur lesquels se portèrent les premiers efforts. Des semeurs habiles et persévérants créèrent un grand nombre de variétés de cette espèce. On essaya bientôt après de tirer également parti du V. riparia et du V. œslivalis, et dans le Sud du V. rotundifolia. Enfin on chercha à obtenir par voie d'hybridation, entre ces diverses espèces ou entre l'une d'elles et des vignes d'Europe, des produits intermédiaires qui jouent un rôle important aujourd'hui dans la viticulture américaine. C'est M. Longwortb, de l'Ohio, que l'on peut considérer comme l'initiateur dans la mise en culture des espèces sauvages dont il s'est occupé dès 1823 environ. Il a été suivi depuis par des viticulteurs bien connus aux Etats-Unis, tels que MM. Underhill, Roger, Arno'.d, Adlum, Bull, Rickett, etc.
»Les divers cépages américains sont restés longtemps peu connus en Europe, à cause de leur infériorité comme raisins de table et comme producteurs de vin. A peine y trouvait-on quelques types tels que VYork- Madeira et Yhabelk que ses qualités ornementales avaient fait adopter pour couvrir les tonnelles des jardins. Ce n'est qu'en 1861 que M. le marquis de Ridolfi entreprit, afin d'échapper aux ravages de l'oïdium, de cultiver {'Isabelle sur une assez grande échelle, dans ses propriétés près de Florence.»
D'après M. Planchon (Revue des Deux- Mondes, 1877), le Catawba et l'Isabelle ont été introduits vers 1825, et les premiers plants racines de 1858 à 1862. « Par une singulière coïncidence, dit-il, ces introductions se sont faites à la fois sur divers points de l'Europe (Bordeaux, Roquemaure, Angleterre, Irlande, Alsace, Allemagne, Portugal) » .
M. Laliman, de Bordeaux, est le premier qui ait remarqué et signalé en 1869 (Congrès de Beaune) la résistance de ces plants du nouveau Monde. M. Riley l'affirmait de son côté en 1870, signalant surtout le Summer grap (raisin d'été), nom vulgaire donné aux Etats-Unis au Vitis xstivalis.
L'idée première de la greffe revient à M. Gaston Bazille, président de la Société d'Agriculture de l'Hérault. Dès 1869, il avait inutilement tenté
jourd'hui, l'obstacle franchi par l'inseele grâce à la facilité des communications, la vigne d'Europe succombe en Californie aussi bien que dans les autres Etats. La preuve de l'origine américaine du Phylloxéra n'est plus à faire, croyons-nous; c'est pour cela que nous n'en avons rien dit dans la biologie <!e l'inseele et qu'ici nous n'eu parlons qu'incidemment.
de greffer nos vignes françaises sur une plante botaniquement voisine, la vigne vierge. En 1871 , ayant reçu quelques sarments américains de M. Laliman, il réussissait à les faire prendre sur des plants français1, et l'année suivante à greffer ceux-ci sur pied américain. A la même époque, MM. Plancliou et LiclHenstein entraient de leur côté avec succès dans la voie des essais.
En 1872, M. Victor Lefranc, Ministre de l'Agriculture, faisait venir par l'intermédiaire de M. le consul de France à New-York une certaine quantité de vignes américaines choisies par M. Riley et qui furent distribuées dans l'Hérault par les soins du président de la Société d'Agriculture. Enfin, en 1873, la résistance de ces cépages s'affirmant de plus en plus, M. Planchon était envoyé par le gouvernement français en Amérique pour aller les étudier dans leur pays d'origine.
A partir du retour du savant professeur, le mouvement s'accentuait rapidement, à Montpellier surtout, où le zèle intelligent de beaucoup de savants et de praticiens multipliait les expériences. Deux champs d'essai importants, les collections de vignes de l'École nationale d'Agriculture et de la Commission départementale contre le Phylloxéra, présidée par M. Henri Mares, permettaient d'observer une variété infinie de cépages. La collection de l'École d'Agriculture, organisée par son directeur M.Foëx, renferme, à elle seule, environ 230 variétés différentes de cépages américains. II n'est que juste d'associer aux noms des actifs initiateurs cités plus haut celui du Directeur de cette École, qui par ses remarquables travaux a pris rang parmi les premiers ampélographes de l'époque.
De leur côté, les viticulteurs et les savants de la Gironde entraient dans le mouvement. L'exemple de M. Laliman était suivi par un grand nombre de propriétaires, et M. Millardet, professeur de botanique à la Faculté des Sciences, entreprenait ses expériences sur l'hybridation des cépages américains avec les vignes d'Europe - .
Aujourd'hui, après bien des efforts, bien des luttes, bien des déboires aussi, toutes choses inévitables quand on se lance dans une culture absolument nouvelle, avec des plants venus de latitudes extrêmes, les partisans des cépages américains triomphent presque partout dans les pays fortement ravagés.
1 G. Bazille ; Messager agr. du Midi, juillet 1871.
2 Ces expériences tendent, on le sait, à doter le pays de producteurs directs résistant au Phylloxéra permettant de supprimer la greffe, pour les vins communs tout au moins. A la suite de M. Millardet, elles ont été entreprises un peu partout. Les plants déjà bien connus de l'Herbemont d'Aurelle de Paladine et du Saint-Sauveur Gaston Bazille sont un pas en avant dans cette voie.
LUTTE CONTRE LE PHYLLOXERA. 1 i 1
Des trois grosses questions, la résistance, le greffage et l'adaptation, les
deux premières sont entièrement résolues. Quelques vignes de plus de vingt ans, greffées ou franches de pied, des milliers d'hectares ayant dix ou quinze ans. sont là pour l'attester. Le nombre total d'hectare9 reconstitués atteignait, fin 1887 ', le chiffre de 1G6,517. La vigne américaine, malgré ses détracteurs, « a prouvé le mouvement en marchant ».
Parmi les nombreuses espèces botaniques américaines appartenant au genre Vitis, les quatre suivantes ont été utilisées en Europe sur une assez grande échelle : Vitis ./Estivalis, V. Riparia, V. Rupestris et V. Labrusca.
Comme cépages les plus employés ou les plus connus pouvant être rapportés au Vitis iEsTiVALis, on peut citer les suivants : Jacqn>ezyHerbemont, Black-July, Cunningham ; au Vitis Riparia : Riparia sauvage, Solonis, Clinton, Taylor, Vialla et Franklin ; au Vitis Rupestris : les divers types de Rupestris sauvages; au Vitis Labrusca : Cnncord, York-Madeira et Isabelle. On utilise de plus, depuis peu, trois types sauvages : Vitis Cordifolia, V. Berlaxdieri et V. Cinerea.
S'il y a des points noirs à l'horizon des amiricanistes, c'est du côté de Y adaptation au sol. La récente mission en Amérique, confiée par le gouvernement français à M . P. Viala, professeur de viticulture à l'École de Montpellier, mission à la fois géologique et botanique, contribuera, pensonsnous, à résoudre le problème ; mais, avant d'aborder ce sujet, disons quelques mots sur la résistance et ses causes connues.
De la greffe, nous ne dirons rien, renvoyant sur ce vaste sujet aux nombreux livres publiés sur la matière. Nous ne dirons rien, si ce n'est que de longue date la greffe était pratiquée en France par tous les viticulteurs sérieux, et que dans le pays du monde où se remue le plus d'idées, il devait rapidement se trouver un homme d'initiative pour l'appliquer aux vignes américaines.
La résistance. — A considérer la question dans son ensemble, en simple observateur des faits biologiques, nous dirons qu'il y avait quatre-vingtdix-neuf chances sur cent pour que les racines américaines, résistantes de tout temps dans leur pays d'origine, soient également résistantes en Europe. A-t-on jamais vu une espèce animale ou végétale, transportée sous uu autre ciel, succomber aux parasites naturels emportés aven elle, parasites auxquels sa constitution était adaptée? Quaud une espèce exotique succombe chez nous, c'est qu'elle rencontre des conditions de climat ou de sol qui ne
1 La situation phylloxêrique en 1887-88, par M. Tisserand, Directeur général au ministère de l'Agriculture.
lui conviennent pas, ou bien encore qu'elle trouve des parasites nouveaux. Les vignes américaines venant de latitudes équivalentes à celles d'Europe, placées dans des sols comparables aux nôtres, résistant chez elles au Phylloxéra, n'ayant pas trouvé de parasistes nouveaux comparables au leur, avaient toutes les chances pour prospérer en Europe.
Quelles sont maintenant les causes physiologiques de la résistance ? C'est ce que va nous apprendre l'auteur auquel nous avons déjà fait de si nombreux emprunts. «On a d'abord pensé, dit M. Foëx. que la résistance des vignes américaines était due à leur vigueur, à la facilité qu'elles auraient de refaire leurs racines plus promptement que l'insecte ne pouvait se multiplier pour les détruire. C'est une erreur; une preuve décisive à cet égard peut être déduite de l'examen comparatif de certains types américains et français. Le York-.)Iadeira, par exemple, hybride américain, bien que d'une végétation médiocre, résiste bien au Phylloxéra, tandis que VAramon du Languedoc, dont la végétation est remarquablement vigoureuse, succombe à ses attaques. Une autre hypothèse a été formulée, en 1876, par M. Boutin. Ce chimiste pense que la résistance est due à la présence, dans la racine des
^vignes américaines, de substances plastiques auxquelles il donne le nom de lalière résinoïde, matière qui s'opposerait à l'extravasion de la sève réiltant de la piqûre du Phylloxéra. Cette théorie repose sur une conception
[irifexacte des phénomènes déterminés par l'attaque de l'insecte.
«Il n'y a pas en effet de perte de liquide, sur les racines françaises, par la petite piqûre qu'il fait avec son rostre. Au reste, les analyses faites à l'Ecole d'Agriculture de Montpellier n'ont pas confirmé la proportionnalité des matières résinoides avec le degré de résistance. C'est autre part, pensons-nous, qu'il faut en chercher la raison !
lésions produites par le Phylloxéra acquièrent une importance variable suivant les circonstances. Lorsque les racines jeunes ne renferment pas encore un corps ligneux bien organisé, les renflements prennent un volume considérable, et en définitive s'altèrent complètement, ce qui détermine la mort de la racine attaquée, quel que soit le type auquel elle appartienne. Lorsque le cylindre central et les faisceaux libéro-ligueux sont constitués, le renflement prend un volume plus ou moins considérable suivant l'épaisseur des tissus cellulaires de l'écorce et suivant leur densité. Une différence très sensible se montre en outre dans l'étendue des altérations suivant qu'on se trouve en présence d'une racine de Vitisviniferao\i bien de certaines espèces américaines telles que V.riparia> V. œstivalis, V. rupestris, etc.
»En effet, tandis que dans le premier cas les altérations intéressent les diverses natures de tissus cellulaires de la racine (tissu cellulaire de l'écorce ,
LUTTE CONTRE LE PHYLLOXERA. I î'!
couche génératrice, rayon médullaire), dans le second au contraire la couche corticale seule est atteinte.
«Les conséquences de la pénétration des rayons médullaires chez le Vitis
Fig. 34. — Coupe de racine d'Aramon (Vitis vinifen) non résistante; grosseur 20/1 diamètre (d'après M G. Foëx).
vinifera sont, au bout d'un certain nombre d'attaques, l'altération consécutive des faisceaux fibro-vasculaires, dont les éléments anatomiqucs se pénètrent des liquides chargés des matériaux en décomposition provenant des tissus cellulaires, et finalement la destruction de la racine. Chez les espèces américaines résistantes, tout se borne à une altération superficielle qui se termine par la cicatrisation des tissus et la formation d'une sorte d'eschare qui ne tarde pas à se détacher. La majeure partie des racines encore vivantes et susceptibles d'émettre facilement des radicelles est détruite dans le premier cas et est conservée dans le second.
«Les divers cépages du V. labrusca semblent, en général, intermédiaires, au point de vue de l'importance des lésions et de la conservation des racines, entre les deux catégories que nous venons d'établir l.
1 D'après M. Millardet {Les Vignes américaines résistant au Phylloxéra , la propriété de résistance est à son maximum (qui peut aller jusqu'à l'immunité phylloxérique) dans les espèces suivantes : Vitis rotundifolia, rubra, cordifolia, rupestris, riparia, cinerea, xstivalis. Elle est plus ou moins faible chez les Vitis candicans, californica, labrusca. Elle est nulle dans les Vitis vinifera et amurensis, ainsi que chez toutes les espèces de vignes asiatiques observées jusqu'ici.
«Les différences qui viennent d'être indiquées trouvent une explication rationnelle dans une différence correspondante que l'on observe entre la structure des tissus des racines de vigne de ces diverses origines. En effet, si l'on considère des racines de même âge et de développement équivalent
Fig. 35. — Coupe de racine de Jacquez (Vitis aestivalis) résistante ; grosseur 20/1 diamètre (d'après M. G. Foëx).
chez les diverses espèces, on constate que celles des vignes américaines sont dans un état de lignification plus parfait. L'écorce en est plus mince et plus dense; les rayons médullaires en sont plus étroits, plus nombreux, formés de cellules plus petites, à parois plus épaisses et d'un diamètre plus petit que chez les vignes d'Europe (fig. 34, 35 et 36).
»La constatation de ces faits présente une importance considérable au point de vue des garanties que peuvent nous offrir pour l'avenir les vignes américaines.»
L'adaptation au sol. — Nous avons dit que, dans la question des vignes américaines, les seuls points noirs étaient du côté de l'adaptation au sol.
En effet, nous demandons à la vigne de pousser dans des terrains qui lui sont contraires autant par les éléments chimiques qui les composent, que par leur constitution physique, dans des sols blancs, qui ne peuvent s'échauffer, et il y a eu, cela se conçoit, de nombreux échecs dans ces ter-
LUTTE CONTRE LE PHYLLOXERA. 1 i,")
rains-là. C'est comme si nous voulions faire pousser dans le calcaire des arbres aimant la silice, tels que les châtaigniers ou le chêne liège.
De la mission qui lui a été confiée en Amérique, M. le professeur Viala
Fig. 36. — Coupe de racine de Solonis (Vitis riparia) résistante ; grosseur 20/1 diamètre (d'après M. G. Foëx).
a rapporté de nombreux échantillons de vignes et de terrains et surtout une foule de renseignements précieux. Il a vu et bien vu. Des vignes telles que le Vitis Berlandieri, le V. cinerea, le V. cordifolia ont été observées végétant vigoureusement dans des terres aussi marneuses, aussi crayeuses, aussi blanches que celles des Charentes, de la Champagne et de certaines régions du midi de la France. Il n'y a pas de raison pour croire que ce qui réussit en Amérique ne réussira pas en Europe. Des expériences qui se poursuivent sortira donc fort probablement la solution.
En ce qui concerne l'adaptation suivant les divers terrains, «on peut, dit M. Foëx, grouper à l'heure qu'il est, comme suit, les principales indications recueillies dans la région méridionale:
1° Terres profondes, fertiles et fraîches : Riparia sauvage, Jacquez, Solonis, Vialla, Taylor.
2° Terres profondes, un peu fortes, non humides: Riparia sauvage, Solonis, Vialla, Taylor, Othello, Jacquez.
3° Terres profondes de moyenne consistance, fraîches en été : Riparia sauvage, Jacquez, Solonis, Vialla, Taylor, Black-July, Othello.
4° Terres légères, caillouteuses, profondes, bien égouttées, ne se dessé-
chant pas trop en été: Jacques, Vialla, Riparia sauvage, Taylor, Rupestris .
5* Terres calcaires blanches, crayeuses, marneuses ou luffeuses (travertins): VitisBerlandieri, V. cincrea, V. cordifolia.
6° Terres argileuses grisâtres: Jacquez.
7° Terres argileuses profondes et très humides : Vitis cinerea, Solonis.
8° Terres sableuses profondes suffisamment fertiles: Solonis. Jacquez, Black-July, Rupestris.
9° Terres caillouteuses sèches et arides, à sous-sol fissuré, dites de garrigues: Rupestris, Riparia sauvage, Gloire de Montpellier, Grand Glabre, etc.
10° Terres profondes avec fond de tuf (travertins) et terres un peu salées : Solonis.
11° Terres colorées en rouge par le fer peroxyde, à cailloux siliceux (diluvium Alpin), profondes et un peu fortes: tous les cépages indiqués ci-dessus.»
«Les plants américains qui conviennent le mieux à la région de l'olivier sont les suivants: Riparia sauvage, Solonis, Taylor, Rupestris, Jacquez, Cunningharn, York-Madeira, quelquefois Herbemont et Vialla.
Dans le Sud-Ouest, les types préférés sont : Vialla, York-Madeira, Solonis, Riparia sauvage, Rupestris, Herbemont, Othello, Canada e[Noah.
Dans la Savoie, l'Isère, le Beaujolais et la Bourgogne, on a obtenu de bons résultats avec : Vialla, York-Madeira, Riparia sauvage, Noah, Canada, Othello, Senasqua, Eumelan et Cynthiana.
Les principaux producteurs directs sont : parmi les Vitis xslivalis, le Jacquez, le Saint-Sauveur, Y Herbemont, V Herbemont d'Aurelles, le Black- July, YEumelan et le Cynthiana; et parmi les Hybrides, le Canada, le Brant, le Cornucopia, YOthello et le Black défiance.
Les porte-greffes les plus employés sont : le Riparia sauvage, le Jacquez, le Vialla, le Taylor, Y York-Madeira et le Rupestris.^
Tels sont, décrits aussi brièvement que possible, les divers moyens de lutte employés contre lePhylloxera. Mettant de suite de côté la submersion et la culture dans les sables, qui, détruisant la cause, coupent court à l'effet, nous résumerons comme suit la marche à suivre en cas d'invasion dans les terres qui ne sont ni sablonneuses ni submersibles, c'est-à-dire dans le plus grand nombre des cas :
1° Si les points d'attaque sont peu nombreux dans le pays, détruire de suite ces points d'attaque par les traitements d'extinction au sulfure de carbone ; 2° une fois le pays notoirement atteint, mais les vignes encore productives, cesser les traitements d'extinction qui tuent la vigne et appli-
quer les traitements souterrains au sulfure de carbone, auxquels, en cas
d'isolement suffisant du vignoble, on pourra ajouter les badigeon nages Balbiani; 3° les vignes ne donnant plus une récolte suffisante pour couvrir les frais des traitements, arracber et remplacer de suite par des plants américains appropriés au terrain.
En procédant de la sorte, bon nombre de propriétaires dans l'Hérault, et surtout dans l'Aude, ont pu maintenir leur rendement au chiffre d'hectolitres produits avant l'invasion du Phylloxéra.