‹ Les insectes de la vigneChapitre 40 sur 187 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nous ne pouvons entrer dans le détail de tout ce qui a été fait pour combattre le Phylloxéra. Tant soit peu développée et même réduite aux traitements vraiment scientifiques, l'histoire de cette lutte de vingt ans formerait un volume. Les questions de submersion et de cépages américains, à elles seules, ont pris ces temps derniers une telle importance que les traiter tant soit peu longuement serait sortir du cadre spécialement entomologique que nous nous sommes tracé et empiéter sur les domaines du génie rural et de la viticulture. Nous devrons donc sur ces matières nous en tenir aux généralités et renvoyer pour les détails aux livres spéciaux, tels que l'excellent Traité de Viticulture * de M. Foëx, ouvrage où le Phylloxéra est étudié spécialement au point de vue de la lutte entreprise contre lui.

Avant d'attaquer un ennemi, il faut étudier ses positions ; nous parlerons donc tout d'abord des moyens de reconnaître la présence du parasite. Les traitements préventifs n'étant pas à la portée de toutes les bourses, ce côté de la question a une importance qui ne peut échapper à personne.

Quand on a des surfaces plus ou moins grandes de vignes mortes ou mourantes dans le voisinage de quartiers reconnus phylloxérés, il n'y a guère de doute à avoir. On n'a qu'à examiner, à la limite des parties malades, des racines de souches encore vigoureuses. Mais en pays jusque-là indemne, une tache phylloxérique; comparée plus haut à une tache d'huile, n'est pas toujours, à son début, facile à découvrir. Nous avons dit que le Pourridiê'2, maladie cryptogamique des racines, et les attaques d'autres insectes pouvaient avoir des effets semblables.

Pour constater rapidement si l'on a affaire au Phylloxéra, il faut exa-

* Foëx ; Cours complet de Viticulture, Montpellier, Coulet ; Paris, Delahaye et Lecrosnier, 1888.

2 Foëx ; loc. cit., pag. 502.— P. Viala ; Les Maladies de la Vigne. Montpellier, Coulet; Parts, Delahaye et Lecrosnier, 1887.

miner les radicelles, au bord des poi?its d'attaque, sur les soucbes ayant encore beaucoup de vigueur. Né suceur de fève, l'insecte quitte en effet la ■vigne dès qu'elle est affaiblie ', et l'on n'aurait aucune chance de le rencontrer sur les pieds morts ou mourants. Il faut surtout opérer les recherches du 15 juin au 31 juillet. A ce moment de pleine végétation, les radicelles se forment, se renouvellent sans cesse et portent presque toutes les nodosités jaune clair si caractéristiques. Sur ces renflements, souvent visibles au premier coup de pioche, sont de nombreux insectes jaunes ou bruns; ces derniers, entourés d'oeufs, ressemblentà des traînéesde poussière de soufre. Les radicelles, qui presque toujours en juillet poussent au collet de la souche, permettent parfois de constater la présence de l'insecte avec un simple couteau de poche.

1 Ce fait seul du parasite n'attaquant que les pieds vigoureux, détruisant les vignes les mieux cultivées, les mieux fumées, venues de boutures ou de semis, dans des terrains nouvellement défrichés, étant en un mot cause évidente du mal, aurait dû, dès le début, couper court à la théorie du Phylloxera-effel. Il n'en a rien été, et bon nombre d'esprits, même éclairés, se sont laissé égarer sur ce point. Eucoro actuellement, certains hommes, plus théoriciens que praticiens, ne sont pas convaincus par les innombrables expériences qui toutes ont abouti au renversement de leur système. Oui, dans certains cas. les insectes ne sont qu'une cause seconde, un effet, si l'on veut, d'une maladie antérieure du végétal. Tel est le cas d'un grand nombre d'espèces lignivores qui n'attaquent les arbres que lorsque ceux-ci sont malades, ne pouvant s'en prendre ni aux arbres morts dont les tissus seraient trop durs, ni aux arbres bien portants dont la sève envahirait leurs galeries. Mais tous les brouteurs de feuilles, les coupeurs de racines, les suceurs de sève, vont aux végétaux vigoureux, qui leur offrent abondante pâture. A-t-on jamais dit que le chêne dépouillé de ses feuilles par les hannetons ou les chenilles était malade avant l'arrivée de ces insectes ? Autant vaudrait parler de maladie pour le buisson brouté par la chèvre, l'herbe mangée par le mouton ! Gomme nous l'avons longuement expliqué à propos de la vigne dans notre Introduction, les végétaux cultivés bien portants ont leurs parasites multipliés par les procédés de culture, la taille, le binage, les variétés obtenues par la sélection des semis, l'hybridation, etc , procédés de culture indispensables, mais qui éloignent ces plantes des conditions de végétation et de résistance constitutionnelle rencontrées chez les types sauvages non hybrides. Nous pouvons ajouter comme cause d'affaiblissement la culture dans un pays qui n'est pas celui de la plante ; les végétaux exotiques, par exemple, succombent en effet souvent sous les attaques des Cochenilles.

Si, comme M. André (Les Parasites de la Vigne, pag. 1G), on appelle maladie l'état produit par ces modiûcations opérées par l'homme sur les espèces végétales dans un sens déterminé, en un mot leur domestication, nous concédons que de ce côté il y a de grandes causes de faiblesse.

C'est sur ce terrain, croyons-nous, que l'on devra finir par s'entendre.

En toute autre saison, soit qu'au priDtemps les nodosités ne se soient pas encore produites, ou que, pourries avant l'automne, elles ne se produisent plus; soit qu'en hiver, l'insecte, sous forme d'hibernant microscopique et

de couleur brune, se dissimule aisément, la recherche est beaucoup plus difficile. C'est donc bien en été qu'il faut, autant que possible, l'opérer. IJnn fois le mal constaté, on doit agir sans retard.

Nous avons dit que des remèdes de tout genre, même les plus absurdes, avaient été proposés contre le Phylloxéra. Le nombre des moyens curatifs présentés aux diverses Commissious du Phylloxéra et Société d'Agriculture dépasse 5,000, et ceux qui ont été scientifiquement et consciencieusement expérimentés au champ d'expériences de Las Sorres et à l'École d'Agriculture de Montpellier sont au nombrede plusieurs centaines1. Tout l'arsenal de la chimie a été épuisé; mais, de cette longue liste de procèdes, bien peu ont résisté à l'épreuve de l'expérience. Ce sont surtout des insecticides qui ont été préconisés, et sans peine, on le comprend. L'insecticide, c'est la lutte directe, la voie tout indiquée ; mais ici la difficulté est grande : l'ennemi se dérobe, il est souterrain, enfoncé parfois à près de 2 met. dai.s le sol et il devient presque impossible de l'atteindre.

Les différents moyens proposés et qui ont reçu des praticiens la consécration nécessaire sont en très petit nombre. Ils peuvent être groupés comme suit: 1° comme insecticides : le sulfure de carbone, les sulfocarbouates, Les badigeonnages contre l'œuf d'hiver et la submersion ; 2° comme procédés permettant à la vigne de vivre sans aucun secours : la plantation dans les sables et les plants américains. Tel sera l'ordre que nous suivrons.

' Eq 1877, la Commission départementale de l'Hérault, présidée par M. II. Mares, correspondant de l'Institut, avait, depuis sa création (1872), reçu communication de G96 procédés concourant presque tous pour le prix de 300,000 fr. Dans l'espace de cinq ans, 317 ont été essayés au champ d'expériences du mas de Las Sorres, près Montpellier, et les résultats, relevés par les soins de MM. Durand et Jeannenot, professeurs à l'École d'Agriculture de Montpellier, ont été publiés en un fort volume (Montpellier, Grollier, 1877). Ce livre sera consulté avec fruit par tous ceux qui parlent encore de cultures intercalaires, de plantes à odeur forte enfouies au pied des souches, de produits pharmaceutiques introduits lans le bois au moyen d'une vrille, etc. Ils y verront qu'un a tout essayé, qu'on a même été trop complaisamment de l'euphorbe à la térébenthine, de l'ail pilé à l'onguent gris, de la lavande au vinaigre, de la rue au camphre, de l'assa fœtida à la cire à cacheter appliquée sur les tailles, et ils pourront se fairo une idée sur la valeur des 379 procédés qu'on n'a pas cru devoir essayer.

A. — Sulfure de Carbone.

Ce liquide, connu depuis longtemps, est un insecticide puissant, se volatilisant rapidement et émettant des vapeurs d'une densité plus grande que celle de l'air ; autrement dit, des vapeurs lourdes tendant à pénétrer dans le sol et non à en sortir. Sou emploi contre le. Phylloxéra a été proposé pour

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la première fois en 1869 par le baron Thénard ; mais l'expérience, faite aux environs de Bordeaux, ne fut pas heureuse. Traités avec une dose trop forte, les ceps succombèrent, et pendant plusieurs années on ne pensa plus au remède qui, disait-on, guérissait la maladie en tuant le malade. L'idée

cependant était reprise à Montpellier, en 1873. par M. Mooestier, qui, employant des doses beaucoup plus faibles, eut tout d'abord une telle réussite que le problème sembla résolu ; mais des expériences nouvelles entreprises dans des sols de nature différente faisaient bientôt voir que des conditions physiques spéciales du terrain sont nécessaires pour que la diffusion des vapeurs soit suffisante pour tuer la plus grande partie des insectes.

Dans les terres argileuses compactes, l'échec est d'ordinaire complet.

Les terrains pierreux, peu profonds, secs, situés en coteaux, tels que ceux des garrigues du Languedoc, sont également rebelles au sulfure de carbone. On ne peut guère citer comme ayant réussi dans ces conditions-là que M. Tbiollière de l'Isle, qui sur le coteau de l'IIermitage a obtenu un succès incontestable dans des terres défoncées, il est vrai, à 1 met. de profondeur. Dans les sols légers, sablonneux, les vapeurs toxiques peuvent s'échapper, et en cas de réussite on peut se demander si ce n'est pas le milieu lui-même qui s'oppose à la multiplication de l'insecte. Les terres de consistance moyenne sont donc celles où l'action insecticide du sulfure est la plus évidente, et sous ce rapport les résultats obtenus par M. Jaussan (de Béziers) et MM. Alliés et Mariou (de Marseille), ce dernier opérant pour le compte de la Cie P.-L.-M., sont connus de tous.

Cette consistauce moyenne est plus difficile qu'on ne pense à apprécier. Il faut aussi que la terre ne soit ni trop humide ni trop sèche ; il est en effet facile de comprendre que l'eau en plus ou moins grande quantité dans le sol augmente ou diminue sa densité.

«Les traitements, dit M. Foëx (pag. 565), doivent être commencés dans les vignes dès que les premières traces du Phylloxéra y ont été constatées. Lorsqu'on attend que les effets du mal soient tout à fait manifestes, ce qui correspond à la destruction d'une grande partie du système radiculaire, il faut quelquefois plusieurs années pour que la vigne débarrassée d'insectes ait reconstitué ses racines, et on n'arrive pas toujours à des résultats suffisants. Quand on s'y prend au contraire dès le début, on conserve la plus grande partie de ses organes, et le vignoble ne subit pas de dépression sensible. Enfin les vignes dont les racines sont déjà gravement altérées sont très sensibles à l'action du sulfure de carbone1 et ne permettent pas l'emploi de doses assez fortes pour se débarrasser promptement de l'insecte.

»En ce qui concerne la saison à laquelle l'opération doit être effectuée, on a reconnu qu'il était possible, dans certaines conditions, de traiter avec des chances de succès à peu près égales dans les diverses saisons de l'année .

i Gic des Chemins de fer de P.-L.-M. ; Résumé des Travaux effectues pour combattre le Phylloxéra, par A. -F. Marion. Paris, Paul Dupont, 1878.

On doit seulement éviter les moments où il y a excès d'humidité, parce qu'alors le sulfure ne s'évapore que lentement et qu'à l'état liquide il peut altérer les racines. Il faut également ne pas opérer en temps de sécheresse trop intense, surtout dans les terrains qui se fendent et laissent dégager les vapeurs sulfocarhoniques. Il est enfin préférable de ne pas effectuer d'application lors de la floraison et du moment de la véraison à celui de la vendange, parce qu'il résulte presque toujours de ce fait la cessation provisoire du fonctionnement d'un certain nombre de radicelles et un léger arrêt de végétation. Cet effet de stupéfaction, ainsi qu'on l'a appelé, peut entraîner de la coulure et nuire à la maturition du fruit.»

M. Monestier opérait avec du sulfure de carbone versé au fond de trous pratiqués avec un pal. La terre jetée dans les trous était tassée avec un vigoureux coup de talon. Tel est le point de départ de l'emploi réellement pratique du sulfure de carbone. Depuis lors, de nombreux procédés se sont succédé, tels que les flacons enterrés de Fouque, qui laissaient échapper par leur bouchon er.taillé les vapeurs sulfocarhoniques ; les cubes Rohart, où le sulfure, emprisonné dans du bois poreux au moyen d'un vernis spécial, était mis en liberté au moment voulu, par la rupture de cet enduit; Vaspirateur et insufflateur de MM. Crolas et Jobart, appareil ingénieux qui produisait une meilleure diffusion de l'insecticide, etc. Aujourd'hui, on se sert uniquement de pals injecteurs et de charrues sulfureuses, reconnus comme faisant un travail meilleur et à plus bas prix

Pals injecteurs. — « Les premiers de ces instruments en usage, dit M. Foëx (pag. 567), sont les pals; les charrues sulfureuses sont d'invention plus récente. Elles tendent à se répandre beaucoup aujourd'hui, à cause de la grande économie qui résulte de leur emploi.

«Les premiers pals usités pour l'introduction du sulfure de carbone dans le sol étaient de simples tubes ouverts à la partie inférieure. Ces tubes étaient enfoncés après y avoir passé une tige de fer pointue que l'on enlevait quand on avait atteint la profondeur voulue; on faisait couler par ce conduit une certaine quantité de liquide mesurée préalablement (pal David et Delbez). On construisit ensuite des appareils jaugeant eux-mêmes d'une manière approximative le sulfure et le laissant ensuite écouler (pal Gayraud , pal Rousselier) ; enfin le principe des pals injecteurs fut introduit par M . Gastine et définitivement adopté par la pratique. Nous donnons ci-dessous la description des pals actuellement fabiqués par ce constructeur *, d'après lui-même :

1 Le Brevel Gastine est actuellement exploité par la Société l'Avenir Vilicole, 73, rue de Brueys, à Marseille, et par M. Vermorel, à Villefranche (Rhône), qui a un peu modilié l'instrument.

«Comme on peut le voir (6g. 19 et 20), c'est un instrument portatif qui se compose d'un réservoir cylindrique terminé par un tube perforateur. Au-dessus élu réservoir, deux manettes permettent de saisir le pal pour l'enfoncer dans le sol. Une pompe hydraulique placée a l'intérieur du réservoir,

Fig. 19. Fig. 20.

Fi'j. 19. — Pal injecteur Gisline à clapet inférieur. — Fig. 20. — Pal injecteur GastiQe à clapet latéral et à tige eu forme de lame.

et dont la tige du piston dépasse le haut du récipient entre les manettes, sert à projeter dans le sol avec force par l'extrémité du tube perforateur les quantités choisies et exactement dosées.

»Pour opérer, on saisit l'appareil par les manettes, on enfonce le tube perforateur dans la terre. Si l'action exercée par les mains sur les manettes

est insuffisante, on y ajoute celle du pied en forçant sur une pédale placée au-dessous du réservoir. Dès que le tube perforateur a pénétré dans la couche arable à la profondeur voulue, on pousse rapidement de haut en bas la tige du piston, et l'injection se produit au fond du trou. On abandonne alors cette tige du piston, qui remonte d'elle-même par l'action d'un ressort intérieur, de telle sorte que l'instrument est immédiatement amorcé pour une seconde injection semblable à la première.

» Le travail de l'opérateur est donc réduit à cette manœuvre : 1° enfoncer le pal dans le sol ; 2° appuyer vivement sur la tige du piston ; 3° retirer le pal du sol ; 4° boucber immédiatement avec force le trou fait par l'instrument.

» Pour changer les doses 1 , il suffit de réduire ou d'augmenter la longueur de la course du piston au moyen de bagues que Von enfile sur la tige de cette pièce. »

Les trous d'injection doivent être pratiqués verticalement à 0m,30 ou 0m,40 de profondeur, sauf lorsqu'ils tombent près du pied d'une souche, auquel cas on évite de les faire pénétrer au delà de Ûm,08 à 0m,10. Il faut les répartir à des écartements réguliers (0m,60 au minimum, 0m,88 au maximum) et les distribuer en quinconce. Cette répartition doit être établie dans les plantations régulières, de manière à ce que les lignes de trous soient parallèles à celles des vignes. Dans les vignobles irréguliers, on doit éviter d'enfoncer le pal à moins de 0m,25 de distance du pied du cep, parce qu'on s'exposerait sans cela à rencontrer dans le voisinage quelques grosses racines qui souffriraient beaucoup de l'action du sulfure.

Les terres légères sont celles dans lesquelles on peut le plus se rapprocher sans inconvénient des ceps; mais les trous doivent y être plus profonds que dans les sols compacts, à cause de la facilité avec laquelle s'y produit l'évaporation des gaz sulfocarboniques.

En résumé, le nombre des trous d'injection à pratiquer par mètre carré varie suivant diverses circonstances. On peut établir d'une manière générale que, plus la quantité de sulfure à appliquer est répartie en un grand nombre de petites doses, meilleure est la diffusion des vapeurs. Mais la trop grande multiplication des trous augmente d'une manière exagérée les frais de main, d'oeuvre; aussi se borne-t-on habituellement à une moyenne de deux à trois trous par mètre carré, qui donne des effets suffisants dans des sols de consistance moyenne. Dans les terres plus compactes, il est préférable d'atteindre le chiffre de quatre trous par mètre.

1 Gastine et Couauon ; Emploi du Sulfure de carbone contre le Phylloxéra. Bordeaux, Feret et fils, 1884, pag. 121.

Charrues sulfureuses. — Les charrues sulfureuses ou iujcclcurs à traction sont des appareils qui permettent de faire pénétrer au fond d'une feule continue pratiquée dans le sol une quantité déterminée de sulfure de

Fig. 21. — a. Coupe du pal injecteur Gastine à clapet inférieur, b. Pointe du pal et clapet de retenue ; c. Clapet ' .

carbone. Ces instruments, d'invention récente, tendent néanmoins à se répandre rapidement: ils offrent eu effet l'avantage de permettre, dans les vignes plantées en lignes régulières, un travail rapide et économique; aussi des types assez nombreux ont-ils été imaginés. On peut citer comme les plus employés ceux de M. Gastine, de M. Vernette et de M. Saturnin.

' Extrait de l'ouvrage de MM. G. Gastine et Couanou ; Emploi du Sulfure de carbone, etc.

La charrue sulfureuse de M. Vernette (fig. 22), une des plus en usage en Languedoc, est formée essentiellement d'un soc 2 qui ouvre la fente; d'uu récipient 8 qui renferme le sulfure ; d'un appareil doseur 9 qui jauge le sulfure et le laisse écouler par un tube au fond de la raie ; d'une roue 10

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Fig. 22. — Charrue sulfureuse de M. E. Vernette, de Béziers.

qui referme la raie et communique le mouvement au doseur ; enfin de deux mancherons dont l'un 4 sert à maintenir l'appareil pendant le travail, l'autre 5 à le soulever quand on est arrivé au bout de la raie .

Lorsqu'on fait usage des injecteurs à traction pour appliquer le sulfure de carbone, on distribue les choses de manière à ce que les lignes d'injection soient écartées d'un mètre au maximum .

D'après MM. Gastine et Couanon, on ne devrait tracer qu'une seule fente d'injection pour les rangs de vignes placés à 1 met. ou à lm,20d'écartement. De lm,20 à 2 met. il faudrait en tracer deux. Au-dessus de 2 met. et jusqu'à 3 on porterait les lignes d'injection à trois.

Les appareils doivent être réglés de manière à ce que leur débit soit proportionnel à l'écartement des lignes. Des tables construites spécialement pour chaque type fournissent les indications nécessaires à cet objet.

L'emploi des charrues sulfureuses implique, plus encore que celui du pal, la nécessité d'un sol bien raffermi à la surface, à cause de la faible profondeur à laquelle on est obligé de déposer le sulfure (20 centim. au maximum). Il est par conséquent toujours mauvais de labourer avant le traite-

meut, comme le croient utile certains viticulteurs: l'ameublissement qui résulte de cette façon offre aux vapeurs une issue trop facile vers L'atmosphère.

Les doses de sulfure de carbone employées pour les traitements ont été d'abord exagérées ; on ne songeait qu'à l'effet insecticide, sans se préoccuper de ménager la vigne. C'est ainsi que M. le baron Thénard prescrivait d'abord la dose de 100 gram. par souche traitée. Plus tard. M. Alliés, dont les expériences heureuses servirent de base aux études de la Commission de la Cie P.-L.-M., employait 30 gram. par cep. Cette Commission proposa d'abord l'emploi de deux traitements réitérés. Chacun de ces traitements employant 30 gram. de sulfure par mètre carré, soit 300 kil. à l'hectare, les deux traitements entraînaient une consommation de G00 kil. d'insecticide par hectare. Les membres de l'ancienne Commission de P.-L.-M. reconnaissent aujourd'hui que l'on peut arriver à d'excellents résultats avec des quantités beaucoup moindres.

L'Association viticole de Libourne, opérant dans un milieu où la multiplication du Phylloxéra est plus faible et où par suite de l'humidité du sol les pertes de sulfure par évaporation dans l'air sont moindres, conclut à une application de 250 kil. par hectare. Aujourd'hui, dans certaines contrées où la lutte contre le Phylloxéra est relativement facile, on n'emploie que 15 gram. par mètre carré, soit 150 kil. à l'hectare. On descend même quelquefois jusqu'à un minimum de 120 kil.

En résumé, on peut dire qu'on ne pratique plus guère aujourd'hui qu'un traitement annuel unique, à la dose de 150 à 250 kil. à l'hectare. »

Traitement d'extinction. — Concernant le sulfure de carbone employé en nature, il nous reste à parler des traitements d'extinction, qui, conformément à des lois spéciales, ont été appliqués en Suisse d'abord et plus récemment en Algérie, en Allemagne et en Russie. Ces traitements, excellents dans les pays peu envahis, ont pour but, par l'application d'une très forte dose de l'insecticide, au moyen d'un pal, de tuer non seulement l'insecte, mais la vigne, afin d'éteindre autant que possible, dès leur apparition, des foyers qui sans cela pourraient infester toute la contrée.

La loi suisse est de 1878. Chargé personnellement en 1882, par l'Académie des Sciences, d'une mission ayant pour but d'étudier l'efficacité de ces traitements d'extinction, nous n'avons qu'a reproduire ici une partie de ce que nous disions alors dans une lettre à M. Dumas. Nous renverrons, pour les détails, aux Comptes rendus de l'Académie des Sciences » .

1 Valéry Mayet ; Complus rendus, 20 novembre 1882.

a Dans les deux cantons attaqués, Genève et Neufchâtel, le sulfure de carbone est appliqué à la dose de 300 gram. par souche, en deux traitements de 150 grara. chacun, à douze jours d'intervalle. La souche est tuée quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent et les ceps qui repoussent sont toujours sur la lisière du point traité, c'est-à-dire indemnes du Phylloxéra.

»A ce traitement énergique, tous les êtres organisés succombent : escargots, lombrics, arachnides, insectes de tous genrbS, mauvaises herbes, vignes, tout est mort. Les taches reconnues reçoivent un traitement d'extinction qui s'étend à cinq rangées de soucbes autour du point contaminé. On traite, non pas en rond, mais en carré, pour que le nombre de pieds soit facile à calculer. Autour de la partie détruite, on examine plusieurs fois l'an, soucbe à soucbe, un carré de vigne de 50 met. de côté, ce qui amène parfois à visiter les racines de 25 à 30,000 souches pour un seul point d'attaque. Ces visites ainsi que les traitements sont confiés à des commissaires cantonaux .

«Les dépenses du traitement cxtinctif, de visites, de surveillance et d'indemnitésaux propriétaires sont payées: un tiers par la Confédération, un tiers par le canton et un tiers par le produit d'un impôt voté par le conseil cantonal. Cet impôt, qui frappe exclusivement les propriétaires de vignes, est proportionné à la valeur des vignobles. Il varie entre 5 fr. et 15 fr. l'hectare. La vigne contaminée devient momentanément propriété de l'Etat, on l'entoure d'un cordon soutenu par des écbalas, on plante au milieu un drapeau rouge et un écriteau sur lequel il y a ces mots : Vigne séquestrée.

«Pendant cinq ans, la vigne ne peut être replantée. L'indemnité est payée pendant deux ans. Pour la première année, elle consiste dans la valeur de la récolte sur pied, dans celle des soucbes et des échalas qui sont brûlés sur place. Pour la seconde année, elle équivaut à la moitié de la récolte.

«Les recherches actives se font à la bonne époque, c'est-à-dire en juillet, moment de la grande émission des racines superGcielles de la vigne si infaillibles pour la constatation du mal, moment aussi où les émigrations A' Ailés et d'Aptères vont commencer. Le traitement d'extinction, appliqué à cette époque de l'année, fait d'une pierre deux coups : il tue le foyer et empêcbe le départ des colons. »

Est-ce à dire, d'après les détails ci-dessus, qu'on soit complètement maître du fléau chez nos voisins? Certainement non ! Les points d'attaque récents du canton de Vaud et l'extension de ceux de Neufcbâtel prouvent que, malgré toute l'énergie déployée, le mal s'étend, et s'étendra peut-être un jour sur les milliers d'hectares de vigne qui couvrent les rives nord des lacs de Genève, de Neufchâtel et de Bienne. Il n'en est pas moins vrai que la Suisse est atteinte depuis bientôt vingt ans et qu'au moyen d'une

dépense annuelle de 50 à C0, 000 francs, c'est-à-dire l'intérêt d'un peu plus d'un million, on a défendu et on défendra longtemps encore un capital dépassant un milliard.

La loi française concernant l'Algérie est postérieure à notre mission. Elle est du 21 mars 1883, la loi allemande du 3 juillet de la même année, et l'ordonnance impériale russe date du 5 février 1885.

Elles rappellent par leur teneur celle de la loi suisse, sauf que dans la loi française l'art. 8 fait supporter par les communes les frais de recherches annuels, a Cette disposition, dit M. Couanon, inspecteur des services du Phylloxéra1, hlessait l'équité, car elle faisait supportera tous une dépense faite dans l'intérêt d'uu certain nombre seulement. Les ressources communales étaient souvent insuffisantes; aussi la majorité des viticulteurs algériens a-t-elle réclamé l'établissement d'une taxe spéciale portant sur les vignes en rapport. Cette proposition a été consacrée par la nouvelle loi du 28 juillet 1886.

»Au terme de cette loi, le montant de la taxe, dont le maximum est fixé à 5 fr. par hectare, est déterminé chaque année par arrêté du gouverneur général, les conseils généraux consultés. Le taux à percevoir a été fixé à 3 fr. par hectare en 1887, et pour les trois départements algériens la somme des étendues imposables, en 1887, étant de 50,489 hectares, les ressources disponibles ont été cette année-là de 151,467 fr. »

C'est un chiffre bien plus que suffisant pour les recherches annuelles ; mais en Algérie les traitements d"extinction ont-ils donné d'aussi bons résultats qu'en Suisse et en Allemagne? Dans son Rapport sur la campagne de 1886, M. Couanon parait plein de confiance dans l'avenir viticole de notre colonie ; mais tel n'est pas l'avis de M. le directeur général de l'Agriculture. M. Tisserand, en effet, adressant, comme chaque année, à la Commission supérieure du Phylloxéra son Rapport sur la situation phylloxérique en 1887-88, considère celle des environs de Philippeville comme très grave. « Les taches, dit-il, sont disséminées un peu partout dans le massif vignoble, et l'on peut craindre que, malgré l'énergie déployée, l'insecte n'étende sensiblement ses ravages. Le foyer de La Calleestencore plus important, l'œuvre de contagion semble malheureusement bien avancée en cette région. »

En résumé, on peut dire que l'emploi du sulfure de carbone parait beaucoup plus efficace dans les terres meubles que dans les terres compactes, dans le Nord que dans le Midi, et l'on peut ajouter qu'il est l'agent insecticide à conseiller partout au début des invasions. Dans le Nord, où les

1 Rapport de M. Couanon, inspecteur des services du Phylloxéra (Camp. 188G).

terres argileuses, trop froides, ne sont jamais plantées en vignes, où la multiplication du Phylloxéra eslkirte, au point de permettre à des souches attaquées de vivre parfois dix ans avec leur ennemi, on peut espérer maintenir la vigne par le moyen de cet insecticide. On ne peut en dire autant des vignobles du Midi, où la souclie est tuée parfois dès la seconde année de l'invasion. A part quelques exemples qui sont cités, le viticulteur, même le jdus soigneux, finit par être débordé, et on ne peut compter sur le sulfure de carbone que pour les traitements destinés à ralentir l'invasion; encore faut-il déployer la plus grande vigilance dans la rccliercbe des points d'attaque. Pour les traitements d'extinction où la vigne est sacrifiée, ce puissant exterminateur de tous les organismes reste le meilleur agent à employer.

Sulfure de carbone dissous dans Veau. — A la suite de nombreux accidents survenus, vignes tuées ou fortement compromises par l'emploi du sulfure, de carbone en nature, l'idée de dissoudre dans de l'eau le puissant insecticide est venue à l'esprit de plusieurs inventeurs. Une répartition plus régulière dans le sol est en effet ainsi obtenue. Dès le début, les résultats du traitement ont été fortement discutés ; mais, son emploi tendant à se répandre, il faut en conclure qu'il a reçu l'approbation d'un certain nombre de praticiens. C'est à ce titre que nous donnons quelques détails sur le procédé, et nous ne pouvons mieux faire que de les emprunter au livre de M. Foèx :

« Ce fut M. Cauvy, professeur de pbysique à l'Ecole de pharmacie de Montpellier, qui proposa le premier, en 1875, de dissoudre le sulfure de carbone dans l'eau pour le traitement des vignes pbylloxérées; mais il ne fut pas donné suite à cette idée. En 1882, M. Rommier, délégué par l'Académie des Sciences pour l'étude du Phylloxéra, fit la même proposition. Il étudia en premier lieu la solubilité du sulfure et établit qu'elle était d'un peu moins de 2 gram. par litre à la température ordinaire. Il recommanda cependant, pour éviter tout accident, de n'employer qu'une dissolution de 0er,40 à 0«r,50 de sulfure par litre .

«Pratiquement, dit-il {Journal de l'Agricullure, 26 août 1882), on devrait se procurer un réservoir muni d'ailettes" (une espèce de baratte) où l'on pulvériserait le mélange des deux liquides, mélange qui serait dilué après l'écoulement suivant la quantité d'eau nécessaire à l'irrigation .

L'imperfection des appareils proposés en premier lieu pour opérer la dissolution du sulfure empêcha pendant un certain temps l'emploi de ce procédé, et ce n'est guère que depuis quatre ans que, grâce à l'outillage fort ingénieux de MM. Fafeur frères, des surfaces considérables ont pu être traitées par ce moyen.

MM. Fafeur frères donnent 'le leur appareil la description suivante : « La fig. 23 va nous servir à expliquer le principe de la marche de

l'appareil.

Un tuyau de conduite AB rétréci en 0 est traversé par un courant d"cau

dirigé suivant la flèche F.

Ftg. 23. — Coupe de l'appareil Fafeur pour la dissolution du sullure de carbone dans l'eau (d'après M. G. Foëx).

La pression produite par ce rétrécissement et par la vitesse du courant vient s'exercer à la partie supérieure d'un récipient plein d'eau et de sulfure, lequel, en vertu de sa densité, occupe toujours la partie inférieure de ce récipient.

Cette pression est transmise par l'eau du courant au sulfure, qui dès lors monte dans le tube plongeant T, traverse le robinet R' et l'oriûce 0' et vient déboucher dans la partie du tuyau A à la rencontre du jet d'eau.

La proportion entre les orifices 0 et O' détermine les proportions du mélange que l'on fait varier par le plus ou moins d'ouverture du robinet R'. Le robinet R sert à interrompre la communication du courant avec le sulfure, lorsqu'on veut recharger l'appareil.

Par cette description, on voit que la dissolution est produite sans pression et à l'abri de l'air par la rencontre dans un tuyau de conduite de deux

jets de sulfure et d'eau. Le jet de sulfure étant créé par le courant d'eau lui-même, le dosage sera toujours constant, quelle qne soit la quantité

d'eau écoulée, en admettant toutefois que la vitesse de ce courant ne descende pas au-dessous de certaines limites. Il est facile de concevoir qu'avec des organes aussi simples on puisse

adopter rct appareil de dissolution dans les conditions les plus diverses, à toute conduite d'eau sous pression fournie par un réservoir, une pompe à Iras ou à vapeur. La pompe à bras (fig. 24) est suffisante pour les petites exploitations.

Le traitement consiste à verser dans chaque cuvette préalablement pratiquée autour de chaque pied de vigne, une quantité de solution d'environ 15 à 18 lit. par mètre carré de surface, c'est-à-dire que, s'il y a 8,000 cuvettes à l'hectare, il suffit de mettre 20 lit. dans chacune, soit 16 lit. par mètre carré. S'il y a 3,000 cuvettes, on doit employer au moins 50 lit., et s'il y en a 2,500, 60 lit. Dans les plantations très serrées, on est obligé de mettre deux pieds dans une même cuvette et môme trois dans une plantation de 30,000 pieds à l'hectare.

S'il s'agit de traiter une très petite surface et que l'eau soit à proximité, la pompe à bras suffira. Le tuyau de refoulement en caoutchouc va directement à la partie de vigne à traiter. Un homme ou un enfant reçoit le liquide apporté par ce tuyau, alternativement dans deux baquets, ce qui permet de verser l'un pendant que l'autre se remplit.

Pour la grande et la moyenne culture, on se sert d'une petite machine à vapeur ou d'un manège puissant pour actionner une pompe qu'on place au bord d'un ruisseau ou d'un puits à débit suffisant. Cette pompe refoule l'eau dans une conduite formée par des tuyaux en tôle galvanisée et allant directement à la vigne (fig. 25); à une petite distance de la pompe, se trouve placé sur cette môme conduite l'appareil à dissolution.

A son arrivée dans la vigne, cette conduite se divise en plusieurs autres sur lesquelles se trouvent placés des robinets d'une forme spéciale où viennent se visser de petits tuyaux en caoutchouc servant à amener la solution dans les baquets au pied môme de la souche.

Comme on le voit dans les fig. 24 et 25, la solution est portée sur le pied môme; les baquets placés sur le bord de la cuvette sont remplis et versés sur place. Ils sont ainsi toujours vides dans leur déplacement d'un pied à l'autre.

Les doses de sulfure employées pour les dissolutions sont de G à 8 décigr. par litre en hiver et de 4 à 6 décigr. en été. Les traitements peuvent se faire, eu dehors du temps des vendanges, pendant presque toute l'année. » Comme on le voit par les détails ci-dessus, il faut à chaque traitement une certaine quantité d'eau, environ 1,000 hectolitres par hectare. Il faut de plus que le terrain soit peu accidenté. Ce n'est donc guère que dans les plaines à proximité d'un cours d'eau ou d'une source abondante qui; le procédé peut être employé. Malgré cela, dans la vallée ou plutôt !a vaste plaine de l'Aude, il tend à se répandre et à se substituer, d'une part à

fil

l'emploi du sulfure de carbone en nature, d'autre part à celui des sulfocarbonates alcalins.

Ce qui reste, dans cette région, de vignes à racines françaises sera-t-il sauvé par ce traitement? Nous ne le croyons pas ; mais le plein rendement de ces vignes pourra être ainsi obtenu pendant plusieurs années au delà du terme fatal assigné par le Phylloxéra.

B. — Sulfocarbonates.

La découverte d'un agent à la fois fertilisant et insecticide devait, dés le début de l'invasion pbylloxérique, préoccuper les chimistes. De nombreuses recberebes ont été faites dans ce sens; mais l'idée que les sulfocarbonates de potassium et de sodium pouvaient réuqir ces deux conditions est due à M. Dumas. En 1 874, le célèbre secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences avait observé que, soumis à l'influence de l'acide carbonique de l'air et de l'bumidité, ces sels se décomposaient lentement en carbonates fertilisants et en sulfure de carbone insecticide, et que, de plus, la lenteur de la réaction permettait aux vapeurs toxiques une action prolongée et d'autant plus efficace.

Des expériences furent aussitôt organisées à Cognac sous la direction de deux délégués de l'Académie des Sciences. De celles qui furent confiées à M. Max. Cornu, ainsi que des applications sur le terrain confiées à M. Mouillefert, il résulta que l'action sur la reproduction des radicelles était remarquable, l'effet insecticide également, et que le sulfocarbonate de potassium, malgré son prix supérieur à celui du sel de sodium, devait être préféré à ce dernier. L'action fertilisante des sels de potasse étant connue de tous, le sulfure de carbone ayant déjà fait ses preuves, on crut un instant que le remède définitif était trouvé et que son emploi serait partout substitué à celui du sulfure de carbone.

Il n'en a rien été. Malgré l'ingéniosité du procédé, malgré le prestige qui s'attachait au nom de son inventeur, la pratique est venue juger en dernier ressort. Les cbiffres donnés, en 1888, par M. le Directeur général de l'Agriculture, dans son Rapport sur la situation pbylloxérique, prouveut que le sulfure de carbone reste l'agent cbimique préféré par les viticulteurs.

En 1886, le nombre d'hectares traités en Fiance par le sulfure de carbone était de 47.21 5, et celui des hectares traités au sulfocarbonate de potassium de 4,459. Les chiffres pour l'année 1887 étaient 00,205 pour le sulfure de carbone et 8,820 pour le sulfocarbonate. A n'examiner que ces deux années, on pourrait croire à une confiance croissante dans l'efficacité du sulfocarbonate; mais l'année 1884 avait donné 33,440 hectares pour le

sulfure de carbone contre G, 286 traités par le sel alcalin, l'année 1885, 40,585 pour le sulfure et 5,227 peur le sulfocarbonate.

On peut donc dire que l'emploi du sulfure de carbone en nature va toujours progressant, doublant même en trois ans, tandis que celui du sel alcalin oscille entre deux chiffres relativement bas, 4,000 et 9,000 hectares traités.

D'où vient cet abandon relatif du sulfocarbonate? C'est ce que nous allons expliquer en faisant de nombreux emprunts à l'auteur déjà bien souvent cité.

« Le sulfocarbonate de potassium, dit M. FoCx, est employé à l'état liquide et dilué dans une quantité d'eau suffisante pour permettre de saturer le cube de terre dans lequel vivent les racines. De grandes quantités d'eau sont donc nécessaires, et c'est là une des objections les plus sérieuses qui aient été faites à ce mode de traitement. Celui-ci doit être appliqué en hiver. C'est l'époque en effet où, par suite du repos de la végétation, le sulfocarbonate peut le moins nuire à la vigne, celle où, la taille étant effectuée, la circulation dans les vignobles est plus facile. De plus, par suite de la fréquence plus ou moins grande des pluies, les terres peuvent se saturer avec une plus faible quantité d'eau et le débit des sources est à son maximum. M. Mouillefert recommande cependant une seconde opération au mois de juillet, pour les vignes fortement atteintes, à cause de la grande multiplication de l'insecte à cette époque.

»Les terres argileuses sont peu favorables aux traitements par le sulfocarbonate: elles se laissent pénétrer lentement par le liquide insecticide lorsqu'elles sont déjà mouillées, et ce dernier, qui reste un certain temps exposé à l'air, se décompose et perd son efficacité. De plus, la potasse, qui, comme nous l'avons vu, se trouve abandonnée à l'état de carbonate de potasse, se diffuse difficilement sous cette forme à travers l'argile et devient par suite moins profitable comme engrais qu'elle ne l'est dans d'autres sols. Enfin la lenteur avec laquelle ces terres s'échauffent les rend peu favorables à la production des radicelles de remplacement, tandis que la facilité avec laquelle elles se crevassent en été permet à l'insecte de faciles réinvasions.»

Application du sulfocarbonate. — «Le sulfocarbonate étendu d'une certaine quantité d'eau est versé dans de petits bassins carrés formés au pied des souches par de petits bourrelets eu terre. Une fois le liquide absorbé, les récipients sont recouverts avec la terre qui a servi à faire les séparations. Les bourrelets doivent être peu épais, afin que la terre qui se trouve au-dessous puisse s'imprégner facilement. Les dimensions des bassins va-

rient suivant le mode de plantation ou la déclivité du terrain. Dans certains cas, on en fait un par cep (Gironde, Charente, Languedoc). Dans d'autres contrées où les plantations sont plus serrées, on enferme plusieurs pieds dans un même récipient. Les bourrelets déterre se font ordinairement à bras; mais on peut dans certains cas s'aider de la charrue en édifiant, par son moyen, des billons parallèles qu'il suffit de relier entre eux. par des traverses élevées à la boue. Le mieux est d'exécuter ce travail peu de temps avant l'application du traitement, la terre fraîchement remuée absorbant mieux la solution.

» Le travail préparatoire terminé, on met dans chaque récipient l'équivalent de 40 à 50 gram. de sulfocarbonate par mètre carré, mélangés avec 10 à 15 litres d'eau suivant la perméabilité du sol, ce qui représente une dépense totale par hectare de 400 à 500 kilogr. de sulfocarbonate et de 100 à 150 met. cubes d'eau.

» Le transport économique de cette grande quantité d'eau a été l'objet d'études très sérieuses de la part de MM. Mouillefert et Hembert. Ces Messieurs ont imaginé un ensemble d'appareils qui permet de l'effectuer dans des conditions remarquables de bon marché et de commodité. Leur système se compose : l°d'un moteur quelconque; 2° d'une pompe aspirante élévatoire actionnée par le moteur ci-dessus et de ses accumulateurs ou réservoirs à air ; 3° d'une canalisation métallique spéciale très légère, d'un montage et démontage très rapides, permettant d'envoyer l'eau ou la solution sulfocarbonatée à de grandes distances et à des hauteurs assez considérables ; 4° d'un système spécial de prises d'eau greffées sur la canalisation d'amenée et permettant au moyen d'une canalisation secondaire de distribuer le liquide dans toutes les parties du vignoble ; 5° d'un certain nombre d'accumulateurs ou réservoirs de pression placés sur différents points de la canalisation pour régler la distribution de l'eau suivant des pressions variables ; 6° de vases spéciaux pour recevoir l'eau de la canalisation de distribution et où l'on prépare la solution lorsqu'on ne veut pas l'envoyer directement ; 7° enfin d'appareil de distribution de la solution sulfocarbonatée. »

Cet outillage fonctionne, d'après M. Mouillefert, de la manière suivante ' : « La pompe et son moteur étant placés près de l'eau, celle-ci est envoyée dans la canalisation principale, puis dans la canalisation secondaire, qui forme un réseau plus ou moins complet dans la vigne à traiter. Tous les 20 met. environ, cette canalisation secondaire porte des robinets oii s'adapte une troisième canalisation de distribution composée de bouts de tuyaux de

» Mouillefert ; Traitement des Vignes phylloxérccs par le Sulfocarbonate de potassium. Paris, Librairie agricole, 1879.

LUTTE CO.NTl'.E LE PHYLLOXKlîA.

caoutchouc de 10 met. pouvant, en s'ajoutant les uns les autres, former un nouveau réseau entre les ramifications de la canalisation précédente.

» A l'extrémité de chacune des canalisations de troisième ordre se trouvent deux récipients mobiles, simples cuviers ou baquets de 350 à 400 iitres, facilement déplaçahles par un homme, dans lesquels on reçoit l'eau qui

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s'écoule des tubes de caoutchouc. Quand l'un de ces vases est plein, on y ajoute la quantité de sulfocarbonate nécessaire pour traiter un nombre donné de ceps ; on mélange cette substance avec l'eau, en agitant avec un bâton jusqu'à ce qu'on ait une solution homogène; l'ouvrier n'a plus ensuite qu'à puiser cette solution avec deux arrosoirs et à la porter au pied des ceps que l'on veut traiter.

» Des accumulateurs ou récipients à pression, placés sur différents points de la canalisation d'amenée ou de la canalisation secondaire (généralement sur les points les plus élevés), servent à accumuler l'eau qui n'est momentanément pas débitée et qui, en comprimant un certain volume d'air, régularise et active la distribution.

» Dans une bonne organisation, les ouvriers ne doivent pas porter l'eau plus de 10 met. Dans ces conditions, un bomme muni de deux arrosoirs peut vider au pied des ceps, sans se presser, en moyenne, de 1,500 à 1,800 lit. d'eau par beure (fig. 2G).

»Malgré le dispositif ingénieux que nous venons de décrire et l'économie considérable qui en résulte pour les traitements, l'emploi du sulfocarbo- Date est encore plus coûteux que celui du sulfure de carbone. Ce n'est que dans les vignes à riche production, jouissant, par suite de la nature du sol ou de leur situation, d'une certaine résistance aux attaques de l'insecte, et pour lesquelles on pourrait redouter l'action trop énergique du sulfure, que l'on devra préférer le sulfocarbonate. Mais, dans ces circonstances, il présentera toujours l'avantage de laisser dans le sol un engrais bien approprié à la vigue et dont la valeur devra être déduite du prix de revient du traitement. »

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