D'ENTOMOLOGIE
§ I. — Définition.
Au début de l'étude de chaque ordre de nos connaissances scientifiques, alors que les objets à comparer sont encore peu nombreux, l'esprit humain est porté à réunir à côté les uns des autres des faits ou des êtres qui s'éloigneront ensuite de plus en plus. A mesure, en effet, que de nouvellesnotions s'ajoutent aux anciennes, des différences apparaissent, de petites variations qu'on croyait secondaires, peu importantes, seulement spécifiques ou génériques, prennent une plus grande valeur. La précision s'établit peu à peu, des noms nouveaux sont créés pour répondre à des idées nouvelles, et les noms anciens reçoivent une acception plus spéciale et plus restreinte. C'est ainsi que le mot Insecte, qui signifie, cà proprement parler, animal dont le corps est formé de segments {corpus inlersectum), comprenait pour Linna'us, dans sa signification générale, le grand embranchement actuel des Entomozoaires, avec des limites nécessairement moins exactes qu'aujourd'hui. Selon l'ingénieuse et philosophique conception de Dugès, on peut se représenter leur type abstrait par. une série d'animaux identiques soudés en ligne droite, chacun formant un anneau ou zoonite, chacun possédant les organes des fonctions végétatives et animales. On voit les représentants très-inférieurs du type, comme les Tœnias, obéir à cette formule théorique avec une assez grande approximation. Puis l'analogie des segments s'efface peu à peu, chacun tend de plus en plus à exécuter un travail physiologique distinct, et c'est dans la classe des Insectes, telle que les naturalistes l'admettent aujourd'hui, que les caractères différentiels des Zoonites sont les plus tranchés, surtout chez les êtres adultes. L embranchement des Entomozoaires, en effet, appartient à l'un
des types élevés de la création animale, et c'est l'adulte qui offre les caractères de la plus haute valeur. Il est bien rare, en effet, qu'on observe ces développements rétrogrades fréquents dans les types inférieurs. Nous devons définir avant tout, avec toute la précision possible, les Entomozoaires, auxquels est actuellement réservé le nom d'Insectes, et dont l'étude sommaire, plus spécialement affectée aux espèces utiles et nuisibles, constitue l'objet de cet ouvrage.
Nous avons à peine besoin de faire remarquer que certains individus du groupe peuvent ne pas offrir la totalité des caractères de la définition : jamais la nature ne se prête complètement à ces cadres distincts et tranchés, dans lesquels il nous semblerait si commode de les voir rentrer exactement ; toujours, comme pour défier notre impuissance, des faits, des êtres, échappent aux formules rigoureuses et nous montrent que nous ne connaîtrons jamais qu'approximalivement les grandes lois dont le Créateur sest réservé le secret.
Les caractères extérieurs qui sont immédiatement visibles chez les Insectes sont l'existence de trois paires de membres de locomotion terrestre pour les adultes. Dans cette seule classe des Entomozoaires apparaissent souvent des ailes, ou appendices de locomotion aérienne, toujours fixées à la partie dorsale de certains segments et au nombre de deux paires diversement modifiées. Les anneaux se groupent autour de trois centres de coalescence et le corps se partage, toujours chez les adultes, en trois régions : la tête, le thorax, l'abdomen.
Ces premiers caractères, les plus apparents, ne sont pas les plus généraux par leur constance. Un certain nombre d'Insectes manquent d'ailes : ce sont les ordres inférieurs de la classe et parfois les femelles de certaines espèces des types supérieurs. Dans les derniers ordres, les Parasites et les Thysanoures, la distinctio:i des trois régions du corps tend à s'effacer, l'abdomen prédomine et semble amoindrir l'importance des deux autres régions, j'égions privilégiées auxquelles appartiennent les sens supérieurs, la vue et l'ouïe. Enfin certaines espèces de Thysanoures offrent des appendices locomoteurs à l'extrémité de l'abdomen, et d'autres ont des vestiges de pattes abdominales.
Un examen plus attentif conduit l'observateur à reconnaître d'autres caractères. Les pièces buccales ou appendices préhenseurs et diviseurs des aliments restent complètement distinctes des membres locomoteurs, tandis que dans le type Gnathopodaire, composé, selon M. Milne Edwards, des Myriapodes, des Arachnides, des Crustacés, certains de ces derniers appendices, raccourcis ou déformés, ser\entj sous le nom de pattesmâchoires, soit à maintenir les aliments contre les véritables pièces buccales, soit cà saisir la proie : ainsi les pinces des Écrevisses et des Scorpions. Nous devons remarquer que chez certains Insectes, les Mantes, les Mantispes, les membres locomoteurs antérieurs, dits alors pattes ravisseuses, ont été modifiés dans un but analogue. Chez les Insectes, à part un partage exceptionnel entre deux régions du corps chez les mâles
DÉFINITION. 3i
des F.ibèllules, les organes de la génération ont toujours leur orifice de sortie dans le voisinage immédiat de l'extrémité anale du tube digestif, Il faut dire à ce sujet que certains Myriapodes, les Scolopendrides, partagent ce caractère avec les Insectes,
Lanatomie intérieure nous fournit un caractère qui est, jusqu'à présent, sans exception ni extension. Dans les Gnathopodaires le sang s'épanche entre les viscères dans des régions plus ou moins étendues du corps ; mais toujours cependant, dans une portion variable de son cours, il est contenu dans des tubes ou vaisseaux clos. Chez les Insectes la circulation est partout essentiellement lacunaire, à l'exception peutêtre d'un rudiment d'aorte à la partie antérieure après les cœurs sériés ou organes de l'impulsion du sang. Enfin, comme le remarque M. Milne Edwards, le travail embryogénique paraît différer dans les types Insecte et Gnathopodaire. Chez l'insecte tous les zoonites se forment simultanément, ainsi que les articles des membres, tandis que chez les Gnathopodaires, le développement des zoonites tend à s'efiectuer successivement d'avant en arrière, et le nombre des appendicespeut augmenter des premiers états de l'embryon à l'âge adulte.
Tous les autres caractères que donnent différents auteurs sont loin d'avoir l'importance distinctive des précédents et ne doivent pas figurer dans la définition ou caractéristique de l'Insecte. Ainsi l'absence de squelette intérieur, la forme et la position du système nerveux, constitué par des ganglions cérébroïdes, un collier circa-œsophagien et une double chaîne abdominale sous le tube digestif, appartient à l'immense majorité, sinon à la totalité des Entomozoaires. Le sang incolore et dépourvu de corpuscules discoïdes est propre à tous les Arthropodaires ou animaux Entomozoaires à appendices articulés; certaines Annélides seulement, ainsi les Lombrics, les Arénicoles, ont un sang coloré. Les prolongements céphaliques nommés antennes existent, non-seulement chez les Insectes, mais chez les Myriapodes et les Crustacés, avec dédoublement môme dans les représentants supérieurs de cette classe. On ne peut les méconnaître dans les Arachnides, d'après l'origine des nerfs qui s'y rendent ; seulement la fonction a changé et elles deviennent les chélicères avec glandes vénénifiques. La respiration trachéenne, par des tubes où l'air va chercher le sang et l'hématoser sur place dans toutes les parties du corps, se rencontre chez les Myriapodes et chez une partie des Arachnides, et même chez les Arachnides dites pulmonaires, la respiration s'effectue encore par des trachées, modifiées et localisées.
L'existence d'yeux composés, à cornées multiples, se remarque nonseulement chez les Insectes, mais aussi chez beaucoup de Crustacés. La séparation des sexes sur deux individus différents, les femelles ovipares et parfois ovovivipares, sont le cas normal de presque tous les Entomozoaires, oùl'liermaphrodisnie, c'est-à-dire la réunion des organes mâles et femelles sur le même individu ne se manifeste que très-rarement dans les types les plus dégradés des Vers.
4 INTKODUCTION.
On a souvent donné comme formant un attribut essentiel des insectes l'existence des métamorphoses. D'une manière absolue^ tous les animaux, ne passant de l'état embryonnaire à l'état adulte que par une évolution successive de leurs organes, offrent des changements variés de forme ; mais on restreint le nom de métamorphoses à. celles de ces modifications qui affectent les anim lux lorsqu'ils sont déjà sortis des enveloppes de l'œuf. Elles consistent en mues ou successions différentes de l'enveloppe cutanée, en suppression ou addition d'appendices et même de zoonites. Les anciennes classifications des Insectes montrent toute l'importance qu'on a longtemps attaché aux métamorphoses. Certains auteurs ont même retranché des Insectes les Parasites et les ïhysanoures à métamorphoses nulles ou incertaines. Puis on divisait les Insectes en Insectes à métamorphoses complètes, avec une période d'immobilité et de jeûne, et Insectes à métamorphoses incomplètes, toujours agiles et prenant de la nourriture. Les progrès effectués dans la science entomologique ont singulièrement diminué l'importance de ce caractère. On a reconnu dans certains insectes de véritables hypermétamorphoses ou changements supplémentaires; ainsi chez les Éphémères, chez les Méloides, qui cependant n'étaient accompagnées d'aucune modification réelle du type fondamental, on a vu apparaître les métamorphoses dans des classes qu'on en croyait dépourvues : ainsi chez les Myriapodes, chez beaucoup d'Arachnides, chez les Crustacés de types divers, même les plus élevés, comme les Langoustes.
Si les métamorphoses ne doivent pas figurer dans la définition des Insectes, elles constituent toutefois un phénomène très-important; et nous aurons continuellement à comparer ces êtres sous divers états au point de vue anatomique et physiologique.
Il est donc nécessaire, sans entrer dans aucun des détails qui trouveront leur place naturelle dans l'étude de chaque groupe d'Insectes, et seulement pour fixer le sens des mots, d'établir la notion des diverses phases qu'on observe dans l'accroissement de ces êtres. Au sortir de l'œuf, les Insectes sont, appelées larves, et sont alors toujours dépourvues d'ailes, même à l'état rudimentaire. Le nom plus spécial de chenilles est donné aux larves des Papillons, et, parfois, à tort aux larves de certains Hyménoptères, plus exactement nommées fausses chenilles. Cette première période est celle de l'accroissement, avec une série de mues ou de changements de peau en nombre variable. Chez les insectes à métamorphoses complètes le nom de larve est excellent, car le mot larva, rûasque, convient parfaitement à un état où se dissimule tout à fait la torme de l'adulte : ainsi les Abeilles, les Papillons. Il convient beaucoup moins aux autres, comme les Sauterelles, les Criquets, les Punaises, où la larve ressemble à l'adulte. Dans le second état l'insecte est appelé du nom général de nymphe,, et des rudiments d'ailes, plus ou moins apparents, existent. Ce nom est plus spécialement réservé aux nymphes agiles et prenant de la nourriture, et à celles immobiles et