‹ Les inséparables; comédieChapitre 20 sur 38 · PAUL, GASTON · texte numérisé non relu

PAUL, GASTON

PAUL, descendant en scène.

Eh bien, mon vieux, quoi de neuf ? (Le regardant.) Quelle tète tu fais ? Qu'est-ce qu'il y a ?

GASTON

Oh ! rien de grave... seulement Dusseau... tu sais, monsieur Dusseau... le parrain de Cécile...

PAUL, se mettant à pianoter.

Oui, monsieur Dusseau, enfin.

GASTON

Eh bien, il me disait... là... à l'instant... pendant que tu causais avec mademoiselle Cécile, qu'il y avait demain, à Paris, une réunion des membres de l'Ordre des Avocats.

d« LK% INSEPARABLES

PAUL

Ah ! une réunion...

GASTON

Oui, au Palais... au palais de Justice. Est-ce que tu ne comptes pas y aller ?

PAUL

Moi?... Non.

Un temps.

GASTON

Néanmoins, tu sais, si tu as la moindre envie d'assister à cette séance, il ne faut pas t'en priver... je te conduirai au train... il y a des aller et retour valables pour un certain temps.

PA UL, le regardant.

Des aller et retour ?

GASTON

Oui... et cela te permettra d'être à cette réunion intéressante entre toutes, à ce qu'il paraît... On y verra la fleur du barreau de Paris; les têtes, c'est toujours drôle.

PAUL, le regardant.

Les têtes ?

GASTON, ému.

Oui.

PAUL, raide.

Ça ne m'attire i)as.

Cependant...

PAUL, 1res raide, se levant.

Et h moins que tune tiennes aljsolument à ce que je ville le ])lancber...

ACTK deuxièmh; 39

GASTON, embarrassé.

Mui... mais...

PAUL

Je sais ce que parler veut dire, et je devine ta pensée.

GASTON, id.

Comment ?

PAUL, très sec.

Oui... (Subitement en colère.) Ah ça, mon cher, est-ce que tu deviens fou ? Comment ! Voilà cinq ans révolus que nous nous connaissons; j'ai toujours été avec toi d'une loyauté parfaite, te rendant compte de toutes mes actions, comme de toutes mes pensées, te mettant sans défiance au courant de tous mes projets et de toutes mes espérances; enfin j'ai été tout à toi, te rendant service chaque fois que je le pouvais, et ne ménageant ni le temps ni la peine pour te procurer une joie ; et voilà que tout à coup, comme un insensé, et surtout comme un nigaud, tu viens m'accuser de vouloir te supplanter et de convoiter ton bonheur. Ah! c'est infâme, ce que tu fais là, infâme ; je suis bien aise de te le dire.

GASTON, bouleversé.

Paul !... Paull... Tu te trompes, si tu crois..

Assez!... Ne mens pas, ce serait complet ! Ah ! il faut que tu aies l'esprit bien mal fait, pour désirer mon départ, car ma présence ici, c'est le salut pour toi, oui, ton salut. Sais-tu en efifet, dans quelle situation d'esprit étaient, à ton égard, les Leroy- Granger, qiiand je suis arrivé au milieu d'eux? Je vais te le dire, quoique tu ne le mérites pas !

Monsieur Leroy-Granger te trouvait commun, Madame Leroy-Granger te trouvait bêta, Cécile te trouvait ridicule 1 En somme, on allait te donner congé. Alors qu'est-ce quej'ai fait, moi ? Je me suis dit: «Gaston est entouré de gens qui complotent sa perte ; je m'en vais le tirer de là. » De ce jour, j'ai circonvenu le mari, j'ai circonvenu la femme, j'ai circonvenu la fille ; à force d'adresse, à force d'habileté et de rase, je t'ai rendu leur amitié, tu dois t'en apercevoir. Ils te croyaient gauche, j'ai fait ressortir toutes tes distinctions. Ils te trouvaient dépourvu de tous talents d'agrément ; je t'ai fait jouer du piano... et le reste. On ne saurait énumérer les tours de force que j'ai faits pour te sauver. Et toi, au lieu de me remercier, la seule chose que je te demande comme récompense, tu viens me prier de sortir, en me donnant presque les heures des trains, et m'arracher au plaisir de voir mon œuvre couronnée de succès... Ah ! tu es un ingrat, tiens.

GASTON

Paul... l^aul... arrête-toi, je t'en conjure!... arrêtetoi !

PAUL, furieux.

Non, je ne m'arrêterai pas. Je le dis et je le maintiens, tu es un ingrat. Esprit vindicatif et entêté, tu ne cherches que les occasions de percer le cœur de ceux qui t'aiment! Sous des apparence craintives et timides, tu caches les sentiments les plus bas !

Assez, Paul! je t'en prie, assez ! je t'assure que tu te trompes. Moi ! te soupçonner !... un bon ami comme toi !... non, vois-tu, ma seule intention était de t'être agréable, en te prévenant de ce qui se passait au Palais.

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