‹ Les inspiratrices de Balzac, Stendhal, MériméeChapitre 5 sur 7 · LA PASSION ET LE DIVERTISSEMENT DE MERIMEE · texte numérisé non relu

LA PASSION ET LE DIVERTISSEMENT DE MERIMEE

Croyez que vous ne saurez jamais ni tout le bien, ni tout le mal qui est en moi. J'ai passé ma vie à être loué pour des qualités que je n'ai pas et calomnié pour des défauts qui ne sont pas les miens.

(Lettres à une inconnue.)

La critique ressemble parfois au Minos de Lucien qui, voyant arriver aux enfers Alexandre et Annibal, les prend l'un pour l'autre. Comme ceux-ci veulent le détromper : « N'importe, dit Minos, vous êtes célèbres tous deux. » On a prêté à Mérimée le caractère de Stendhal parce qu'il le connut et devint

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son biographe. A ce compte,, on devrait dire que M. Thiers, pour avoir écrit les campagnes de l'Empire, est un nouveau Napoléon! Mérimée a des traits bien à part et qu'on ne saurait comparer. Son seul maître, le seul homme du moins, dont l'esprit semble avoir eu sur le sien quelque influence, fut Victor Jacquemont, le naturaliste et l'explorateur de l'Inde. Jacquemont eut, comme lui, la curiosité, le sens de l'observation, le mépris des jug-ements tout faits qui courent le monde ; il lui enseigna peut-être aussi cette réserve fière qui n'exclut pas la franchise, mais lui donne au contraire plus de valeur. Jacquemont est mort à trente-deux ans, à Bombay, laissant une relation scientifique de son voyage, et des lettres exquises qu'on a publiées. Sans doute ce n'était pas assez pour forcer l'attention puisqu'il est à peu près ignoré; Mérimée, lui, après tant d'oeuvres célèbres, une vie mondaine et presque publique, une armée de commentateurs acharnés derrière son ombre, Mérimée illustre ne me

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parait pas connu davantage. On a dit : « C'était un sceptique. » Puis : « C'était un tendre. » Nos bons psychologues ag-issent avec lui comme des antiquaires qui, déterrant les morceaux d'une statue, oublient la première découverte devant la dernière^ et changent d'avis toutes les demi-heures. Chaque publication nouvelle les met en désarroi. Ils ne sont touchés que par les contrastes d'un être; ils s'y plaisent et s'y attardent; on dirait que tout accord les offense. Or justement aucune existence en ce siècle n'eut plus d'harmonie que celle-là; avec moins d'éclat, d'influence et de singularité apparente que beaucoup d'autres, il n'en est point qui offre un dessin plus noble, une logique plus heureuse. Bien différent de Balzac et de Stendhal, Mérimée a pu jusqu'à la fin conduire ou du moins dominer sa fortune. Ses amies, ses confidences vont nous dire ce qu'elle a d'exceptionnel et quel instinct, quelle force unique il laisse voir constamment.

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Regardons un instant ce beau portrait de Mérimée, à cinq ans, peint par sa mère. Tout le charme des enfants, à cet âge, est d'ordinaire dans la limpidité des yeux et la fraîcheur de la peau. C'est aux grands coloristes, aux peintres charnels, comme Rubens, Gainsborough, Renoir, qu'il convient de représenter les bébés. Un Holbein, malgré son génie et sa conscience^ y échouerait. Le portrait de Mme Mérimée, pourtant, est dans cette manière sobre, un peu sèche, et on sent qu'il est meilleur ainsi. Mérimée n'est pas non plus un enfant ordinaire. Nous trouvons déjà ces yeux étincelants, ce beau front méditatif, de curiosité vive, joyeuse, et ces traits affinés des portraits de l'âg-e mûr et de la vieillesse. Mais si spirituelle que soit la physionomie, ce n'esl point celle de ces petits

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prodiges qui font des fous, des idiots ou des extravagants pins tard. Par ses grasses lèvres joliment retroussées, par le nez aux épaisses narines, par le joli sourire, ce visage nous dit que nous n'avons point affaire à un géomètre précoce ni à un futur saint : la bouche veut croquer des gâteaux et les yeux songent à quelque espièglerie. Un enfant intelligent ! fait-on à première vue.

Intelligent, il l'est, en effet, mais il faudrait limiter le sens de ce mot si vague. On l'applique à l'habileté, à la puissance, au sens de l'intrigue, au savoir, au don d'invention. Mais être intelligent c'est surtout comprendre le monde qui nous entoure, le plus grand nombre des rapports que les êtres et les choses ont entre eux, et jouir de cette connaissance soi-même sans songer à en faire profiter les autres hommes; l'intelligence est un don tout à fait personnel; produit fortuit d'une expérience de plusieurs siècles, elle a l'importance dans la vie d'une plante rare et d'une belle fleur, mais ne peut servir à mener une

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humanité dont toute la sagesse se réduit à quelques instincts. Des hommes ont eu du génie, ils ont fait une découverte isolée, ils ont reçu une vision spéciale, une qualité, ils se sont montrés de grands savants, de grands poètes, de grands politiques, et, malgré cela, ils n'ont pas été intelligents ; le sentiment juste de l'ensemble du monde, l'art de jouir de ce qui les entoure leur a fait défaut.

Mérimée possédait, plus que personne de sa génération, cette intelligence; il sut ainsi atteindre au plaisir, se consoler de passions malheureuses, accommoder sa vie aux circonstances et à son entourage, triompher, même à demi, des souffrances physiques des dernières années. Cependant il ne fut pas sloïque, il dédaigna l'intrigue, il ne sacrifia ni lui-même ni les autres ; il ne se retint pas d'être généreux jusqu'à l'imprudence. Sans principes, l'occasion seule lui inspirait sa morale. Il n'écoutait alors que son instinct noble, délicat et fort, et, pour employer un mot très sali mais qui a toujours du sens, son humanité.

Sa famille n'était point riche ; elle avait pourtant ses qualités et ses avantages. Le grand-père de Mérimée, avocat au Parlement de Normandie, devint l'intendant du maréchal de Broglie; le père était peintre et critique d'art; Mme Mérimée, comme beaucoup de femmes du xvne siècle, remplaçait la religion par la philosophie. Elle avait choisi celle d'Helvétius en la corrigeant un peu; elle était athée, mais non matérialiste; après la quarantaine, une femme éprouve trop de peine à ne pas croire à son âme. On traça d'abord à Mérimée sa voie ; de fait on trouve toujours, quand on est bien né, celle qui vous convient, mais on s'épargne beaucoup de fatigues vaines et on se réserve bien des forces utiles lorsqu'on rencontre, au départ, des poteaux indicateurs et des guides.

Les services de l'aïeul recommandèrent Mérimée à une aristocratie, à ce moment très fermée, qui voulut bien l'accueillir ; de même le métier et les relations du père devaient l'aider non seulement à gagner son pain,

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mais à s'assurer une vie large et brillante; Mme Mérimée s'occupa d'exercer l'esprit et d'aguerrir la volonté de son fils. Elle eut la plus belle tâche.

A ces commencements tourmentés du xixe siècle, où toute tradition, toute dépendance, toute attache semblent une charge qu'on se glorifie de secouer, ce fut le bonheur de Mérimée d'avoir et d'accepter cette direction familiale. Dans le salon de Delécluze, le critique d'art, il rencontre Viollet-le-Duc, le beau-frère du maître de maison, qui devait plus tard lui rendre plus d'un service; il se lie avec Ampère, avec Fauriel, avec Beyle surtout, qui lui prêche le romantisme, le sien, qui est simplement de donner aux passions leur langage et de mépriser les conventions établies par les critiques français. Dans le salon de la duchesse de Broglie on le présente à ce comte d'Argout dont le nez a si bien inspiré les caricaturistes de i83o. Il plaît ; le comte a besoin d'un secrétaire ; il le choisit, puis, quand il est nommé ministre

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de la Marine, il fait de lui son chef de cabinet. Mérimée devait le suivre durant quatre ans, de la Marine au Commerce et du Commerce à l'Intérieur.

A vingt-huit ans, il avait déjà publié le Théâtre de Clara Gacul, la Guzla, la Jacquerie, la Famille Carvajal, la Chronique de Charles IX, œuvres où l'on n'a voulu voir que des jeux d'esprit, des pastiches de l'espagnol, de chants illyriens et de romans de Walter Scott. Singulière méprise! L'exotisme et le roman d'histoire ne sont chez Mérimée que les déguisements d'une imagination violente et passionnée qui a besoin d'exprimer sa passion, mais qui juge nécessaire de la transplanter pour la faire accepter d'un public froid et indifférent. Il est vraiment étrange d'exiger d'un écrivain qu'il se confesse sur la place publique. Mérimée eut la rare fortune d'être traité de sceptique à ses moments de réserve, et de cynique lorsqu'il laissait voir sa pensée. Il ne s'en soucia pas trop. Il connaissait la fable du Meunier. Contenter

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tout le monde! mieux vaut se contenter soimême.

Sans soucis d'argent, ayant du temps à lui, il menait une existence libre, curieuse et diverse, mais nullement incohérente : sachant se garder et se diriger, ne croyant pas déchoir parce qu'il s'amusait un jour, faisant la part des sens et de l'esprit sans rien sacrifier, impatient de connaître tout. Ce n'est point la manière de nos jeunes grands hommes ; aujourd'hui le genre sacerdotal, pontifiant, est assez à la mode, emprunté à certains Israélites d'Allemagne ou à quelques Norvégiens des régions les plus septentrionales. Mérimée, lui, suit la vieille mode française,, celle de Montaigne et de Saint- Evremont, de La Mothe le Vayer et de Voltaire. Un soir, auprès de sa mère, il compose un de ces contes rapides où il met tout un drame ; le surlendemain il va au bal chez la marquise de Gastellane, ou chez.Mme de Boigne, ou chez la duchesse de Broglie, ou dans quelque salon doctrinaire et libéral. A la vé-

rite, on ne s'amuse pas toujours dans ces réunions. On peut bien y plaisanter le prochain, mais non point les préjugés.

« Il y a deux mois, écrit-il à Stendhal, chez la duchesse de Brog-lie je me hasardai à dire cette platitude, qu'ayant visité un asile pour l'enfance, j'avais été profondément triste de voir ces pauvres enfants assujettis à des mouvements automatiques, mang-eant en cadence et se comportant comme de grandes personnes. J'ajoutai qu'il était bien amer de penser que sans ce régime-là les enfants pourraient être écrasés dans la rue par des voitures, brûlés vifs chez eux ou mangés par des cochons. Mlue la duchesse a compris qu'à mon sens les asiles étaient détestables, qu'on empêchait les enfants de faire ce qu'ils voulaient, et que je m'alflig-eais de voir une institution qui avait un but moral. Voilà nos juges ! »

Cette affectation, celte hypocrisie de manières et de langage étaient si naturelles dans le monde de i83o, qu'elles faisaient paraître

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fausse la franchise de Mérimée. On lui en voulait d'ailleurs de si bien découvrir tous les petits mensonges de société. MraeRécamier, par exemple, avait un moyen particulier pour s'attacher ses hôtes. Chateaubriand n'était pas sa seule divinité.

« Quand ses yeux n'ont plus été assez beaux, écrit Mérimée à M. Senior, elle a commencé à faire des frais de conversation. Son procédé était si simple qu'il vous paraîtra grossier, mais ce sont les meilleurs. Elle vous disait à demi-voix, et pour vous seul, que vous étiez l'homme le plus extraordinaire du siècle. La manière de parler était calculée. Les premiers mots de chaque phrase étaient prononcés avec une vivacité extraordinaire et semblaient une sorte d'aveu arraché par l'enthousiasme. La fin de la phrase se disait plus lentement et avec une sorte de pudeur, qui faisait encore plus d'effet sur les vanités les plus blasées. »

Pourquoi donc Mérimée qui, pour en trop bien deviner la cause, haïssait ces jeux mes-

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quins, pourquoi donc s'attardait-il ainsi dans ces salons pleins de ridicules? C'est que l'humanité l'amusait prodigieusement. Il n'a rien du faiseur de morale et tout du bon observateur. Et si l'on baille souvent d'ennui dans ces soirées, il vous y arrive aussi d'amusantes aventures.

« J'étais, écrit-il à Stendhal, l'autre lundi au Salon, fort ennuyé et fatig-ué, quand je rencontre inopinément Ancilla (Mme Ancelot, la femme du poète), suivie de son époux et de Parseval. Elle était hideuse et n'avait pas de roug-e. Pour l'époux, figurez-vous sa tête de veau habituelle mais encore plus blafarde, sale et entortillée par une passion violente, comme lorsqu'il entendit la première d'Hernani. Je saluai et voulus m'échapper, mais elle m'accrocha par le bras et il fallut refaire un tour de galerie. « Ah ! dit-elle de ce ton de fausset de canard que vous lui connaissez, ah! mon Dieu! si vous saviez comme je suis malheureuse depuis quelque temps. Hier, j'ai voulu me jeter à l'eau..., etc., etc.. » Moi :

« Pourquoi ce désespoir? — Oh! ah! oh !... Enfin imaginez-vous ce qu'il y a de plus cruel, l'événement le plus désespérant pour une femme! » Je devinais plus qu'à moitié, mais je m'amusais à voir le combat entre la pudeur et le besoin de parler que les âmes de papier mâché éprouvent surtout dans le malheur. Je me fis avouer à la fin que son époux étant entré inopinément dans sa chambre, à onze heure du soir, la veille ou l' avant-veille, elle n'avait pu l'empêcher de voir le dos de quelqu'un qui s'enfuyait. Qu'elle avait nié avec toute l'assurance possible, mais que cette assurance l'avait abandonnée à la fin quand, après un quart-d'heure de vociférations, son époux outragé avait trouvé sur sa toilette une montre d'homme... Ancilla me dit que la violence de son mari et son intrépidité connue lui faisaient craindre qu'il n'arrivât quelque grand malheur. Que pourtant il avait consenti à se souvenir qu'il était père, à condition qu'elle ne verrait jamais le perfide séducteur qui avait outrageusement orné

le front du poète d'autre chose que des lauriers du g-énie. La pauvre femme étail dans la plus cruelle position possible, ayant le feu au cul d'une part et de l'autre mourant de peur. Ajoutez à cela que l'amant est un petit jeune homme doux, fort niais, qui prend les choses au tragique et s'accuse d'avoir fait le malheur d'une femme vertueuse. Gomme je la voyais par trop matagrobolisée, je lui ai dit qu'elle ne s'afflig-eât plus, que j'allais donner à son amant une idée lumineuse, celle de louer une chambre g-arnie et, qu'au besoin, je lui en prêterais une. Alors c'a été un flux d'actions de grâces, d'éloges de ma magnanimité., etc., à n'en plus finir. Il y a,, au Salon, un assez mauvais portrait de Gradok, que bien vous connaissez au moins de réputation. Ancilla reg-ardait ce tableau en faisant des efforts pour donner du mouvement aux deux callebasses qui lui garnissent la poitrine, comme si elle soupirait. « N'est-ce pas, me dit-elle, qu'il ressemble à M. *** ? » Gradock est blond, très bel homme ; l'autre est noir, laid, et a

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l'air calicot... La partie cachée de cette histoire doit être assez ignoble. Le mari, je le crains, voit avec peine la nouvelle liaison qui ne lui rapporte ni pension, comme celle de Gusera, ni dîners ni robes, comme Essen. Lorsqu'elle en sera venue à payer les culottes de ses amants, il se battra ou il la battra. »

« Les gens ennuyés sont souvent ennuyeux », dit prosaïquement dans sa Marie de Brabant ce pauvre poète outragé. Mérimée laissa donc à ses humeurs, à leur courroux de désir et de jalousie les époux Ancelot, mais les mœurs de ce ménage « littéraire » lui avaient donné la curiosité d'en voir de plus célèbres et de plus singuliers encore. A ce moment, la brouille de Musset et de Mrae Sand faisait grand bruit. Mme Sand avait passé dans l'atelier de Delacroix, ami de Mérimée, comme Musset. Le poète, quand on lui parlait de son ancienne maîtresse, se répandait en élégies tendres et douloureuses, puis en véhémentes satires. Quant à Delacroix, il se contentait de hausser les épaules.

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Mérimée voulut connaître la femme qui causait à ses amants des impressions si variées. Il n'eut pas à s'en applaudir. Mme Sand était alors à la plus belle période de ses extravagances. C'était le moment où elle emprisonnait ses hanches énormes dans une culotte de satin noir et se promenait en justaucorps moyenâgeux et en toque à plumes blanches. Le travesti, qui peut être gracieux et provocant chez une toute jeune femme, paraissait risible porté par une personne de formes si amples. Mérimée, en s'attaquant à ce fort, montrait de l'audace. Un soir il lui arriva de la reconduire chez elle après souper, mais son courage ne tint pas devant le déshabillé féminin de George, plus étrange encore que le travesti. Elle s'était mise, pour mieux causer sans doute, une résille espagnole, une chemise d'homme, une cravate noire et une robe de chambre en soie jaunâtre qui tombait sur de larges babouches turques rouges sang-. Ainsi vêtue, elle laissait aller les confidences ; plus attentive aux souvenirs qu'à sa nouvelle con-

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quête, parlant, comme par mégarde, entérines singulièrement violents et imagés de l'amant abandonné :

« C'était un parfum trop suave et trop subtil pour ne pas s'évaporer sous mes lèvres qui l'aspiraient. »

Ou bien :

« Quelle fièvre avez-vous fait passer dans mes veines, esprit de la vengeance céleste! Quel mal ai-je donc fait aux anges du ciel pour qu'ils descendent sur moi et m'inflig-ent le châtiment d'un amour de lionne. Alfred avait beau être en colère, ce n'était qu'un agneau, un roseau toujours luttant contre la rancune ou contre la bonté. Hélas ! j'ai été menteuse, mais dis-moi toi-même s'il existe une femme plus sincère que moi en ce moment. »

Mérimée, devant ce flux de paroles, demeurait coi. De plus, son attitude ne semblait pas répondre à ces bouillonnements et à ces flammes. George sentit qu'il fallait montrer ses séductions suprêmes. Arrêtant sur lui

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ses grands yeux calmes de génisse, mais avec la voix la plus persuasive :

— La passion est un don sévère, mais divin, fit-elle. Prosper, tu verras que mon âme n'est pas corrompue.

Cette fois on manqua tout à fait de courage et de volonté. Et ce fut une nuit exécrable.

Mérimée eut le tort de revenir. George était à s'habiller. On le fit attendre dans un salon encombré de livres et de papiers. Négligemment, comme par jeu, il prit un carnet sur une table. Ses yeux tombent sur ce nom : Marie Dorval. Il ne peut s'empêcher de voir certains détails très intimes, écrits de la main de Mme Sand, sur la célèbre actrice ; il laisse le carnet, mais il en aperçoit un autre qui porte son nom et qu'il n'a point la discrétion de ne pas ouvrir. Il découvre alors quel jugement sa maîtresse, ou plutôt sa compagne d'une nuit porte sur ses talents. Elle lui en reconnaît peu. 11 était encore à cette lecture, comme à une leçon d'humilité, quand George,

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la chemise et les cheveux épars, se précipite sur lui et lui arrache le carnet des mains. Mais son édification était suffisante. Il prit cong-é ; seulement il ne dit point, comme Sainte-Beuve quittant la princesse Julie : « C'est la dernière fois, princesse, que j'ai l'honneur de me mettre à vos pieds. » Sa façon fut moins respectueuse et beaucoup plus vive. Aussi George Sand, lorsqu'on faisait allusion à Mérimée, ne manquait jamais de dire :

— Ne me parlez pas de cet homme, son souvenir m'est odieux : c'est un monstre!

Quinze ans plus tard, lord Houghton, le père du vice-roi d'Irlande, qui s'égayait fort à observer chez nous les phénomènes de la révolution de 1848, et que Mérimée avait connu par son ami l'avocat Sutton Sharpe, l'invita à voir mang-er une « ménagerie de fouriéristes ». A table, Mme Sand était placée en face de Mérimée, à côté de Victor Considérant. Elle s'échauffa beaucoup durant tout le repas, mais se contenta de jeter quelques

dédaigneux regards sur son ancien ennemi. Devant les préoccupations sociales, il n'y avait plus place dans son esprit pour un ressentiment amoureux. La femme s'effaçait devant la citoyenne.

Ces visites rapides au monde des bas-bleus suffirent à l'expérience de Mérimée. L'auteur de Lélia et l'auteur des Foyers éteints se confondaient dans son souvenir et formaient comme une même image prétentieuse, grotesque et encombrante. Il essayait de l'oublier au milieu de jeunes femmes d'une vertu aussi facile mais d'une âme plus simple. Il fit la chasse aux rats, à ceux qui dansent dans les chœurs de l'Opéra, comme aussi aux rats plus modestes qui ont choisi les boulevards comme quartier général de leurs déprédations.

« Je suis convaincu, écrit-il, que les rats ont des âmes aussi bien que les honnêtes femmes. Et pour les corps, je suis obligé de dire qu'ils ont presque toujours l'avantage... Je ne suis pas assez ermite pour que, de temps

à autre, je ne nie trouve en assez mauvaise compagnie. Je dois avouer que je ne l'ai jamais aimée (il s'adresse à une femme du monde, fort dévote), mais j'ai eu de la curiosité. La mauvaise compagnie de ma jeunesse était assez gaie. Vers i83o il y avait dans le chœur de l'Opéra cinq ou six femmes qui n'avaient pas les mots de Sophie Arnould, mais avec lesquelles on riait aux larmes depuis le commencement d'un souper jusqu'à la fin... Voilà que vous me regardez comme un Sardanapale, parce que j'ai été à un bal de figurantes d'opéra. Vous me reprochez cette soirée comme un crime, et vous me reprochez comme un plus grand crime encore de faire l'éloge de ces pauvres filles. Je le répète, rendez-les riches, et il ne leur restera plus que leurs bonnes qualités. »

Qui sait si ce n'est pas ces fréquentations peu convenables qui ont inspiré A rsène Guillol, cette simple nouvelle d'un sentiment si délicat et si vrai. Certes elle n'est pas toute inventée, cette histoire d'une grande dame,

qui soigne par charité chrétienne une pauvre fille de son quartier, et s'aperçoit soudain qu'elle est sa rivale. Mais Mérimée s'est montré un philosophe fort sceptique en décrivant la pitié d'apparence et la jalousie secrète de Mme de Pienne. La nouvelle parut de la dernière indécence et mit en rumeur tous les salons académiques . Pour rendre cette aventure intéressante aux yeux de ces bons juges en jupons et en anglaises, il eût fallu prêter à l'une des héroïnes un grand nom ou quelque fortune. On trouva l'omission impardonnable. Mérimée se consolait de cette morale au milieu de la plus joyeuse société. Ils étaient huit qui tous les mois se retrouvaient pour dîner devant le café de la Rotonde au Palais-Royal. Il y avait un poète, Alfred de Musset, un peintre, Eugène Delacroix, deux romanciers, Stendhal et Mérimée, un diplomate gastronome et moraliste pour faire le menu et s'indigner aux anecdotes grasses, le comte Horace de Viel-Castel ; un avocat, Sutton Sharpe, anglais, amoureux maniaque,

qui venait à Paris dépenser avec une ou plusieurs jeunes femmes les cent cinquante mille francs qu'il gagnait à Londres. Le baron de Mareste, célèbre par un mot : « Le mauvais goût conduit au crime », présidait la réunion. Enfin, comme il fallait de l'imprévu et du piquant à ces fêtes, un huitième convive y était assidu. C'était le docteur Koreff, médecin de Stendhal, gai, bavard, s'échappant en malicieuses boutades, mais gardant pour ses hôtes quelque chose de mystérieux et d'étrange. On le disait un peu espion, capable des pires coquineries, et, quand il tardait, il y avait toujours quelques mauvaises langues pour annoncer qu'il était sous les verrous. Il courait sur son nom de bizarres histoires. On racontait qu'avec un de ses confrères le docteur AVolonsky, il avait soigné une riche anglaise, Lady Lincoln, et que, profitant d'un moment de faiblesse et de somnolence, les deux hommes l'avaient possédée, puis volée, comme pour se récompenser de lui offrir du plaisir. Cette absence de

scrupules ne le servait guère, au- il avait presque toujours la bourse vide, et sià ces momentslà on venait, la main un peu garnie, lui demander de faire un avorlement, il s'y mettait aussitôt de la meilleure grâce.

C'est le comte de Viel-Castel, en sa qualité de moraliste, qui raconte ces aménités, mais le personnage, par tout ce qu'il laissait deviner de sa vie, pouvait bien les inspirer.

Après mille bons mots et toutes sortes de contes plaisants, notre compagnie se trouvait en heureuse humeur. Mérimée conte à Stendhal^ qui vient de retourner à Civita-Vecchia, certains exploits d'après-diner. Sur la proposition de Musset qui ce soir-là, se croit un satyre, toute la bande a traversé les boulevards pleins d'une foule en rumeur, car il y a émeute, mais on ne s'en occupe pas, et tous ces messieurs s'en vont chez Leriche où l'on fait se dévêtir de jolies filles ; Viel-Castel oublie ses aphorismes et devient rabelaisien, Delacroix se transmue en taureau, tandis que Musset, rêveur, dégrisé et un peu lassé, sem-

ble éprouver sur lui-même la justesse du vers : « L'Idéal tombe au toucher du réel. »

Le plaisir, le monde, les travaux de l'artiste et de l'écrivain, les obligations d'un emploi ne suffisaient pas à remplir l'existence de Mérimée : il trouvait encore le temps et le désir de voyager. En 1826 il fit un premier séjour en Angleterre avec Delécluze, Gérard, Duvergier de Hauranne. En î83o, il alla en Espagne et résida chez le comte de Téba qui devait, à la mort de son frère, prendre le titre de comte de Montijo. Ce fut alors qu'il se lia d'une amitié toute d'intelligence et de sympathie, avec cette étonnante comtesse de Montijo.

J'ai souvent pensé que les hommes de notre époque étaient aveugles pour que tant d'êtres curieux, singuliers, d'un puissant relief soient délaissés, inconnus, demeurent indifférents à l'histoire. Quelque universitaire épais, quelque politicien bavard, quelque industriel fortuné mais sans génie trouvent leur biographe, mais les physionomies ori-

ginalcs, toutes ces belles âmes qui se sont créé leur propre loi, ont vécu à leur guise, et suivi leur instinct, toutes ces fortes natures qui sont l'honneur, le ravissement et la continuelle surprise de l'humanité, il semble qu'elles soient d'un art trop précieux, trop rare, pour convenir aux démocraties modernes ; elles blessent le banal ; elles détruisent l'uniformité. Et l'on proscrirait jusqu'aux Saint-Simon, jusqu'aux Tallemant même, qui seraient tentés d'écrire leur histoire.

Sur Madame de Montijo je n'ai que des notes éparses et sans lien ; je ne puis dessiner son portrait, à peine saurais-je tracer son esquisse, mais les quelques traits que je sais d'elle laissent deviner un de ces êtres étonnants qui semblent réunir le génie des deux sexes; la force, l'intelligence, la volonté, la séduction. Ce n'est point la prétention ni l'étroitesse ridicule d'esprit du basbleu ; c'est une nature souple, variée qui sait se transformer sans cesse avec la vie, et prendre toutes les attitudes. Il n'est pas jusqu'au

comique qui ne leur soit favorable. Quand elles font sourire, elles ont un attrait de plus.

D'origine écossaise par son père, elle était pourtant attachée profondément aux vieilles traditions de l'Espagne; elle en avait l'esprit; elle en gardait avec fidélité les usag-es. C'était bien l'intelligence inspiratrice. Elle possédait toute l'influence que peut avoir une femme quand elle se résigne à n'être qu'une puissance occulte.

On voyait déjà à cette époque, dans son salon de la Galle del Sordo et de la Plaza del Augel, Narvaez, dont l'autorité énerg-ique et sans scrupules devait maintenir quelque temps le pouvoir absolu en Espagne. Elle a peut-être plus d'une fois décidé la résolution et soutenu le courag'e du général au milieu de l'émeute et des intrigues du palais, alors qu'elle était camarera mayor (première dame d'honneur) de la reine Isabelle, ou que, disgraciée, elle s'en allait oublier la révolution dans sa retraite de Garabanchel.

Elle fut de même le conseiller et l'amie de

Mérimée; c'est à son instigation qu'il a composé Don Pèdre. 11 lui déplaisait que ce prince qui eut un peu dans l'histoire d'Espagne le rôle d'un Louis XI, fut regardé par la critique comme un inutile despote. Mérimée entreprit avec plaisir cette justification. Il aimait lui-même les hommes de volonté, les princes machiavéliques qui ne se soucient pas trop des moyens pour obtenir le pouvoir lorsqu'ils savent assurer l'ordre d'un pavs. Les souvenirs et l'expérience de quatre révolutions devaient l'entretenir jusqu'à la fin dans ce sentiment.

On prétend aussi que c'est la comtesse de Montijo qui lui conta l'aventure de Carmen. Elle aurait donc inspiré deux chefs-d'œuvre.

En i83o la comtesse de Montijo, veuve, vint s'établir à Paris avec ses deux fillettes Paca et Eugenia. Eugenia était née à Grenade dans un jardin, au milieu d'un tremblement de terre. Son regard, tantôt effaré, tantôt mélancolique, semblait se souvenir de cette singulière naissance. Mérimée devint legrand

ami de l'enfant ; il lui apportait des gâteaux et des albums ; il fut plus tard son professeur sans cesser d'être son amuseur. L'esprit et la grâce d'une petite fille, qui s'affine et se développe, devient plus belle de jour en jour, cette œuvre qui se complète d'un effort si aisé, c'était le ravissement de l'écrivain. L'intellig-ence se repose et se vivifie à ces créations simples et continues de la nature. Et Mérimée, en dirigeant ces enfants, se laissait luimême diriger par la comtesse. Ce n'était point un asservissement; il gardait sa pensée, son jugement ; mais Mme deMontijo lui donnait cette volonté dont il manquait parfois pour produire, à cause justement d'une intelligence qui sait trouver ses jouissances en elle-même, et d'un sentiment de l'art très affiné que ne satisfait pas une demi réalisation. La lettre qu'il adresse à Stendhal indique bien d'ailleurs que dans l'attrait de Mérimée pour la comtesse les sens n'avaient aucune part. Il écrit d'Aix-la-Chapelle : « Je vous mènerai à mon retour chez une excellente femme de ce

pays (d'Espagne), qui vous plaira par son esprit et son naturel. C'est une admirable amie, mais il n'a jamais été question de chair entre nous. Elle est un type très complet et très beau de la femme d'Andalousie. C'est la comtesse del Montijo, autrefois comtesse de Teba dont je vous ai souvent parlé. » Stendhal vint un jour chez la comtesse qui l'entreprit sur les campagnes de l'Empire. Du coup il oublia le donjuanet l'écrivain qu'il voulait être, et redevint plus soldat qu'un vieux grognard. Eugenia et Paca sur ses genoux, il fallait l'entendre raconter le passage des Alpes. Il était à la fois si drôle et si terrible que tantôt les fillettes tremblaient de peur, tantôt elles éclataient de rire. Mais les beaux contes n'eurent qu'un moment ; Beyle retourna à son consulat de Civita Vecchia, et la comtesse de Montijo, au moment où Narvaez revenait au pouvoir, rentra en Espagne avec ses deux enfants.

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Mérimée n'avait point vu partir sans regret la comtesse et ses petites amies ; mais il ne pouvait plus être sensible à leur départ comme au début de leur liaison. Quelque temps auparavant, il avait rencontré chez le comte d'Argout une jeune femme d'une beauté accomplie, d'un esprit cultivé, très fin, Mme Cécile Delessert. Femme du banquier Gabriel Delessert, elle était fille du comte de Laborde, l'archéologue. Son frère s'occupait aussi d'archéologie, d'épigraphie. Mérimée, qui détestait les bas-bleus, prisait fort l'esprit et le savoir chez une femme lorsqu'ils ne donnent point d'affectation et ne nuisent point à l'élégance. Sans doute, une causerie délicate, malicieuse, autant que la grâce et les charmes les plus actifs, conquit l'écrivain. Sa mélhode était de ne point forcer les circonstances, mais de les

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deviner et d'en tirer profit. Il n'aurait jamais supporté qu'une femme, même belle et voluptueuse, imposât des lois à sa pensée; seulement, une fois sûr de son amie, il relâchait sa volonté ; il subissait avec paresse l'influence choisie. La comtesse de Montijo dirigea plus d'une fois son travail; à Mme Delessert, Mérimée consacrait ses livres ; Colomba, le Vase étrusque, La Vénus cfllle, d'autres contes encore furent écrits pour arracher un compliment et un sourire à des lèvres aimées. Plaire à une maîtresse devenait le but unique de son existence. Il se lança ainsi dans une assez sotte aventure, le procès fait à un certain intrigant, italien intelligent mais peu scrupuleux, Libri, qui profitait de ses hautes fonctions d'inspecteur pour piller les bibliothèques. Mérimée, dans la Revue des Deux-Mondes, défendit l'innocence de Libri avec la conviction que nous donnent l'opinion d'une maîtresse et un ressentiment jaloux pour un rival inquiétant; son plaidoyer lui valut mille francs d'amende et quinze jours de prison, peine qu'il supporta

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sans amertume. Il avait les bonnes elles mauvaises qualités de l'ancien esprit français. C'était un chevaleresque, avec tout ce que le mot comporte de générosité, de vénération galante, même un peu folle. Balzac qui, à un certain point de vue, n'eut point, pour conduire sa vie, la volonté de Mérimée, gardait cependant toute sa pensée dans l'amour. Il savait que Mme de Berny n'aimait pas les Contes drolatiques et (iue Mme Hanska détestait la Vieille Jîlle : cela ne le chagrinait point, ne lui donnait aucun doute sur la valeur de ces œuvres. Les amies de Mérimée, au contraire, pouvaient agir à un certain moment et comme malgré lui, sur sa pensée. Je sais bien que c'étaient des amies supérieures, mais devaitil s'abandonner?

Mme Delessert, en retour, rendait à Mérimée les petits services dont est capable une femme élégante et lettrée; et il fut de l'Académie, malgré le scandale de ses causeries et de certains de ses contes.

Sa passion aussi, qui dura quinze années,

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n'était point une passion vulgaire. Il ne cherchait point l'amour comme Stendhal, mais il le rencontrait. Les voiles dont il entourait sa vie intime, le style contenu de ses livres ne sont qu'une défense, un signe de la force et de la sincérité de ses sentiments. On craint d'exposer une croyance à d'avilissantes curiosités; et l'adoration, même quand elle s'exprime, a toujours quelque chose de discret. Mais il y a chez nous je ne sais quel goût qu'on pourrait appeler le goût marseillais ou plutôt cannebière, pour les gesticulations et l'emphase. On exig-e des parades, des fenêtres ouvertes. Certes les êtres tout d'instincts, les g'ens du peuple, par exemple, ne se cachent point, et il y a de la beauté dans cette franchise, dans la violence de leurs paroles et de leurs attitudes, parce qu'elles ne sont pas forcées; mais comment l'homme du monde, qui se sent entouré d'indifférence et qui vit dans le climat le plus froid de la sensibilité, ne se masquerait-il pas? Stendhal lui-même, qui était un exubérant, l'a fait

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sans cesse. Il jouait un homme d'un caractère et d'un tempérament absolument opposés aux siens. Mérimée, lui, préférait ne point mentir et se dérober. C'est une autre méthode; celle des confidences n'est louable que chez les poètes, parce que les livres de poésie, même les plus célèbres, même ceux qu'on lit le plus, sont comme ces cryptes où l'on cache les reliques des saints et où ne descendent que les fidèles.

Ce ne fut point le profane mais l'impie en personne qui vint troubler ces dévotions amoureuses. Mérimée fut surpris avec sa maîtresse. Il y eut un duel. « A quel bras préférez-vous être touché ? s'écria le mari qui était un excellent tireur et se battait un peu pour l'honneur du monde. — Au bras gauche, si cela vous est égal, répliqua crânement Mérimée. » Il fut blessé selon ses souhaits, et, sanscrainte des indiscrétions, il se montrait par la ville avec le bras en écharpe. c( Je me suis battu avec quelqu'un qui n'ai-

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mait pas ma prose », disait-il pour fermer la bouche aux curieux.

Le sang répandu pour l'adorée ne fît qu'en accroître l'amour. On mit seulement plus de secret dans les visites, qui n'en parurent que plus délicieuses. Mais cette liaison que la jalousie d'un mari ne pouvait briser, l'imprudence de l'amant devait la rompre. Mérimée oublia trop sa fameuse devise [aéuvokt' àm<rrsfr (souviens-toi de te méfier). Il communiqua à son amie cette curiosité qui n'était point chez lui uniquement intellectuelle, et lui-même, peut-être, se donna ingénument un successeur.

Maxime Ducamp ne se pouvait comparer à Mérimée; il étalait la suffisance de l'amateur qui juge qu'une étude décousue et quelque esprit emprunté peuvent suppléer au talent et au vrai savoir, mais auprès de son rival et aux yeux d'une femme, Mérimée montrait une grande infériorité : son âg-e; il atteignait la cinquantaine.

Ce fut une surprise désolante. Mérimée venait de perdre sa mère pour laquelle il avait

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tant d'affection. Tout ce qui soutenait sa vie s'effondrait. Il eut le sentiment d'une ruine complète. Comme le héros du roman de Fernand Vandérem, il ne conservait plus une seule idée riante du bonheur disparu : tout était cendre pour lui. Il y a ainsi de ces dénouements qui paralysent la mémoire.

« Fig-urez-vous la figure qu'on fait lorsque, après avoir admiré pendant de longues années ce qu'on croyait un diamant, on s'aperçoit que c'est un morceau de verre... Le résultat, c'est qu'il faut que je retranche quinze ans de ma vie, non seulement perdus, niais dont le souvenir même est empoisonné pour moi. Je ne regrette pas le temps perdu, car j'aurais trop à faire, mais il y a des souvenirs qui étaient un monde surhumain pour moi, où j'avais autrefois accès et qui m'est fermé. »

Pour le mari, pour le monde, il devait continuer à voir une femme qui, à présent que l'amour était disparu, n'avait à son égard que de l'aversion. On devine l'horrible

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comédie de contrainte, les sourires affectés avec des yeux pleins de haine, les compliments hypocrites où l'on cherche à mettre quelque pointe, la galerie qui observe, ne sait qu'une partie de la vérité, essaie de découvrir l'autre et considère la scène avec une attention railleuse.

a J'imagine, écrit-il, qu'on voudrait me savoir en Chine, mais on ne m'y a pas envoyé ; on ne peut pas me voir, mais moi je ne peux pas me dispenser d'être vu. Tout ce qui était propre à me faire enrager est réuni dans cette affaire. Il y a un très beau vers de Pouchkine qui dit que le bonheur se donne à chacun tour à tour; quand on a eu sa part, c'est fini. »

Il s'était livré tout entier à l'infidèle ; se reprendre, dédaigner, oublier, lui était impossible.

« Si j'avais eu de l'orgueil, avoue-t-il, j'aurais trouvé quelque consolation de ce côté. Au contraire, je me dis qu'il n'y aurait pas de bassesse que je ne fisse volontiers pour que cela ne fut pas arrivé, »

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La pensée de son œuvre, qui eût pu l'arracher à sa douloureuse passion, s'était évanouie avec sa maîtresse. C'est la suite ordinaire de ces amours violentes qui, après avoir fécondé, dessèchent et stérilisent. Toute son œuvre de conteur, d'historien et de critique : Carmen, Colomba, la Vénus d'Ille, le Catilina, la Guerre civile, ses Etudes sur les Arts au Moyen-âge, le Faux Démétrius, Don Pèclre, est désormais achevée. En dix-huit ans, il ne donnera d'un peu important que Lokis et les Cosaques d'autrefois. Le reste, ce seront des articles et des études d'un homme merveilleusement intellig-ent, mais où l'on ne trouve plus la flamme divine, articles écrits pour obliger, pour satisfaire aux exig-ences de l'Académie, du rôle otficiel, — écrits surtout pour oublier. Les dernières années de la vie de Mérimée, comme celles de la vie de Balzac, sont improductives. Il semble que certains esprits ne peuvent enfanter dans la solitude.

« On me charg-e, écrit-il, de faire quantité de choses ennuyeuses que je n'ai pas le cou-

rage de refuser. C'est un ami qui me demande une tartine pour son livre, ou un ministre qui veut avoir un mémoire sur la Bibliothèque. Je passe ainsi mon temps à faire des choses inutiles, mais au fond ma grande raison pour ne pas refuser net, c'est que si je ne les faisais pas je ne ferais rien du tout. Lorsque j'avais un but, c'était bien différent. J'avais une grande envie de plaire, et je m'appliquais. Maintenant je rencontrerais sous mes pieds les plus beaux diamants que je ne me baisserais pas pour les ramasser, faute d'avoir quelqu'un à qui les offrir. »

L'intelligence qui avait toujours ordonné son existence, si elle ne put sauver l'écrivain, fit du moins de ses dernières années comme une très belle œuvre d'art.

Le comte d'Argout, peut-être Mme Delessert, dont l'influence fut d'abord favorable, peutêtre le comte de Laborde, avaient obtenu pour Mérimée une place d'inspecteur des monuments historiques. Mérimée ne pouvait espérer charge moins lourde, ni devoirs plus agréables. 11 avait de l'argent, des loisirs, voyageait, et comme il voulait s'acquitter avec probité de ses fonctions, il poussa ses études d'architecture à peine ébauchées; ce fut un grand bien, moins encore pour luimême que pour les autres : il s'éprit de nos vieux monuments, sans préférence de style, ri employa Ions son effort à obtenir des crédits du ministre pour assurer leur conservation.

(les voyages d'inspection n'étaient pas seulement de minutieuses visites d'architecte ; comme il le laisse voir dans ses rapports au ministre et sa belle étude sur l'église de Saint-Savin, c'était aussi une enquête historique ; les vieilles pierres et les archives ne l'empêchaient pas non plus de s'intéresser aux

mœurs des habitants. En même temps que sa mémoire s'enrichissait d'une foule d'idées et d'observations, sa sensibilité s'affinait dans la solitude ; parfois, dans une auberge de village, ou un hôtel de sous-préfecture, après avoir achevé ses rapports, et s'être échappé d'un diner de notables, il song-eait à ses amis de Paris, il se représentait avec eux, il leur parlait en imagination. Telle fut l'origine de ces correspondances suivies qui devinrent pour lui une habitude et où il trouva tant de plaisir et peut-être de consolation.il ne faut pas y voir comme chez Balzac une sorte de glorification de soi-même, ni un désir d'obtenir des confidences livresques ; écrire, pour Mérimée, c'est un besoin sentimental ou intellig-ent de vivre dans une société choisie, élégante, spirituelle, c'est aussi le goût de s'épancher, non point certes, en se livrant sans voiles, mais en se laissant deviner. Les lettres à Madame Delessert doivent être détruites et je ne pense pas qu'elles fussent intéressantes, car Mérimée, amoureux passionné,

eût jugé grossier et indélicat d'afficher sa passion. On devait surtout y trouver les jeux d'esprit des amants de Molière et de Corneille, du moins certains traits de la Correspondance à l'Inconnue, le feraient supposer. Evidemment dans ces lettres-là, Mérimée n'est point amoureux, mais il veut le paraître et il emploie le langage qu'il juge convenir à la passion.

Cette inconnue, très connue, est Mademoiselle Jenny Dacquin, une institutrice de Boulogne, fort jolie, instruite, d'un caractère assez étrange qui, un peu par esprit de mystification, un peu pour complaire à une grande dame anglaise, Lady Seymour, s'amusa d'envoyer à Mérimée son jugement sur la Chronique de Charles IX. Mérimée répondit ; on lui écrivit de nouveau, et il y eut pendant plusieurs années un échange de lettres ironiques, sérieuses, amicales, jusqu'au jour où Mérimée fut admis chez sa correspondante, à Londres. Elle lui plut par sa grâce et son esprit; peut-être flatta-t-elle, ou — c'était un

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meilleur moyen pour l'intéresser — agaçat-elle sa vanité. Mérimée se sentit dès lors attaché par un lien délicat, agréable et lâche, et qu'on ne semble pas avoir deviné. Devant une femme que l'on aime on est, malgré soi, amené à jouer un rôle. Il faut garder ou conquérir son amour, on adopte et on observe une tactique. Les progrès, les défaites, les espoirs, les craintes de sa passion, il est dur de les garder pour soi-même, de n'avoir personne à qui les confier. Mademoiselle Dacquin, après n'avoir été d'abord pour Mérimée qu'une amusante causeuse, devint donc une amie. Elle n'ignorait pas la liaison de Mérimée avec Madame Delessert ; et, coquette, savante, spirituelle, elle savait répondre aux galants hommages, qui n'étaient d'ailleurs, chez son prétendu adorateur, qu'une politesse. Cependant, à parler des littératures, à s'apprendre le grec ou l'allemand, à visiter les musées, à se promener ensemble à la campagne, ils ne pouvaient demeurer dans une continuelle froideur. Insensiblement la

causerie ou la lettre revenait à l'amour, et c'est un sujet qu'on ne traite guère par théorie sans passer à l'exemple. Il y eut sans doute désir chez l'un, curiosité chez l'autre. Il est probable qu'après s'être long-temps refusé on céda, lorsque chez Mérimée l'envie était passée et la vieillesse déjà venue. Une amie de Chateaubriand, venue trop tard elle aussi, a dit d'un moment semblable : « Ce fut ridicule et court. » Je ne crois pas que Mérimée ait jamais été ridicule, mais aux amants sexagénaires, il faut des artistes en galanterie. Sans doute on ne recommença point, du moins souvent, un jeu qui pour l'un n'avait plus assez d'attraits. On restades amis, on se prétait des livres, on se racontait ses voyag-es, on se visitait de temps à autre, on commentait les événements et les œuvres, on se chargeait de commissions, d'achats pour des parents. Ce fut toute l'intimité tranquille d'un commerce familial. La correspondance de l'Inconnue montre bien les trois phases de la liaison r celle de l'ironie ;

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d'abord Mérimée semble faire la leçon et se moquer ; on lui répond sur le même ton ; puis, quitté par Madame Delessert, il essaie de se figurer que Jenny Dacquin est la femme qui doit succéder à l'infidèle ; enfin c'est le brusque changement, le « chère amie » banal qui succède aux appellations précieuses ou dévotes, et semble annoncer qu'on a eu ce qu'on désire et qu'on n'attend plus rien. On est heureux encore de se voir et de s'écrire, mais on ne trouve l'un dans l'autre ni l'attrait de l'inconnu, ni l'ivresse du souvenir. Mademoiselle Dacquin fut toujours pour Mérimée la remplaçante, remplaçante maternelle et amoureuse, mais trop moqueuse., fantasque, érudite, et peut-être innocente, pour bienjouer ce double rôle auprès de son ami.

Avec les années, la fuite de l'amour,

la disparition des êtres les plus chers, la vieillesse, qui se soucie moins de l'âge que du courage, et semble attendre l'invitation de nos sens et de nos espoirs fatigués pour s'approcher de nous, le menaçait déjà de ses douleurs et de ses longues déceptions lorsque vint le surprendre un éclatant renouveau. En moins de cinq ans, c'est la chute de Louis-Philippe, la proclamation de la République, la présidence du prince Louis, le coup d'état qui refait l'Empire, enfin c'est le mariage inouï, chevaleresque, audacieux, de Napoléon III avec Eugenia de Guzman, la fille de la comtesse de Montijo.

Cette suite d'aventures, ce pouvoir absolu qui se crée en plein mouvement révolutionnaire et anarchiste, ce prince, qui n'était la veille connu que par ses tentatives malheureuses contre le gouvernement de Louis-Philippe, ridicule plutôt avec son fort accent germanique, devenu le maître de la France, imposant sa volonté à l'Europe, et dédai-

gneux d'un mariage royal (i), prenant pour régner avec lui, la femme qu'il aime ; ces deux êtres qui se dressent seuls et par leur propre mérite, par la volonté inflexible et la beauté rayonnante, devant un monde hier adverse et que leur courage aujourd'hui surprend et conquiert, toute cette histoire contemporaine, étonnante comme un conte de fées, personne ne paraît plus la connaître ; les hommes de notre temps laissent les événements passer, les emporter, faire leur ruine ou leur fortune sans les regarder, sans les voir. Au moment, toutefois, il y eut une sorte de vertige ; le mariage de l'impératrice tournait la tête des espagnoles; beaucoup disaient comme la petite Madrilène : « Qu'on me mène à Paris. Ici, il n'y a pas d'avenir pour une jeune personne. »

Mérimée n'avait » cessé de correspondre avec la comtesse de Montijo, et il ne devait pas être le moins surpris de songer que la

(1) Voir dans les Mémoires de Persigny, les offres et les intrigues des cours allemandes.

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fillette qu'il faisait autrefois danser sur ses genoux, à laquelle il avait donné des leçons et raconté des histoires, était devenue souveraine des Français. Il affectait, il est vrai, de n'en être pas ému. « C'est une terrible chose que d'avoir des filles et de les marier, écrivait-il à la comtesse de Montijo. Que voulezvous? L'Ecriture dit que la femme doit quitter ses parents pour suivre son mari.

Maintenant que vos devoirs dé mère sont accomplis (et, en vérité, personne ne vous contestera d'avoir fort bien marié vos filles), il faut songer à vivre pour vous-même et à vous donner du bon temps. Tâchez de devenir un peu égoïste. »

Cependant l'impératrice n'oubliait pas son vieil ami ; il y avait autour de Napoléon III trop de gens de l'espèce de ce Walsh qui, en i85i, parlai! de « f... un coup de fusil au g-aillard » et qui en i852 était chambellan de ce gaillard. Bile avait besoin de quelques fidèles ; elle voulut avoir Mérimée pour secrétaire ; l'empereur refusa. Mérimée athée,

Mérimée qui, disait-on, n'avait pas été baptisé, Mérimée libre-penseur! Toute la dévotion hypocrite de l'époque eût crié au scandale. On se contenta de le faire sénateur. « On me dit, écrit-il à la comtesse de Montijo, que l'impératrice a embrassé son mari avec effusion lorsqu'il lui a annoncé la chose. Ce petit détail me fait, je vous l'assure, plus de plaisir que la chose elle-même, à quoi je ne suis pas encore parfaitement réconcilié. »

Il fut donc sénateur tout engardantsa place d'inspecteur des monuments historiques, mais il ne voulut point de doubles appointements. Plus tard, quand l'empereur lui demanda des notes pour sa Vie de César, il refusa toute rétribution. Il sut ainsi toujours dominer la bonne et la mauvaise fortune ; la révolution de 1848 en supprimant sa place d'inspecteur, ne le découragea pas plus que ces faveurs soudaines ne l'éblouirent. Il ne voulait que la médiocrité dorée. Certains, il est vrai, comme Victor Hugo dans son exil volontaire de Jer-

sey, ont montré une indignation vertueuse ou envieuse à ces dons impériaux (i), à ces trente mille francs de rente avec lesquels Napoléon III récompensait ou achetait un dévouement. Du moins l'argent donné à Mérimée ne fut point gaspillé. Ces trente mille francs lui permirent d'être durant dix-huit années un honnête homme. Gela seul légitime les autres pensions.

Honnéle homme ! on ne sait plus ce que cette expression comporte de qualités. Loin de s'enrichir de nouveaux sens en vieillissant, elle a perdu tous ceux qu'elle avait jadis. Aujourd'hui, honnête homme ne se dit plus guère qu'à la Chambre, entre politiciens. On déclare par là qu'on n'a pas été pris la main dans le sac ou bien, qu'accusé de corruption, on a été assez habile pour obtenir une ordonnance de non-lieu. Le sens d'honnête, à notre époque, indique bien notre degré de civilisation ou de barbarie.

Mais être honnête homme pour Mérimée,

(i) Voiries notes des Châtiments.

ce fut exercer et développer toutes ses facultés^ faire la part de l'amitié, de l'amour, des sens, de la culture, de l'étude, de l'observation ; ce fut jouir et connaître, ce fut pratiquer le monde, la cour, la rue, les grands chemins comme les bibliothèques et les villes ; ce fut s'intéresser à tout le mouvement humain et en être la belle conscience lumineuse.

Les lettres de Mérimée, de même que celles de Diderot et de Voltaire, sont l'essence d'une époque ; elles n'en donnent pas l'impression confuse, elles en évoquent le fantôme divers, pensif, riant, tragique. C'est un enseignement, pour parler le lang-age moderne ; disons mieux : c'est un excitant.

Les démocrates ne nous comprendront pas : n'importe ! Les hommes comme Mérimée ont l'utilité de ces beaux lacs qui réfléchissent dans leurs eaux la mag-nificence du paysage et du ciel. 11 faut qu'il y ait des hommes qui ne soient qu'intelligence comme il faut qu'il y ait des femmes qui ne soient que beauté.

Près de l'empereur, il gardait son libre langage ; il n'a jamais été courtisan et ne voulait pas non plus,, au dehors, avoir l'air de l'être. De là certaines familiarités que l'on a jugées peu délicates, maisce n'était passafaute si le monde d'alors était irrespectueux et s'il se voyait contraint d'en prendre le lang-age. Les plus violents adversaires de la Révolution se sont parfois coiffés du bonnet rouge. Mérimée a bien senti qu'à notre époque il est souvent besoin de se travestir.

La vérité, c'est qu'il aima et qu'il admira l'empereur. 11 l'aima comme homme et comme souverain. Ceux qui ont approché Napoléon III sans préventions haineuses, ont subi le charme et l'autorité du maître. L'Empereur s'intéressait à toutes choses, écoutait tous les conseils, mais se décidait seul et sans hâte, avec une force de volonté qu'il a bien prouvée par son avènement, par son mariage, par sa politique personnelle, enfin par tous les actes de son existence publique et privée jusqu'à ce quej malade et vieilli, ayant épuisé

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toute sa volonté il cédât devant la tempête, mais il faut se souvenir, quand on juge quelqu'un, de la belle parole de Renan, qui demande à ses amis de ne point écouter les blasphèmes, de ne point regarder les misères de sa dernière heure. C'est la santé et non pas la maladie qui montre la valeur d'une intelligence. Malheureusement, pour la plupart des Français et des étrang-ers, Sedan a fait oublier le Congrès de Paris. Avec cette inconséquence qui est propre aux démocraties, les peuples chargent les souverains de leurs maux et se vengent sur eux de leurs propres folies.

Mérimée, qui se connaissait en caractères, apprécie bien Napoléon III quand il écrit à Mme de La Rochejaquelein : « Si vous le voyiez, sans opinion arrêtée d'avance, sans convictions ni attachements antérieurs, il vous plairait infiniment. Vous vous moquerez de moi, si je vous dis que je n'ai jamais rencontré un homme aussi neuf. Il ne dit jamais rien d'appris. Ses idées sont quelquefois bizar-

res, étrang-es, mais bien originales. Il m'étonne par la facilité avec laquelle il comprend les choses d'érudition dont il n'a pris le goût qu'assez récemment. Il a un talent singulier pour gagner la confiance et mettre à son aise. C'est l'effet qu'il produit toujours sur les gens de ma connaissance très intime qui ont eu affaire à lui. Cependant, il n'a pas l'air de le chercher. Il est extrêmement poli et bienveillant, mais réservé. Il sait faire parler. » A Biarritz, où les invités étaient moins nombreux qu'à Fontainebleau et à Gompièg-ne, plus d'une fois il y eut entre le souverain et l'homme de lettres des causeries confidentielles. La Vie de César, que l'empereur écrivait et dont Mérimée avait eu le projet naguère , rendait plus profonde encore leur intimité. Mérimée parlait librement, quelquefois en professeur gai et sans préjugés, qui s'efforce de sauver son pédantisme et de le rendre aimable. Il surprenait souvent l'empereur en affectant dans ses récits un ton machiavélique, comme ce

jour où parlant de Césarion, il dit que c'était bien le fils naturel de César, puisqu'Auguste le fit assassiner. Napoléon III avait eu une exclamation « d'honnête homme » qui rendit tout honteux son interlocuteur. Mais l'empereur lui passait ces traits affectés d'inhumanité ; en revanche il restait silencieux, demeurait impénétrable lorsque Mérimée l'interrogeait sur la politique. Le conservateur du British Muséum, patriote italien réfugié en Angleterre, érudit politique et jouisseur sentimental, — Polichinelle uni à Machiavel, l'a-t-on appelé — Panizzi poussait vainement Mérimée à solliciter pour lui une entrevue avec l'empereur ; il espérait continuer l'œuvre de Gavour et déterminer la France à une nouvelle intervention italienne. Mais, chaque fois que Mérimée parlait de son Italien, l'empereur le rendait aux lettres et changeait la conversation (i). Pourtant, lors-

(i) Panizzi fut reçu à la Cour mais comme homme privé. L impératrice écrivait à Mérimée : « Dites à Panizzi que s'il passe par Paris, il sera obligé d'aller dans une auberge et que je lui saurai gré de me donner la préférence. » 12

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qu'on lit la correspondance à Mme de La Rochejaquelein et les lettres à Panizzi, on voit que Mérimée n'était pas un conseiller banal. 11 avait vu et observé des hommes d'état fort divers ; il avait deviné à Biarritz le génie énergique de Bismarck, « son héros » ; l'empressement vaniteux, égoïste et bavard de Thiers « qui se fait républicain pour être élu président ». Ce qu'il y a de rare dans sa vision, c'est qu'il saisit à la fois chez les hommes politiques la nature et le rôle appris. La vie privée et publique s'expliquent ainsi l'une par l'autre. Mais il sait fort bien les séparer pour juger d'une carrière et d'une œuvre. « Je suis tout abasourdi, écrit-il à Mme de Beaulaincourt, de la mort de Narvaez. C'est une très grande perte pour l'Espagne et d'autant plus grande qu'O'Donnelest mort. A présent je ne vois plus personne qui fasse peur aux rouges Espagnols. Les Conchas ne manquent ni d'énergie ni de courage, mais ils sont entourés de tous les tripoteurs, et ce ne sont pas des hommes carrés comme ce

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pauvre Narvaez. Le pape lui a envoyé une absolution des plus amples. Il en avait besoin. Jadis il avait mis la main sur la bulle de la croisade. C'est un argent que l'Espagne paie au pape pour faire gras le vendredi et le carême, car personne ne fait maigre. Narvaez avait donné des pensions à ses amis et amies avec l'argent papal, et ça avait été la distribution la plus drôle qui se pût imaginer. 11 n'y avait pas une coquine, à Madrid, qui ne vécût de l'arguent de la croisade. »

Il allait étudier les hommes d'Etat chez eux, à Madrid, à Garabanchel; puis, du salon de la comtesse de Montijo, il passait à Londres où il se liait avec de vieux libéraux, dont la causerie était souvent une instructive leçon. « Je me suis trouvé en relations avec des whigs de la vieille roche, que j'admire fort. Je ne parle pas de leur politique, mais de leur intelligence. Un vieux whig', démocrate à dix mille livres sterling- de rente, chez qui j'ai passé presque tout mon temps, me ravissait avec ses histoires de

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l'ancien monde. C'est un des hommes les plus instruits pratiquement que j'aie rencontrés, et il me dit qu'il devait ce qu'il savait à la vieille coutume, abandonnée aujourd'hui, de boire après dîner. Lorsqu'on écoutait les anciens en buvant du claret, on gagnait beaucoup à les fréquenter. Que gagnez-vous, me demnndait-il, à fumer après diner? »

Lord Palmerston, qui luisupposaitbeaucoup plus d'influence qu'il n'en avait à la Cour, le reçut avec les plus grands égards , mais Mérimée ne ressemblait pas à M. Thiers, qu'une réception chez l'empereur d'Autriche avait rendu subitement fanatique de l'alliance autrichienne; il gardait sa liberté de vision.

« C'est, dit-il, un jeune homme de quatrevingt-un ans qui a eu une jeunesse fort gaie, mais qui a conservé un bon estomac. C'est le prototype du vieux gentleman anglais de l'ancienne école. Lorsqu'il mourra, il n'y en aura plus. Lorsqu'il s'est levé pour parler à une heure après minuit, samedi dernier, il avait l'air d'un spectre. On l'entendait à peine.

Il s'est animé petit à petit comme les vieux chevaux. Il a pris le parti de son collègue, qu'il déteste, et accepté toute la responsabilité du ministère. Gela a touché tout le monde. Après le vote peu s'en est fallu qu'on ne l'étouffât. On sortait de la Chambre, il a été applaudi par un immense rassemblement et reconduit chez lui avec des cris enthousiastes. N'est-ce pas une chose curieuse qu'un premier ministre populaire? »

Ce grand succès et l'enthousiasme de ses amis whigs ne l'empêchaient pas de le juger. « Il m'a paru un mélange très bizarre d'homme d'Etat et de gamin. Il a l'aplomb d'un vieux ministre et le goût des aventures d'un écolier. Je le crois très étourdi, confiant dans son étoile et parfaitement sans scrupules. Il bouleverserait le monde pour avoir un petit succès d'éloquence au parlement. Il a tous les préjugés et toute l'ignorance de John Bull avec son opiniâtreté et son orgueil. Bref, je crois que c'est un des mauvais génies de notre époque. » M. Gladstone lui donna Fim-

pression d'un génie d'un autre g"enre, et qui ne serait pas sorti de l'enfance. Au milieu de toutes ces fréquentations si diverses, Mérimée conserve ses préférences politiques. Il n'est point bonapartiste, mais, comme Ta très bien dit M. Filon, c'est un monarchiste et ultra de l'Empire, plus impérialiste que le maître luimême, et qui voit avec peine les tendances démocratiques et libérales que crut devoir montrer l'empereur à partir du décret de novembre 1860. « Le plus grand malheur qui puisse arriver à un peuple est, je crois, d'avoir des institutions plus avancées que son intelligence. Lorsqu'on demande pour la France les institutions des Anglais il faudrait pouvoir lui donner le bon sens et l'expérience qui les rendent praticables. » « Arlequin, disait-il encore, donne à son fils une trompette et un tambour et il lui recommande de ne pas faire de bruit (1). »

(1) V. Panizzi, I, p. i54- A propos de la discussion de l'adresse, Mérimée- confesse qu'il n'a point foi dans le gouvernement populaire : « On a, à Madrid, comme en

Ami et admirateur de Napoléon III il se fût plus tôt rangé du côté de l'opposition dynastique.

« L'impératrice est légitimiste », disait l'empereur en souriant. La comtesse de Montijo avait, en effet, donné à sa fille le goût du gouvernement autoritaire ; mais, sauf pendant le voyage de l'empereur en Algérie, et la guerre de 1870, et bien qu'un parti parût se réclamer d'elle, l'impératrice est toujours restée étrangère à la politique. Elle mettait sa gloire à être seulement souveraine par la beauté, la bonté, le courage. « Il est impossible^ écrit Mérimée à Mme de La Rochejaquelein quelques jours après l'attentat d'Orsini, il est impossible qu'admirant le courage comme vous faites, vous n'ayez pas été frappé de celui de l'impératrice qui ne pensait qu'aux blessés, et qui disait : « Ne vous occupez pas de moi, c'est mon métier. »

tout pays constitutionnel, des recettes pour faire parler la voix du peuple. Narvaez flatte les journalistes et les gens qui aiment les places. » Panizzi, II, 57.

Et à l'empereur qui lui donnait le bras dans l'escalier : « Allons doucement; montrons que nous n'avons pas peur. » N'est-il pas beau de pouvoir dire cela avec une robe toute mouchetée de sang- et un petit morceau de fer dans la paupière. »

Gomme le docteur Faust. Mérimée rajeunissait avec la féerie extraordinaire et inattendue de l'Empire. Avoir été menacé de la révolution, du socialisme, d'un règne de barbarie et de laideur, et retrouver seulement adouci, acclimaté et plus élég-ant, ce monde impérial dont rêvait votre enfance, n'est-ce pas une rare fortune? Il y avait dans le second Empire assez de nouveauté et d'inconnu pour intéresser son esprit, assez de souvenirs pour qu'il n'y fût pas dépaysé. On a bien mal compris la fièvre de plaisir qui s'empara de la France à ce moment, on en a rendu bien sottement responsable le malheureux empereur. Rien d'étrang-e pourtant qu'on se sentit joyeux de rencontrer une autorité forte qui permettait d'oublier la vie publique pour

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penser à soi-même; on en avait assez d'être citoyen, on voulait redevenir homme. Ce temps si proche du nôtre semble parfois plus ignoré que celui des dynasties égyptiennes. Mais qu'on interrog-e Gavarni, Constantin Guys, Winterhalter, Carpeaux, qu'on lise les comédies de Sardou, la correspondance de Mérimée, les mémoires de Viel-Castel, on sentira combien il fut délicieux d'y vivre. Devant une gravure de mode jaunie et des tentures fanées, on s'imagine que ce luxe fut ridicule et ces joies bien grossières ; or ameublements et toilettes, dans leur nouveauté, s'harmonisaient très bien. Les poufs et les crapauds disparaissaient sous les vastes pétales des robes à crinolines, mais faites de taffetas soyeux, de soies lumineuses; les femmes s'étalaient comme des fleurs étranges, importantes, qui cachent complètement leur calice, mais, massives et mystérieuses, vous forcent à le découvrir. Et dans cette folle profusion d'étoffes, dans ces jupes monumentales, dans ces mantes qui étaient des chapes, et ces chapeaux des

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capuchons et des masques, parmi tant de volants, de gaze, de rubans, ouvragés, façonnés avec une fantaisie inépuisable, ce qu'on apercevait de la chair féminine prenait une valeur et un intérêt nouveau, comme des joyaux dans un écrin et au fond d'un riche cofïret. Il ne faut point juger l'art de se vêtir ni l'art d'aimer du second Empire selon les idées fausses que nous nous faisons de la plastique et de l'érotisme grecs. Ces toilettes sont un appel continu à l'imagination, mais elles charment, elles excitent d'abord les sens. Elles n'étaient nullement lourdes, elles ne gênaient point; au contraire! On n'est jamais si libre que dans un domino de carnaval ; le corps se sentait d'autant plus frémissant et dégagé que tout cet appareil d'étoffes l'entourait pour le cacher, mais non pas pour s'unir à lui, pour le garrotter.

Et puis, pour la première fois depuis le Directoire, la femme commence à se découvrir : la gorge, les seins, d'abord, ce que laisse voir une mère; mais c'était moins la

maternité que L'hétaïrisme qui s'accusait dans ces décolletages. Au bal du 18 février 1857, la comtesse de Castig-lione parut éblouissante, les cheveux d'or ruisselant sur le front, les joues, et tombant en crinière sur la robe de soie d'or; la jupe relevée sur le jupon à la Louis XV par des chaînes ciselées en coeurs; la g'org-e presque nue, montrant des seins admirables, hauts, provocants, dressés sans un pli sur la poitrine de neige.

— Madame, prenez g-arde, dit un masque en s'approchant, en votre présence nos culottes deviennent trop étroites.

Elle sourit seulement et écarte le complimenteur audacieux, tandis que devant elle des hommes se vantent de l'avoir serrée dans leurs bras.

Trois ans plus tard, c'est le bal costumé de l'hôtel d'Albe, qui s'ouvre par une apparition dansante de seize jeunes femmes représentant les quatre éléments; un soupçon de jupe haut retroussée laissant voir l'élargissement voluptueux de la jambe; la chevelure, les

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épaules., les g-org-es poudrées de paillettes d'argent, et comme étincelantes de rosée lumineuse. « Les mauvaises vues comme la mienne, dit Mérimée, les croyaient trempées de sueur et on avait envie de les bouchonner comme des, chevaux de course. » Cavales de plaisir, mais cavales de choix et de race qu'il était voluptueux pour un jouisseur raffiné, de voir redevenir simples, nues, purement animales. Mme de Bourg-oing- était en Polichinelle, des princesses portaient un travesti d'écuyer à culottes bouffantes et à grandes bottes. Miss Cowley était en Muse et laissait deviner les grâces de son corps à travers une robe flottante et transparente. L'Empereur et l'Impératrice, en domino bleu, reconnaissables, l'un et l'autre, à leur marche et à leurs g-estes habituels, se laissaient raccrocher par le duc de Dino, en arbre, dont les mains branchues et feuillues arrêtaient tout le inonde au passage. Il y avait entre et même pendant les danses, plus d'une embrassade et d'un baiser volé sous le masque, dans l'embra-

sure d'une fenêtre. Et toutes ces beautés qui semblaient s'offrir, dont quelques-unes s'offraient en effet, libres, gaies, téméraires, étaient d'autant plus provocantes ici que leur rang- et leurs habitudes les avaient faites plus réservées ailleurs, d'autant plus nues qu'elles étaient d'ordinaire mieux enveloppées. Le ton, l'animation, les formes de la chair étaient une surprise quand elle jaillissait, enfin affranchie de tant de voiles.

Mérimée se grisait comme au théâtre, comme avec un opium, mais à la fin du spectacle cette illusion de jeunesse disparaissait ; il sentait ses forces affaiblies et se souvenait de son âge. Après les dîners copieux et hâtifs de Fontainebleau, dans les courses folles en charabancs, ou à pied, sous l'ondée," sous le soleil, — que l'Impératrice dirigeait, animait de son entrain et de son ardeur de marcheuse intrépide, jamais lassée, — parfois Mérimée sentait le poids de ces honneurs, de ce luxe, de cette vie d'apparat, souvent plus occupée, plus fatigante dans ses frivolités

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qu'une existence donnée tout entière au travail. L'estomac malade, le front labouré de névralgies, en proie à un rhume ou à une bronchite, il fallait sourire, lancer un mot, ne pas interrompre d'une minuté son rôle de courtisan ; le soir, presque somnolent à la suite d'une longue promenade, se mettre en Jiocchi, passer des corridors froids dans les salons surchauffes de Compiègne ou de Fontainebleau et rester encore pendant plusieurs heures esclave de ces jolies femmes exigeantes, que toutes les galanteries, tout le dévouement, la réputation, l'esprit de Mérimée, la faveur que lui témoignait l'impératrice, ne rendaient pas toujours pitoyables et qui souriaient plus d'une fois, avec l'ironie la plus gracieuse, du « vieil ami ».

Malgré des déceptions et des lassitudes, il demeurait al taché à la Cour. Agir, aimer, produire une œuvre, il n'en avait plus la force; mais il pouvait s'intéresser au monde, et jamais homme n'a été un meilleur observateur, jamais aussi on ne s'est mieux placé

ou plutôt si bien déplacé pour voir sinon tout, du moins le plus qu'il est possible à clos yeux humains de découvrir. La Cour ne lui eût point suffi, mais il eut regretté de n'y point aller, car les intrig-ues qui s'y nouent et s'y dénouent sont d'une trop belle qualité pour laisser un philosophe comme lui indifférent. Afin de les suivre de près, il acceptait de devenir le sigisbée de Mme Przezdziecka ou d'aller lire à Saint-Cloud son conte de Lokis devant les dames d'honneur interloquées,, ou encore de composer sa nouvelle de la Chambre bleue qui n'avait pas d'autre but que d'amuser l'impératrice.

Son attachement aux Tuileries ne l'empêchait point de fréquenter les salons de l'opposition libérale ou légitimiste; certains niais et quelques sottes s'en indignèrent et lui fermèrent leurs portes, comme si une telle intelligence n'était pas au-dessus des partis, quelles que fussent d'ailleurs ses inclinations. A côté des hommes d'action qui doivent être naturellement intransigeants,

partiaux, on doit réserver une place, et des plus belles, pour ces contemplateurs qui, sans prétendre lutter contre leur siècle, le portent et le réfléchissent.

Par malheur il régnait alors une véritable épidémie de dévotion. Les belles amoureuses du commencement de l'Empire, ne retrouvant plus., en vieillissant, leurs premiers succès, se mettaient, de dépit, à conquérir le ciel, ou, à tout le moins, une réputation de sainteté. Et naturellementleurs fidèles devaient suivre leur exemple. Ce ne devait pas être un spectacle sans comique que celui de ces nouveaux convertis, quelquefois hommes de propos et de mœurs fort libres, devenus subitement de pieux, de zélés apôtres. « Ces vieux généraux, écrit Mérimée, sont particulièrement timides quand il s'agit du green gentleman below, et des douairières chez lesquelles ils vont faire leur whist. » Mérimée, si souple qu'il fut, ne se pliaitque médiocrement aces manières : «Nous avons eu à l'Académie la réception de l'abbé Gratry, dit-il. Je doute que vous lisiez ces

fadaises. Jamais on n'a dit plus de platitudes. Jamais curé de village n'a débité de sermon plus vulgaire. » Ce verbiage ridicule du christianisme moderne, ni dogmatique, ni vraiment libre, n'ayant ni l'indulgence onctueuse des anciens jésuites, ni l'austérité forte des jansénistes, cette eau fade à l'usage de la religion mondaine, répugnait justement à Mérimée. Il n'affectait pourtant point une vulgaire intolérance; au contraire, par esprit , par politesse aussi, il savait reconnaître les vertus du catholicisme. C'est ainsi qu'à Mme de La Rochejaquelein, catholique ardente qui avait entrepris de le convertir, il écrit une lettre où faisant mille concessions à sa correspondante^ il n'en réserve pas moins son jugement. « J'ai le malheur d'être sceptique, mais ce n'est pas ma faute. J'ai tâché de croire, mais je n'ai pas la foi... Cela ne tient pas à mon éducation, mais à mon organisation... Beaucoup de choses me plaisent dans la religion chrétienne et dans la catholique en particulier. Je l'aime moins en

France : i° Parce qu'elle y prend des maximes de philosophie incompatibles avec son essence, et qui ne sont à vrai dire qu'une concession maladroite au scepticisme; 20 Parce que nos ecclésiastiques, exagérant le caractère d'austérité, tombent dans l'affectation. Ni l'un ni l'autre de ces défauts, madame, ne se trouvent dans votre catholicisme, et c'est là ce qui me le rend aimable. Je suis surtout bien sensible à la pitié que je vous ai inspirée, et je vous remercie du fond du cœur de vouloir bien attacher quelque intérêt à ma pauvre âme. A vous dire la vérité, je ne crois pas à ma conversion, mais il y a en Grimée des sœurs de charité qui soignent les blessés abandonnés par les médecins et leurs soins leur rendent la mort douce. »

Malgré toute son adresse, il n'en choquait pas moins souvent par sa réserve ou par ses boutades qui étaient parfois d'une impertinence ou d'un cynisme étudié. Edmond de Goncourl le trouve pédant. Maxime du Camp prétend qu'il était assez engoncé dans ses

habits lourds, fabriqués par des tailleurs anglais, et qu'il n'avait pas l'aisance d'un véritable homme de mode. Ces deux appréciations sont d'autant plus contestables qu'Edmond de Goncourt, à cause de son genre d'esprit, ne pouvait rien comprendre à l'intelligence riche et ordonnée de Mérimée; Du Camp le juge en amoureux triomphant mais toujours jaloux et qui lui a succédé. Il est bien certain que Mérimée ne devait pas avoir cette écœurante aisance de certains causeurs modernes qui parlent de tout pour parler, sans amour, sans conviction, sans plaisir. Il était d'une élégance correcte, recherchée, un peu froide et d'abords difficiles; il prenait, comme par condescendance, le ton de l'entourage en le relevant d'impertinences et de fines saillies; mais, avec des intimes, vite, sans s'abandonner, il montrait tout ce qu'il y avait de sérieux, de fort et de délicat dans sa culture comme dans ses affections. 11 faut approuver cette double attitude. Il est extraordinaire que l'on réclame de la pensée d'un grand écri-

vain plus qu'on attend du corps le plus avili et le plus vendu. On s'étonnerait si quelqu'un demandait brusquement à une femme inconnue de se dévêtir et, de cette intelligence pour laquelle on feint une estime si considérable, on ne trouve point étrang-e qu'elle étale soudain devant vous ses plus intimes trésors, dans le moment le plus inopportun et en présence des pires malveillances. Mérimée sut toujours se g-arder au milieu des indiscrets; il jouait alors avec intention la comédie du sceptique; il étonnait, amusait ou même révoltait par ses audaces, estimant, peut-être à tort, qu'il vaut mieux être haï qu'indifférent. C'étaient moins ces audacieuses inconvenances que ses qualités réelles qui éloignaient de lui des amitiés d'occasion. L'envie est le grand péché mondain et les femmes ne sont pas seules à le connaître. Ce beau front, ces yeux clairs, lucides, ce nez en groin aux narines larg-es ouvertes comme pour prendre la part de tous les plaisirs, ces lèvres fines, serrées qui réservent les paroles, ce qu'il y

avait d'intelligence et de sensualité dans son visage irritaient les gens qui ont choisi leur place spéciale dans l'existence et qui n'imaginent pas que quelqu'un puisse se borner à être un homme complet.

Mérimée heureusement n'était point de ceux pour qui trois ou quatre salons parisiens résument le monde. Il allait partout et en toute compagnie. Il n'a jamais eu la morgue de ces faux élégants qu'a façonnés la démocratie. Il ignore la « respectabilité » moderne. Il cause familièrement avec les simples et aussi avec les réprouvés (i). Il disait qu'en chemin de fer, par principe, il se mettait à converser avec toutes les femmes qui se trouvaient dans le même compartiment que lui. « Qu'est-ce que cela vous rapporte? demandait une jeune femme. — Quarante pour cent », répondait il. Etait-ce là un propos de parade qu'inspirent les vanités, les coquette-

(i) J'ai toujours eu des muletiers et des toreros pour amis. J'ai même bu à la même outre qu'un galérien. (Lettres à une inconnue, t. I.)

ries, les fatuités sottes de certaines réunions? Il est certain que jusqu'à la fin il eut des aventures, et avec des femmes diverses.

Il écrit de Madrid qu'il a fait un diner de garçon avec Pepa la banderillera, dont les mots et les traits de férocité andalouse l'ont amusé ; un jour, se trouvant dans les bois de Fleury, il raconte à Mme de La Rochejaquelein qu'il a dîné dans le même restaurant que trois étudiants accompagnés de leur étudiante, qu'à coté d'eux il s'est fort amusé et qu'il est redevenu jeune pour quelques heures. « Ce mondelà vaut mieux, à ce qu'il m'a semblé, que le monde des salons. Il a moins d'affectation et, entre autres, n'a pas celle de vouloir avoir l'air de ne pas s'amuser. » Et une autre fois à Jenny Dacquin : « J'ai eu hier un grand succès dans ma veillée avec des paysans et des paysannes à qui j'ai fait dresser les cheveux sur la tête, en leur racontant des histoires de revenants. Il y avait une lune magnifique qui éclairait parfaitement les traits réguliers et montrait les beaux

yeux noirs de ces demoiselles, sans laisser apercevoir leurs bas sales et la crasse de leurs mains. Je suis allé me coucher 1res fier de mon succès auprès d'un auditoire tout nouveau pour moi. »

Sa correspondance laisse apparaître toutes ses âmes; il n'est point de lettre qui ne soit sincère; seulement, selon ses lecteurs, il voile ou découvre certains côtés de son esprit, car il craint d'offenser, il est soucieux de plaire.

Jenny Dacquin, par exemple, lui inspire d'aimables marivaudages. Mme de La Rochejaquelein reçoit l'aveu de l'affection vraie, contenue, qui se trahit seulement à certaines heures de solitude et devant des amis sûrs, dont on n'a point à se défier. Avec Mme de Montijo, avec la princesse Julie, avec M. Tracci, il cause littérature, histoire, politique, art. Avec M. Senior ou M'ne de Beaulaincourt, c'est l'observateur mondain qui apparaît, apte à saisir et à rendre vivement les ridicules. Stendhal, le docteur Requien sont les confidents des fantaisies et des

aventures sensuelles ; devant Panizzi il est tour à tour un philosophe politique et un peintre de mœurs amusé, qui ne voit l'humanité ni en mystique, ni en pessimiste, mais y prend tout le plaisir d'un intéressant spectacle sans oublier qu'à l'acte suivant, il devra céder son fauteuil et sortir de la salle. Un jour il écrira ses observations sur un fait politique : « La proposition de Lord Russell de créer des pairs à vie, si elle n'est pas une simple menace destinée à demeurer comme gladius in vaffina, est la démolition de la Chambre des Lords. La vieille Angleterre marche d'un pas rapide sur la pente où toute l'Europe est entraînée, et c'est à tous les diables, je le crains, que mène cette pente. » Une autre fois il n'est qu'un délicat gastronome, vantant un vin de Portugal, quelque Johannisberg, quelque Champagne supérieurs, et la soupe aux cailles et au riz du pays génois. « Je pense qu'on ne mange que cela en Paradis. » Il est toujours resté un homme d'avant la Révolution,

ne faisant pas les sottes distinctions de notre temps entre les occupations « nobles » et « grossières », entre les g-oûts « distingués » et « communs ». Ayant la plus haute, la plus active, la plus clairvoyante intelligence, il ne sentait nulle répugnance à laisser l'animal se réjouir en lui. Il aimait la femme en simple et en raffiné. Ne faisant point fî d'une coquetterie spirituelle, il savait aussi apprécier la naïveté des plus humbles. Il jouissait d'une toilette très savante telle que se plaisait à en porter parfois Jenny Dacquin, et cela ne l'empêchait nullement de regarder, en descendant l'escalier des vieilles maisons de Rome, les jolies jambes des jeunes ouvrières qui se mettent à l'aise, sur le palier, derrière le rideau trop court du retrait. Ses lettres contiennent des anecdotes à la Ghamfort et des scènes à la Beroalde. Nous devons accepter les unes et les autres. Même un peu grasses et libres, comme les aventures de la reine Isabelle le jour de ses noces, elles sont toutes amusantes par le sens humain,

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par le tour, l'art du conteur. Gela rappelle les traits de Mme du Defïand ou de Diderot, avec quelque chose de moins vif, de moins ingénu.

« Il faul que je vous conte une bonne bêtise. L'usage à Madrid est d'offrir tout ce qu'on loue. La belle du premier ministre dînait l'autre jour à côté de moi; elle est bête comme un chou et fort grosse. Elle montrait de belles épaules sur lesquelles tombait une guirlande avec des glands en métal et en zinc. Ne sachant que lui dire, je lui fis l'élog-e des unes et des autres, et elle me répondil : Todo ese a la disposition de V. »

Si un jour, comme on le doit, on s'avise de publier la correspondance complète de Mérimée, on devra déroger à ce sot usage de nos critiques et de nos historiens modernes qui semblent n'écrire leurs livres ou ne réunir leurs documents que pour l'édification des jeunes demoiselles. On devra joindre aux lettres déjà publiées ici et là, tous les billets à Stendhal, toutes les lettres à Requien que le

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conservateur du Musée d'Avignon garde sous clef comme un poison, et qui sont charmantes de sensualité libre et joyeuse. Les mutilations sont toujours blâmables, et voiler est bien souvent l'équivalent de détruire. La feuille de vigne sur un corps aux formes élancées et vigoureuses c'est comme un emplâtre sur un beau et riant visage.

Les passions de Mérimée n'ont rien de choquant parce qu'il sut à merveille les harmoniser, et cela sans les affaiblir. Mais il sut mieux encore, si c'est possible, dominer son savoir, le faire servir à sa pensée, à son plaisir, sans prendre ces odeurs de poussière et de moisissure dont un érudit se préserve si difficilement.

Il étudiait l'art, l'architecture, les langues,

l'histoire, les mœurs des peuples, avec un intérêt et une application constants. Il apprit le russe en touchant à la vieillesse, et ce fut lui qui nous révéla Tourguenieff, Pouckkine, Gogol. Dans ces traductions on a noté des contre-sens, l'ensemble n'en est pas moins exact ; qu'il ait fait ces traductions complètement ou qu'il les ait seulement revues, il montre ce goût et ce sens délicat qui ne l'abandonnèrent jamais, et sans lesquels toute la science d'une langue est inutile. Après tant de voyag-es et une expérience si diverse des peuples, il n'est point devenu cosmopolite. Comme un grand artiste rapporte toutes les acquisitions de son esprit à un art unique, Mérimée ne semble se familiariser avec les idiomes étrangers que pour mieux connaître le sien. Peut-être trouvera-t-on que ce riche esprit n'a pas eu une lang-ue assez hardie ni assez' parée. La vérité c'est qu'au milieu des excès du romantisme et du réalisme, lorsque les écrivains ne se souciaient plus du sens des mots, il lui plut de s'en

tenir à un style sobre, mais juste, ferme et subtil. Flaubert et Goncourt, qui haussaient les épaules lorsqu'on leur parlait du style de Mérimée (i), auraient pu prendre des leçons de ce maître dédaigné. Par là, comme par l'esprit, la culture, il continue les grands écrivains français du xvme siècle ; comme eux il laisse entendre les choses, il ne force point l'expression; il évite l'emphase, et de même les enthousiasmes de commande, irréfléchis. L'enflure le choquait tellement quand il la rencontrait chez un auteur qu'il ne voyait plus ses réelles qualités. C'est ce qui explique ses jugements injustes sur Hugo, Baudelaire, Renan. Il gardait même devant les plus grands son indépendance d'esprit, non point par envie, ignorance ou incompréhension, mais parce qu'il ne g-oûtait pas ces espèces d'idolâtries modernes qui font d'un

(i) Il pouvait y avoir un ressentiment personnel chez Flaubert. Les Lettres à V Inconnue où Salammbô est si sévèrement jugé, du moins au point de vue de l'érudition, ont paru en 1874.

artiste ou d'un savant comme un dieu parfait, dont les sottises sont saintes et les erreurs adorables. « Je lis Wilhelm Meister, ou je le relis : C'est un étrang-e livre, où les plus belles choses du monde alternent avec les enfantillages les plus ridicules. Dans tout ce qu'a fait Goethe il y a un mélange de génie et de niaiserie allemande des plus singuliers; se moquait-il de lui-même ou des autres ? » Un jugement libre, toujours attentif, ne l'empêche point de jouir des belles œuvres, humaines ou naturelles. Ses lettres comme ses autres écrits laissent voir une sensibilité de poète puissante et fine (i), mais il ne l'excitait ni ne la faussait par l'exagération et la montre, par ce qu'on devrait appeler le cabotinage : on ne trouve point chez lui comme chez certains

(i) Il ne faut pas confondre, comme on L'a fait, la poésie dont L'âme demeure mystérieuse, voilée, avec une poésie dépourvue d'âme, une poésie tout extérieure, de métier brutal et grossier comme la poésie parnassienne. Le couleur de La Venus d'Ille, l'auteur de l'étude sur l'Eglise de Sain.t-Sa.vin est un grand poète. L'art raffiné de Mérimée ne se sent pas. et n'a pour but que de produire une émotion intense par les moyens les plus discrets.

de nos auteurs modernes, relie parade pour la galerie qui sent le mauvais acteur. C'est pourquoi il a excellé dans ce g-enre prudent, concis, réfléchi et sceptique qui est en réalité le meilleur et peut-être l'unique en histoire. Le jour où l'on sera fatigué des vains classements prétendus philosophiques que Taine a mis à la mode, et de ces déballages de documents inutiles, pittoresques ou non, donnés en pâture aux plus frivoles curiosités, on comprendra la valeur des histoires de Mérimée, où sans déformer son sujet, l'écrivain étudie un être, un groupe ou un fait, avec l'attention et le savoir d'un esprit réaliste dépourvu de préjugés et qui s'intéresse passionnément à l'homme, mais à l'homme tel qu'il est, et spécialement à l'homme bien organisé, indépendant et livré à son instinct. Ses histoires, ses essais, comme d'ailleurs ses contes, ont malgré leur cadre étroit, beaucoup plus d'importance que ces systèmes ambitieux qui prétendent nous expliquer l'humanité et l'univers. 11 observait la vie, sans y

chercher un argument pour une morale, une religion ou une politique et ainsi ajouta-t-il au petit trésor humain du savoir et de l'intelligence. On pourrait l'appeler un esprit scientifique si le mot n'était devenu synonyme d'absurde. Nul, en effet, n'aurait eu plus d'horreur de cette science théocratique, qui, dans son ridicule orgueil, prétend moins servir que tyranniser les hommes, s'imagine infaillible et ne veut plus admettre de mystère. « Ce qui est inouï, écrivait-il, c'est l'ignorance générale dans ce siècle de lumières comme il s'appelle modestement lui-même. Il n'y a plus personne qui sache un mot d'histoire... Autrefois, il y avait encore de l'esprit en province, comme au temps du président de Brosses; maintenant on n'y trouve pas une idée. Les chemins de fer accélèrent encore l'abrutissement. Je suis sûr que, dans vingt ans, personne ne saura plus lire. » Il sentait bien î'égoïsme grossier de son temps, que les circonstances allaient accroître encore. A propos des lettres de Mm,; Du Defïand il|écrit :

« Ce qui me frappe comme différent de l'époque présente, c'est d'abord l'envie de plaire qui est générale, et les frais que chacun se croit obligé de faire. En second lieu, c'est la sincérité et la fidélité des affections. C'étaient des gens beaucoup plus aimables que nous. » Il devinait déjà quelques-uns des effets du machinisme universel. Qu'aurait-il dit s'il avait vules villes livrées à toutes les expériences, à toutes les folies des inventeurs, et ceux-ci se faisant les alliés de financiers avides pour renverser les plus magnifiques demeures, arracher les arbres, nous priver d'eau, d'espace et de lumière? Qu'auraii-il dit s'il avait vu les hommes affolés de vitesse, n'ayant plus d'yeux pour reg-arder, plus d'oreilles pour entendre, plus de goût pour jouir des aliments, plus de pieds pour marcher, tenus en lisière par la machine, devenus ses domestiques, ses esclaves, ses victimes, machines eux-mêmes, qui n'ont plus d'initiative, plus de volonté, plus d'énergie., plus de jugement, plus de sensl

Avant les premières ombres delà mort, il semble qu'il ait goûté à toutes les ivresses. Ce n'est pas naturellement l'époque la plus active ni la plus passionnée, mais comme chez Stendhal, c'est la plus sensible, la plus intelligente de sa vie. Toutes les joies de la fête qu'il va quitter et à laquelle, même en ses pires moments de pessimisme, il n'a guère trouvé de blâmable que le manque de durée, toutes ces joies diverses s'approchent, l'environnent et se révèlent un instant à ses sens ravis.

Enfin il lui fallut bien croire à la nuit où il allait se perdre et s'éteindre. La maladie ne se laissait pas oublier : il éprouvait des éloulteinenls, et Jes inhalations d'air qu'on lui avait recommandées étaient impuissantes

à lui rendre une bonne respiration ( i . Cannes l'avait eonquis autrefois en une rapide visite, par la pureté de son ciel, son climat chaud, l'éclat de sa lumière. Les mauvais temps qu'il dut y subir lui enlevèrent ses illusions sur le pays, sans l'en détacher. Il y passait tous les hivers. Mais s'il s'y trouvait mieux qu'à Paris et aux châteaux impériaux, il n'y rencontrait pourtant pas la santé; c'est à peine, dans ses dernières années,

(i) Chère amie, j'ai été si souffrant avant de venir ici, que j'avais perdu tout courage; il m'était impossible de penser; à plus forte raison d'écrire. Le hasard m'a fait savoir qu'il y avait à Montpellier un médecin qui traitait l'asthme par un procédé nouveau, et j'ai voulu essayer. Depuis cinq jours que je suis en traitement, il me semble que mon état s'est amélioré, et le médecin me donne assez bon espoir. On me met tous les matins dans un grand cylindre de 1er, qui, je dois l'avouer, a l'air de ces monumenls élevés par M. de Rambuteau. Il y a un bon fauteuil et des trous avec des glaces qui donnent assez de jour pour lire. On ferme une porte en fer et on refoule de l'air dans le cylindre avec une machine à vapeur. Au bout de quelques secondes, on sent comme des aiguilles qui vous entrent dans les oreilles. Peu à peu on s'y habitue. Ce qui est plus important, c'est qu'on y respire merveilleusement. Je m'endors au bout d'une demi heure, malgré la précaution que j'ai d'apporter la Revue des Deux-Mondes.

(Lettres à Jenny Dacquin, ao avril 1868.)

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s'il pouvait supporter un peu de nourriture et obtenir du sommeil. On lui conseilla l'exercice du tir à l'arc et, comme il s'y plaisait fort, il le pratiqua long-temps. Il continuait de vivre de la sorte, passant d'une crise d'estomac à un étouffement, comme si chaque minute devait lui rappeler la dernière.

Par contre, tout un entourage dévoué essayait de l'arracher aux pensées funèbres. Deux anciennes amies de sa mère, Miss Lagden et Mrs Ewers, lui témoignaient une sollicitude qui n'était peut-être pas entièrement désintéressée ni toujours très opportune, mais le sauvait, aux heures pénibles, de la solitude et des soins mercenaires. De grandes dames, la duchesse Colonna, Mme Przezdziecka venaient le voir, lui demander des conseils sur l'art d'aimer ou de se vêtir élégamment et flattaient en lui le vieil amoureux qu'il était resté; il causait des lettres grecques avec Cousin et Barthélémy Saint-Hilaire, se faisait conter les aventures mondaines de Londres et de Paris par lord Brougham ou le g-énéral Fleury.

La pensée, comme le témoignent sa correspondance et ses dernières œuvres, demeurait intacte au milieu des douleurs et de la maladie. Il conservait sa vive clairvoyance, son esprit, sa noblesse, son jugement libre, hautain, ses mépris souriants. Il continuait d'aller chaque automne à Biarritz et à Compiègne; il essayait, et il lui arrivait souvent, d'oublier la maladie qui ne s'éloigne pas et la mort toujours menaçante, au milieu de vastes lectures,, de travaux d'érudition intelligente, parmi de nombreuses distractions mondaines. Cependant les amis disparaissaient les uns après les autres et parfois le sentiment de la fin prochaine venait l'obséder. C'est la mort de Cousin, frappé d'une apoplexie presque foudroyante, le lendemain d'un joyeux dîner (janvier 1867), cIlu paraît l'avoir le plus vivement affecté. Il ne pouvait admettre, lui qui avait gardé toute sa vie et dans les plus diverses circonstances, un maintien si noble, la grossièreté trop fréquente des dernières attitudes : « Il conservait encore, dit-il de

Cousin, la vie matérielle, mais il n'a pas repris connaissance et n'a pas même ouvert les yeux. L'expression de sa figure était si parfaitement calme, que probablement le corps môme ne souffrait pas. C'était, cependant, je vous assure, un horrible spectacle que ce corps inerte résistant encore à la mort, avec le sommeil d'un enfant et les râlements d'un moribond... Pourquoi les hommes ne tombent-ils pas tous comme des feuilles, en une saison », s'écrie-t-il une autre fois, mélancoliquement. 11 essayait de s'imaginer quel serait pour lui le dernier moment : « J'y pense très souvent et je me demande s'il est très pénible, s'il vous vient des idées différentes de celles que vous avez en santé, en un mot, si vous avez beaucoup d'ennui à mourir? Vous me répondrez qu'il y a beaucoup de variété dans les morts, et que c'est une loterie où l'on g^ag-ne et où l'on perd. La difficulté est d'avoir un bon numéro. » Cette idée de la mort, qui revient plus d'une fois durant ses deux dernières années, occupe

son esprit, mais ne l'accable pas. Il était naturel que n'ayant point à se plaindre de la vie, il eût du regret de la quitter, mais il s'y préparait sans faiblesse. Il trouvait des saillies d'une gaieté étrange, pour plaisanter les hommes de lettres qui s'apprêtaient déjà, sur une fausse nouvelle, à lui succéder à l'Académie; il savait même s'élever jusqu'à une sagesse résignée et sereine : « Je soupçonne que je suis sur le grand railway menant outre-tombe. Tantôt cette idée m'est très pénible; tantôt j'y trouve la consolation qu'on éprouve en chemin de fer. C'est l'absence de responsabilité devant une force supérieure et irrésistible. »

Le corps, l'imagination n'étaient pas seuls à souffrir. Il était frappé dans ses croyances les plus chères, au sentiment même de la vie, en son instinct humain. Certes je ne veux point nier qu'il n'ait été un sceptique, selon le sens que l'on prête à ce mot. Il n'admettait guère les superstitions anciennes, et moins encore les modernes; il ne s'agenouillait ni

devant la science, ni devant la morale, ni devant la démocratie, ni devant aucune des autres idoles qu'a élevées, à la place des dieux vieillis, le fanatisme de nos contemporains. Mais il aimait sa race, et, non point en humanitaire, — en homme — ce monde animé qu'il avait étudié avec tant de passion ; il aimait enfin l'art pour lequel il était né. Ni classique, ni romantique, ni réaliste, car il n'avait jamais imité, et il méprisait autant que la grandiloquence, la peinture des choses laides et communes; il avait voulu, avec le plus de vérité possible, décrire les passions violentes et neuves des êtres libres, des hors la loi, et cela dans une phrase souple, sans épithèle inutile, une phrase dont Voltaire semble avoir été l'inventeur, mais qu'il a refaite à son usage, moins mouvementée, plus colorée, plus forte. Or les nouveaux écrivains ne pouvaient beaucoup l'enchanter. Il devait choisir cuire la banalité grossière et les fadaises. La langue était ou brutale ou inexpressive à force de mollesse, les mots

n'avaient plus ni leur propriété ni leur valeur. Malgré sa célébrité, il n'en éprouvait pas moins la douleur de l'artiste dont l'œuvre va rester incomprise ou inconnue. Une autre de ses afflictions, c'était de voir vers quels abîmes glissaient la France et tous les peuples européens. Il avait l'impression qu'une immense catastrophe était prochaine, où rien ne resterait de tout ce qu'il avait adoré, et pourquoi il avait vécu. Sans se croire un prophète, il voyait et annonçait un avenir plein d'orages. Il admettait en effet que certaines lois sont nécessaires à l'existence des peuples et que le bon sens suffît à les reconnaître comme telles. Sans un chef unique d'une autorité incontestée, permanente, héréditaire, qui puisse à certains jours ordonner en maître^ une société, dans un moment de trouble ou de fièvre, est menacée de ruine; de même une aristocratie puissante est une digue indispensable pour contenir l'élément révolutionnaire : elle empêche que les réformes ne se changent en

destructions et que l'on compromette des richesses sûres, réellement acquises, en faveur de biens futurs et inconnus. Mais la folie du temps niait ces vérités sociales pourtant si évidentes. « Les princes, écrivait-il avec une amère ironie, à propos du duc de Leuchtenberg-, ne trouvent pas que la République fasse des progrès assez rapides. » Il avait eu un moment de joie lorsque le plébiscite parut assurer l'Empire. Mais il était trop clairvoyant et suivait de trop près la lutte du Gouvernement avec la Chambre pour se faire de longues illusions sur sa durée. On vivait dans une attente inquiète. « Paris est aussi triste que possible, écrit-il à Mme Przezdziecka. Tout le monde a peur sans trop savoir pourquoi. C'est une sensation comme celle que fait éprouver la musique de Mozart, lorsque le Commandeur va paraître. » Malgré ces craintes de guerre, malgré les instances de Napoléon III, l'opposition continuait à refuser les crédits demandés pour les réformes et l'augmentation de l'armée; tout le pays

d'ailleurs l'encourageait, gagné par la rhétorique de Thiers et de Jules Simon ; Mérimée est indigné de ce misérable esprit d'économie qui se manifeste si mal à propos. « Une autre chose qui me rend fiévreux, c'est la façon dont on reçoit le projet de la réorganisation de l'armée. Tous les jeunes gens bien nés meurent de peur d'être dans le cas de se battre pour la patrie à un moment donné, et disent qu'il faut laisser ces vulg-aires manières aux Prussiens. Imaginez un peu ce qui restera à la nation française si elle vient à perdre son courage militaire. »

La guerre qu'il jugeait inévitable depuis trois ans, mais qu'il croyait pourtant plus lointaine, fut déclarée. Il fit un présent à l'armée, ne pouvant plus la servir de sa personne, mais il n'avait pas foi dans la victoire. « Les militaires sont pleins de confiance, dit-il, mais quand on pense que tout l'avenir est soumis au hasard d'un boulet ou d'une balle,, il est difficile de partager cette confiance. »

Il conservait pourtant un peu d'espoir, et ce ne fut pas la nouvelle de Frœschwiller, ni des premières défaites, qui le lui enleva, mais le désordre, pour ainsi dire autorisé par un gouvernement trop faible, mais l'insurrection grondante. « Avec l'anarchie les meilleurs éléments ne servent de rien. Si on distribue des armes aux faubourgs comme le demande Jules Favre, c'est une quatrième armée prussienne que nous avons dans nos murs... Finis Galliœ! écrit-il à Panizzi, le 2 1 août. Nous avons de braves soldats, mais pas un général. Je ne vois ici que la bêtise. Les Chambres, qu'on va réunir, aideront puissammentaux Prussiens. Je m'attends dans une semaine à entendre proclamer la République et dans quinze jours à voir les Prussiens. Je vous assure que j'envie ceux qui viennent de se faire tuer aux bords du Rhin. »

A la première nouvelle de Sedan, peut-être même avant la désastreuse journée (i), —

(i) M. Thiers, qui rend compte de l'événement, avait intérêt à n'en point donner la date exacte.

car la Révolution, entretenue savamment par les espions allemands et l'Internationale, s'était annoncée des le début de la guerre et le départ de l'Empereur et, de jour en jour plus menaçante, elle n'attendait qu'un incident pour se montrer, — Mérimée oubliait la bronchite qui le tenait au lit ou à la chambre depuis plusieurs mois, surmontait ses douleurs et la grande affliction que lui causaient nos défaites, arrivait malade, les jambes gonflées, presque défaillant aux Tuileries, pour relever, s'il était nécessaire, le courage de l'Impératrice. Jl la trouva ferme et résignée, vraiment souveraine dans le malheur. C'est alors qu'il s'offrit ou qu'elle lui demanda d'aller voir M. Thiers auprès duquel, sept ans plus tôt, une pareille démarche n'avait pas été inutile (i). Mérimée, non plus que Chateaubriand et Balzac, ne s'est abusé sur le carac-

(i) En i863, après les élections qui ramenaient Thiers à la politique, Mérimée était allé le voix; après une longue conversation on lui avait promis de ne pas se mettre à la Chambre dans l'opposition systématique.

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1ère ni sur l'intelligence de l'homme d'état marseillais; il ne croyait même pas à son habileté, mais il s'agissait de conjurer une révolution, et Thiers, homme de la g-auche comme de la droite, de la République comme de la Monarchie, homme de tous parce qu'il n'était à personne, qu'à lui-même, populaire à ce moment comme l'ont été successivement Mac-Mahon et Bazaine, parce qu'une manœuvre politique l'avait contraint à se déclarer d'abord contre la g-uerre, alors qu'il croyait h la victoire et qu'il avait lui-même poussé au désarmement; Thiers semblait l'homme indispensable pour prendre au nom de la régente la direction des affaires et réprimer énergiquement une émeute.

Mérimée s'imag-inait à tort que l'orgueil présomptueux était la dominante de l'ancien ministre. Or Thiers avait encore plus de prudence que d'ambition et, avant de songer à la France, il songeait à sa propre fortune. Il s'imaginait, contrairement au poète, et avec raison, qu'on peut « triompher avec gloire et

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sans péril ». II attendait son heure le plus tranquillement du monde. Au milieu de sa douce somnolence, Mérimée, avec sa proposition, lui apparut comme une ligure de cauchemar.

— Vous pouvez nous rendre un grand service, venait-il lui dire.

— Je ne peux vous en rendre aucun, répondit Thiers brutalement. Il n'y a rien à faire, absolument rien!

Mérimée se retira, laissant Thiers à son repos. Le lendemain ou le surlendemain il se fît porter au Sénat au milieu de la foule soulevée qui demandait la déchéance de l'Empire. On ne décida rien. Quand il sortit, l'émeute avait fait son œuvre, envahi la Chambre et proclamé la République. L'Impératrice avait quitté les Tuileries. Mérimée comprit que son existence finissait, en même temps que le régime qu'il avait aimé et servi, et au moment du triomphe de la canaille. Du moins il voulut s'éloigner de la ville qui lui paraissait à présent abandonnée de ses dieux, revoir, avant

de mourir, le soleil de Cannes. Il partit au milieu de mille souffrances et passa encore trois semaines de détresse au milieu de ses amies anglaises. Il expirait entre leurs bras, le il\ septembre, en pleine lucidité d'intelligence, doucement, quelquesheures après avoir écrit à Jenny Dacquin. La semaine précédente, en une dernière lettre à Panizzi, il recommandait l'Impératrice au dévouement de son ami si, comme il le prévoyait, elle venait à se réfugier en Angleterre.

Aux funérailles, dans le cimetière de Cannes, un pasteur protestant prononça un discours qui parut d'autant plus violent et inopportun qu'on s'attendait peu à sa présence. Il parait que Mérimée, lui-même, avait demandé dans son testament, rédigé deux ans plus tôt, qu'un ministre de la Confession d'Augsbourg assistai à son enterrement. Ce fui un acte de déférence à l'égard de ses vieilles amies anglaises, et d'ailleurs Mérimée avait toujours eu trop bon goût pour se permettre ces défis posthumes à l'Inconnu qui

plaisent à nos libres-penseurs de parade. Il faut laisser à ces Messieurs, si peu affranchis, quoi qu'ils prétendent, ces manifestations grossières d'athéisme. Le moment paraît mal choisi de protester de son néant lorsqu'on n'est déjà plus qu'un souvenir.

La Destinée, peut-on dire, fut miséricordieuse de lui épargner les laideurs, l'inconscience, les tristes enfantillages de la dernière heure, et de l'enlever aux honteuses tragi-comédies qui suivirent le 4 septembre. De même les incendies de la Commune qui ont détruit tant de merveilles, lui ont été bienfaisants : en brûlant sa maison de la rue de Lille, en anéantissant ses papiers, elles rendirent impossibles ces publications déshonorantes pour un artiste soucieux du détail et de l'achèvement; elles laissent dans une ombre pudique son travail et ses ébauches. Devant ces cendres, la curiosité indiscrète et vaine des petits critiques est forcée de s'arrêter. Force leur est de ne connaître de Mérimée que ses chefs-d'œuvre, que ses

lettres, que ce qu'il nous apprend lui-même de sa vie : ils sont désolés! (i)

Avec Mérimée disparaît peut-être le dernier honnête homme. Il n'est plus de prince aujourd'hui qui permette aux belles natures la haute indépendance et les nobles loisirs, et nos riches parvenus ne savent plus être au théâtre, en art ou en politique, que les valets

(i) Dans son dépit de n'avoir pas d'antres papiers posthumes que la Correspondance, M. Maurice Tourueux n'a-t-il pas accusé les incendiaires de 1871 d'avoir mis le l'eu par ordre à la maison de la rue de Lille? « Ordre de qui? — De l'Impératrice, suggère M. Tourneux, pour supprimer certains papiers compromettants. » Ainsi l'Impératrice aurait attendu huit mois, la Commune, et d'être installée en Angleterre pour procéder à une destruction qu'elle avait tant à cœur ! N'était-il pas plus simple de cambrioler un appartement que de brûler toute une maison? Mais il paraît que ces façons incendiaires sont habituelles aux souveraines qui veulent se défaire de quelqu'un et de quelque chose, et l'Impératrice ne pouvait pas y manquer.

Voilà comment nos érudits racontent l'histoire moderne! Ils ne devront pas s'étonner ensuite si nous prêtons peu de crédit à leurs interprétations, si judicieuses pourtant, de l'histoire révolutionnaire, à leur

et les bouffons de la foule. Notre rêve se reporto avec regret aux derniers jours de cette monarchie qui sut même secourir d'honorables ennemis et entrelenir de beaux jardins pour les promenades élégantes et les méditations désintéressées. Neuve et sans tradition, elle n'eut point la force de la royauté légitime, mais il lui suffît de l'imiter de loin pour en avoir la bienfaisance, pour en faire mûrir les meilleurs fruits.

savante critique, à leur exacte documentation. Quand on leur apporte des renseignements, ils en font un si étrange usage !

Pour expliquer ces mots c< papiers compromettants », nous dirons que M. ïourneux doit croire, avec plusieurs personnes mal informées, que l'Impératrice est la tille de Mérimée. Nous avons cité la lettre à Stendhal où Mérimée parie de M"* de Montijo. Il n'avait rien à cacher à son ami, mais au contraire, la fatuité naturelle aux jeunes gens le disposait à se vanter d'une bonne fortune. Or il avoue que cette liaison est purement intellectuelle et qu'il n'a jamais été « question de chair » entre eux. Au surplus, ami ou amant, Mérimée ne pouvait être le père de l'Impératrice puisqu'il ne connut Mœc de Montijo qu'après i83o et que l'Impératrice naquit en

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