LA SENSUALITE DE STENDHAL
Henri Beyle vécut sans song-er à ses disciples ; cette charité eût été excessive; ils n'étaient pas encore nés. Mais il s'inquiéta beaucoup de sa biographie. Il la voulait noble et héroïque. S'il n'avait écrit ses mémoires avec le plaisir des confessions sincères, et si des éditeurs aussi probes que Messieurs Jean de Mitty et Casimir Striensky ne s'étaient donné la peine de nous les transcrire, nous pourrions avoir de grands doutes sur leur véracité. Nous n'en avons plus aujourd'hui que de légers, ceux dont on ne s'affranchit guère en écoutant des confidences. De
fait, qu'on lui ait prêté de l'esprit, et qu'il se soit quelque peu travesti dans ses papiers d'héritage, il avait trop aimé les mascarades du carnaval italien pour qu'on puisse s'étonner de l'aventure. Une existence qui change de peau, de forme, et se confond avec une autre, une existence de rêve ou d'emprunt a de quoi flatter la fantaisie d'un galant homme bien plus que le genre cornélien, doctrinaire, toutd'une pièce. Mais, au bal, sous le masque et dans l'ampleur jd'un domino, on découvre plus d'un trait et d'une grâce. De même avec notre 13eyle : qu'il déguise les événements, malgré lui,, l'homme se laisse entrevoir. Des coins de visage restent dans l'ombre : nous les y laisserons. Nous ne sommes pas des psychologues. Nous ne croyons pas (pie l'homme soit un mécanisme, ni qu'on puisse le démonter. Nous voulons le voir vivre : c'est bien assez. Le voir vivre tel qu'il était et sans vains regrets et sans blâme et sans sermons. Nous ne no us plaindrons pas comme ces gosses qui ne sont jamais satisfaits de.
leurs étrennes, qui eussent voulu le jouet de telle façon, et de telle autre, et qu'il marchât, par exemple, à reculons au lieu de se porter en avant. Nous bénissons l'œuvre charmante de la nature, dans ses excès, dans ses défauls. Nous n'avons pour but que d'en jouir et d'en amuser, s'il est possible, notre entourage.
A Grenoble, Henri Beyle,à douze ans, avec ses yeux noirs, brillants, profonds, vifs, dans une tête un peu forte, bien en chair, rouge et fraîche de gros garçonnet vigoureux, amusait et effrayait les fillettes de son âge, sa sœur Pauline, ses tantes, l'une bigote, l'autre «d'âme Cornélienne » et jusqu'à son père, homme grave, fin, sec, laid, silencieux, pour qui son fils ne fut jamais qu'un créancier donné par la nature. En pleine révolution,
quand on coupait les têtes d'aristocrates trop riches et qu'on poursuivait les prêtres qui n'avaient pas prêté serment, Henri Beyle se déclarait au milieu de toute la famille effrayée, un jacobin intraitable, sans trop savoir pourquoi, d'ailleurs: surtout par plaisir de faire de l'opposition. Il a toujours aimé contredire ; c'est peut-être le secret de son génie, vrai et paradoxal. A prendre le contrepied de la foule, un homme réfléchi court la chance d'avoir toujours raison, mais on sent que chez Beyle c'était une méthode. Il eût préféré se tromper seul que de voir juste avec toute l'humanité. De là des imprudences, des audaces délicieuses mais parfois inutiles et compromettantes.
Il n'avait plus sa mère. Bien qu'il ne fût âgé que de sept ans lorsqu'elle mourut, et, que chez un enfant, les sentiments ne soient pas d'ordinaire très profonds, il prétend l'avoir beaucoup aimée, d'un amour sensuel qui n'apparaît g-uère que dans l'adolescence. C'était d'ailleurs une jolie femme, grassouil-
lette, aux yeux tristes, ayant les traits nobles et beaux. Il se rappelait plus tard, avec exagération peut-être, l'espèce d'ivresse qu'il éprouvait à l'embrasser et son horreur jalouse à l'arrivée de son père. La maturité, la vieillesse proche n'ont pas effacé en lui le souvenir de la belle gorge nue qu'il couvrait de baisers, ni d'autres grâces plus secrètes dont il eut une fois, à la campagne, la vision rapide, certain soir que Mme Beyle, pour regagner son lit, enjamba le matelas où Henri était couché, avec une agilité quelque peu immodeste.
Son grand père maternel seul pouvait bien le comprendre ; ce devait être piquant d'entendre les causeries de ce g-amin curieux, avisé, avec ce vieillard tendre et indulgent qui avait à la fois la connaissance des hommes et des livres. Son oncle, M. Gagnon, était un galantin ; il portait une perruque poudrée, ronde, à trois rangs de boucles, parce qu'il était docteur en médecine, et docteur à la mode parmi les dames, accusé même d'avoir été l'amant de
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plusieurs. « Je suppose, dit Beyle, que mon oncle recevait les cadeaux de ses maîtresses riches, et avec cet argent s'habillait magnifiquement et entretenait ses maîtresses pauvres. » Madame de Montmort, le modèle qui avait posé pour la malfaisante héroïne du roman de Laclos, Madame de Merteuil, cette conseillère perfide de séductions et d'adultères, vivait encore. C'était une vieille dame que l'âge avait rendue respectable, qui boitait et donnait des noix confites aux enfants : Beyle vit cette fin des mœurs de Madame de Montmort comme un enfant dévoré par un tempérament de feu peut voir des choses dont tout le inonde évite de lui dire le fin mot.
Et encore les tantes seules devaient être bien discrètes. Son précepteur, M. l'abbé Raillane, était, nous apprend-il, un noir coquin, petit, maigre, très pincé, le teint vert, L'œil faux, avec des sourcils abominables. On le soupçonnait d'avoir, dans une famille, donné un peu trop d'extension au sens du mot pédagogue ; sa sollicitude pour ses élè-
ves, surtout quand c'étaient de jolis garçons, allait à une extrême tendresse. Avec de tels maîtres et une nature si fougueuse, Beyle ne devait guère s'exercer à la vertu. Les gronderies de son père., de' sa tante Séraphie et de son précepteur n'avaient d'autre effet que de le rendre plus obstiné et d'exagérer ses défauts. Il fuyait ces êtres qu'il détestait pour aller causer avec son grand-père et cette tante Elisabeth qui lui donnait des leçons « d'espag-nolisme». Il entend par là le goût de l'honneur, de l'héroïsme, le mépris d'une conduite uniquement intéressée, de ce que les niais appellent le sens pratique et qu'il appelait, lui, le côté Chrysale (du bonhomme Ghrysale, des Femmes savantes, qui veut que ses filles soient surtout de bonnes ménagères). Il fera le compte un jour de ce que lui a rapporté* son espagnolisme. S'il a étouffe en lui le génie comique en le détournant de tout ce qui est bas, il l'a aussi préservé du dégoût en l'éloignant des femmes un peu bourgeoises et vulg-aires qui eussent amoindri sa passion.
A plus de cinquante ans il n'est nullement blasé. Ainsi, à ses yeux, le mal est compensé par le bien. Je crois, cependant, que l'espagnolisme de sa tante Elisabeth n'a eu pour résultat heureux que d'inspirer à Beyle l'adorable portrait de la comtesse Pietranera dans la Chartreuse de Parme. En revanche, il lui à donné toutes sortes d'affectations que son génie a su rendre amusantes, mais qui l'embarrassèrent plus d'une fois au point de paraiyser ou de rendre inutiles ses heureuses facultés. L'insuccès de son œuvre, les soucis et les maux de son existence viennent uniquement de cette contrainte incessante qu'il imposait à sa vraie nature, pour être grand et désintéressé.
« Quel est mon caractère? s'écrie-t-il. Je serais bien en peine de le dire. Peu! -être verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j'y arrive. »
Il croit rire, mais à force de ne s'attacher qu'à des détails et à des subiililés, il a perdu le sentiment des ensembles. Chose élonnanle,
col homme d'esprit qui nol<> si délicatement ses moindres actes, ses moindres désirs, a passé toute sa vie à s'ignorer.
Beyle n'était pas du tout le maladroit ni le rêveur qu'il veut paraître. Il a beau citer des vers, avoir sans cesse des traits exquis comme lorsqu'il s'apitoie sur les tilleuls du Ministère de la guerre : « Leur sort me fît pitié : être ainsi taillés ! Je les comparais aux beaux tilleuls de Glaix, qui avaient le bonheur de vivre au milieu des montagnes. » 11 a le frisson du porte, il n'en a pas l'émotion profonde et jaillissante. En vain prétend-il dans ses lettres à sa sœur tracer des tableaux romantiques d'orages et de tempêtes. Il avoue lui-même qu'il passe les descriptions dans les livres de Rousseau. Il craignait toujours de perdre terre. Avoir du bon sens avec profondeur ! s'écrie-t-il. C'est là son désir. Gela n'exclut pas l'ambition, ni l'habileté, mais, au moment favorable, l'espagnolisme de sa tante Elisabeth venait rehausser, au lieu de le contenir, son naturel fier, em-
porté, et brisait tout ce qu'avait préparé son esprit.
En dépit de ces leçons d'espagriolisme, l'adolescence de Beyle s'écoulait dans une continuelle ivresse sensuelle. Elle éclate aune promenade aux Echelles, dans les environs de Grenoble. A Pont-de-Glaix, sa tante, Camille Poucet, en descendant de charrette, accroche sa jupe et, un instant retroussée, laisse voir le haut de sa jambe à l'endroit où elle commence à s'arrondir avec le plus de plénitude. L'apparition soudaine de ces belles cambrures, la blancheur de cette peau, transportent Beyle. Mais voici, aux Echelles, une jeune fille, grande, toute gaie d'avoir échappé au tribunal révolutionnaire et aux prisons de Lyon: Mlle Cochet. Elle babille avec son amant sous les yeux indulgents de sa mère. Beyle s'éprend vite de la jeune fille. Il y a aussi Fanchon, une servante que presse beaucoup l'oncle Gagnon. Elle n'est pas jolie, mais si vive, si riante, si libre d'allures ! Elle tente bien Beyle. Autour d'elles le pays est
charmant. La maison des Echelles se trouve dans la montagne, entourée de balcons de bois qui dominenl le torrent de Guicrs et le jardin assombri par des pins et de grands hêtres. On va visiter l'après-midi les grottes voisines. Ces jeunes femmes courbées, ramassées, arrondissant leurs chairs saillantes et qui, en sortant de l'obscurité, ont de grands éclats, courent, se poursuivent, glissent, tombent parfois au milieu des sapinières, affolent Beyle. Ses yeux étincelants de désir vont de sa tante Camille à Mlle Cochet. « Tu es laid, dit le grand-père qui est de la promenade, mais les femmes ne te reprocheront jamais ta laideur, car tu as de la physionomie. » Mlle Cochet rit au jeune garçon ; seulement son amant est auprès d'elle, vite le petit Beyle est oublié. Il ne pardonne pas ce dédain; rageusement il se sauve, jette de loin des pierres à ces sottes qui osent mépriser son amour, puis il s'en va lire dans sa chambrette, — et non pas seulement des yeux, — Fêlicia ou mes fredaines } ou bien encore songer à ce
beau tableau de l'atelier de Roy où des femmes nues, comme dans les marines de Vernet, se baignent gaiement.
Lectures et imaginations dangereuses, eût dit M. Tissot, mais Beyle n'était pas un débile enfant, et il pouvait les supporter. Une lecture beaucoup plus dangereuse et qui devait laisser autant de traces sur sa jeune imagination que les leçons d'espagnolisme, ce fut la Nouvelle I/éloïse. Vainement le livre plus tard lui parut pédantesque et illisible. La première fois qu'il l'ouvrit, il ne se connut pas de jouissance. Il s'enfermait dans sa chambre,, se mettait au lit et restait la nuit entière courbé sur le volume. C'est la Nouvelle Héloïse qui devait lui inspirer* ce culte et cette recherche de l'amour-passion, assez étrange chez un homme d'une sensibilité très fine, mais très mobile.
Beyle grand issail au milieu de ces désirs, de ces lectures. Les mathématiques qu'il étudiait alors, lui donnaient cet esprit net, concis, ce goût des formules que l'amour ne fera
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point oublier, et qui s'y mêle, dans ses livres, non sans une certaine bizarrerie. Sa tante Séraphie, la bigote, qu'il haïssait et qui lui rendait odieuse la maison de son père et jusqu'à sa ville natale, eut la bonne gTace de mourir. Bien qu'il fût loin d'être pieux, Beyle, en apprenant qu'elle venait de trépasser, se jeta à genoux pour remercier le Ciel. Dès lors il se sentit libre. Il devint le cavalier servant de sa tante Elisabeth. Il allait la conduire chez ses amies, mesdames Colomb et Roraag-nies ; au retour, les soirs d'été, il s'attardait dans le jardin de la ville, dévorant des yeux les jolies femmes et les jeunes filles qui, en robes claires et lég-ères, lasses et attendries par une journée chaude, goûtaient la fraîcheur sous les grands marronniers. Un jour il entra au théâtre. Une jeune femme maigre, au nez d'aigle, aux yeux mélancoliques, chantait d'une petite voix sans sonorité, le Traité nul, de Gaveau. Il trouva sublimes la chanteuse et l'opéra ; il se passionna pour la musique et s'éprit de la jeune femme. Elle
s'appelait mademoiselle Kably. Savoir son nom, puis son adresse, lui parut une grande et suffisante audace. Au jardin de la ville il l'aperçut une fois qui venait de son côté. Il faillit se trouver mal ; il eut pourtant le courage de s'enfuir. « Jamais, déclare-t-il, à la guerre ni en présence de l'Empereur, je n'ai eu autant d'émotion que devant une femme désirée ; je n'ai peur de rien que de voir ma maîtresse regarder un rival avec intimité. L'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires ou plutôt la seule. » Singulier amour cependant, qu'on observe plus qu'on ne subit et dont on aime parler à une jolie confidente ! Beyle s'étonnait de ne point ressentir pour mademoiselle Kably les sentiments passsionnés et luxurieux que lui avait sui^'érés la lecture de Félicia et de la Nouvelle Hèloïse. Il en faisait part à une jeune fille, une fillette presque, Victorine Bigillon. C'était la nièce d'un bénédictin, le Père Morlon. Beyle, que sa famille obligeait à se confesser de temps à autre,, avait choisi le
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Père Morlon pour son air do douceur et de politesse. Afin d'encourager au bien son pénitent, le bénédictin lui donnait à lire le £Viakespeare, traduit par Le Tourneur. Beyle rencontrait chez le Père Morlon les neveux du bénédictin, François et Rémi, et leur sœur Victorine. Elle n'avait pas la beauté grecque, mais des cheveux blonds, fins, légers, des yeux malicieux et l'éclat de peau des Allobroges. Ils allaient souper ensemble, de pain bis, de fromage et de fruits, avec la servante qui, n'ayant que dix-sept ans, était aussi enfant que ses maîtres. Ils avaient gardé les habitudes paysannes de l'aïeul qui les avait élevés; mais ils n'en étaient que plus respectueux : Beyle leur semblait appartenir à la plus haute classe sociale. Mademoiselle Victorine, habile et intéressée malgré son âge, jouait avec lui comme s'il n'eut pas été un g-arçon. Elle gardait des grappes de raisin séché dans une feuille de vigne, qu'elle lui égrenait dans la bouche, quand les commentaires sur la beauté de Mlle Kably menaçaient
de s'étendre. Beyle écrasait les raisins avec délices ou égarait ses yeux sur la jeune poitrine de Victorine qui avait toujours chaud et laissait bâiller sa chemise. Les regards, les mains peut-être, du volage amoureux eurent assez d'indiscrétion pour que l'un des frères montrât de l'inquiétude, même quelque colère. Il fallut devenir prudent. A la montée de la nuit, en pleines confidences, Victorine se levait, serrait la main au parleur et prenait congé bien vite. Beyle voyait avec douleur disparaître la jupe courte, ballante, de son amie, et se levait à son tour. Il se croyait « scotlato » (échaudé), comme on dit en italien ; il pensait que l'amour est terrible et qu'il cause plus de peine que de plaisir. Seulement il ne savait pas exactement quel en était l'objet. A table, en famille, il eut une fois l'imprudence de nommer sa confidente ; il s'attira une sévère réplique. Les parents de Beyle se croyaient sur le bord delà noblesse; Victorine était de naissance trop roturière pour qu'on pût, sans se déshonorer, jouer
avec elle. Son oncle seul avait quelque droit au respect à cause de sa robe de bénédictin.
Cependant Mllc Kably ne jouait plus à Grenoble ; Victorine était à la campagne ; Beyle essayait d'oublier ses amours dans les mathématiques. Il pensait qu'elles le sortiraient de Grenoble et le conduiraient à Paris où, lui disait-on, il fait si bon vivre avec seulement cent louis de rente. Sa tante Elisabeth lui donnait souvent des écus de six livres pour qu'il prît des leçons en cachette de son père. Son professeur était un certain M. Gros qui disait toujours : « Citoyen, par où commençons-nous?» qui commençait à parler politique, et quelquefois continuait à le faire durant toute la leçon, refusant ensuite généreusement d'être payé. Malgré ces leçons singulières, Beyle remporta le premier prix sur huit ou neuf jeunes g~ens, la plupart plus âgés et protégés que lui. On décida qu'il s'en irait à Paris se préparer à l'école Polytechnique.
Beyle partit sans regret. Il trouva que la
pluie attristait encore Grenoble et que les larmes enlaidissaient son père. A peine sa tante Elisabeth et sa sœur Pauline eurentelles un adieu plus ému. Beyle était ivre de voir Paris, tout retentissant encore du coup d'état de Brumaire et de la jeune renommée du général Bonaparte qui, selon Je mot d'alors, venait de se faire roi. Si distrait qu'il fût des conseils et des siens, il écouta pourtant avec attention son oncle qui voulut lui donner deux louis.. Songeant qu'il avait plus d'un ménage et d'une maîtresse en ville, Beyle, par discrétion, refusa cet arg-ent ; il vit alors son oncle ouvrir davantage ses grands yeux et loucher d'attendrissement. « Mon ami, lui dit-il, tu te crois une bonne tête, tu es rempli d'orgueil insupportable à cause de tes succès dans les mathématiques ; or tout cela n'est rien, on n'avance dans le monde que par les femmes... Tes maîtresses té quitteront ; rappelle-toi ceci : dans le moment où l'ouest quitté, rien de plus facile que d'accrocher un ridicule, après qui un homme
n'est pas bon à donner aux chiens, aux yeux des autres femmes. Dans les vingt-quatre heures où l'on t'aura quitté, fais une déclaration à une femme ; faute de mieux fais une déclaration à une femme de chambre. »
Riche de cette sagesse, Reyle monta dans le courrier de Lyon.
Pendant toute son existence les recettes de son oncle durent autant l'égarer que 1' « espag-nolisme » de sa tante Elisabeth et son désir de rencontrer le bonheur dans l'amour. Il allait s'entraîner à la passion comme à un exercice difficile, glorieux et profitable. II allait ordonner sa vie, inventer une tactique de séduction, unir Laclos et Rousseau, être roué et sensible. Enfin, il allait découvrir la psychologie amoureuse, non point comme ses disciples, pour nous ennuyer avec des « cas de conscience» (le vilain mot! « cas d'inconscience » ne serait-il pas plus exact?) — mais pour amener des jeunes femmes à le trouver aimable. La suite nous apprendra s'il n'eût pas mieux fait d'écouter le conseil de sa forte
nature sanguine, ivre el inconstante, et de s'abandonner un peu au hasard qui est le seul Dieu des aventuriers.
A son arrivée à Paris, Beyle fut profondément déçu. 11 n'avait désiré Paris qu'en haine de Grenoble, étudié les mathématiques que comme un moyen d'affranchissement. La ville désirée, la science à laquelle il devait ses succès lui semblèrent bientôt également détestables. 11 se demanda s'il écrirait des comédies, des opéras, où s'il s'adonnerait à la peinture. Il entra à l'Académie de Hég-nault, l'auteur de ces trois Grâces rosées comme des sucres d'orge, qui exercèrent jadis Lanl de séductions. Les déboursés qu'il eut à faire pour le massier le dégoûtèrent un peu. En réalité il était assez incertain de sa vocation. Ce qu'il goûtait surtout dans les
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arts, c'était le souvenir amoureux que rappellent de belles formes ou quelques mélodies passionnées.
Il s'était établi au quinconce des Invalides. Sa chambre lui répugnait. Il regrettait les hautes cimes des Alpes couvertes de neige ; puis, dans la rue, il se sentait étourdi au milieu de tant de mouvement ; cette vision continue d'une richesse oisive et indifférente qui le coudoyait, marchait sur lui, risquait de l'écraser sous ses voitures, lui laissait du dépit, de la tristesse.
Après quelques mois de séjour, il alla voir ses cousins Daru. M. Daru habitait, rue de Lille, au coin de la rue Bellechasse, dans une vieille maison, un petit appartement bas et étroit au-dessus de la porte cochère. Fils d'un bourg-eois, prétendant à la noblesse, mais pauvre par orgueil, autrefois secrétaire général de M. De Saint-Priest, intendant du Languedoc, il avait, sans voler, nous dit Beyle, réuni quatre à cinq cent mille francs. Il avait traversé la Révolution avec adresse,
et sans se laisser aveugler par l'amour ou la haine qu'il pouvait avoir pour les préjugés, la noblesse et le clergé. C'était un homme dépourvu de toute passion et qui ne voyait que « l'utile de la vanité ». Il avait l'air assez faux, un grand nez et un œil un peu de travers. Cet œil disait à Beyle le vers du Dante : « Laissez ici toute espérance. »
Beyle répondit avec un embarras et une gaucherie toute provinciale aux façons mondaines et un peu dédaigneuses de M. Daru. Une petite vieille, toute ratatinée, ayant la dignité convenable à une sous-préfète, et qui était Mme Daru, n'osait souffler devant son mari; elle fut polie avec lui.
— Pourquoi ne vous présentez-vous pas à l'école Polytechnique? demanda M. Daru.
— Mes parents m'ont laissé libre de faire ce que je voudrais, répondit Beyle.
— Je ne le vois que trop, répliqua M. Daru avec une intonation riche de sentiments.
Beyle profitait de cette liberté pour rêvasser et se promener sans fin dans Paris, mais il
ne le regardait pas ; il avait toujours les jeux au ciel au risque de se faire écraser par les cabriolets. Ses amis mathématiciens lui racontaient leurs prouesses amoureuses pour l'engager à sortir de sa solitude.
— Quoi de plus facile ! Pour un louis vous aurez une jolie fille, rue des Moulins.
Mais, loin de Grenoble, par réaction sans doute, il était devenu sentimental. De jolies chairs lui importaient peu ; il cherchait un cœur aimant. Le désespoir de ne pas le trouver, la mélancolie, le changement d'existence le rendirent malade. Les Paru le prirent chez eux, le soignèrent, mais les bontés de jyjme £)aru ne pouvaient l'émouvoir. « Ne plus voir sa figure, dit-il, c'était le plus grand bonheur qu'elle pût me donner. » Il reprochait à Mrae Paru d'être la personne de la terre la plus froide, la plus ég-oïste, la plus complètement privée du feu céleste. M. Dam fils aîné, qui fut depuis le comte Dam, et qui était secrétaire au ministère de la Guerre, arrivait à table en retard, « avec la physio-
nomie du bœuf, excédé de peine et les yeux rouges ». « Coucher chez les Daru, dit Beyle, n'était rien. Il fallait y diner. » C'est trop manquer de reconnaissance et de mémoire. Souvent les Daru avaient des convives aimables, par exemple la petite-fille de M. Daru, cette babillarde de Pulchéric le Brun, dont la robe d'indienne à raies rouges se faufilait entre les jambes, dont les éclats de rire et les réparties amusantes éclataient au milieu des graves conversations de son grand-père ; puis Mmc Cardon, autrefois femme de chambre de la reine Marie-Antoinette, et tante de Mme Campan, que les yeux brillants, les lèvres fines et sensuelles, le nez tourné à l'aventure de Beyle n'avaient peut-être pas laissée indifférente et qui lui faisait complimentsur sa reding-ote à l'artiste, couleur olive, aux gros revers de velours noir. « Elle vous va fort bien », disait-elle. Beyle, il est vrai, n'y prenait pas garde, tout occupé à reg-arder le large décolletag-e, la gorge robuste de Mme Constance Pipelet qwi fut depuis la princesse de Salm-Dyck.
LES INSPIRATRICES Si
Mme Cardon venait avec son fils Edouard. Ils étaient tons deux fort gais et s'amusaient à des farces de carnaval. Un jour Edouard s'habille en femme , accoste dans la rue M. Daru, lui fait des propositions.
— C'est honteux, dit M. Daru en rentrant. J'ai été suivi par une fille jusque dans la maison. Notre quartier est infesté.
Un jour M. Daru prit Beyle à part et lui dit : « Mon fils vous conduira travailler avec lui au bureau de la guerre. » Beyle ne songea pas à le remercier.
M. Pierre Daru lui donna une lettre à copier et découvrit qu'il avait écrit cela par deux //. L'orthographe venait à peine d'inaugurer son règne : on était encore plein de vénération pour elle. M. Daru eut un sourire dédaigneux. C'était donc là ce littérateur, ce brillant humaniste qui discutait le mérite de Racine et qui avait remporté tous les prix à Grenoble !
« M. Daru n'en fut pas moins mon bienfaiteur, dit Beyle, en ce sens qu'il m'a employé
de préférence à beaucoup d'autres, mais j'ai passé plus d'un jour de pluie avec mal à la tête, à écrire de dix heures du malin à une heure après minuit, et cela sous les yeux d'un homme constamment en colère parce qu'il avait toujours peur. C'étaient les ricochets de son ami Picard : il avait une peur mortelle de Napoléon, et moi j'avais une peur mortelle de lui. »
Entre le comte Daru, « volcan d'injures», et le bavardage des commis, Beyle était comme hébété. Il ne pouvait reposer ses yeux que sur les tilleuls du ministère delà guerre, dont il se plut au printemps à voir rougir les cimes.
« Enfin ils eurent des feuilles, je fus profondément attendri : j'avais donc des amis à Paris! »
Martial Daru, le frère du ministre, gai, plaisantin, devint aussi l'ami de Beyle, d'autant mieux qu'il lui laissait espérer une place d'adjoint aux commissaires des guerres. Beyle désirait surtout l'uniforme qui était fort joli : habit garance et chapeau brodé.
(( Avez-vous éprouvé, s'écrie-t-il, ce que c'est qu'un uniforme dans une année victorieuse cl unique objet de l'attention d'un peuple, comme l'armée de Napoléon? »
A ce moment, une nouvelle campagne d'Italie venait de commencer. Bejle fut envoyé à Milan, en qualité de simple soldat d'abord, puis avec le grade de sous-lieutenant. Il était ivre de joie comme à son départ de Grenoble. Qu'on se rappelle Fabrice à Waterloo allant assister à une vraie bataille, on aura l'idée de ce qu'il ressentait de plaisir.
Il avait toujours son idée fixe d'amoureux; il rêvait qu'une jeune femme, plus belle que Victorine ou que M"e Kably, tomberait dans un grand danger et qu'il la sauverait pour devenir ensuite son amant. A Lausanne, il voulut suivre les conseils de son oncle, et fit une déclaration emportée à la baronne de Montolieu qui fut d'abord ahurie puis furieuse d'une pareille audace. Il avait dix-huit ans, il était gai et actif comme un jeune poulain. Alors, écrit-il dans son journal, commence le
temps heureux de ma vie. Il passa le Saint- Bernard avec les bag-ag-es de l'armée, à cheval, un long- sabre pendait à sa selle. Le cheval était une rosse qui glissait, butait à chaque instant ; le chemin étroit, bordé de précipices, était encombré de fourgons et d'hommes.
Parfois le cheval se cabrait devant un cadavre ; Beyle était un peu dégrisé de l'ivresse folle du départ. Transpercé d'humidité, il se sentait tout à fait « une poule mouillée ». Il s'excuse sur son âge et l'éducation molle qu'il avait reçue. « Mes parents, dit-il, trouvaient que le courag-e militaire était une qualité de Jacobin ; ils ne prisaient que le courag-e d'avant la Révolution qui avait valu la croix de Saint-Louis au chef de la branche riche de la famille. » A chaque instant il était arrêté par des bandes de vingt ou trente soldats, à pied, sales, lassés, traînant la jambe, furieux de le voir à cheval, et qui lui criaient des injures. Beyle se sentait plein de dégmit devant cette grossièreté et ce manque d'héroïsme. A Etrouble, comme la nature commençait à de-
venir moins austère, il dit au capitaine Burelviller : « Le Saint-Bernard, n'est-ce que cela ! » ce qui parut une bien grosse bravade à l'officier. Enfin, après les ennuis et les peines, après les défilés sombres et neigeux, ce fut la délicieuse surprise de l'Italie, le printemps blanc, radieux, pur, des plaines lombardes, les monts d'azur au loin, sous le ciel léger, transparent, à peine bleu. Beyle répétait : « Je suis en Italie ! Je suis en Italie ! la patrie de la Zulietta de Jean-Jacques Rousseau. » Il se rappelait les plus pompeuses descriptions de Jean-Jacques, il en inventait lui-même, song-eant à la lettre enthousiaste qu'il allait écrire à sa sœur Pauline. Il regardait toutes les femmes, il eût voulu leur adresser des compliments, mais il ne savait d'italien que « donna » et « cattiva » que lui avait appris un vieux prêtre. Du moins il ne garda pas l'innocence qu'il avait apportée. Quelle jolie fille de Milan lui enleva ce trésor ? Peut-être une de ces petites verdurières que nous a si bien décrites le poète Porta. De ce
premier baiser, il ne conserva nul souvenir. Un commissaire des bureaux de M. Daru l'avait mené chez une grande, superbe femme : sa maîtresse. C'était Mme Ang-ela Pietragrua. Beyle l'adorait de loin, comme jadis M"°Kably, intimidé par son manque d'argent et son misérable habit, agacé de voir son cousin Martial Daru réussir dans cet art de l'amour où il se sentait apte à triompher mieux que tout autre. Il ne se remuait point, il attendait que quelque hasard romanesque le mît en présence d'une âme sensible. Au milieu de ses camarades, les commissaires et les dragons, il tenait pourtant à passer pour roué, il professait des théories de séducteur qu'il avait lues dans les Liaisons dangereuses, mais la passion le dévorait secrètement ; avec douleur il regardait dans les glaces ses beaux cheveux noirs très bouclés, son air de force, et il se plaignait qu'aucun ami ne vint le jeter dans les bras d'une femme tendre. Dans sa maison demeuraient deux comtesses ruinées, mais il les trouvaient trop vieilles et trop sales.
Quanta son adorée, Mn"' Pietragrua, elle était toujours entourée de jeunes gens. On jouail le soir à surprendre les premiers couchés, et c'étaient des courses folles, en déshabillé, en chemise, qui eussent inspiré de jolis Fragonards. Quand M1111' Pietragrua manquait d'amoureux, Mme Dembowski, la femme du général, lui servait d'entremetlteuse, mais en retour elle exigeait des cadeaux magnifiques. Ces deux dames, dont Beyle devait faire plus tard comme le type de l'amour luxurieux et l'idéal de l'amour spirituel, déplurent d'abord à son sentimentalisme, ou irritèrent son désir. Fut-ce par dépit, fut-ce à la suite d'une querelle avec ses camarades, qu'il trouvait trop grossiers ou tout simplement se laissa-t-il aller au désir bien naturel de revoir Paris? nommé sous-lieutenant à Romanigno, aidede-camp du général Michaud, et ayant acquis une réputation d'homme courageux et de bon soldat, Beyle démissionnait sur le point de passer lieutenant. 11 revint vite en France, et, après s'être arrêté quelques mois à Grc-
noble, il s'installait à Paris, au cinquième étage de la rue d'Angivilliers, dans une chambrette dont les fenêtres avaient vue sur la colonnade du Louvre.
Les seuls moments de plaisir qu'il avait eus depuis son départ de Grenoble, c'est au hasard qu'il les devait. Une nature aussi impressionnable est assez inhabile à dominer la destinée.
Le Shakespeare de Le Tourneur, prêté par le Père Morlon, la campagne d'Italie, un goût du plaisir et de l'amour que l'on ne peut satisfaire, le besoin d'exprimer un jeune etjbouillonnant désir, portaient Beyle à écrire pour le théâtre. Jamais il ne s'est plusig-noré qu'à ce moment. Son esprit net, qui sentait finement, mais d'impression fugitive, l'intérêt qu'il prenait aux nuances, aux causes,
aux effets, plutôt qu'aux grands mouvements de la passion, tous ses penchants devaient l'incliner ailleurs. Seul « son espag-nolisme » eût pu lui inspirer de mauvaises pièces à succès ; la foule se plaît quelquefois à l'emphase et aux personnages conventionnels lorsqu'ils expriment des sentiments prétendus généreux. Mais, heureusement, l'espagnolisme était chez Beyle très artificiel. Sa meilleure raison d'écrire pour le théâtre fut le manque d'argent ; la petite pension que lui faisait son père ne lui suffisait point. « J'ai ving-t-et-un ans dans ving-t-trois jours, écritil dans son journal, il est temps de jouir. » Et déjà il se demandait combien de temps lui serait nécessaire pour écrire une comédie en prose, et le bénéfice qu'elle pourrait lui rapporter.
En réalité Beyle n'a composé qu'une fort médiocre esquisse de comédie en vers, mais son amour du théâtre lui a fait écrire d'excellentes critiques; enfin la fréquentation des coulisses ne fut peut-être par inutile à ses
éludes morales. Elle lui fit connaître plus d'un être curieux. Il allait chez Larive, auteur et professeur de déclamation, chez Mademoiselle DuchénoiSj qu'il trouvait déchevelée, la jupe glissée sur les hanches, l'œil en feu, vomissant des injures de tragédienne à l'adresse de M11'' Raucourt, qui l'avait menacée, elle, comme une hareng-ère. Ces surprises en déshabillé ne lui enlevaient rien de son enthousiasme ; en effleurant la robe de comédie, il s'imaginait « manier la gloire ». Ainsi transporté, il se croyait tous les droits, jug-eait sans indulg-ence les maîtres de la politique et de la scène, Bonaparte et Talma, trouvant l'acteur trop emphatique, surprenant chez le dictateur ce « sourire de théâtre, où l'on montre les dents, mais où les yeux ne sourient pas », et il émettait de haut des maximes de ce genre : « Il n'y aura pas de monarchie en France, tant que l'on ne se fera pas honneur de son uniforme. » Il inventait toute une morale pour se guérir de sa limid'té : <( Avoir toujours cent louis sur moi,
pour que !<• poids de l'or me donne de l'assurance. — Ne fréquenter que Martial Daru (l'aimable fêteur), et les filles d'opéras pour avoir le ton détaché et léger de l'homme du monde. » 11 semble que Beyle, pour parvenir, veuille devenir un snob accompli. Il se vante à son ami Edouard Mounier de beaucoup de conquêtes imaginaires. C'est une jeune fille, dont le père dompte les nègres à Saint-Doming-ue^ et qu'il dompte à son tour ; c'est la femme d'un banquier qui a été cruelle pour beaucoup d'hommes bien supérieurs à lui, et qui ne sait rien lui refuser. Il est fier de ses relations. Volontiers, comme un brave professeur de notre temps, il dirait « qu'il a son couvert mis dans quatre-vingts maisons».
Mais l'esprit, la sensibilité fine et charmante devaient le préserver.
Quelle jolie anecdote que celle qu'il entend raconter un jour chez Larive :
« Un jeune homme s'était beaucoup échauffé auprès d'une femme sans réussir ; la dame sonne, un valet se présente, elle dit :
(( — Apportez un verre d'eau à Monsieur.
« Le verre d'eau arrivé, le jeune homme dit au laquais :
« — Versez-le moi sur les doigts ; et il se lave le bout des doigts. »
« Voilà qui est parfait, conclut Beyle ; moi, je serais allé mourir dans un coin : de douleur si j'avais été amoureux, de vanité blessée si je ne l'avais pas été.
« L'esprit de ce jeune homme lui épargne le deuxième malheur, et lui donne le seul moyen qui lui restât d'avoir sa belle.
« Chez le Français, les Grâces sont la force. »
Le commentaire du conteur est plus exquis encore que l'aventure.
Cependant Beyle s'emportait contre son père qui le laissait manquer d'argent au point que, malade, il n'avait pas de quoi payer un médecin. Dans sa solitude, il se rap- . pelait l'image de cette jeune Victorine qu'il avait aimée tout enfant et qu'il avait revue à Grenoble en revenant d'Italie. Il lui écrivait
des lettres passionnées, mais qu'il jugeait trop emphatiques. « Je serai naturel, disaitil, quand j'aurai de l'argent et que je pourrai aller dans le monde. » Victorine ne répondait pas à ses lettres, et Beyle, pour se consoler et suivre le conseil de son oncle, se décidait à « aimer » au hasard une autre femme ; et il commençait à lui faire la cour, en habit bronze cannelle de drap léger, avec « cette sensibilité tamisée qui fait qu'on s'amuse dans le monde, et qui est la base du talent de l'homme aimable. »
C'était chez Dugazon, l'acteur, qui donnait des leçons de déclamation, une petite femme grassouillette, au nez retroussé, et aux grands yeux tendres, au front un peu haut, volontaire, ing-énue, intéressée, avec la nuance de coquetterie nécessaire à une actrice dans la galanterie. Elle se nommait Mélanie Guilbert, et on l'appelait Mademoiselle Louazon. Dugazon demande à Beyle de réciter une scène de la Métromanie, et s'écrie tout à coup tourné vers Mlle Guilbert :
— Quelle chaleur !
— Oui, réplique la jeune femme, il en a beaucoup.
Beyle entend, s'enflamme. Celle réponse si simple, peut-être indifférente, peut-être ironique, lui parait un commencement d'amour ou du moins une aptitude à aimer. 11 passe sa soirée, sa nuit, à songer à cette amoureuse possible. Le lendemain, Mélanie semble froide, ne daigne même pas le regarder, mais Beyle trouve vite une explication. Si on rie le regarde pas, il le voit bien aux yeuv de Mélanie, c'est qu'elle est malade, qu'elle a le « marchese ». Et celte faiblesse de femme la lui rend plus intéressante encore ! Elle joue Monime devant Dugazon, elle récite les tirades d'un souille en reprenant haleine au milieu d'une phrase ou d'un vers comme une enfant : elle fait toutes sortes de g-estes inutiles et à contre-sens; derrière est assis un habitué de coulisses, Pacé, qui 1' <( a eue » et veut montrer devant tout le monde qu'elle est bien sa maîtresse; à chaque faute, il lui
cravache les fesses légèrement. Mélanie s'interrompt, se retourne d'un air fâché, chuchotant à demi-voix un « Finissez donc ! » Mais Pacé l'embrasse : « Tu es un ang-e ! » Bonne fille, elle laisse faire, un peu embarrassée sourit, revient à son rôle de Monime et la voici lancée encore une fois dans la tragédie, au milieu des jeux demi-barbares, demi-lascifs de son ancien amant.
Beyle, chaste, se sentait d'autant plus ému devant tous ces g-esles ; comme un théologien casuiste qui commente la conception, il se demandait sans fin si elle avait le « marchese » et il se faisait froid et fier pour cacher ses sentiments.
La leçon achevée, Mélanie se dit malade, craint de partir seule ; Beyle s'offre alors pour l'accompagner. Au bout de la rue des Fossés- Montmartre, un mag-asin de mode tire l'œil de la jeune femme ; elle laisse brusquement le bras de Beyle ahuri, court vite à la devanture regarder une rube b rodée.
— C'est une chose singulière, fait-elle, que l'art qu'on a à Paris pour étaler.
Beyle craint qu'elle ne demande un présent, mais Mélanie s'aperçoit vite de sa maladresse, parle de sa petite fille qui est tombée dans l'escalier l'avant-veille en venant la voir et dont la chute lui a donné un tel coup qu'elle en est encore souffrante.
Pour Beyle, c'était dire : « Si je n'étais pas malade, tu m'aurais. » Cette illusion de conquête lui suffit. « J'adore en elle la volupté elle-même, s'écrie-t-il en la quittant, tous les plaisirs réels de l'amour, dégagés du triste et du sombre de cette passion ». Il va la voir chez elle ; on cause une heure ; puis on le reconduit, et Mélanie cligne de l'œil en souriant à sa femme de chambre comme pour dire : « Il ne m'a pas encore eue. » Beyle s'inquiète. « Peut-être cependant n'étaient-ce que les yeux du tempérament éveillé et non satisfait. Je dois lui porter Shaliespeare demain, je l'aurai vendredi si je veux. »
Dès ce moment commence le manèg-e le
plus singulier et le plus bouffon. Cette simple et gracieuse fille, mauvaise comédienne, mais où l'on devine tous les défauts et tous les attraits ingénus d'une femme, devait être le prétexte pour Beyle d'une passion toute romanesque et d'exercices de statégie amoureuse absolument inutiles. Elle ne demandait qu'à s'abandonner, tendre, facile, devinant dans Beyle un protecteur futur, et Beyle notait les progrès et les insuccès de sa conquête comme s'il eût été un nouveau Valmont essayant de séduire une autre vertueuse présidente de Tourvel. Il la comparait aux autres iemmes qu'il trouvait toutes détestables, tandis que Mélanie lui semblait aussi grande par le cœur que par les talents. Pourtant, au milieu de ses élans les plus passionnés, il se demande : « Si c'était une fille ? » Gela l'inquiétait. Il n'en écoutait pas moins Mélanie, sans la moindre jalousie, lui parler des hommes qui l'avaient eue, de Hoché le rédacteur du Publiciste et de Saint-Victor, le poéterau de Y Espérance. Il s'amusait à noter
leurs défauts ; cela flattait sa vanité. Puis Mélanie lui disait qu'elle ne voulait point avoir d'amants avant ses débuts au théâtre de peur d'être grosse, et Beyle s'extasiait sur sa délicatesse.
Elle eut des débuts fort médiocres à Paris ; elle alla jouer ensuite à Marseille où Beyle, pour vivre avec elle,, se fit commis d'épicerie. Leur liaison fut une véritable comédie involontaire dont Beyle, dans son journal, a indiqué les principales scènes. On pourrait l'appeler « le Psychologue ou l'amant par principe». Lorsque Beyle, au moment où Mélanie quitte Marseille, se laisse entraîner par son cousin Daru qui lui offre une place d'adjoint au ministère des Guerres, il oublie tout à fait la pauvre fille qui a été enfin sa maîtresse. Mélanie qui n'a point d'engagement, qui se trouve sans ressources, qui a une enfant à élever, cherche à l'attendrir, à lui rappeler leurs amours. Beyle aussitôt l'appelle fille céleste, et confie à sa sœur la violence de sa passion, puis il songe à d'autres
femmes. Mélanie vit bien qu'il fallait vite, avant la déroute complète de l'âge, découvrir un nouveau protecteur. Elle mit dans cette recherche tous ses talents et finit par rencontrer un russe, M. de Barkow, qu'elle épousa. De son côté, Beyle entraîné dans le grand mouvement de la conquête impériale jouissait du plaisir de redevenir lui-même, c'est-à-dire un homme d'instinct et d'action, « L'amour, écrit-il à un ami, tel que je l'ai conçu ne pouvait me rendre heureux. Je commence depuis quelque temps à aimer la gloire. » Cette facilité qu'il éprouve à se détacher de ses passions, montre bien tout ce qu'elles ont d'artificiel. On pourrait ainsi en étudiant son œuvre, comme en étudiant l'œuvre de presque tous les écrivains du xixe siècle, si inconscients et si maquillés, découvrir en eux ce qu'il y a d'original, de naïf, de vraiment neuf et fécond, et ce qu'ils ont subi, emporté de faux, de conventionnel, de leur entourage ou de leurs ascendants. Quelle différence chez Stendhal entre le Journal à la fois pédant et
T)niver»JtJJ* BiBLiOTHECA
IOO LES INSPIRATRICES
naïf comme toutes les œuvres dites de psychologie et ces cent, pages de Souvenirs sur les années de la Restauration, si franches, si fines, si légères ; et comment comparer le prétentieux traité sur l'Amour à celte éblouissante Chartreuse de Parme !
« M. Daru et moi, écrit Beyle, nous avons fait toute l'intendance g-énérale de l'armée pendant huit jours. Il n'y avait pas même un copiste. Emerveillé de ce qu'il faisait, M. Daru ne se fâchait peut-être que deux ou trois fois par jour : ce fut une partie de plaisir. » Beyle était devenu un administrateur modèle, bien qu'il eût peine à supporter l'indifférence de M. Daru et la haine de ses employés. On ne pouvait le souffrir; on lui trouvait l'air trop ironique ; mais un mot de louange de l'empereur qu'il entend et qu'on lui rapporte, suffit à lui
foire oublier ses ennuis. Cette suite de menues émotions, heureuses ou tristes, c'est là tonte l'âme de Beyle. 11 sentait très vivement, mais une sensation nouvelle venait vite lui faire oublier la précédente. C'est le charme de ses livres décousus, pleins de choses, mais de petites choses, et où l'on ne voit point la grande coulée forte d'une ou deux idées puissantes qui fertilisent tout autour d'elles et mettent partout leurs lumières. H y a chez Beyle comme des nuits et des jours, alternés d'heure en heure. Il faisait la cour à Mme la générale Curial, une fort jolie femme. Caulaincourt, qui était l'amant de cette beauté, la surprend avec Beyle, et lui donnant un rendezvous pour le soir. Il ne souffle mot, mais court chez le comte Dam, trouve un prétexte de critiquer le service de son rival. Daru rappelle, réprimande, écrase de travail l'amoureux secrétaire tandis que l'heureux Caulaincourt va prendre sa place. Beyle se console en achetant un cabriolet à la mode et des breloques très riches. Tout fier de sa tour-
nure et des regards d'envie de ses camarades, il fait des visites,, va se montrer aux Tuileries, à l'opéra bouffe, chez le comte Beugnot, et termine la soirée avec Martial Daru chez Gloiilde, première danseuse de l'opéra qui se déshabille devant lui et lui laisse entrevoir, à travers la gaze et le tulle, des coins de chair roses et délicats qu'il dévore des yeux. Plus tard, il pleurait en parlant de celte pauvre Mme Curial qu'il venait de revoir et qu'il avait oubliée pour la peau de Glotilde et un cabriolet. Il ressemblerait à un petit maître, à un « rake » pour parler son anglais, s'il n'avait ce don de jouir de toutes choses qui est d'une généreuse nature (i).
(i) M. Chuquet a contesté la vérité de cette anecdote citée par Mérimée, sons prétexte que la liaison amoureuse de Beyle avec Mme Curial n'eut li»u que beaucoup plus lard, sous la Restauration, comme le prouve la correspondance dont parle M. Cordier, mais Beyle a pu fort bien se conduire à l'égard de Mine Curial comme avec Angéla Piétragrua, qu'il connut à son premier séjour à Milan, mais qu'il n'aima que dix ans plus tard. Chez ce rafiiné, il semble que l'amour ait besoin du souvenir. Beyle s'éprend lentement. Il n'y a jamais chez lui de subite passion. — Dans le Journal, la dernière note du cahier, août 1811, semble bien se rapporter à Mme Curial.
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Il fit la campagne de Russie. A Smolensk, sous les obus, il s'amuse à voir l'incendie que les Russes ont allumé sur les rives du Dnieper, tandis qu'un chef de bataillon conte ses exploits amoureux avec les dames de Roslock.
L'incendie de Moscou ne le troubla point non plus. Il quitta la ville sainte l'un des premiers avec les voitures de l'intendance. Des femmes et des maîtresses de généraux, qui suivaient la guerre, et qu'il avait courtisées vainement, s'affolaient à la vue de leur habitation en flammes, et venaient se jeter à ses pieds ; elles les suppliaient de les prendre dans sa voiture et lui demandaient pardon de leur dédain. « Je remarquai qu'il n'y avait pas ombre de naturel dans tout ce que me disait Mme Rertrand,, ce qui naturellement me rendit glacé. Je fis cependant beaucoup pour elle en installant sa grasse belle-sœur dans ma calèche et en l'invitant à mettre ses droski à la suite de ma voiture. » Voilà de l'orgueil un peu déplacé. Qu'il eût mieux fait d'écouter
son désir et de donner refuge à ces gracieuses eplorées! dans un tel moment, et forcées par l'intérêt elles lui eussent fait oublier toutes les ardeurs de l'incendie. Quand il n'avait pas à satisfaire ses rancunes d'amant orgueilleux, il était ser viable et dévoué. C'est ainsi qu'il sauva M. Bergougné que le froid avait rendu st upide et qui l'injuriait; il le força de passer avec lui la Bérésina, le soir, avant l'armée, prévoyant l'encombrement des ponts et le désastre du lendemain. Cette présence d'esprit, cette maîtrise et ce sang-froid au milieu du péril frappèrent les chefs. M. Daru le voyant, un matin de celte affolante retraite, se présenter devant lui, rasé de frais et en tenue correcte, lui adressa son unique compliment, ému pour la première fois de sa vie. « Vous avez fait votre barbe, Monsieur, vous êtes un homme de cœur. » Il lisait Paul et T infinie dans une traduction anglaise et égayait les nuits froides de campement avec un volume de facéties de Voltaire. Mais le courage a ses défaillances. Comme les au-
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1res, Beyle sentit la peur folle « des Cosaques ». Un jour, trois ou quatre lances apparaissant au-dessus du bivouac, il s'enfuit avec toute un brigade, accompagné de généraux en grand uniforme et en chapeau brodé qui couraient encore mieux que lui (i). Pour comble de disgrâce, il dut rendre compte de la panique à l'empereur en colère. Est-ce le souvenir de cette mésaventure qui le rendit si variable dans ses jugements sur Napoléon? Tantôt il en faisait un dieu, et tantôt un comédien fantasque, ébloui par sa couronne. Il est vrai d'ajouter que, fidèle en cela à sa nature, il était toujours de l'avis contraire de celui qui parlait : louangeur quand on attaquait et détracteur devant l'éloge. Il jug-eait les hommes selon ses sensations du moment, sans se soucier de se contredire. C'est qu'il
(i) Mérimée, qui cite ce trait, a dû confondre deux aventures ; l'attaque d'un convoi escorté par l'infanterie weslphalicnne en i8i3, auprès du Niedcrmarkersdorf et la folie d'épouvante qui parfois, durant la retraite de Russie, s'empara des malheureux soldats affamés et transis de froid, et gagna jusqu'aux généraux.
ne les voit que peu à peu et pas assez complètement. Sa politique, par suite^ est des plus variables (i). Le libéralisme qu'on remarque ici et là dans ses écrits n'est guère qu'une attitude. C'était au fond un aristocrate réaliste, assez indifférent à ses devoirs civiques, et qui se souciait peu du mode d'organisation des sociétés, pourvu que rien n'y vînt g-éner ses plaisirs d'artiste et d'amoureux. L'énergie, la puissance individuelle le séduisent bien plus que l'abnégation des hommes en vue d'un but commun et éloigné. Par son travail, son intelligence, son habileté, son manque de loisir pour s'abandonner à son espagnolisme et gouverner sa vie luimême, il était devenu, comme malgré lui, une sorte de gros personnage. Intendant des domaines de l'empereur à Brunswick, puis auditeur au Conseil d'Etat, on l'avait fait inspecteur du mobilier de la couronne.
(i) Il est à remarquer pourtant qu'il a prédit le retour des Bonaparte cl l'avènement du prince Louis, à une époque où personne n'y pouvait croire.
Son adresse seule n'eût pu le porter à ce haut poste, mais il avait choisi son protecteur et son griide, le plus agréable pour lui : une femme. Le hasard avait permis qu'il fût auprès d'elle maître de sa fougue et qu'un désir insatisfait en épargnant à sa maîtresse la satiété, le remords, et les scrupules, rendit la protection plus ardente, plus long-ue et plus efficace. Beyle, en effet, était alors l'amant charnel et affranchi d'une actrice de l'Opéra- Bouffe, Angela Bareyler, qui venait chaque nuit le rejoindre comme pour mieux le disposer à sa cour platonique de la journée. La comtesse Daru n'eut donc longtemps que de discrets hommages et s'employa le mieux qu'elle put à la fortune de son amant. Malgré un léger embonpoint elle montrait une activité étonnante, et exerçait son pouvoir despotique sur sa cour aussi bien que sur son mari. Ce fut uniquement à elle que Beyle dut sa place d'auditeur au Conseil d'Etat. Quand il l'eut prise, pour la récompenser, le charme amoureux cessa presque aussitôt. Beyle dési-
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rait être nommé maître de requêtes; il ne le fut point. Sans doute on avait refusé de s'entremettre ou bien on l'avait fait trop mollement. Beyle trouve alors que la comtesse est sèche, fantasque, insupportable. En même temps qu'il se détache de sa prolectrice, les honneurs cessent de le séduire. N'avait-il pas voulu devenir baron et que son père, pour l'établissement d'un majorât en sa faveur, lui cédât sa maison de la place Grcnette, à Grenoble? Le père lui proposa des conditions d'usurier, et il dut y renoncer. Il ne se sentit plus ambitieux : cette passion exige trop d'efforts et Beyle ne mettait d'énergie, de volonté que dans ses amours. La campagne de Russie l'avait rendu malade. Il aspirait au repos, à des liaisons plus tendres et désintéressées.
Il demanda un congé et partit pour Milan, où le rappelaient les beaux souvenirs de l'expédition d'Italie et une intrigue, à peine nouée encore, avec Angela Pietragrûa durant l'automne de 1811. De nouveau il allait cher-
cher cette merveille introuvable, le bonheur dans la passion, comme si la connaissance de sa nature jouisseuse et égoïste devait lui échapper durant sa jeunesse.
Ce qui l'émut surtout en arrivant à Milan, ce fut une certaine odeur de fumier qui évoquait la rue de San Maurilio, où habitait Mme Ang-ela Pietragrua. Et il song-eait à ce temps d'ivresse, d'enthousiasme, de pauvreté, d'adoration silencieuse. « J'avais toujours le projet d'aller chez elle, mais je craignais de partir d'un éclat de larmes en l'embrassant, et d'être ridicule à ses yeux, car je me fïg-urais que ma passion malheureuse m'avait fait paraître ridicule autrefois. Comme il entre de l'orgueil dans l'amour ! Cette idée me faisait sentir avec peine mon émotion. J'eusse répandu des pleurs délicieux, si, avec l'an-
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neau d'Angélique, j'eusse pu pénétrer jusque dans son salon sans être aperçu d'elle. »
Enfin il va la voir ! On le l'ait attendre un quart d'heure, comme pour lui laisser le temps de se remettre. Une porte s'ouvre brusquement et apparaît une grande et superbe femme, ayant la majesté que donnent un nez droit, un front haut, de magnifiques jeux noirs et des hanches considérables.
Ses traits étaient devenus plus sévères avec les années. 13eylc ne reconnaissait plus en elle la grâce que, dit-il, il avait joliment aimée de son temps \ ce beau temps de la vingtième année, où il eût pu être l'ami triomphant, unique). En l'apercevant, elle perdit quelque peu de sa majesté: elle eutunmouvementde surprise ingénue, presque enfantine. Il se nomma :
— Je suis Henri Beyle, l'ami de Martial Daru !
— Tiens, lit-elle avec vivacité en se retournant vers un vieux monsieur qui était là, c'est le Chinois, lu sais !
Sans être décontenancé par cette appellation singulière, Beyle s'anime, parle avec esprit, volubilité, puis, comme le vieux monsieur tourne la tête, il avoue sa passion. Depuis dix ans, il n'aime qu'elle. Elle paraît encore plus étonnée que tout à l'heure et avec une bonté naïve :
— Pourquoi ne me Pavez-vous pas dit plutôt ?
Voici Beyle enchanté. A sa sortie, il sciait élégant, il achète une canne pour se donner l'air d'un homme à femmes, et ne plus avoir les mains derrière le dos, à la papa. Il va à un ballet où il admire les jambes de la première danseuse, puis le lendemain, chez M""' Angela, avec l'accent de la raison froide, il reprend le récit de sa passion décennale.
— Vraiment ! dit-elle, mais c'est un roman !
Et, au souvenir des années envolées, peutêlre heureuses, elle s'attendrit, elle pleure. Beyle abandonne sa canne, prend les mains de l'adorée ; il les baise, et, comme on a l'air
de s'abandonner, il devient hardi. En larmes encore mais souriante, elle s'effarouche un peu.
— Recevez, dit-elle, mais ne prenez pas. Et tout à coup, se levant d'un mouvement
brusque.
— Parlez, je vous supplie. . . Pour ma tranquillité... Demain, ajoute-t-elle tendrement, je n'aurais plus le courage de te le dire.
— Mais comment partir ainsi ! vivre loin de vous !
— Tu auras la certitude d'être aimé.
Beyle consent à partir, mais il n'entend
pas s'éloigner comme la première fois, et en faisant ses adieux, il se décide à jouer le malheur et le désespoir.
Angela Pietragrua, qui attend peut-être une visite et ne sait comment renvoyer cet amant obstiné, use du seul moyen qui est à sa disposition. Et Beyle note dans son journal : « Après un combat fort sérieux, elle est à moi onze heures et demie; rien ne manque à mon bonheur, que ce qui fait seul le
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bonheur d'un fat, de n'être pas une victoire. Il me semble que le plaisir parfaitement pur ne peut venir qu'avec l'intimité. »
Rappelé en France, il partait deux heures plus tard, mais il devait bientôt revenir plus amoureux. Il eut alors toute la crédulité delà vingtième année. Angela lui disait qu'elle ne pouvait le voir qu'en secret. 11 allait prendre avec elle du café dans les arrière-boutiques solitaires ; il n'entrait dans la maison de son amie qu'avec mille précautions, et comme malgré sa volonté. Mme Pietragrua paraissait craindre toujours qu'il ne la compromît, il se faisait scrupule de lui causer la moindre inquiétude. Il eût été trop malheureux de la perdre après avoir mis si longtemps à la conquérir. Elle lui semblait la plus belle de ses maîtresses, avec sa figure sublime de sybille.
L'invasion interrompit leurs amours. Beyle fut chargé avec le comte de Saint-Vallier, sénateur, et un auditeur au Conseil d'Etat d'organiser la défense de la frontière dauphi-
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noise. Il s'acquitta d'abord de ces fondions avec zèle et habileté, mais se voyant en bulle aux railleries de certains de ses compatriotes qui ne prenaient pas au sérieux le de qui précédait son nom ni ses allures autoritaires, il fit le malade et revint à Paris au moment où y entraient les alliés. A la chute de l'empire il signa la déclaration du Conseil d'Etat s'associant au Sénal pour prononcer la déchéance des Bonapartes et rappeler les Bourbons. Il n'en eût pas davantage, pour cela, les laveurs du nouveau gouvernement, et, malgré l'appui du Comte Beugnot, il ne put obtenir le consulat de Naples qu'il convoitait.
11 alla se consoler à Milan,, auprès de la Pietragrua, ne songeant pas qu'on ne quitte guère une maîtresse d'un pareil tempérament sans qu'elle vous trouve, à bref délai, un successeur. Elle le reçut pourtant avec effusion, mais ne voulut pas qu'il demeurai près d'elle.
Tous les dix jours, de Turin où elle l'avait exilé, soi-disant par prudence, il venait à Milan. Une femme de chambre bien payée à
qui on avait fait le mot, lui disait si le mari était dans la maison ou bien absent; et, selon les jours, l'introduisait ou lui fermait la porte. Une fois cette fille, qui, sans doute, s'était prise de bec avec sa maîtresse, lui confia que le mari était un homme doux, sans malice, qu'il était toujours absent, et que la belle Angola le trompait lui-même sans vergogne, ni plus ni moins que son époux!
Beyle, fat et confiant, ne voulait rien croire.
— Venez, dit celte fille à voix basse, et ne dites rien.
Beyle se trouva dans un cabinet obscur, percé d'un œil de bœuf, attenant à la chambre à coucher et donnant sur l'alcôve même où était le lit. 11 entendit des soupirs, des craquements, et, comme pour enlever tous ses doutes, il aperçut à quelques pas, au milieu dece corps trop aimé, une monstrueuse pièce de conviction.
A sa sybille il fallait un Hercule. Les mouvements étaient si plaisants que cet amant jaloux ne put s'empêcher de rire. Ce ne fut
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que plus tard qu'il sentit son malheur. Alors il retourne chez Angola^ se moque d'elle, et l'accuse-; la belle proteste, promet, pleure, sanglote, se traîne à ses pieds. Jamais elle ne me parut plus belle, dit-il, et jamais elle ne m'a tant aimé ! Mais il voulut être aussi sublime qne cette femme majestueuse ; il fut inflexible et plein d'orgueil. Il se fit ensuite raconter par l'indiscrète servante les infidélités de sa maîtresse ; sa découverte lui avait révélé des grâces et des splendeurs peut-être encore ignorées, et il éprouvait de vives délices à s'imaginer les attitudes voluptueuses qu'on prenait pour le tromper.
Afin de suivre les préceptes de son oncle Gag-non, et ne pas être ridicule, Beyle se mit aussitôt à faire la cour à une amie de son ancienne adorée, Métilde Dembowsky. Cette dame avait pour mari le plus g-alant des généraux. Un jour, traversant la ville à la tête des troupes, et voyant une jeune femme lui sourire à la fenêtre d'un premier étage, il arrête les soldats, monte à cheval, par l'esca-
lier extérieur, arrive devant le balcon et, saluant du chapeau et de l'épée : « Madame, dit-il, je rends hommage à la plus belle femme de Milan. »
Mme Dembowsky ne le cédait en rien à son mari. C'était, paraît-il, une patriote ardente, courageuse, habile, et, malgré son amitié pour Foscolo et d'austères carbonari, nullement prude. Beyle n'ignorait point qu'elle avait été naguère, durant son premier séjour à Milan, l'amie de fête, peut-être l'entremetteuse d'Angela Pietragrua. Mais notre théoricien de la cristallisation en amour avait le pouvoir de s'imaginer tout ce qu'il voulait. Il se la représenta vite comme une beauté chaste et surnaturelle. Vainement le visage de l'adorée commençait à s'empâter et le corps à s'alourdir. Il devait F aimer. Elle devint pour lui, après sa Sybille de Michel Ange, comme une nouvelle Joconde de Léonard.
Sans doute elle ne se fût point montrée farouche, si elle n'eût craint qu'il ne lui arrivât, avec Beyle, l'aventure de son amie
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Ang-ela; aussi le tenait-elle à distance. Elle consentit enfin à l'admettre auprès d'elle à titre de cavalier servant, de soupirant à perpétuité, mais elle ne souffrait pas qu'il réclamât davantage.
— Vous êtes trop indiscret, disait-elle.
Il se récriait ; elle citait alors l'aventure d'Ang-ela, il protestait encore.
— Depuis cinq ans que je suis à Milan, le peu de personnes qui méconnaissent peuvent le certifier, il ne m'est pas arrivé une seule fois de nommer une femme. Je ne parle pas d'une personne qui voulût, malgré moi, me 1 >gerchez elle. Une autre femme s'est aussi affichéeau bal masqué de Carnaval ; mais elle l'a bien voulu et je n'y ai pas eu la moindre part ; ce qui me démontre bien franc du collier sur cet article, c'est que mes amis les plus intimes ont été' très étonnés de cette relation déjà ancienne et terminée depuis longtemps. 11 est vrai que je n'avais ces femmes que comme des filles.
Et il déclarait qu'à l'égard d'une femme
qu'il aimait il était incapable d'agir en séducteur. Malgré toutes ces protestations, Métilde, non seulement ne voulait pas être à lui, mais elle entendait qu'il ne fût à personne.
— Jugez si c'est agréable pour une femme, l'amant de M1"1' Bignami ne l'avait pas plutôt quittée qu'il allait voir une fille!
Beyle ne voulait pas ressemblera cet indigne amant; pour avoir Métilde, il faisait tous les sacrifices ; singuliers sacrifices, il est vrai, de la part d'un amoureux ! Quand il avait accompag-né Métilde chez sa cousine, à qui il avait refusé d'être présenté, parce qu'on la disait jolie, il allait finir la soirée chez une charmante femme qu'il appelle la comtesse Kassera. « Je refusai une fois, dit-il, d'être l'amant de celte jeune femme, la plus aimable que j'aie connue, tout cela pour mériter aux yeux de Dieu (!) (pie Métilde m'aimât. Je refusai avec le même esprit et pour le même motif la célèbre Vigano, qui, un jour, comme toute sa cour descendait l'escalier, laissa passer tout le inonde pour dire :
— Beyle, on dit que vous êtes amoureux de moi ?
— On se trompe, répondis-je, d'un grand sang-froid, sans même lui baiser la main.
Cette action si indigne, envers cette femme qui n'avait que de la tête, m'a valu une haine implacable. Elle ne me saluait pas lorsque nous nous rencontrions en tête à tête dans les rues étroites de Milan. Voilà de grandes sottises! »
Cependant qu'il courtisait Métilde, sans que sa passion, d'ailleurs, lui rendit indifférentes d'autres femmes, Chérubin Beyle mourait à Grenoble. Beyle haïssait son père qui s'était toujours montré à son égard d'une indigne avarice. Il était plutôt heureux de cette fin ; il espérait hériter. Mais il éprouva une désillusion très vive lorsqu'il connut l'état de la succession ; son père avait dépensé une grande partie de sa fortune à construire des fermes modèles et à améliorer, ou plutôt à transformer la culture dans ses propriétés. Les frais excédèrent tellement ses
revenus que, quatre ans avant sa mort, il dut vendre sa terre de Furonnières et sa maison de Glaix, avec ce jardin aux allées de tilleuls, où Beyle avait passé à diverses reprises d'heureuses journées de vacances ou de retraite. Mais cette vente ne suffit pas à payer toutes les dépenses, et l'héritage était grevé de dettes énormes. Malgré tout, Beyle eût pu conserver quelque chose, sans le testament de son père, qui, en le faisant légataire universel, ne lui laissait réellement que des charg-es. « Le testament est un objet de curiosité et d'admiration parmi les gens d'affaires, écrit-il à une amie. Tout ce que la haine la plus profonde, la plus implacable et la mieux calculée peut imaginer contre un fils, je l'ai éprouvé de mon père. Tout cela est revêtu de la plus belle hypocrisie, et, en apparence, je n'ai pas lieu de me plaindre. » Il eût fallu faire un procès à ses sœurs ; l'affection qu'il avait pour sa sœur Pauline l'en empêcha. Il leur proposa à chacune le tiers de la fortune, mais il prévoyait que le partage
serait fait de manière à ne lui laisser que des biens chargés de dettes. Il espérait pourtant retirer quatre mille francs de rente; c'est à peine s'il put mettre cette somme en portefeuille. Les circonstances de cette succession ne sont pas connues, mais ce qu'on devine laisse voir en Beyle un g-alant homme, peutêtre trop chevaleresque et trop « espagnol » qui, par amitié, délicatesse, insouciance aussi, abandonne à d'autres l'argent de ses loisirs, l'argent si utile à sa vie et à son œuvre.
Pauvre et sans place, il revint à Paris gagner son existence. Une maigre rente viagère de seize cents francs et les quatre cents francs de sa demi solde étaient toutes ses ressources. Il donna à la New-Monthly repian, à la Revue de Paris et à la Revue Britannique quelques articles, et publia sous le pseudonyme de M. de Stendhal ses premiers livres d'art et de critique sur Haydn, la Vie de Rossini, la Peinture en Italie, YJEssai sur l'amour, les Promenades dans Rome <i
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le roman dUArmance. C'est à peine si toutes
ces œuvres lui rapportaienl deux mille francs.
On devine les moments de tristesse el
même les accès de désespoir d'un homme né pour le plaisir et toutes les joies de l'existence., aimant le monde, les femmes, soucieux d'élégance, passionné d'antiquités, d'érudition, de voyages. Il ne songeait plus qu'à sa mort. C'est à ce moment qu'il compose, au milieu de ses souvenirs amoureux de Milan, cette fameuse épitaphe: « qui g-iaee Arrigo Beyle milanese — visse, amo, scrisse. » Alors il écrit ses testaments et un récit héroïque de son existence, en nommant par leur nom d'alcôve toutes les femmes qu'il a aimées.
Il ne faut pas trop s'étonner de ces testaments, de ces épitaphes etdeces auto-biographies qui devaient èlre, d'après lui, des articles posthumes. Beyle savait ce qu'il valait ; sa modestie apparente n'était qu'une forme élégante du dédain à l'égard d'indifférents qu'il jugeait inutile de convertir à l'enthousiasme ; le plus possible il se détachait
de ses ennuis quotidiens, se plaisait à songer qu'on le lirait quelque quarante ans après sa mort ; il essayait ainsi d'escompter par l'imagination cette gloire que lui refusait le présent.
Cependant Métilde l'attachait à la vie et son souvenir le rappelait à Milan, malgré une froideur affectée qui eût dû lui enlever tout espoir. « J'en suis encore, écrit-il naïvement, après tant d'années d'intervalle, à deviner les motifs de sa conduite. Elle était hautement déshonorée, elle n'avait cependant jamais eu qu'un amant, mais les femmes de la bonne compagnie de Milan se vengeaient de sa supériorité. »
Métilde n'igriorait pas que Beyle s'était mis à la courtiser pour se venger d;Angela ; elle n'avait pu le lui pardonner. Elle ne voyait pas qu'à force de lui dire par jeu qu'il l'aimait, il s'était donné une véritable passion. Beyle, il est vrai, ne lui plaisait guère. Autant qu'on peut deviner Métilde à travers les pag-es du journal,, c'est la femme romanesque, devenue,
avec les années, « une amanle de l'idéal ». Beyle, déjà ventripotent, chauve, assez commun, malgré ses prétentions à l'élégance, avec sa physionomie de bouledogue, et ses manières libres, n'avait pour lui que ses yeux admirables, étincelants de désir, et sa verve, ses saillies imprévues, mais il devait se contenir en présence d'une maîtresse si peu naturelle, de crainte de la blesser.
Désolé de cette indifférence, surveillé, poursuivi même par la police autrichienne qui le prenait, à cause de ses causeries irrévérencieuses, pour un dangereux révolutionnaire ; n'ayant d'ailleurs plus d'argent, il se décidait à retourner à Paris.
Sa dernière soirée il la passa comme les autres chez Métilde ; elle le laissait parler, l'écoutait d'un air distrait en dissimulant mal ses bâillements.
— Enfin il est minuit, dit-elle.
Beyle se lève aussitôt.
Métilde alors, comme pour corriger son impolitesse :
— Quand reviendrez-vous ?
— Jamais, j'espère.
Il quittait Milarij fou de douleur. Il avait envie de se brûler la cervelle (i).
A Paris l'image de Mélilde le poursuivait comme un fantôme tendre, profondément triste. Les dimanches d'été, il allait se promener sous les grands marronniers des Tuileries en songeant à elle ; il lui pardonnait bien de ne pas s'être donnée mais il s'emportait au souvenir de madame Traversi, la
(i) M. Chuqi'et prétend que le motif de ce départ lui la crainte qu'éprouvait Beyle pour les carbonari. D'après lui, son indifférence, son scepticisme aurait alarmé, irrité ses meilleurs amis et jusqu'à Mélilde. Cela est peu probable. Bien que Beyle n'eût aucune aversion pour le gouvernement autrichien, il esl à croire que sa liberté d'allures et de langage inquiétait les policiers et qu'il eût des difficultés avec eux bien plus qu'avec ses amis, qu'il agaçait peut-être quelquefois mais qui ne pouvaient pas soupçonner en lui un espion.
cousine de l'adorée, qui, croyait-il, avait conseillé à Mélilde de ne point le prendre pour amant.
Durant plusieurs mois Métilde domina si bien l'imagination de Beyle, qu'il en fut comme paralysé. « L'amour, dit-il, me donna, en 1821, une vertu bien comique, la chasteté. » Son ami Barot, l'invite un jour chez madame Petit, son ancienne maîtresse, qui venait de prendre une maison de femmes, rue du Cadran. On lui présente Alexandrine, une débutante, dont les yeux noirs l'enchantent. Un camarade de Barot disparaît avec elle. Après un intervalle « effroyable », il revient tout pâle.
— A vous, Beyle, crie-t-on, honneur à l'arrivant !
Beyle passe dans la chambre d'Alexandrine qu'il trouve dans la position de la duchesse d'Urbin, du Titien, nue, chatouillant ses poils, timide, et ajoute-t-il plaisamment, décente:
— Je suis un peu lasse, fit-elle, causons un peu, nous nous amuserons tout à l'heure.
Bientôt les yeux d'Alexandrine brillent de malice amoureuse, mais Beyle n'est pas en état de la satisfaire, il lui offre ses caresses; elle les accepte d'abord, puis voyant qu'elle ne doit rien attendre de plus, elle arrête le jeu, un peu fâchée et surprise. Beyle s'excuse avec esprit et sort. Barot le remplace, et ce sont des éclats de rire sans fin qui remplissent la maison. Il reparaît bientôt avec Alexandrine, toute nue, mais d'autant plus fîère ; elle affecte de ne pas regarder le malhonnête qui l'a si outrageusement dédaignée :
— Mon admiration pour Beyle, dil Barot en éclatant de rire, va faire que je l'imiterai; je viens me fortifier avec du champag^ne.
Cette anecdote fait pendant à celle de la Zulietta. Alexandrine a la grâce française, elle se contente de bouder alors que Zulietta se met en fureur, et Beyle prend plus lestement la chose que son maître devancier. On dirait que Rousseau est près de lui, et qu'il a voulu lui donner une leçon.
Métilde devait mourir, et Beyle vite ou-
blier un amour si artificiel et pour ainsi dire forcé. A Londres, où il va passer quelques jours avec des amis, le domestique de son hôtel lui propose de le conduire chez des jeunes femmes à Westminster-road ; il craint un g-uet-apens, s'assure de ses pistolets et part avec ses amis, Barot et Lussinge. La voiture s'arrête devant une toute petite maison ; ils pénètrent alors dans d'étroites chambres qui semblent meublées pour des poupées, tandis que trois fillettes pâles, avec de beaux cheveux châtains et de grands yeux timides, s'empressent autour d'eux.
Beyle et ses amis ne savaient où s'asseoir ; ils ne pouvaient faire un geste sans jeter par terre quelque objet, et sentaient sous eux craquer les sièges.
— Nous avons un jardin, dit une des fillettes avec orgueil.
Et on descend avec une chandelle dans une petite cour, qui a vingt pieds de long-, et dix de large, et où se trouvent des ins-
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truments d'usage domestique, le petit envier pour la lessive, un appareil pour brasser la bière.
— Payons-les et décampons, dit Barot dégoûté.
Mais Beyle est déjà touché, attendri. Il regarde avec émotion les visages naïfs des fillettes et les petits vieux meubles bien propres.
— Elles vont être si humiliées! s'écriet-il.
Barot répond ironique :
— Si vous avez été si brillant avec Alexandrine, dans une maison charmante,, au centre de Paris, que n'allez-vous pas faire ici?
Beyle, moitié riant, moitié sérieux, confesse aux jeunes filles sa peur d'être assassiné; les voilà déconcertées. Beyle alors plaisante, embrasse les fillettes, se fâche contre Barot qui lui a donné ces craintes ridicules.
Dès ce moment, dit-il, je fus avec elles pomme avec des amies tendres que je rêver-
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rais après un voyage d'un an. Pendant mon séjour à Londres, j'étais malheureux quand je ne pouvais finir nies soirées dans celte maison.
Et tandis que ses amis Barot et Lussinge allaient rejoindre les danseuses effrontées de Covent-Garden, Beyle ne quittait pas la petite chambre où l'une des jeunes anglaises souillait la lumière avant de s'ofïrir douce et craintive aux baisers de son sensuel et paternel ami; — toute gaie, tonte loquace, poussant des cris de joie, quand Beyle, le matin, faisait apporter, avec les viandes froides, du « réel Champagne », magnificence inconnue dans la maisonnette.
Ce charmant Beyle est comme ces anciens clavecins dont on ne peut effleurer les touches sans éveiller aussitôt des sonorités adorables ; un rien suffit à faire chanter son âme. Chez lui point de passion qui s'impose et qu'on subit ; point d'amour, du moins durable et violentj mais un don exquis pour savourer la vie, pour la goûter en égoïste bon^ artiste,
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sensuel, intelligent et gai. Il était fait pour vivre avec une Alexandrine (il ne l'eût point manquée la seconde fois), les petites Anglaises de Westminster-road, des Ang-ela Pietragrua, des Mélanie Guilbert, bref de ces femmes heureuses., prodigues, charitables, aptes à cueillir et à donner le plaisir. Les dédaigneuses, les prétentieuses, les femmes de Fidéal ne conviennent point à ces fortes natures. Beyle sans espagnolisme, sans Rousseau, sans oncle Gag-non, prêcheur de conquêtes, eût vécu dans une demi-ivresse continuelle et délicieuse.
Il s'est trompé sur son caractère d'écrivain et de moraliste, comme sur son caractère d'amoureux : « Pour connaître l'homme il suffit de l'étudier soi-même, dit-il; pour connaître les hommes il faut les pratiquer. Je connais très peu les hommes, mes études ont été sur l'homme. » C'est plutôt le contraire qu'il aurait dû dire. Toutes les fois qu'il ne tentait pas de s'aveugler sur les qualités d'une femme à aimer, il était très perspi-
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cace (i). Son journal, ses romans, sont pleins de portraits saisissants de vérité, de remarques justes, fines, piquantes; niais ébloui par mille traits et mille détails, il marquait des apparences successives sans se soucier de l'unité d'un caractère ; notant comme personne n'eût pu le faire ses sensations, devinant toutes les pensées, tous les désirs, quand ils étaient proches, il ne pouvait pas comprendre leur enchaînement, ni prévoir leur retour. Aussi était-il surtout un merveilleux causeur. N'écrit-il pas dans son journal : « L'œuvre du ^•énie, c'est le sens de la conversation. » Du causeur il avait les dons brillants et les défauts, sentant vite, pensant vite; les idées ne se conservaient pas en lui pour les fortes
(i) Voir, par exemple, l'admirable portrait de Byron dans sa correspondance. Aucune élude sur le grand poète ne peut remplacer ces quatre pages Voir aussi dans les souvenirs, son exquis portrait de Lussinge : « 11 n'était profondément ému que des événements à lui personnels; alors il devenait fou comme au moment de son mariage. A cela près, le but constant de son ironie, c'était l'émotion. »
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émotions et les fortes conceptions ; il les perdait, les retrouvait, les semait au milieu de ses divertissements.
Il était réellement heureux dans un salon d'intimes, vers minuit, lorsque les fâcheux sont partis, lorsqu'on peut lancer des paradoxes audacieux et se jouer de tout. 11 aime écouter plus que parler. « Volontiers je tombe dans le silence du bonheur; si je parle, c'est pour payer mon billet d'entrée. » Durant la Restauration, il fut un homme du monde fort goûlé cIipz Deslutt de Tracy, dont il admirait Y Idéologie et où il rencontrait le charmant Jacquemont, le voyageur sans préjugées ; la femme de Victor de Tracy, une gracieuse et un peu prétentieuse Ang-laisc; le g-énéral Lafayette, amoureux de soixante ans! Par M. de Tracy, Beyle connut aussi Mme Cabanis, la veuve du médecin, qui recevait des artistes et des écrivains fort graves de « l'école du bon sens » dans son salon chagrinant et morose de la rue des Vieilles-Tuileries. Beyle, agacé par les opinions timides des habitués,
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avait parfois des boutades assez insolentes. On lui fît bientôt la plus mauvaise réputation. «Ah ! voilà M. Beylequi a un habit neuf, dit un jour quelqu'un. On voit bien que MmePasla vient d'avoir un bénéfice ! » Beyle ne retourna plus chez Mme Cabanis.
Il aimait en Mme Pasta moins la femme que la cantatrice et l'Italienne, « C'était, dit-il, une liaison toute innocente. Le tragique dans une femme, je ne l'ai trouvé que chez M m Pasta. Là, il était pur, parfait, sans mélange. Ce talent tragique était mêlé avec le talent de chanter. L'oreille achevait l'émotion commencée par les yeux. En revenant de chanter, elle passait deux heures sur son canapé à pleurer et avoir des crises de nerfs. Le jour elle était silencieuse et impassible. » Elle habitait à l'hôtel des Lillois, rue de Richelieu. Après le théâtre, il se plaisait à rencontrer chez elle des hommes comme Ampère, Fauriel et tout un groupe de musiciens. C'était bien le milieu convenable pour un biographe de Rossini.
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Il allait encore chez M. Olivier, chez le baron Gérard, chez Mme de Castellane, où il voyait Thiers et Béranger, passait des entretiens savants aux causeries mondaines, se plaisant à comparer les sociétés et les hommes les plus divers. Chez Delécluze, un « béotien émoustillé », à côté de Mérimée, il poussait sa verve et laissait plus de liberté à son esprit qui gambadait et s'abandonnait à tous les caprices. Il ne respectait rien, se contentait seulement de baisser le ton lorsque Delécluze faisait mine d'écouler. Alors il fut vraiment le lanceur et l'exciteur d'idées dont parle Sainte-Beuve, et bien plus par sa parole que par son Racine et Shakespeare, il préparait le romantisme dont les affectations devaient si vite le dégoûter cl le faire sourire.
Il avait retrouvé son ancienne amie de l'Empire, Mmp Curial. Il était allé avec elle passer le mois de juillet dans une maison de campagne des environs de Paris, croyant son mari en voyage. Le mari revient à l'improviste. Bevle, effaré, descend à la cave. Pen-
dant trois jours il y reste caché. Mme Gurial lui apportait à manger, vidait la chaise percée, se faisait sa servante. Par excès dedévouement, elle commettait mille imprudences et faillit plus d'une fois être surprise. C'était d'ailleurs une femme sentimentale, mais il la traitait en dragon. Elle feignait de s'en plaindre.
« Je voudrais passer des mois entiers avec toi, écrit-elle, et qu'il ne me fût pas possible de rien l'accorder ; c'est seulement alors que je me croirais vraiment bien aimée. Quand aux tours de force d'un certain genre, j'en profite, mais ne les estime point et je te jure qu'il me semble que c'est parce que tu as été trop sublime sous ce rapport, que je me suis sentie du refroidissement. Il m'a semblé que c'était une manière trop vulgaire de me prouver ta tendresse. »
Elle avait l'esprit très exalté. Une fois, se croyant enceinte, elle voulut se donner la mort. A chaque instant elle reprochait à son ami sa liaison avec Mmo Pasta. « Henri, lui écrivait-elle dans un moment de furieuse ja-
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lousie, volez vers Rosine, je la déteste, courez clans ses bras, j'en serai ravie, car je crois que votre amour est le plus affreux malheur
qui puisse arriver à une femme » Mais,
quelques lignes plus loin, elle s'attendrit. « Je vous écris encore parce que vous parler
me soulage un peu Demain, j'ai quarante
personnes à la maison. Que faire! que dire ! que devenir! Quand le cœur est brisé, peuton encore supporter la contrainte des devoirs de société? »
Beyle n'était pas moins jaloux ; à la suite de violences et de reproches mutuels, ils se quittèrent. 11 en garda un ressentiment féroce. Sur une lettre de la pauvre femme, que possédait M. Gordier, on trouve tracé au crayon cette note de Beyle, tremblant encore de rage, d'ironie, de regret : « Ali ! tu souffres? Quel beau cri ! comme c'est ça ! »
Après celte ardente passion de la maturité, passion de sanguin, que Beyle ne s'est pas donnée lui-même comme celle de Métilde, mais qu'il a réellement subie, il n'eut guère
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qu'une liaison littéraire avec une femme élégante assez spirituelle, Madame Jules Gaulthier, femme d'un percepteur des finances, à Saint-Denis. Beyle, selon sa méthode de dragon,, fît une déclaration en règle et voulut s'emparer aussitôt de sa prétendue conquête, mais il en fut pour sa peine ; elle lui écrivait le soir même de l'aventure : « N'ayez point de regret de votre journée, elle doit compter pour l'une des meilleures de votre vie, et pour moi c'est la plus glorieuse ! J'éprouve toute la joie d'un grand succès. Bien attaquée, bien défendue, pas de trait»'', pas de défaite, tout est gloire
dans les deux camps Beyle, appelez-moi
grosse bête, froide femelle, sotte peureuse, tout ce que vous voudrez, vos injures n'effaceront pas le bonheur de notre divine causerie ! » Une causerie ! on n'en voulait pas plus ! Il est vrai que la dame avait quarantesix ans et l'amoureux cinquante-trois.
Mais si son visage n'avait pas toutes les séductions, jamais il n'avait été si heureux,
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si entreprenant, si lui-même. A la suite d'un mémoire sur les cardinaux papables qui avait été très remarqué du ministère, et grâce à la protection de Mme Victor de Tracy, il venait d'obtenir le consulat de Trieste, qu'il échangea bientôt contre celui de Civita-Vecchia. C'est alors la meilleure époque de son existence et de son esprit. En dépit de maigres appointements, de la maladie qui vient, de l'obligation de résider dans une ville triste, sans société, dénoncé au ministère par un employé perfide dès qu'il s'en va passer un jour à Rome, ennuyé par Fadministration française, suspecté par l'italienne, il est réellement plus vibrant et plus actif que lorsqu'il était un personnag-e de l'empire ou qu'il s'essayait à l'amour idéal. Comme le docteur Faust, il s'est rajeuni en touchant à la vieillesse. La vie l'a débarrassé de tout ce qui est artificiel ; il se connaît enfin : il n'est ni « espagnol », ni théoricien, ni romanesque. Il écrit ses chefs-d'œuvre : Le Rouge et le Noir, les Promenades d'un Touriste, sa mer-
veilleuse Chartreuse. El puis il réunit ses
souvenirs :
« Je m'amuse à écrire les jolis moments de ma vie ; ensuite, je ferai probablement comme avec un panier de cerises, je prendrai aussi les mauvais. »
Il copie de vieilles chroniques, s'intéresse aux fouilles,, note avec plaisir les mœurs des espions, des entremetteurs et des voleurs qui l'entourent dans son étrange résidence de Civita-Vecchia. 11 compose pour ses amis, au courant de ses lettres, un petit manuel du parlait séducteur.
« Dès que vous voyez à Bologne, dans une société, qu'une femme vous regarde avec plaisir, vous pouvez, au bout de deux ou trois soirées, lui adresser tendrement cetle question : Mi volele bene ? iMe voulez-vous du bien ?) Si elle répond non, c'est que jamais elle ne sentira rien pour vous. Si, au contraire, elle vous aime, elle répond oui, et tout est fini. » Ou encore : « A Paris, plus un amant persuade à sa maîtresse qu'il est
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fixé à jamais, qu'il l'adore, plus il se ruine dans son esprit. »
Ces théories lui servaient-elles beaucoup? Il vivait alors en voluptueux; s'amusant à surprendre dans sa maison de Givita-Vecchia les déshabillés de sa voisine, une belle fille qui ne se gênait nullement pour son entourage, il envoyait à son ami, le baron de Mareste, une jolie danseuse vénitienne pour l'initier au charme de Paris; enfin il se divertissait fort à regarder s'ébattre les passions romaines.
« Cet été, dans la rue in Lucina, une jeune femme qui avait la jambe fort bien faite, ma foi, est tombée morte à mes pieds d'un coup de couteau dans le cou. Elle voulait quitter son amant ! Ce qui m'a le plus frappé, c'est la belle couleur du sang sur de beaux bras fins. Et ensuite, mon Dieu ! que c'est vite fait! qu'on est heureux de partir ainsi! »
Sans doute, malgré l'intérêt de ces spectacles gratuits, il regrettait Paris (i) ; mais si
(t) La protection de M. Mole lui valut d'y rester en congé de i836 à 1839.
fantasque, si divers, peut-être a-t-il besoin de désirer pour aimer : il se lassait vite dans la jouissance. Son âme n'est point faite pour les longs plaisirs : actif, spirituel, il se plaît à les dominer, à y mêler sa pensée. Gomme d'un battement de petites vagues, il veut être continuellement agitée enivré d'émotions légères; il redoute les passions absorbantes; il craindrait d'y perdre tout son feu.
« Certainement si j'eusse aimé à mon premier voyage à Milan, écrit-il, mon caractère serait très différent. Je serais beaucoup plus homme à femmes, et je n'aurais pas ce culot de sensibilité che pin servir mi pel arte, qui peut me servir pour l'art.
« Les deux ans de soupirs, de larmes, d'élans d'amour et de mélancolie, que j'ai passés en Italie sans femmes et sans préjugés, m'ont probablement donné cette source inépuisable de sensibilité qui, aujourd'hui, me fait sentir tout et jusqu'aux moindres détails. »
« Je compare cette sensibilité actuelle à
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une liqueur qu'il suffit, pour faire pénétrer dans les plus petites veines, d'un coup que l'on injecte. Elle abonde partout, elle remplit tout. »
11 écrit encore : « Heureux si je me fusse souvenu de ce grand tacticien, Martial Daru. . . Que de succès manques ! Que d'humiliations reçues! Mais si j'eusse été habile, je serais dégoûté de l'amour, de la musique et de la peinture jusqu'à la nausée, et dans tout ce qui touche aux femmes, j'ai le bonheur d'être dupe comme à vingt-cinq ans. C'est ce qui fait que je ne me brûlerai jamais la cervelle par dégoût ; dans la carrière littéraire, je vois encore une foule de choses à faire; j'ai de quoi occuper dix vies. »
La Chartreuse lui avait valu une superbe étude de Balzac et les hommages les plus délicats. 11 était en congé à Paris, et venait de signer un traité assez avantageux avec la Revue <lex Deux-Mondes, lorsqu'il fut frappé d'apoplexie, rue Ncuve-des-Capucines, le 22 mars i84^«
Pour certains, il avait manqué sa vie comme Alexandrine, comme l'art, comme la littérature, comme tout. Certes il avait voulu mettre d'accord d'étrang-es ennemis, la passion et le bonheur ; l'énergie et la volupté ; mais il n'est pas extraordinaire qu'avec une sensibilité si vive il ait subi d'abord les idées de ses contemporains et qu'il ne se soit trouvé affranchi qu'en touchant à la maturité. Du moins, ses quinze ou vingt dernières années furent-elles le beau triomphe d'une intelligence fine et clairvoyante. Même artificiel, il était sincère, haïssait l'affectation. Et que l'on ne croie point que les travestis où il s'engag-ea lui furent inutiles. Soldat, don Juan, homme du monde, amoureux romanesque, en tous ses dégriisements, il a connu des formes diverses de la vie, il a enrichi sa pensée. Il n'est point d'existence qui n'ait son but unique. Le sien, sans doute, devait être, parmi tant d'occupations, de produire ce livre rapide comme une charge de cavalerie, ce torrent d'idées de la Chartreuse de Parme ,
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livre qui n'a d'égal chez nous que Y Histoire de Charles XII. A présent, que fort, nerveux, prodigieusement vivant, il passe pour je ne sais quel petit dilettante de salon, et qu'il soit l'énigme des psychologues, il en sourirait lui-même. En réalité c'est un plaisir de se garder des curiosités sottes,, et d'offrir aux niais un masque où ils croient reconnaître vos traits véritables. On exalte la pudeur des femmes, pourquoi blâmerait-on celle des esprits ?