‹ Les inspiratrices: Vittoria Colonna.--Béatrix.--Catherine d'AtaydeChapitre 2 sur 4 · MARQUISE DE PESCAIRE · texte numérisé non relu

MARQUISE DE PESCAIRE

Au début du trente-septième chant de Roland furieux , r Arioste voulant citer, entre toutes les dames illustres de l'Italie du seizième siècle, une héroïne qui pût servir d'exemple aux femmes de tous les temps, dit en son riche langage : « J'en choisirai une, et la choisirai telle, qu'elle soit si haut placée au-dessus de l'envie, que personne ne pourra m'en vouloir, si je passe les autres sous silence pour la louer elle seule. Celle-là ne s'est pas contentée de se rendre immortelle par son beau style, que nul autre , à mon avis, ne surpasse ; mais encore elle peut tirer du sépulcre tout homme dont elle parle ou écrit, et faire qu'il vive éternellement. Gomme Phébus embellit d'une plus vive lumière sa blanche sœur et la regarde plus que Vénus ou Maïa, ou que tout autre astre qui suive la marche du ciel ou qui se meuve de lui-même, ainsi il inspire à celle dont je vous

entretiens plus de suavité et d'éloquence qu'aux

autres ; et il donne tant de force à ses sublimes accents, qu'elle orne de nos jours le firmament d'un autre soleil. Vittoria est son nom ; et ce nom convient bien à celle qui est née au milieu des victoires, et qui, soit qu'elle aille ou qu'elle demeure , mène partout la victoire avec elle, ou la précède, ou la suit. Si le héros Macédonien envia au terrible Achille le clairon de Méonie, combien plus, invincible François de Pescaire, il t'envierait, s'il vivait encore, toi à qui une femme si chaste et si tendrement aimée a chanté l'hymne d'immortelle gloire qui t'était dû. Par elle, ton nom retentit de telle sorte, que tu ne peux souhaiter de trompettes plus éclatantes. Si je voulais mettre sur papier tout ce qu'on en pourrait dire, et tout ce que j'en voudrais ici dire moi-même, j'en parlerais certes bien longuement, mais jamais assez pour épuiser mon sujet. »

Pour cette fois , la muse du poète courtisan n'est pas l'adulation banale ou criminelle. La postérité n'a cessé d'accorder ses fervents hommages à la veuve du marquis de Pescaire :

entourée du cadre incomparable de la Renaissance, cette figure conserve encore de quoi attirer et longtemps retenir nos regards. Elle rayonne d'un éclat mystique que ne font assurément point p&lir des étoiles rivales, une

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Jeanne d'Aragon, par exemple, ou une Julie de Gonzague. La beauté, la chasteté, rhéroïs.me, la noblesse, le génie poétique, la piété vraie, une charité infatigable, toutes ces gloires et toutes ces vertus furent siennes. Née dans les premiers rangs d'un patriciat guerrier, elle a pris une grande part au mouvement religieux de son temps, et si la première partie de sa biographie est comme un chapitre des romans de chevalerie , la seconde est un chapitre de la Yie des Saints. Enfin cette femme, qui ne se crut pas déliée par la mort même de ses obligations envers son époux, fut ardemment aimée de deux grands cœurs, que sa céleste influence souleva de terre, pour ainsi parler. Avant d'être appelée, vers le déclin de sa trop brève existence, à ce suprême honneur de tenir la place de Béatrix près de Michel-Ange, le Dante du seizième siècle, elle avait inspiré à un noble jeune homme, Galéas de Tarsia, un amour idolâtre, qui s'est exhalé en des chants tout pénétrés d'enthousiasme et de poésie.

Les papes Paul III et Clément VII la comblèrent des marques de leur estime. Charles-Quint alla la visiter à Rome, en 1536, dans le palais des Colonna ; la reine Marguerite de Navarre entretint avec elle une correspondance sur des sujets ascétiques. Les cardinaux Gas-

paro Gontarini, Reginald Pôle, Giovanni Morone, fils du chancelier de Milan, et Jacques Sadolet; des novateurs religieux, tels que Mare- Antoine Flaminio, le fameux Pierre Martyr, Pierre Carnesecchi, frère Bernardine de Sienne, la recherchèrent. Les poètes, les historiens, les érudits, qui Tout célébrée , forment une vraie légion où Ton distingue : TArioste, Trissin, Alamanni, Bembo, Sannazar, Domenichi, Annibal Caro, Dolce, Molza, le père de Tasse, Guidiccioni ; Paul Jove, qui lui fit présent d'une vie du marquis de Pescaire en sept livres ; Balthazar Gastiglione, le célèbre rival de Machiavel et l'auteur de ce Libro del Cortigiano, que les Italiens appelèrent le Livre d'or. Des étrangers, des voyageurs, comme le Portugais Francisco, parlent d'elle avec une sorte de dévotion. Au dix-huitième siècle, Crescimbeni et Muratori, l'un dans sa « Storia delta volgare poesia, » l'autre dans son Traité « Délia perfetta poesia, » lui réservent une place d'honneur. Enfin, au dix-neuvième, les biographes ne lui ont pas manqué ; ainsi on peut nommer : Tiraboschi, Ranalli, Visconti, Bianciardi, le marquis Gampori, Lefèvre-Deumier, Enrico Saltini, Roscoe, TroUope, et surtout Alfred von Reumont, le plus complet^ le mieux renseigné et le plus judicieux de tous.

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Cet éclat si vif que répandit la chaste vie de la marquise de Pescaire nous prouve sans doute que son siècle comprit la grandeur du bien comme celle du mal. La Renaissance fut une grande époque de toutes les façons, et ce n'est pas seulement en magnifiques scélérats qu'elle est féconde. Les œuvres sinistres de tant d'artisans du crime ne la remplissent point tout entière. Moins rare, peut-être, qu'on ne l'a prétendu, la vertu aussi se revêt alors d'un prestige de gloire et de poésie : Michel- Ange est le plus honnête homme de son temps , et nous aurons l'occasion de voir que Vittoria Golonna, dans tout le cours de sa vie solitaire, soit à Ischia, où elle attendit si longtemps que les guerres lui rendissent son époux, soit dans les .cloîtres d'Italie, où plus tard elle essaya de défendre contre des importunités de toutes sortes le repos mélancolique de son veuvage, n'a dû qu'à l'austérité de son caractère ce culte universel dont ses contemporains l'environnèrent, et dont la tradition, aujourd'hui encore, ne s'est point tout à fait perdue. Bien qu'elle ne possédât plus que la majesté du malheur, jamais la médisance n'osa s'approcher d'elle ; sa pure renommée força l'Arétin luimême au respect. Cette femme extraordinaire a été louée par le plus impudent et le plus

abominable des insulteurs ; le fait est sans réplique, et il honore son siècle autant qu'elle. Nous voyons par là que la conscience publique n'était pas irrémédiablement faussée, et que grâce à certaines âmes d'élite, la vertu fit quelquefois aussi grande figure que le vice, dans cette Italie de la Renaissance, qualifiée de vénéneuse et de pestiférée par ses historiens.

Quoi qu'il en soit de cette dernière, l'existence que nous allons raconter restera toujours comme l'un des plus hauts exemples qui se soient vus d'une invariable constance à ne suivre, malgré tout, que la voie droite et irréprochable.

Entre Albano et Tivoli, dominant la vallée de Ferentina, se dresse le château de Marine, bâti sur d'énormes rochers que la végétation italienne a revêtus d'une robe de feuillage. C'est le parc des Colonna, ainsi nommé à cause des bois épais qui verdoient sur les pentes de l'espèce de cratère, au fond duquel sommeille la nappe bleue du lac d' Albano. Là naquit Vittoria, en 1490.

Son père était Fabrice Colonna, seigneur de Paliano, puis prince de Tagliacozzo ; arrière-

neveu du pape Martin V, Oddo Golonna ; grand connétable du royaume de Naples, comme le furent après lui ses descendants, par droit

d'hérédité ; fils d'Edouard, duc de Marsi ; chef de la branche cadette des Golonna, dite de Genazzano. Au jugement de Machiavel et de tous les contemporains, Fabrice est le meilleur des tacticiens de ce temps après Trivulce et Prosper Golonna ; en outre, on lui reconnaît une grande culture d'esprit et un goût très délicat pour les lettres.

La mère de Vittoria, Agnès de Montefeltro, était la plus jeune fille du duc Frédéric d'Urbin et de Batista Sforza , de Pesaro, sa seconde femme. On n'a presque aucun détail sur elle, mais il est certain qu'elle dirigea elle-même avec intelligence l'éducation de la future marquise de Pescaire, qui a reconnu, dans un de ses écrits, tout ce qu'elle devait aux soins et aux préceptes maternels.

Les Golonna se prétendent issus des Jules de l'ancienne Rome, et ont d'abord porté le titre de comtes de Tusculum jusqu'en 1191. A cette époque, Tusculum et ses comtes disparaissent de l'histoire ; mais quelques années après, on trouve une famille seigneuriale et gibeline établie non loin de là, à La Colonna. Depuis lors, les ancêtres de Vittoria ne cessent plus de

prendre part à tous les événements importants de l'histoire d'Italie, avec laquelle parfois leur propre histoire se confond, surtout du temps de Philippe-le-Bel et de Boniface VIII. Il n'est donc pas étonnant que cette illustre maison ait tant fait parler d'elle, deux siècles après, quand les rois de France vinrent porter leurs armes dans la Péninsule. On sait assez que Fabrice Colonna et son cousin Prosper n'eurent en vue que leurs propres intérêts, dans la conduite qu'ils tinrent alors. Quand Charles VIII se présenta pour réclamer le royaume de Naples, comme héritier de la maison d'Anjou, qui l'avait possédé d'abord, tous deux se rallièrent à lui et quittèrent le service des princes aragonais, souverains légitimes du pays ; puis, après le départ des Français, pour conserver leurs titres et leurs possessions, ils durent abandonner le parti vaincu et firent leur paix avec Ferdinand II d'Aragon, qui avait été rappelé dans son royaume par les vœux unanimes du peuple.

Pour avoir un gage assuré de la fidélité des Colonna, Ferdinand exigea que Fabrice fiançât sa fille, âgée de cinq ans, au fils d'un seigneur connu pour bon Espagnol, d'un de ses compagnons d'armes , Alfonso d'Avalos , dont le grand-père Rodrigo d'Avalos, comte de Ribadeo et connétable de Gastille, avait suivi les

d'Aragon en Italie, lorsqu'ils firent la conquête du royaume de Naples. D'Avalos possédait le marquisat de Pescaire, du chef de sa mère, Antonia d'Urbin ; son frère était marquis du Guast. L'enfant à qui fut attachée la destinée de Vittoria était à peu prés du même âge qu'elle, et s'appelait Ferrante Francesco. Ainsi l'intrigue et la politique présidèrent à ces épousailles enfantines, mais un amour sérieux et sacré en devait naître. A peine étaient-elles conclues, que le marquis de Pescaire mourut, victime de la trahison d'un misérable : la tutelle de Francesco, qui avait perdu sa mère, Diane de Cardona, fut confiée à Constance d'Avalos, duchesse de Francavilla, sa tante du côté paternel.

Nous ne pouvons rien dire sur l'enfance de Vittoria. Toujours absent, son père ne dut guère s'occuper d'elle ; néanmoins, son instruction ne fut pas négligée, et sa correspondance familière prouve qu'elle apprit le latin. On voudrait savoir comment s'écoulèrent ses jeunes années sous les ombrages de Marino ; on s'imagine volontiers qu'elle aima et comprit la belle nature qu'elle avait sous les yeux. Un événendent terrible bouleversa un jour cette solitude : le pape Alexandre VI, dans un accès de colère peut-être justifié par l'opposition

acharnée que lui faisaient les Colonna, ordonna de raser le château de Marine, et il s'en fallut de bien peu que son ordre ne fût exécuté. Vitloria avait alors dix ans à peine, et elle dut conserver toujours le souvenir de Timmense danger que courut sa famille tout entière.

Cependant la duchesse de Francavilla, veuve d'un prince de Tarente et belle-sœur du roi de Naples, tout en gouvernant son île d'Ischia, qu'elle eut à défendre contre les Français, surveillait l'éducation du jeune Francesco, et n'épargnait rien pour en faire un gentilhomme accompli, à la mode du temps. Elle lui choisit un excellent précepteur, Jean-Baptiste Muselilo, que nous retrouverons parmi les témoins du mariage de Vittoria. Le jeune marquis de Pescaire profitait à merveille de ses leçons, qui le mirent à même de figurer avec avantage dans la société lettrée et polie que la duchesse de Francavilla réunissait dans sa petite cour. Bientôt, on jugea que le moment était venu d'accomplir la cérémonie solennelle des fiançailles, car les deux familles n'avaient encore échangé qu'une promesse secrète.

La paix, une paix de courte durée, s'était faite. Un coup de main hardi du général de Ferdinand le Catholique, Gonzalve de Cordoue, avait enlevé à la branche napolitaine d'Aragon

le royaume de Naples, et l'avait placé sous Tautorité de TEspagne. Les Golonna avaient encore passé du côté des vainqueurs, et étaient plus triomphants que jamais. On mit à profit cette heureuse trêve pour célébrer, le 6 juin 1507, les fiançailles des deux jeunes gens à Ischia. Ce jour-là, Fabrice et le marquis étaient absents : ce dernier fut remplacé par la duchesse de Francavilla. Le 13 seulement, tous les deux signèrent le contrat à Naples. Etaient présents : Tarchevêque de Gravina, Matthieu d'Aquin, Prosper Golonna, les princes de Salerne et de Bisignano, les ducs de Termoli et d'Atri, et beaucçup d'autres. Le mariage fut ajourné à Tannée suivante, mais il n'eut lieu qu'en 1509. Le 27 décembre de cette dernière année, il fut célébré à Ischia, résidence habituelle de la famille d'Avalos : on vit briller à cette occasion, dans l'un des plus beaux pays du monde, toute la poétique magnificence de ces temps vraiment merveilleux. Gette fois encore, la duchesse de Francavilla reçut les nobles hôtes dans son château. La dot de la fiancée était de 14,000 ducats ; le fiancé apportait à peu près la même somme en présents de toutes sortes :

robes de velours et de brocart, bijoux, meubles splendides. Outre les membres de la famille, on vit à ce mariage un descendant du brillant

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cardinal d'Estouteville, Guglielmo Tuttavilla ; Giovanni de Guevara, Guido Fieramosca de Capoue, etc.

Après être demeuré quelque temps à Ischia, le jeune couple se rendit à Naples , dans une villa appartenant aux d'Avalos, la villa Pietralba, située sur le mont Sant'Ermo, dans un des sites les plus délicieux que Ton puisse rêver. De cette hauteur, on découvre la mer, la ville de Naples, au fond de son golfe célèbre, le riant aspect de Tîle voisine, et tout un paysage volcanique qui forme un vigoureux contraste avec Timperturbable sérénité du ciel.

Ainsi Vittoria eut continuellement devant elle, pendant tout le temps que dura son séjour à Pietralba, un spectacle enchanté qui résumait en quelque sorte toutes les grâces et toutes les splendeurs des pays du soleil. Ce qui, d'ailleurs, contribuait beaucoup à lui faire prendre Naples en affection, c'était la société qu'elle y rencontrait : une foule de littérateurs venaient rendre visite aux hôtes de Pietralba. Ceux-ci avaient pour voisin Jacques Sannazar, qui habitait la villa Mergellina. Espagnol d'origine, il avait montré beaucoup d'attachement à la famille d'Aragon, et il aimait dans le marquis de Pescaire un parent de la duchesse de Francavilla, alliée, comme on l'a vu, à cette famille. Aussi

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vint-il plus d'une fois causer avec Vitloria à Ischia.

Vittoria ne fut pas heureuse longtemps : les guerres qui avaient désolé l'Italie recommençaient. Le pape Jules II voulait réaliser cette ambitieuse parole : « Plus de barbares endeçà des monts I » Il s'agissait de chasser à tout jamais les Français du duché de Milan :

une ligue fut formée à cet effet, et le royaume de Naples, toujours soumis à l'Espagne , prit aussi les armes.

Les troupes napolitaines furent . concentrées à Imola : Ramon de Gardona , vice-roi de Naples pour le roi catholique , en reçut le commandement. Fabrice était parti des premiers; le marquis de Pescaire le suivit (janvier 1512). Malgré son amour, Vittoria ne songea pas un instant à retenir son mari , et l'on dit qu'elle eut même assez de force pour ne pas pleurer en l'embrassant ; elle se borna à lui demander de ne pas s'exposer sans nécessité, et de penser à elle quand son courage l'eutraînerait à chercher le danger. Lorsqu'il fut parti, toutes les terreurs de l'absence vinrent l'assaillir, et

elle se représenta bien souvent les périls où la fougue du marquis de Pescaire ne manquerait pas de le jeter. Mais telle était la vertu de cette âme généreuse, que pendant ces cruelles épreuves, elle trouva le temps et les moyens de remplir un ministère de dévouement et d'affection envers un parent de Pescaire, Alphonse d'Âvalos , fils du marquis du Guast et de Laura Sanseverina. C'était un tout jeune garçon , beau , adroit dans les exercices de la chevalerie et qui promettait d'avoir un jour du cœur, mais emporté, fantasque, absolument dénué d'instruction et même d'éducation. Elle entreprit de le transformer, et mit tant de douceur, de patience et de délicatesse dans ses remontrances, qu'elle réussit à peu près. Alphonse d'Avalos prit les manières d'un gentilhomme, étudia les lettres, et même se livra plus tard à la composition avec assez de bonheur. Aussi Vittoria, qui n'avait pas d'enfant et n'en devait jamais avoir, disait qu'elle ne se considérait plus comme stérile, ayant enfanté moralement un fils : ce Avendo del suo ingegno generato costui. »

Le jour de Pâques de cette année, un messager arriva de l'armée à Ischia. Il apportait les plus douloureuses nouvelles à la marquise de Pescaire : la défaite de Ravenne, la captivité

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de Fabrice Golonna et de d'Avalos , qui avait reçu deux blessures, dont une au visage, et qui ne s'était rendu que couvert de sang des pieds à la tête. La seule consolation de Vittoria était l'assurance que son père et son mari avaient la vie sauve, mais elle ignorait s'ils lui reviendraient bientôt. Sous le coup de ce premier malheur, elle écrivit ses premiers vers , une épître consolatoire en terza rima, adressée au marquis de Pescaire. Celui-ci ne demeura pas longtemps captif : Trivulce, son oncle maternel, qui était général de Louis XII, parla pour lui et on le relâcha ; mais il lui en coûta six mille ducats, paraît-il. L'historien Paul Jove prétend qu'il avait employé les loisirs de sa captivité à écrire un « Dialogo d'amore », adressé à Vittoria ; ce qu'il y a de certain, c'est que nous n'avons pas cet ouvrage. Il est probable qu'après avoir séjourné à Naples, il revint à Ischia ; mais on ne peut former là-dessus que des conjectures. En ce moment, il était très fêté, très admiré à la cour; il avait reçu la consécration de l'héroïsme et de l'infortune, et ses blessures, maintenant cicatrisées , donnaient une expression saisissante à son visage pâle. Tel était, du moins, l'avis des dames, ainsi exprimé par la duchesse de Milan, Isabelle d'Aragon : « Je voudrais être homme, monsieur le marquis,

quand ce ne serait que pour recevoir des blessures au visage, et voir si elles me siéraient aussi bien qu'à vous. »

Fabrice également était sorti de prison, si Ton peut appeler ainsi le séjour de Ferrare , dont Lucrèce Borgia et son mari, Alphonse d'Esté, faisaient les honneurs à leur captif. Il s'était épris d'une fille nommée Niccolina Trotti, et composa plusieurs sonnets à sa louange; il avait pu emprunter au cardinal Hippolyle d'Esté trois cents ducats, dont il avait eu besoin, et par flatterie, celui-ci l'avait prié de lui laisser, comme souvenir, le magnifique panache qu'il portait à Ravenne.

M. von Reumont pense que la marquise de Pescaire, dès cette époque, commença à s'apercevoir que son époux n'était plus le même pour elle : bien entendu, il n'y a là qu'une supposition, que nul aveu de Vittoria n'a jamais confirmée. Elle était beaucoup trop fière pour s'expliquer sur un tel sujet ; mais comme le dit l'ingénieux auteur, « il semble qu'elle ait renoncé de bonne heure aux espérances de la maternité, qu'elle ait senti bientôt la triste solitude du cœur, et qu'enfin sa félicité ait été bien courte. »

Si cela est , et nous sommes assez disposé à le croire, il convient de louer encore davantage

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cette femme admirable, pour la résignation avec laquelle elle a supporté un refroidissement si humiliant et si immérité, pour son courage à éloigner l'amitié même qui se fût offerte à l'en consoler, et pour le chaste silence dans lequel sa dignité d'épouse méconnue s'est renfermée jusqu'au bout. Mais, par contre, que dire de l'homme qui aurait pu dédaigner une telle femme ?

Il y a cependant dans les poésies de Yittoria, comme on Ta remarqué, une amertume voilée, qui ne peut guère s'expliquer que si l'on admet ce cruel mécompte où auraient abouti ses chères espérances. Hâtons-nous d'ajouter que son caractère la mettait au-dessus des ordinaires conséquences d'une déception de cette nature, et que si elle s'est trompée sur Pescaire, elle n'a jamais voulu en convenir, même devant la postérité.

En 1517, un brillant mariage eut lieu à Ischia ; la nièce de la duchesse de Francavilla, Constance d'Avalos , sœur du marquis du Guast, épousa Alphonse Piccolomini, duc d'Âmalfl : c'était une amie de Vittoria, qui estimait sa piété, sa vertu, et se plaisait au contact de sa poétique intelligence.

Plus somptueux encore fut le mariage de Bonne Sforza, fille d'Isabelle de Milan, avec le

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roi de Pologne, Sigismond. L'île fut, cette fois, le théâtre de fêtes merveilleuses, où Vittoria parut dans un appareil presque royal. Un contemporain nous la dépeint montée sur un palefroi tacheté blanc et noir, couv.ert d'une schabraque de velours cramoisi, galonnée d'argent et d'or. Elle était dame d'honneur de la reine; six écuyers vêtus de soie jaune et bleue, et six demoiselles, en damas bleu de ciel, formaient sa suite. Elle portait une robe de brocart et de velours cramoisi brodée d'or, un chaperon en drap d'or et une toque ou barrette de soie cramoisie, avec des ornements d'or, semblables à ceux de la robe ; sa ceinture était d'or massif. La famille Golonna joua un grand rôle dans, toutes les cérémonies du mariage : Fabrice figura dans le défilé du cortège à côté du premier ambassadeur de Pologne ; Vittoria tenait le premier rang parmi les dames d'honneur, non seulement par la place que lui assignait l'étiquette, mais par le majestueux éclat de sa beauté patricienne, que son costume rehaussait magnifiquement. Quant à Pescaire, il était absent et n'arriva que le soir ; encore tout botté, et sans même ôter ses éperons, il se rendit au château, et le lendemain il accompagnait la royale épousée en Apulie, où il ne la quitta que lorsqu'elle se fut embarquée à Fiume. Elle de-

vait revenir en Italie, mais longtemps après et pour y mourir, comme si la terre des Jagellons n'avait pas voulu de sa dépouille, gui est ensevelie dans la cathédrale de Bari.

C'est vers cette époque que Vittoria fut aimée de Galéas de Tarsia, jeune homme né en Galabre, d'une famille noble, et qui avait quitté la solitude de son château de Beimonte pour prendre du service dans les troupes françaises ; mais il semble avoir ensuite passé la plus grande partie de sa vie dans son pays ; Vittoria devînt sa muse, et il lui adressa des vers brûlants que, sans aucun doute, elle n'a jamais lus. Les poésies de Galéas sont à peu près inconnues, hors de Tltalie, et cependant elles ont une originalité incontestable et se distinguent, dit M. von Reumont, des innombrables imitations de Pétrarque, que l'on rencontre à chaque instant dans les ouvrages de l'époque. Galéas était un patriote fervent et un amoureux sincère, c'est tout ce que nous savons de lui ; on n'a pas recueilli la moindre indication qui permette d'en diradavantagesurun homme qui intéresse si fort, pourtant, les biographes de Vittoria.

Le deuil ne tarda pas à faire oublier les fêtes. Déjà, en 1516, le frère aîné de la marquise de Pescaire , Federigo , était mort ; elle ressentit vivement cette perte, car ils s'étaient toujours beaucoup aimés. Il fut enseveli à Paliano. En mars 1520, Fabrice Golonna mourut à Aversa, laissant tous ses titres à Ascanio, frère cadet de Vittoria. L'illustre homme de guerre repose à côté de son fils ; une inscription commémorative de ses hauts faits se lit encore au château de Marine , où elle a été placée par les soins de Tun de ses descendants vers la moitié du dix-septième siècle. Deux ans après, sa femme, Agnès de Montefeltro, s'éteignit dans sa cinquantième année, au retour d'un pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette, et elle fut inhumée dans l'église des Cisterciens de Sainte-Marie di Palazzuola. Pescaire, qui se trouvait alors à l'armée , revint en toute hâte près de Vittoria, que ces coups répétés avaient complètement brisée.

On ne sait pas la date exacte du voyage des deux époux à Rome ; on sait qu'ils y firent

connaissance de Pietro Bembo, Jacques Sadolet et François-Marie Molza. Les Golonna étaient alors en excellents rapports avec le Saint- Siège, et Léon X venait de donner le chapeau au neveu de Prosper, Pompée Golonna, que son oncle avait fait entrer de force dans les ordres. Ce voyage eut une grande influence sur le développement du talent poétique de Vittoria ; en particulier, elle profita beaucoup de ses relations avec Molza, celui de tous les poètes d'alors dont sa manière d'écrire, à elle, la rapproche le plus. On se demande toutefois comment Molza, l'un des pires débauchés de Rome, sut assez tenir en bride son caractère cynique, pour ne pas blesser la délicatesse de la marquise de Pescaire , dans les nombreuses occasions qui les mirent en présence l'un de l'autre. Le fait est qu'elle a toujours eu l'écrivain en haute estime, et qu'elle n'a pas voulu voir en lui le gentilhomme libertin.

Cependant les guerres d'Italie recommencent plus terribles. Cette fois , c'est le duel entre Charles-Quint et François P', qui se disputent la Péninsule ; c'est la crise la plus violente qui ait encore secoué le royaume de Naples, et avec lui tous les États italiens engagés dans cette rivalité. Pescaire fait immédiatement ses préparatifs de départ, mais il hésite à emmener

avec lui le jeune marquis du Guast, son cousin. La duchesse de Francavilla et Vittoria l'y décident : « Prenez le jeune homme avec vous, monseigneur, aurait dit Vittoria. La perte d'un homme, au cas où il lui arriverait malheur, celle d'une famille, si c'est vous qui succombez, sont moins à redouter que la flétrissure infligée aux ancêtres par le manque de courage de leurs neveux. » Elle avait fait préparer à. Alphonse du Guast une tente fort élégante , dont elle avait brodé elle-même les rideaux de soie pourpre à glands d'or; au-dessus de l'entrée, se lisait cette inscription, composée jadis pour Vespasien : « Jamais il ne fut plus occupé que dans le temps de son repos. » Il y avait, dans cette attention de sa belle cousine, de quoi plaire à un jeune homme qui aimait à se montrer à la guerre en galant équipage, et qui, à ce que rapporte Brantôme, parfumait d'essences fines les selles de ses chevaux.

Vittoria veilla toujours de loin sur son époux pendant ses campagnes. Il se trouve dans un embarras d'argent en 1523 ; aussitôt, elle écrit à Frédéric de Gonzague, marquis de Mantoue, capitaine général des troupes pontificales, pour qu'il rembourse Pescaire, auquel il doit 4,000 ducats. Les dettes de ce dernier sont énormes ; un château a failli être vendu sur les instances

d'un créancier. Que de soucis pour la marquise ! Elle entretient cependant une correspondance suivie avec Giberti, depuis évêque de Vérone, sur les affaires de l'Église; elle voyage, elle fait la connaissance de Francesco Berni, poète du plus haut mérite ; elle reçoit, par Giberti, des madrigaux de TArétin en son honneur, et en donne une appréciation qui semble un peu indulgente.

Pendant ce temps , Pescaire se bat comme un lion. Il enlève le Milauais aux Français et pénètre même chez eux, à la suite du connétable de Bourbon. Au siège de Marseille, il échappe presque miraculeusement à la mort : un boulet entre dans sa tente et tue deux de sqs gentilshommes et son aumônier; il le fait ramasser et porter à Bourbon, en lui mandant que ce sont là les clefs de la ville que les bourgeois lui envoient. Trait assez digne de Thomme qui avait pris pour devise un bouclier avec ces mots :

« Aut cum hoc, aut in hoc ! » Enfin, c'est lui qui contribue le plus , avec Antoine de Leyva, au triomphe définitif de Charles-Quint à Pavie. Il y reçoit trois blessures graves.

Tant de services méritaient une récompense ; le marquis de Pescaire n'eut que de belles paroles. Charles-Quint envoya à Vittoria une lettre fort élogieuse pour son mari, et ce fut tout; il

ne fut point question de payer les dettes du marquis, et Ton ne voulut pas comprendre à la cour certaines allusions discrètes , mais transparentes, que contenait la réponse de Vittoria. Pescaire se plaignit tout haut, et naturellement il se trouva des gens pour l'entendre. Les ennemis de l'empereur crurent avoir, dans la personne de ce grand guerrier si mal récompensé, un précieux auxiliaire, et spéculèrent sur son mécontentement fort légitime. Le rôle de Bourbon l'effraya sans doute ; s'il écouta les ouvertures que lui fit Girolamo Morone, chancelier de Milan, ce ne fut que pour renseigner son maître sur la conspiration que la reine régente, Louise de Savoie, ourdissait contre lui, de concert avec la famille Sforza. « Je sens bien, écrit-il à l'empereur, que je trahis quelqu'un ; mais avant tout, je veux rester fidèle à mon souverain. » Charles-Quint le laissa libre d'agir à sa guise.

Morone n'avait aucune confiance dans la loyauté de Pescaire, d'après son propre témoignage ; il croyait toutefois se l'être suffisamment attaché par la promesse du royaume de Naples. Varchi , Thistorien florentin , prétend que Vittoria craignit que l'offre d'une couronne n'ébranlât la fidélité du marquis, jusqu'à le décider à une trahison manifeste : « Les

hommes, aurait elle dit en soupirant, n'ont pas de pire ennemi que le bonheur, quand il est excessif. » Et Paul Jove, cet auteur qui se vantait d'avoir une plume d'or pour ceux qu'il aimait, et une plume de fer pour ceux qu'il n'aimait pas, nous parle d'une lettre écrite par Vittoria à son époux, pour le détourner d'une entreprise criminelle, à son avis : . « J*aime mieux , lui aurait-elle déclaré , être la femme d'un capitaine plus grand que les rois que de partager un trône mal acquis. » Et cependant cette entreprise aurait eu pour résultat l'affranchissement de l'Italie, et ce trône aurait été la récompense de son libérateur. Mais, en admettant que Vittoria ait pu comprendre la patriotique pensée de Morone, François de Pescaire, Espagnol, ne devait pas s'y associer.

Il trancha brusquement le nœud gordien qui l'entravait. Au milieu d'octobre 1525, il fit venir le négociateur à Novare, sous le prétexte de conférer avec lui, et le conduisit dans un appartement écarté. Derrière une tapisserie était aposté un général de Charles-Quint, Antoine de Leyva, qui entendit leur conversation, puis sortit à la fin de sa cachette pour arrêter Morone. Celui-ci fut enfermé dans le château de Pavie.

Vittoria était toujours à Ischia pendant ces

graves événements. Elle correspondait avec Giberti, qui la tenait au courant des choses de Rome ; avec Balthazar Gastiglione, qui lui envoya en manuscrit son Libro del Cortigiano.

L'ouvrage l'intéressait, à cause des nombreuses peintures de la cour d'Urbin, où sa mère, Agnès de Montefeltro, avait été élevée ; elle en fait à GastigliiMie les plus grands compliments. Elle le garde longtemps, trop longtemps même au gré de Tauteur, qui le lui réclame avec insistance. A son insu , des parties assez considérables du Cortigiano furent copiées et passèrent en différentes mains; cette publication incomplète et prématurée déplut beaucoup à Gastiglione , et le força à faire imprimer son livre avant de Tavoir suflBsamment revu.

Les blessures que le marquis de Pescaire avait reçues à Pavie avaient affaibli sa constitution, déjà ébranlée par les fatigues incroyables de sa dernière campagne. Il ne put supporter les violentes émotions de cette année. Il tomba malade à Milan, et écrivit à sa femme pour lui apprendre son état : Vittoria partit en toute

hâte ; à Viterbe, elle reçut la nouvelle de la mort de son époux. Celui-ci avait à peine eu le temps de faire son testament, par lequel il désignait comme son héritier Alphonse d'Avalos, marquis du Guast, laissant à Vittoria de quoi vivre honorablement. Au mois de mai de Tannée suivante, ses restes mortels furent transportés à Naples, où ils furent inhumés dans l'église de Saint-Dominique-le-Majeur, près du maître-autel. Ils se trouvent actuellement dans la sacristie de la même église, lieu de sépulture des princes de la famille d'Aragon, de leurs alliés et de leurs serviteurs.

. Vittoria se retira à Rome; son frère, Ascanio, le seul parent qui lui restât, y habitait; mais elle avait besoin d'une solitude complète pour pleurer, et le séjour d'un palais ne lui aurait pas convenu. Elle obtint du pape Clément VII Tautorisation de vivre avec les religieuses clarisses du couvent de San-Silvestro in Capite, qui jouissait depuis longtemps de la protection de sa famille. Jacques Sadolet composa le bref dans lequel le Saint- Père recommandait la noble veuve à Tabbesse et aux religieuses, leur enjoignant, sous les menaces les plus sévères, de ne pas lui laisser prendre le voile sans sa permission spéciale, car on aurait pu craindre que Vittoria, dans sa douleur, ne s'y déter-

minât imprudemment. Le quartier où était situé ce couvent était alors fort tranquille ; il n'en est plus de même aujourd'hui. « Là commença, dit un biographe, la seconde partie de l'existence de la marquise de Pescaire, qui consista désormais à pleurer, à prier, à étudier, à écrire, à tendre partout la main à la misère et à la douleur de ses semblables. » Même les révolutions qui survinrent ne la purent entièrement distraire de son chagrin : elle ressentit cependant le contre -coup des malheurs de Rome, en 1526 et en 1527.

Une guerre nouvelle éclata entre son frère Ascanio et le pape ; elle dut se réfugier à Marine, et là elle assista en frémissant à une conférence entre Ascanio et deux diplomates espagnols, à l'effet d'aviser aux moyens de renverser la puissance du Vatican. Elle essaya de s'interposer, mais en vain ; elle quitta Marine pour se rendre à Aquino, puis à Naples, et revit sa chère île d'Ischia. Que de souvenirs peuplaient pour elle ce séjour bien-aimé I Mais quel triste contraste avec ses propres malheurs et ceux de l'Italie ! C'est à Ischia qu'avaient eu lieu son mariage, celui de son amie Constance d'Avalos, celui de la reine de Pologne, où elle avait paru si belle et si triomphante; et ces réjouissances, quand Pescaire revenait vain-

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queur, et que les feux de joie et les illuminations embrasaient au loin la mer de leurs reflets ! Maintenant, tout cela avait disparu.

Elle écrivit encore dlschia à Giberti pour tenter de réconcilier les Golonna avec le pape; il était trop tard. Au moins elle ne vit pas le sac de Rome par Bourbon, et échappa au spectacle le plus affreux, le plus barbare qu'offre l'histoire moderne. Visconti nous retrace ainsi le rôle bienfaisant de la marquise de Pescaire en ces temps de calamités : « Elle offrit ses propres biens pour le soulagement des malheureux, elle offrit des garanties pour le rachat des prisonniers, pour la sauvegarde des otages livrés par Clément VII aux Impériaux ; enfin, elle agit de telle sorte, en toute circonstance, qu'elle parut comme une étoile de paix dans ce ciel troublé. »

Elle eut principalement recours au marquis du Guast et au cardinal Pompée Golonna, pour accomplir son œuvre d'apaisement et de charité, après les désastres de Rome. Elle fut, cette fois, plus heureuse, et le cardinal s'employa généreusement à la délivrance de Glément VII , son ennemi, prisonnier au château de Saint- Ange. Giberti, aussi, était en captivité; il fut l'objet de toute la sollicitude de la marquise de Pescaire, et lui en adressa ses remerciements

avec une vive émotion. Le zèle pieux de celleci n'eut que trop souvent à intervenir dans les nouveaux malheurs du royaume de Naples, attaqué par François P** et défendu par Philibert de Ghâlon, prince d'Orange. C'est alors qu'elle recommanda au général espagnol un officier qui avait servi sous Pescaire, Fabricio Maramaldo, fort peu digne d'ailleurs de cette marque d'intérêt, et qui a laissé une mémoire exécrée en Italie*

Cette guerre la força de se retirer à Arpino, antique bourgade, justement fière de ses belles ruines, et patrie de Marins et de Cicéron. De là elle vint à Rome , et y visita sa belle-sœur, Jeanne d'Aragon ; le pape Paul III l'accueillit aussi fort bien. Peut-être connut-elle alors Veronica Gambara , l'illustre poétesse , avec qui elle échangea plus tard des lettres et des sonnets, et dont le nom figure d'ordinaire à côté du sien. De cinq ans plus âgée que Vittoria, Veronica Gambara était devenue veuve, comme elle, de bonne heure ; son mari, Giberto de Correggio, étant mort en 1519, ainsi que Pescaire au service de l'empereur, elle resta fidèle à sa mémoire et refusa tous les partis qui se proposèrent. Sa maison, qui fut honorée deux fois de la visite de Charles-Quint, était le rendez-vous de tous les savants et de tous les

beaux esprits. Elle aussi fut louée par l'Arétin.

En 1531, Vittoria Golonna revint à Ischia, près de Constance d'Avalos; elle passa Tété de 1533 dans le monastère de Saint-Paul, à Orvieto ; c'est là qu'elle apprit la mort de son parent, le cardinal Pompée. Ce cardinal était un terrible homme. Déjà pourvu de Tévêché de Riéti, de quelques abbayes et de plusieurs prieurés, il se battit un jour avec un Espagnol; on vint les séparer : il en fut si fâché, qu'il mit sa soutane en pièces. Pourtant Vittoria parle de lui comme d'un saint personnage, et il est permis de croire que Tâge avait un peu modéré sa fougue, dans les derniers temps.

D'Orvieto, la marquise de Pescaire revint à Ischia, et y continua la correspondance active qu'elle entretenait, sur tous les sujets, avec les savants et les théologiens.

Elle vit partir le marquis du Guast en Hongrie, où il allait guerroyer les Turcs. Créé chevalier de la Toison-d'Or , en même temps que le roi d'Ecosse et le duc de Saxe, par une faveur extraordinaire de Charles-Quint, le marquis du Guast était aussi bon Espagnol que possible, et on en a une preuve convaincante dans la confiance de l'empereur, qui lui remit la défense de ses Etats contre les Barbares. Le

marquis, après avoir vaillamment combattu les infidèles à la frontière, alla porter la guerre chez eux, dans le nord de l'Afrique.

Nous venons de voir la charité de Vittoria s'exerçant dans les guerres civiles; il nous reste à raconter comment son zèle Tentraîna dans le mouvement religieux de son temps.

Le besoin d'une réforme dans la discipline de rÉglise se faisait alors sentir : il était réservé au Concile de Trente de Taccomplir sans entamer le dogme, mais il fut devancé dans cette voie par des esprits inquiets, qui transportèrent sur un terrain périlleux le débat qui s'était engagé, d'abord, autour de certains points de législation ou de morale. En Italie, tous les hommes de quelque valeur, qu'ils appartinssent ou non à la société ecclésiastique, prirent parti dans cette discussion. Vittoria n'y pouvait rester étrangère ou indifférente : la tournure sérieuse et virile de son esprit, ses habitudes de retraite et de recueillement, son goût pour la philosophie, et, plus que tout enfin, sa piété que les scandales alarmaient, contribuèrent à la pousser vers ces nouvelles

VITTORIA GOLONNA 3S

croisades, (jui devaient bientôt cesser d'être pacifiques.

Un gentilhomme espagnol, Juan Valdez, qui avait été en relations & Rome avec Pierre Carnesecchi, le propagateur des idées et des tendances réformatrices , s'était fixé dans le royaume de Naples; autour de lui se forma bientôt un cercle où l'on discutait les questions religieuses ; Vittoria en fit partie, ainsi que la belle Julie de Gonzague, la duchesse d'Amalfl, sœur du marquis du Guast, et Isabelle Manriquez, sœur de l'archevêque de Séville, grand inquisiteur d'Espagne, élevé par Clément VII, en 1531, à la dignité cardinalice.

En outre , Vittoria comptait parmi ses amis plusieurs membres éminents du clergé : le docte Guidiccioni , le poète chrétien Sadolet, et plus tard, le théologien Gontarini ; le cardinal Pôle, dont elle fut la fille spirituelle; le fils du chancelier de Milan, Giovanni Morone, qui avait beaucoup de l'intelligence et du sens politique de son père. Elle entretint des relations avec des hommes qui devinrent suspects d'adhérer aux doctrines de Luther, de Zwingle ou de Baur ; tels étaient : Marc-Antoine Flaminio, dont l'orthodoxie fut reconnue, et que l'on nomma secrétaire du Concile de Trente ; Pierre Camesecchi ; Pierre Martyr, le plus célèbre des

hérésiarques italiens , dont Dupin a dit qu'il était, après Calvin, celui de tous les réformateurs qui a le mieux écrit, qu'il surpassait même le docteur français dans la connaissance des langues, et qu'il fit preuve souvent d'un grand esprit de douceur et de conciliation dans ses rapports avec les catholiques, et avec les différentes sectes protestantes.

Mais voici celui qui eut le plus d'influence sur Vittoria Golonna. Fils d'un homme du peuple, Domenico Tomasini, Frère Bernardine Ochino de Sienne , disciple de Savonarole, incarnait en sa personne la Réforme italienne.

Ses prédications de carême avaient fait tant de bruit, que Clément VII jugea nécessaire d'expulser les Franciscains de Rome. Deux femmes obtinrent leur rappel : Vittoria et la veuve du duc de Camerino, Catherine Cibô, cette théologienne qui savait plus de latin, de grec et d'hébreu que tous les docteurs, et qui lisait les Écritures dans le texte original. A partir de celte époque, Vittoria protège toujours Frère Bernardine ; elle le recommande au cardinal de GonzaguQ ; elle se plaint, dans une lettre à la duchesse d'Drbin, des mesures que crut devoir prendre contre lui le cardinal de Santa-Croce in Gerusalemme, Francesco Quinones de Luna, et de la surveillance qu'il exerçait sur le couvent

VITTORU COLONNA 35

de Montepulciano, où Ochino était regardé comme un saint à cause de ses airs d'austérité. Après avoir reçu à Rome la visite de Gharles- Quint, elle fit un voyage à Lucques et à Ferrare ; Hercule II d'Esté avait épousé une princesse française. Renée de Valois, qui inclinait vers les idées protestantes, comme on sait, et dont Clément Marot loue « le noble cœur, »

mais que son mari n'aimait guère. Il est probable que Renée eut plusieurs entretiens avec la marquise de Pescaire sur les livres de Calvin, qu'elle lisait. Le but du voyage de Vittoria était de procurer à Frère Bernardine les moyens d'établir à Ferrare un couvent de capucins organisé d'après ses principes. On lui fit un accueil enthousiaste : le peuple était si jaloux de conserver cette femme illustre , que Francesco délia Torre, envoyé par Giberti vers la marquise de Pescaire pour la prier de se rendre à Vérone , faillit être lapidé dans la rue, quand on sut sa mission. Pendant qu'elle était à Ferrare, Vittoria fut en relations avec Trissin, et elle tenta, mais inutilement , de sauver la vie de Philippe Strozzi, ce patriote qui avait essayé de délivrer Florence des Médicis. C'est Renée de Valois qui la mit en rapport avec la reine Marguerite de Navarre, alors plongée dans la plus extrême dévotion calviniste.

De Ferrare, Vittoria Colonna revint à Rome ; elle y vit les cardinaux Morone, Gervini, Frégose; révoque Guidiccioni, Glaudio Tolomei, Annibal Garo. Son secrétaire, Giuseppe Jova, appartenait à la nombreuse corporation des littérateurs romains ; elle ne manqua pas de moyens, on le voit, de les connaître, eux et leurs ouvrages.

Nous ignorons à quelle date commencèrent les célèbres relations de Vittoria Golonna avec Michel-Ange , et il est impossible d'affirmer qu'elles aient pris naissance avant ce dernier voyage à Rome, à cause des longues absences que l'artiste fit à plusieurs reprises. Quant aux détails, ils abondent, principalement dans les mémoires d'Ascanio Gondivi , le plus consciencieux , sinon le plus remarquable des biographes de Michel-Ange. « En particulier, nous dit-il, il aima grandement la marquise de Pescaire, dont la divine intelligence l'avait séduit, et il fut extrêmement aimé d'elle. Il en a conservé beaucoup de lettres , remplies d'un amour chaste et tendre , et il lui a écrit plusieurs sonnets pleins de génie et de passion.

Bien souvent elle quitta Viterbe, et les autres lieux où elle allait pour son plaisir ou pour passer Tété, et vint à Rome sans autre motif que celui de voir Michel-Ange. Et par contre, l'amour qu'il lui portait était tel, qu'il me souvient lui avoir entendu dire qu'il ne regrettait qu'une chose : c'est que, lors de la visite qu'il lui fit, quand elle allait quitter cette vie, il ne lui baisa pas le front et le visage , comme il lui avait baisé la main. Après la mort de cette dame, il eut souvent des accès d'une sombre folie. »

Pour elle, Michel- Ange se fit poète, et luimême définit ainsi l'affection que la noble femme inspirait à son ardente et honnête nature :

« Le principe de mon amour ne réside point en mon cœur, car l'amour dont je t'aime est, pour ainsi dire, sans cœur, étant tourné vers un objet où n'atteignent point les basses pensées ni la passion humaine, toute pleine d'aveuglement. Quand nos deux âmes sortirent du sein de Dieu, Amour, qui te fit pure lumière, me voulut faire judicieux contemplateur de la beauté ; aussi mon désir ardent ne saurait méconnaître la clarté qui resplendit dans cette partie de toi vouée, hélas ! à la destruction, pour notre malheur. Mais , comme la chaleur

est inséparable de la flamme, ainsi ton corps charmant est inséparable de l'âme immortelle qui l'anime ; mon culte enthousiaste exalte la manifestation et l'image de cette essence divine. Voyant dans tes yeux le paradis, ma pensée revole vers eux pour retourner dans les

Ce commerce si pur et si élevé, qui illustra Vittoria, grandit encore Michel-Ange, et l'on peut en croire ses poétiques aveux à cet égard. Ne nous a-t-il pas dit qu'il était la page blanche où la plume de son amie traçait de pieux caractères : a Porgo la candida carta ai vostri santi inchiostri. » Ailleurs, il s'humilie encore davantage devant la divine inspiratrice. Écoutez plutôt ce sonnet :

« Quand le sculpteur , maître dans son art excellent et divin, a bien saisi la disposition et l'attitude d'une figure, tout d'abord il les fixe dans une première ébauche, à l'aide d'une matière grossière, et dans la forme d'un simple modèle : c'est ainsi qu'il donne la vie à sa conception. Mais ensuite, vient le second enfantetement ; alors, dans les dures entrailles de la pierre, s'accomplissent les merveilles que l'ébauche annonçait ; l'œuvre du sculpteur naît une deuxième fois, et désormais illustre et parfaite, il n'est plus de borne prescrite à sa durée.

Ainsi, je naquis d'abord modèle, et modèle imparfait, de ce que je devais être, pour renaître statue plus achevée, grâce à vos soins, ô noble dame I Ah I puisque votre bonté daigne combler les lacunes de ma nature et en retrancher le superflu, quel châtiment ne mériteraient pas mes désirs audacieux et insensés, s'ils osaient se révolter contre elle ? »

Songeons que dans cet amour Michel-Ange se reposait des travaux sublimes de la Sixtine, quand Vittoria consentait à interrompre, en sa faveur, ses méditations religieuses au pied du crucifix, dans ce cloître du Quirinal où le grand Buonarotti venait la visiter. Le couvont possédait un magnifique jardin, d'où la vue s'étendait sur les horizons magiques de Rome ; là, près d'une fontaine, sous les ombrages séculaires, Michel- Ange et quelques artistes venaient chercher l'entretien de la noble recluse.

Il fit, pour son amie, un crucifix et une Descente de Croix, dont il est maintes fois question dans les lettres de Vittoria. Ni l'un ni l'autre ne sont parvenus jusqu'à nous : « Mon excellent et incomparable ami, lui écrit la marquise de Pescaire, j'ai vu votre crucifix; j'ai la ferme croyance que Dieu vous a assisté de sa grâce surnaturelle pour peindre ce Christ, et maintenant je vois que omnia possibilia sunt

credenti. » Hais elle préférait encore rhonnète homme à l'artiste : « Vos chefs-d'œuvre, que le monde admire, lui disait-elle, ne sont pas votre plus grand titre de gloire à mes yeux. »

Un temps d'épreuves allait bientôt venir pour Vittoria Colonna, comme pour Michel- Ange ; mais les malheurs de celle-ci furent plus lourds à porter ; elle vit la ruine presque complète de sa famille. Âscanio Colonna, son frère, se révolta contre Paul III, à l'occasion d'un impôt sur le sel, et le pape résolut d'en finir avec lui. Vainement Vittoria implora le secours de Charles-Quint : l'empereur ne voulut pas se compromettre. Ascanio, vaincu, dépouillé, dut s'enfuir ; sa femme, Jeanne d'Aragon, échappa à grand'peine à la prison. Les prières touchantes de la marquise de Pescaire ne firent aucun effet sur le pontife ; elle quitta Rome pour le monastère d'Orvieto. Pendant Tété de 1541, nous la voyons de nouveau dans celui de Saint-Silvestre ; elle venait de perdre sa fidèle amie, la duchesse de Francavilla. En octobre, elle quitte encore Rome et se rend à Viterbe, où elle passe trois ans. Son séjour dans le monastère de Sainte-Catherine marque l'époque de l'une des plus douloureuses crises de son existence, celle qui aboutit à une rupture avec Ochino, et avec tous les hommes de

son parti. Combien il lui en dut coûter pour suivre alors la voix de sa conscience, et renoncer aux espérances de réformes, que l'ambition des réformateurs et leur imprudence avaient à jamais compromises ! Et justement ces hommes étaient alors en butte aux poursuites les plus rigoureuses de la justice ecclésiastique. Elle s'exécuta cependant, et suivit courageusement les conseils de son directeur, Reginald Pôle. Sans aucun doute, sa faible santé souffrit cruellement de toutes ces épreuves répétées, qui faisaient tant souffrir son âme, et c'est là la cause de la maladie de langueur qui devait l'emporter bientôt. Le célèbre médecin Girolamo Fracastoro ne s'y trompait pas. Il écrivait à un ami de Vittoria, Carlo Gualteruzzi, qui lui faisait part de ses craintes : « Je voudrais qu'il se trouvât un médecin pour son âme, car autrement, je ne sais par quelle étrange cause, la plus belle lumière de ce monde va s'éteindre. » C'est dans ces dispositions que Vittoria revint à Rome où s'écoulèrent les dernières années de sa vie ; elle choisit cette fois le cloître des Bénédictines de Sant'Ânna de* Funari, bâti dans un quartier alors presque désert. Tout semblait concourir à attrister la un de cette noble existence ; la mort du marquis du Guast suivit de près celle de Giberti. Tant d'épreuves ache-

vèrent de faire de Vittoria une sainte : « C'est une femme rare, écrivait le comte Fortunato Martinengo, toute pleine de l'amour du Christ, dont le nom est sans cesse dans son cœur et sur ses lèvres. Combien son humilité est grande ! Il y a une telle force dans tout ce qu'elle dit, qu'il semble que de sa bouche pendent des chaînes qui tiennent captifs ses auditeurs. C'est un bonheur pour moi de l'entendre et de l'approcher. »

La maison de Michel-Ange était voisine du cloître de Sauf Anna. Lui aussi était bien changé; il avait soixante-dix ans, ses travaux de la Sixtine l'avaient tant épuisé, que l'on craignait pour sa vie ; mais il eut toujours assez de force pour continuer ses visites. Depuis plusieurs années, il conservait pieusement un petit livre couvert en parchemin : c'étaient les sonnets de Vittoria, qu'elle lui avait envoyés ; elle avait déjà fait son testament poétique.

Au commencement de 1547, la maladie de langueur dont elte souffrait s'aggrava. On la transporta chez sa parente, Giulia Colonna, qui avait épousé Giuliano Cesarini ; mais les soins qui lui furent prodigués ne servirent qu'à adoucir ses derniers moments. Elle mourut dans un appartement du palais donnant sur les jardins, après avoir signé son testament, au bas duquel

se trouve cette lormule : « lia testavi ego Victoria Columna, »

Elle institua les cardinaux Pôle, Sadolet et Morone ses exécuteurs testamentaires, et laissa tous ses biens à son frère Ascanio, à la réserve de donations aux quatre monastères de Saint- Silvestre et de Sainte-Anne à Rome, de Saint- Paul à Orvieto, et de Sainte-Catherine à Viterbe, ainsi que de certains legs aux serviteurs de la famille et aux pauvres. Elle laissa neuf mille écus à Reginald Pôle.

Morte dans Taprès-midi du 25 février 1547, à Tâge de cinquante-sept ans, elle fut ensevelie dans la crypte funéraire de la chapelle de Sainte- Anne, comme les religieuses du couvent. Aucune pierre, aucune inscription n'indique l'endroit où repose la plus noble femme de Tltalie du seizième siècle.

Trois ans après cette mort, Michel-Ange écri* vait à un prêtre de Santa Maria del Fiore, Benedetto Fattucci : « Je vous envoie des poésies de moi : elles sont adressées à la marquise de Pescaire, qui m'aimait bien ; moi, je ne l'aimais pas moins. La mort m'a enlevé un grand ami ! » Ce dernier mot est à retenir, car, de toutes façons, il honore ces deux grandes âmes. Mais quelle destinée que celle de cette femme qui, sans sortir de son deuil, régna pour ainsi dire

sur l'Italie, et qui fut la Béatrix de Michel- Ange I

La poésie de Vittoria n'a pas la mollesse qu'on pourrait attendre d'une imagination féminine ; elle n'a pas non plus, ou du moins elle a rarement, le coloris si riche des poètes de la Renaissance, surtout Italiens. Elle exprime plus d'idées que de sentiments et plus de sentiments que de sensations : on s'aperçoit, en la lisant, qu'elle a beaucoup agi, beaucoup pensé, mais qu'elle a fort peu rêvé. Cependant, elle trouve, quand elle veut bien, l'image gracieuse qui attire et la note qui émeut, quoique son principal souci soit de rendre exactement sa pensée, et de ne jamais déchoir d'une certaine élégance sévère. On se représente volontiers cette poésie comme une belle veuve austère et froide, semblable à Vittoria elle-même. C'est le langage d'un grand cœur qui a aimé noblement, qui a souffert, qui a lutté pour le bien : ce ne sont pas les amusements d'un talent indifférent à tout, hormis au beau. On y découvre un mélange de noblesse antique et de simplicité chrétienne, d'une expérience consommée de la vie mondaine, et de la candeur des âmes parfaitement vertueuses. En un mot, c'est une sainte qui tiçnt la plume, mais une sainte qui a passé dans les cours tout le temps qu'elle n'a point

passé dan» les cloîtres, qui a été en rapport avec les plus illustres interprèles de la pensée humaine, et qu'enfin Michel-Ange a aimée. Ne lui demandons point ce qu'elle ne pouvait pas nous donner, et tâchons plutôt à bien distinguer son originalité incontestable et ce parfum de chaste poésie, qui veut être respiré avec un véritable recueillement. Et pour cela, ne séparons point trop l'histoire de sa vie, poétique comme une légende, de son œuvre qui en est le résumé. La pensée de Dieu et la pensée de son époux ont gouverné sa plume comme son existence, et c'est un des plus remarquables caractères de son talent qu'il ne puisse être expliqué que par ses vertus. Mis au service de deux cultes sacrés, il s'éleva sans effort audessus des frivolités misérables où se complaisaient les rimeurs de l'époque.

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