‹ Les inspiratrices: Vittoria Colonna.--Béatrix.--Catherine d'AtaydeChapitre 3 sur 4 · BEATRIX · texte numérisé non relu

BEATRIX

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Jamais la beauté et l'amour n'avaient été représentés d'une manière aussi surnaturelle que dans la Yita Nuova ; jamais depuis, l'imagination d'aucun poète ne réussit à s'élever à cette glorieuse hauteur au-dessus des sens et de l'humanité. La pureté rayonnante des vierges préraphaéliques illumine la forme harmonieuse de Béatrix Portinari. Je le veux bien, la jeune fille de Florence se confond parfois, en cette histoire, avec le fantôme idéal qu'appellent les aspirations d'un cœur juvénile ; la main de son amant a ceint d'un diadème mystique son front mortel, et lui a tissé une robe de lumière. Poésie et réalité, Dichtung und Wahrheit, comme dit Gœlhe ! N'importe ; quant au fond, ce livre est vrai, car il retrace les émotions de Dante pendant le temps qu'il aima l'idéal en Béatrix.

C'est le poème de la première jeunesse, écrit

par celui qui fut tout ensemble le plus grand des poètes et le plus passionné. Comme, plus tard, le voyant farouche de la Divine Comédie ne pourra se rassasier de ces acerbes invectives, où son patriotisme et sa haine se vengent immortellement des prévaricateurs et des traîtres, ainsi l'amoureux adolescent épuise, sans jamais se satisfaire, les ressources de son génie à composer la parure de sa maîtresse.

Cependant, la surprise n'est pas médiocre quand on passe des sublimes horreurs de V Enfer, des visions bibliques du Purgatoire, et des extases du Paradis aux suaves récits de la Vita ; quand, au lieu des tonnerres de l'abîme et de la musique des sphères, on entend ces accents pareils au murmure des colombes dans un crépuscule de printemps. Sauf en quelques endroits, , où l'élégie fait déjà pressentir la future épopée, on hésiterait à reconnaître celui qui, un jour, inspirera Michel-Ange. Et pourtant, malgré les formidables beautés de la Commedia, Sainte- Beuve s'en détournait pour se laisser prendre au charme infini de la Vita Nuova ,- il avait même une prédilection qu'il ne cachait pas :

< la simple histoire

Où, de sa Béalrix recueillant la mémoire, Il revient pas à pas sur cet amour sacré.

Est ce que J'ai de lui Jusqu'ici préféré. »

Dans Alighieri, il y a donc eu deux poètes, comme il y a eu deux hommes : l'un jeune, beau, candide, que nous montre Giotto; l'autre vieux, célèbre et chagrin, qu'a peint Masaccio, et qui est le seul donl s'occupe la légende, et malheureusement aussi, la critique. Mais nous, du moins, souvenons-nous du mot de Hanzoni :

Tu delVira maestro e del sorriso, divo Alighier; et, pour mieux apercevoir ce sourire divin de la jeunesse, faisons connaissance avec le poète lyrique, moins grand, mais non moins intéressant, que l'épique. D'ailleurs, nous n'aurons pas seulement à étudier les sonnets épars dans la Vita Nuova ; il est, dans l'écrin de Dante, d'autres poésies également belles, de la même époque et de la même inspiration ; il est aussi des satires admirables, des allégories d'une beauté philosophique ou morale tout à fait noble ; il est enân des chants où la passion sensuelle, partout ailleurs sévèrement refoulée, se fait jour avec une violence imprévue. Nous aurons ainsi examiné tour à tour les principaux éléments de la Divine Comédie, disséminés dans l'œuvre lyrique de son auteur. Mais auparavant, disons quelques mots des origines de la poésie italienne, afin de faire mieux comprendre le rôle de ces compositions dans l'histoire littéraire du pays de Dante.

L'Italie reçut de la Provence ses premiers poètes : des troubadours suivirent Barberousse, lors de ses fréquentes expéditions dans la Péninsule; ils apportèrent avec eux une littérature chevaleresque et féodale, mais surtout pénétrée de l'esprit gibelin. On parla français dans le Frioul (1). Dès 1 152, Ogier de Vienne, séjournant en Lombardie, cite, dans ses sirventes, Frédéric 1*=', roi des Romains; et Buvalelli, un contemporain, un ami peut-être de Guinizelli, le précurseur et le maître de Dante, compose encore des vers provençaux : Dante lui-même en a laissé. En cinquante ans, dit Carducci, on peut compter vingt-cinq poètes italiens écrivant en langue d'oc dans le pays où résonne le si. Cet usage exclusif d'un idiome étranger s'explique par des raisons de convenance et de propriété : les formules de la poésie des cours d'amour, alors seule admise, étaient beaucoup trop raffinées pour s'accommoder de l'idiome national,

(I) Etait-ce U«n dans le vriû Friuul ? Carducci VaîËrmt. Un ta- TMl iUlien, U» PoUlla, m'écrit qu'il raudrail mieux dire : danl 1* Htcca Trivigiana, en élcndant la signification g^rapbique du mot

mal défini et incertain encore. Quand l'auteur de la Vita Nuova commença à versifier à dixhuit ans, ce fut d'après les méthodes provençales. Et bien plus tard, en écrivant le De Vulgari Eloquentia, il préférait encore à l'italien la langue d'oc, pour la poésie, et pour la prose, la langue d'oïl.

La Sicile ! c'est-à-dire la patrie de l'idylle et de Théocrite, où l'Italie est presque l'Afrique, où les orangers ont la taille des chênes, ou les papyrus croissent comme sur les bords du Nil ; la terre qui porte une race moitié grecque moitié sarrazine, ainsi que le prouvent les constructions mauresques et les théâtres en ruines qu'on voit sur ses rivages. Palerme était, en ce temps-là, un comptoir oriental : l'Orient y envoyait ses étoffes et ses femmes. Des docteurs mahométans venaient disputer dans son université avec les chrétiens : l'averrhoïsme arabe y tenait en échec la scolastîque. Il semble impossible que ce contact de la civilisation asiatique, qui agit si fortement sur les Croisés, n'ait produit aucun effet sur les Siciliens. A cette époque, d'ailleurs, régnait en Sicile, après le grand Frédéric II, Manfred, le roi poète aux cheveux blonds, dont la destinée, brillante ou sombre, a contenu bien des drames et bien des épopées. Il n'est donc pas étonnant que les premiers vers

italiens aient été faits en Sicile, mais plutôt, qu'eu de telles circonstances, un tel pays n'ait produit qu'une misérable littérature conventionnelle. A peine, en lisant ce qui nous reste des poètes siciliens, académiciens et courtisans, peut-oa surprendre, de temps à autre, quelque apparence de passion ; h peine peut-on citer le nom de CiuUo d'Alcamo, qui dialogue en vers gracieux avec sa dame. En somme, tout cela ne vaut pas les fraîches compositions du chantre populaire moderne Meli, ni même les chansons d'amour que répètent les vendangeuses, dans les vallons de l'Etna.

La poésie sicilienne fut tuée avec Manfred, à la journée de Bénévent, par le conquérant français du royaume des Deux-Siciles, Charles d'Anjou; mais Bologne et les cités de la Toscane recueillirent les précieuses semences de la littérature nationale. Les Toscans, successeurs des Siciliens, ne se contentèrent pas d'être leurs continuateurs : ils mirent tous leurs efTorls à perfectionner l'instrument lyrique dont ils avaient hérité, et se piquèrent d'exceller dans la poésie italienne, dès qu'ils eurent commen-

cé d'en faire. Suivant la juste remarque de Laurent de Médicis, c'est à Guittone d'Arezzo que revient la gloire d'avoir, le premier, laissé des modèles, encore que défectueux, du vrai genre national, en s'éloignant à propos de la forme provençale, dominante chez les Siciliens, pour serrer de plus près la forme latine. En même temps, dit Garducci, il devançait Pétrarque dans Tode politique. Ecoutez-le railler les Florentins de leur lâcheté devant l'étranger envahisseur :

« Puisque vous avez les Allemands chez vous, servez-les bien; faites- vous montrer, je vous prie, leurs épées, avec lesquelles ils vous ont coupé la figure, et tué vos pères et vos fils. Et comme cette besogne les a beaucoup fatigués, je suis d'avis que vous leur donniez de vos grosses monnaies pour leur peine. »

Il y a quelquefois une élégance remarquable dans les compositions élégiaques et amoureuses de Guittone, et son esprit était des plus cultivés, pour un rimeur de ce temps. Mais il eut un défaut terrible : l'obscurité voulue, systématique. Comme le Provençal Arnauld Daniel, remarque un critique moderne, M. Borgogni, il était pénétré de ce bel axiome : qu'un écrivain doit raffiner et subtiliser le plus possible, afin de ne pas être compris du vulgaire. Pauvres

gens I ils ne savaient pas qu'on n'a nullement besoin de se gêner pour cela, et que la difficulté consiste, au contraire, à s'en faire comprendre. Le plus curieux est que Dante, qui couvrit de son mépris Guittone et l'école de transition» ait loué et pris pour maître Guido Guinizelli qui fut relativement un grand poète, mais à qui on peut souvent adresser les mêmes critiques dont l'auteur du De Vulgari Ehquentia accable Guittone et ses disciples.

Parmi les innovations du réformateur d'Arezzo, une est surtout importante : c'est l'introduction de la scolastique dans la poésie amoureuse. On en pensera ce qu'on voudra, au point de vue du goût ; il est^ en tout cas, impossible de nier que la fureur dogmatisante de Guittone ait eu, du moins, un bon résultat : l'abus qu'il fit de la métaphysique rendit la poésie italienne propre pour les sujets sérieux, et très capable de bien exprimer toutes les nuances de la pensée littéraire.

En arrivant à Guido Guinizelli, nous sommes presque à Dante. Il est le créateur de la belle et majestueuse Canzone ; il règle l'harmonieux mélange des vers inégaux dans la strophe. Nous l'avons appelé grand artiste : il n'y a pas à d'en dédire. Ce n'est pas seulement le maître du jeune Dante, c'est un précurseur éloigné de

la Renaissance, pour Télégance du style et la grâce des métaphores. L'âme de Pétrarque chante déjà dans ses vers. Mais il a aussi la force :

« Le regard de vos yeux descend dans les miens, comme la foudre entre par la fenêtre de la tour, et brise et fracasse tout ce qu'elle trouve à Tintérieur. »

Voici encore une strophe où Carducci signale tm des mouvements les plus lyriques de la poésie italienne :

« Dame, lorsque je me présenterai devant lui, Dieu me dira : — « Quelle est donc ton <( audace, à toi qui as passé les deux et qui es « venu jusqu'à moi ? Tu m'as abandonné pour « de vaines apparences, tu t'es laissé séduire « par les folies de l'amour ; mais à moi seul « est due la louange, et à la reine de ce saint « royaume, victorieuse de tout mal. » Je pourrai lui répondre : « Elle avait l'aspect d'un ange <c de ton paradis : qu'il ne me soit point imputé « à crime de l'avoir aimée. »

D'un autre côté, le sonnet célèbre sur Lucia, la belle fille au capuchon, aux lèvres rouges et aux yeux de feu, prouve que Guinizelli sut, quand il le fallait, retracer avec de vives couleurs les scènes de la vie réelle, en leur conservant un charme énergique et pittoresque. Il

posséda donc une riche organisation de poète et d'artiste.

Terminons cette rapide revue de la littérature italienne au treizième siècle, avant sa complète formation, en mentionnant les gais rimeurs qui écrivaient sans trop se soucier des questions de forme et d'école. Leurs productions ne sont pas toujours sans mérite : elles entretinrent un courant populaire qui, plus tard, traversa, en la fécondant, l'œuvre immense de Dante. Il était bon que la naïveté ne disparût pas tout à fait de la poésie, et qu'auprès des doctes novateurs, il se trouvât, ne fût-ce qu'au cabaret, de joyeux compagnons, pour continuer la tradition des jongleurs et des ménestrels à demi soldats, tous gens de sac et de corde. Le plus connu, parmi ce groupe, est Gecco Angiolieri, de Sienne, célèbre par ses démêlés avec Dante, par plusieurs aventures des moins honorables, et surtout, parla mention que fait de lui Boccace dans le Décaméron. Nous aurons encore une fois occasion de le nommer.

Dans la courte étude que nous allons ébaucher des poésies de la Vita Nuova, nous prendrons pour guide un habile interprète de Dan-

te, M. Alexandre d'Ancona(l), celui de tous les éditeurs qui a le plus fait pour Tillustration de l'œuvre juvénile du grand poète, répandant ainsi une admirable clarté sur la trilogie qui n*en est, à certains égards, que le viril et merveilleux développement.

La Vita Nuova, histoire de l'amour de Dante pour Béatrix, est, avant tout, une introduction à la Divine Comédie : elle doit servir à préparer et à expliquer Tapothéose de la femme aimée : « De même, dit excellemment M. d'Ancona, que celle qui est assise dans le ciel empyrée, à côté de Marie, ne cesse jamais d'être la jeune fille adorée de Dante, de même, dans la Vita Nuova, il n'y a pas un instant où Béatrix soit seulement une créature mortelle pareille à toutes les autres. » Changer peu à peu une figure humaine en une image divine ; montrer la lente transformation d'un chaste amour en un culte mystique, tel est donc le double objet de la Vita Nuova, qui justifie ainsi d'avance les expressions dont se servira Dante, en bien des endroits de la Divine Comédie, lorsqu'il parlera de Béatrix, et des sentiments mystérieux que lui inspire la céleste bien -aimée.

La Vita Nuova se divise naturellement en trois

(1) Nous appelons particulièrement l'attention de nos lecteurs sur le magnifique Discoun, que M. d*Âncona a placé en tête de Touvrage.

parties : dans la première, Dante aime, avec toutes les précautions chevaleresques de ce temps, mais il veut être aimé ; il recherche la présence et le gracieux salut de sa Béatrix ; dans la seconde, soit à cause du mariage de celle-ci avec Simone de' Bardi, soit pour toute autre raison, il parait résigné à ne Taimer plus que comme un type de perfection idéale, et met son bonheur dans ce qui ne saurait lui être enlevé, c'est-à-dire dans les louanges poétiques de son idole : cette période s'étend jusqu'à la mort de Béatrix ; dans la troisième partie, enfin, Dante pleure avec des larmes sublimes celle qui n'est plus ; il se laisse distraire ensuite de sa douleur par une nouvelle affection, la, donna pie tosa, qui lui avait montré de la compassion, et peut-être davantage ; puis, rappelé tout à coup au souvenir de son premier amour et de la morte sacrée, il jure, dans un élan de passion et de remords, de se vouer tout entier à glorifier, par un monument immortel, celle qu'il a pu oublier quelque temps. Il ne faut plus que les études philosophiques du Convivio et les souffrances de l'exil pour que la Divine Comédie puisse naître ; elle est déjà annoncée, en tout cas, dans les dernières Ugnes, où Dante promet de dire de Béatrix ce qui n* a jamais été dit d*aucune autre, La transfiguration est com-

plète : la fille de Portinari est devenue un idéal ; Tamour de Dante est devenu une religion.

Dans la première partie, le talent poétique du jeune Alighieri ne paraît pas encore formé :

comme partout, sans doute, le commentaire en prose, écrit à une date postérieure, est magistral ; mais dans les vers, se trahissent de nombreuses réminiscences des écoles provençale et sicilienne ; il y a des inexpériences, des obscurités, des jeux de mots dignes de Guittone, comme on en retrouvera encore dans la Divine Comédie. Il faut noter aussi la boursouflure de certaines métaphores.

Les commentateurs relèvent des défauts encore plus graves : Tinsignifiance de la plupart des sujets, et l'exagération habituelle des sentiments. Gela n'empêche pas que le grand poète futur ne se révèle, .çà et là. par quelques vers d'une inspiration plus sentie et d'une expression plus heureuse. Un sonnet qui ne fait point partie de la Vita, mais qui, très certainement, appartient aux premiers temps de l'amour de Dante, mérite que nous nous y arrêtions. Le voici :

ce Guido, je voudrais que toi, Lapo et moi, fussions enlevés par enchantement, et mis dan$ un navire qui irait sur mer à tout vent, à votre gré et au mien,

De sorte que jamais tempête, ou intempérie d'aucune sorte, ne pût nous empêcher de continuer notre voyage, mais que, vivant toujours d'accord dans un même désir, nous eussions de plus en plus envie de rester ensemble ;

Et que Monna Vanna et Monna Bice (Béatrix), et cette autre, que j'ai chantée aussi (1), fussent placées près de nous par le bon enchanteur.

« Et toujours, nous parlerions d'amour, et chacune d'elles serait contente, comme je crois bien que nous le serions aussi. »

L'effet des vers italiens est inexprimable. Les deux quatrains, suivant le mot de Garducci, sont un chant, un rêve, un vol d'oiseau. Quelle peinture et quelle musique I Ce navire qui s'en va h la dérive, obéissant à l'enchanteur; ces trois amants poètes aux genoux de leurs maitresses, pria dans les liens du charme, passant des journées sans fin en propos d'amour, bercés k la fois par l'éternel balancement et les murmures de la vague assoupie ; les ivresses du cœur multipliées par les ivresses de la nature ; cette volupté de pénétrer toujours plus avant dans l'infini du songe et dans l'immensité des océans, de se perdre au sein du vaste univers

(1) Le t«it« porte : • QiieUa.(!h'i tu'l numéro del trtnia • , pir tlluMoa i use «rvente ie Dante ta l'honneur dei loixante plus bellei dames de Florenc-e, et où la mallreise de Ltpo Giinsi reniil i élre nommfe pu basard la Irentiéme.

et de s*abîmer dans un bonheur idéal, sans limites, tout cela ne compose-t-il pas un divin poème, imprégné de la rêverie moderne ? On se rappelle la chanson de Victor Hugo : Si tu veux, faisons un rêve, mais combien les horizons que nous ouvre Dante sont plus profonds et plus vaporeux ! Avoir écrit un sonnet pareil, plus de cinq siècles avant le romantisme, n'est peut-être pas une des moindres gloires de ieelui qui a résumé dans son œuvre le mysticisme hardi et le vigoureux réaUsme du moyen âge ; qui, en y mêlant les souvenirs et parfois aussi Tart plastique de l'antiquité, a préparé en même temps la Renaissance italienne (1).

« A ce sonnet, dit M. d'Ancona, répond ou, du moins, correspond une composition de Lapo (l'un des trois poètes désignés par Dante), dans laquelle il nous dit aussi quelle serait pour lui la plus grande félicité, quel serait le rêve préféré de sa jeune imagination. Il ne voudrait pas seulement posséder la femme aimée, mais encore avoir la beauté d'Absalon et la force de Samson; il voudrait que TArno roulât du baume, que les murailles de Florence fussent argentées, les rues pavées de cristal, que la paix régnât dans tout l'univers, que chaque pays jouît d'une sé-

(1) Le poème de Tennyson, Tht Voyage, si étrangement suggestif, offre une remarquable analogie avec le sonnet ëe Dante.

curité parfaite, que l'air gardât, été comme hiver, la même température. Des milliers de femmes et de jeunes filles, en habits de fête, chanteraient autour de lui, soir et matin, dans des jardins pleins de fruits et d'oiseaux, rafraîchis par des eaux courantes, et retentissants de la musique des violons et des guitares. Sa vie s'écoulerait dans une continuelle jeunesse, dans la santé et le bonheur sans souci, jusqu'au jour où s'ouvriraient pour lui les portes du ciel. Cette poésie de Lapo, à tort oubliée, mais très digne d'attention, à cause de la note de sensualité et de mollesse orientale qui y domine, est le songe d'une âme effleurée pour la première fois par l'amour, d'une imagination qui n'a pas encore été troublée par les amertumes de la vie : c'est l'aspiration d'un adolescent et le soupir d'un artiste. Lapo, en cette composition, est moins idéalement pur, mais plus riche d'images que Dante. Cependant l'idée qu'il se forme du souverain bonheur n'est pas grossièrement sensuelle ; car l'élément sensuel s'y rafifine tellement, qu'il s'évanouit. »

Passons maintenant à la seconde partie de la Vita Nuova et à cette seconde période du développement poétique de Dante, que nous avons suffisamment caractérisée. Un jour que le poète, r&me et l'imagination occupées de sa Béatrix,

suivait un chemin dans la campagne, sur la marge d'un ruisseau limpide, sa langue, dil-il, se mit à parler comme d'elle-même, et il prononça ce vers à voix haute :

Donne cW avete intelletto d'amore (1).

L'inspiration qui le lui avait dicté s'envola aussitôt, mais il le garda dans sa mémoire, pour en faire le commencement de la belle Çanzone, qu'il nous donne, dans le Purgatoire, comme le premier modèle du nouveau style créé par lui. Dante ne se croit pas digne d'offrir à sa divine Béatrix le craintif hommage de ses louanges : il s'adresse à ses jeunes compagnes. Dans un adniirable passage, inspiré par un sonnet de Jacopo da Lentino, il montre les anges et les saints importunant le Seigneur de leurs prières pour qu'il appelle à lui cette âme divine, dont la vertu rayonne jusque dans le ciel, du fond de notre sombre vie. Après l'avoir adorée de loin, en tremblant, pendant tant d'années, après avoir tant souffert à cause d'elle, il n'ose même pas espérer une réunion au delà de la mort, il ne se console point en pensant à de chastes fiançailles qui l'attendraient au seuil de l'éternité. Non, la radieuse et sainte jeune fille

(1) Dont plus tard, Tabbé da Ponte s*inspirera, au début de la romance de Chérubin dans les No%%e di Figaro : « Voi 4she wpete eht eojM è amor, » si merfeilleuseoaent nuancée par Mozart.

doit rester à jamais séparée de son amant, faible, misérable et pécheur ; c'est du plus profond de Tabîme qu'il la verra triompher dans la gloire paradisiaque ; il ira dire dans V enfer aux maudits : fai vu l'espoir des bienheureux. En vérité, on se demande comment le cœur de ce jeune homme put supporter de pareilles tortures, où la religion et Tamour s'unissaient pour l'accabler comme d'un poids écrasant. Ici, je veux reproduire un passage de Garducci, dont la beauté triste saisit l'âme.

« Dans les Ca/nzoni de cette époque, il y a certaines strophes que je ne puis m'imaginer être nées ailleurs que parmi les austères colonnades des grandes cathédrales, à la lumière d'un splendide soleil couchant d'avril, qui se réfléchit dans les vitraux colorés, et pâlit devant le flamboiement vermeil des candélabres, tandis que la fumée et l'odeur de l'encens environnent l'autel de la Vierge, que l'orgue chante, et que des voix argentines de femmes emplissent d'un hymne mélancolique les voûtes obscures. C'est alors que Dante dut voir, au milieu d'une nuée odorante, son front blanc illuminé par la douteuse lueur d'un soleil oblique et par la clarté des cierges, l'enfant des Portinari ; qu'il dut entendre la voix de la jeune fille agenouillée monter vers Dieu, avec l'accent de la plainte et

du désir ; c'est alors que le temps et l'espace disparurent dans sa pensée, et qu'en une vision rapide, il contempla le paradis et l'enfer : le paradis qui réclamait Béatrix, l'enfer qui l'attendait, lui. Et il conçut ces vers solennels, qui sont la première promesse de la Divine Comédie. »

Mais la Divine Comédie elle-même n'a guère de pages supérieures à celle-ci, que Sainte- Beuve a traduite dans une pièce des Consolations, à Antony Deschamps. Peu de temps après la mort du père de Béatrix (1), Dante tomba malade, et, au bout de neuf jours, son mal devint intolérable. L'image de Béatrix lui apparut au milieu de ses souffrances, mais elle fut bientôt voilée par la tristesse qui l'envahissait. Une idée subite vint le frapper : il faudra nécessairement qu'un jour Béatrix meure. Là-dessus, il entra dans un violent délire. Tout d'abord, il aperçut autour de lui des femmes échevelées, qui lui disaient : Toi aussi, tu mourras ; puis ce furent d'étranges visages, horribles à voir, qui lui disaient : Tu es mort. Ensuite, il fut emporté dans un endroit inconnu : il voyait aller par les chemins d'autres femmes échevelées, les traits empreints d'une tristesse indi-

(1) Nous suivons à la fois la prose et les vers de Dante, côtoyant le texte et le commentant lorsque cela est nécessaire.

cible et pleurantes ; et le soleil et les étoiles s'étaient obscurcis, et à leur couleur assombrie, on aurait cru qu'ils pleuraient ; les oiseaux, en plein vol, tombaient morts sur la terre, bouleversée par d'affreux tremblements. Dante restait frappé de stupeur ; alors, un ami lui apparut, qui lui dit d'une voix rauque et presque éteinte : <( Eh ! quoi, tu ne sais pas ? Ta Dame, qui était si belle, a quitté ce monde.» Et Dante, sentant son cœur se briser, répandait de vraies larmes à travers sa fièvre. Puis, il levait les yeux au ciel, et voyait une multitude d'anges remontant vers le paradis, si nombreux qu'on eût dit la pluie de la manne dans le désert : au-dessus de leurs tètes blondes, ils élevaient, comme une draperie légère, une nuée blanche, gracieux symbole sous lequel les artistes du treizième siècle représentaient une âme pure qui retourne dans le sein de Dieu. Et ils chantaient le glorieux cantique : Hosanna in excelsis ! Et Dante se dit : Oui, cela est vrai, elle est morte. Il lui sembla qu'il se rendait au lieu où reposait maintenant le corps abandonné de cette âme sainte ; et il vit sa dame étendue sur le lit funèbre : il arriva au moment où des femmes couvraient son visage d'un voile, et il put con* templer une dernière fois ses traits, si doux et si paisibles dans la mort, qu'on y lisait claire-

BÉâTRIX et les poésies lyriques de DANtE 69

ment : « Je suis à la source de la paix. ^ Les femmes s'acquittèrent jusqu'au bout des devoirs que Ton rend aux morts ; et Dante sortait de la chambre mortuaire et retournait dans la sienne, et là, regardant le ciel, à sa fenêtre ouverte, il s'écriait en sanglotant : « âme bienheureuse ! Béatrix ! »

Mais alors, une jeune parente, sa sœur probablement, qui le veillait, épouvantée de ses cris et de ses larmes, qu'elle attribuait à la violence du mal, se mit à pleurer; d'autres femmes, qui se trouvaient là, la firent partir, réveillèrent Dante et l'interrogèrent. Lui, oppressé encore de son rêve, honteux et craignant de s'être trahi, dut leur raconter tout, en ayant soin de taire le nom sacré qui lui était échappé dans son délire, mais qu'elles n'avaient pu reconnaître, car il l'avait prononcé d'une voix entrecoupée par les sanglots.

Faisons comme Sainte-Beuve, et ne refusons pas non plus nos larmes à ce drame humain et divin : la terreur qui glace Dante à la seule pensée que Béatrix est mortelle ; les fantômes qui passent devant lui, en lui jetant des paroles de mort; ces grands traits de l'Apocalypse, ces cataclysmes du monde entier, moins terribles encore que la douleur de l'homme ; le ciel, rasséréné, souriant, plein d'apparitions angéliques.

et la triomphante assomption de Béatrix ; et, quand on redescend dans la réalité, ces femmes éplorées autour du visionnaire, plongé dans son effroyable sommeil ; son réveil embarrassé, quand elles l'ont appelé avec angoisse ; les paroles indistinctes qu'il leur adresse d'abord ; le récit qu'il fait d'une voix fiévreuse, et, jusque dans son trouble, le soin persistant de cacher le nom adoré. Deux fois, Dante a traité cette histoire : en vers d'abord, puis dans la prose de son commentaire ; deux fois il a atteint le même degré du sublime.

Voilà donc un de ces endroits dont nous parlions, où Ton pressent déjà la Divine Comédie ; mais aussi, ce n'est point le ton général de la Vita Nuova. On le trouve dans les sonnets qui suivent, et dont le plus parfait est celui qui commence par : Tanio gentile e tanto onesta pare. Ce sonnet ne renferme pas un mot qui ne soit merveilleusement choisi dans le vocabulaire poétique pour diviniser l'image de Béatrix, comme une reine qui veut être belle choisit, dans sa cassette d'or, le joyau qui lui sied le mieux : on sent qu'il a été longuement poli par la main amoureuse du poète. On voit la céleste créature passer, lente et le front baissé, entourée d'une clarté diffuse, qui n'est qu'un voile de plus ; car Dante aime à se flgu-

rer la beauté immatérielle sous la forme d'une apparition radieuse, ainsi que plus tard, suivant Texpression d'un moderne, il fera de son paradis un vaste désert de lumière théologique. Il y a je ne sais quoi de mélodieux dans cette vision : ceux-là me comprendront qui ont admiré les attitudes, en quelque sorte musicales, et les airs de tête rythmés que certains peintres, Giotto, Raphaël, Pérugin surtout, donnent à leurs figures de femmes. C'est avec une ineffable grâce que ce front pudique s'incline, et que ces yeux divins se lèvent lentement pour un salut. Et le trait suprême qui achève cette peinture est la modeste douceur de Béatrix, lorsqu'elle suit sa route au milieu d'un murmure d'admiration. Rien ne vient nous rappeler que l'ange est une femme ; c'est à peine si son poète nous parle de la pâleur nacrée de son visage, color di perla, et de ses yeux, dont il compare le calme rayonnement à celui de deux émeraudes mystiques (1). Pétrarque, on l'a remarqué, ne fait pas ainsi avec sa Laure : il nous décrit ses cheveux blonds, ses mains délicates, sa blanche poitrine, et même la coquetterie de ses vêtements, le voile importun qu'il maudit,

(1) Le gracieux sonnet : Di donne io vidi una gentile sckiera, qui ne se trouve pas dans la V. N. peut servir de pendant à celui dont nous avons fait une mention spéciale.

72 LES nVSPIRATRICES

le gant qu'il lui a dérobé. Laure est femme, et il l'aime comme telle : selon qu'il obéit à la voix des sens ou qu'il cède à une tendance spiritualiste, il demande merci à. sa dame, ou bien il hâte de ses vœux la venue de leur commune vieillesse, qui lui permettra de déposer dans ces chastes oreilles le secret de ses longueé souffrances.

^ Et pourtant, elle aussi, la jeune fille de Florence a réellement existé ; on le sent aux larmes de Dante, à ses regrets cuisants pour une infidélité qu'il a commise envers cette douce mémoire, à ses accents sublimes de désespoir, lorsqu'il chante : « Elle .est partie Béatrix, elle s'en est allée dans le royaume où les anges goûtent l'éternelle paix » ; au trouble affreux de son âme, s'il vient seulement à penser qu'elle doit un jour mourir. De grâce, n'en faisons point un mythe, parce qu'il aura plu à Dante d'en faire un idéal ; et, parce qu'il a créé Farinata et Ugolin, ne lui croyons pas le cœur plus pauvre qu'à un simple élégiaque. Ne craignez rien, il n'en restera pas là : les passions sensuelles viendront à leur tour, et laisseront leurs traces enflammées dans ses vers, l'exil l'endurcira par un âpre et superbe isolement, et vous aurez le maître de la Divine Comédie ; en attendant, écoutez cet adolescent pensif qui chante

les émotions d'un amour virginal, et dont l'àme est toute parfumée de bonheur, pour avoir vu passer, un jour de printemps, Béatrix, dans sa robe blanche, et pour avoir recueilli craintivement Taumône de son salut (1).

Quand elle mourut, Dante répandit sur elle les larmes divines de la poésie, mais les détails les plus touchants sont dans le commentaire, où on lit aussi l'histoire de la dame qui prit pitié de lui,- et qui, peut-être^ l'aima en le voyant pleurer. Tommaseo dit que cet épisode vaut cinquante sonnets de Pétrarque; laissons Pétrarque, et retenons l'éloge. Quant aux vers, qui doivent surtout nous occuper, cette dernière partie de la Vita contient encore deux chefs-d'œuvre.

Le premier est un sonnet adressé aux pèlerins qui traversaient Florence, quelque temps après la mort de Béatrix, pour aller à Rome, où Ton montrait l'image de la Sainte-Face, avec

(1) D*aiUeurs, cette pureté dMmagiiiation se rencontre dans plusieurs poètes contemporains de Dante, ceux qu*on appelle les poètes du stU novo, suivant Tobservation de Bartoli, (La Nuova Lirica Toscana), Elle est très remarquable dans Cino de Pistote, dont les mœurs furent pourtant irrégulières. Dino Frescobaldi déclare qu*un cavalier, aimé à la fois par une femme mariée et une jeune fille, doit abandonner la première pour la seconde : « Dko die se'l valletio è saggio e intiso, Lasci la donna e prenda la pulcella. » Ce fut, d*après quelques critiques, une protestation contre la galanterie des troubadours.

les cérémonies les plus solennelles. Dante les voit passer en foule, rêveurs, et sans doute, préoccupés des mille souvenirs du pays natal, qui le$ accompagnent dans leur voyage : il les interroge, il leur demande de quelle lointaine contrée ils arrivent, pour ignorer le malheur qui a privé Florence de celle qui était toute sa gloire, et pour n'en point gémir avec lui : Deh! peregrini che pensosi andate...

Le deuxième sonnet : Oltre la s fer a che più larga gira, clôt la série des poésies de la Vita Nuova ; il est sublime, et certainement Pétrarque s'en inspira lorsqu'il écrivit le plus beau de tous les siens : Levommi il mio pensier.

L'imagination de Dante, pour retrouver Béatrix, s'élève « au delà de la sphère la plus vaste qui tourne dans le ciel, » et pénètre, guidée par l'amour, au sein des tranquilles profondeurs de l'empyrée, où elle assiste, éblouie, à son éternel triomphe. Nous touchons donc au dernier terme de cette transfiguration de la femme aimée, qui doit plus tard initier Dante, le sombre vivant, aux radieux mystères du Paradis.

Après que Dante eut perdu « celle qui l'avait quelque temps soutenu avec son visage, et

Tavait mené avec elle dans le droit chemin » (1), il nous dit lui-même « qu'il Tabandonna et se livra à d'autres. » Boccace est à ce sujet beaucoup plus explicite encore, et Dante, dans le Purgatoire, s'accuse d'avoir pris part au genre de vie sensuel de son beau-frère et ami Forese Donati, qui dépensa une grande partie de son bien en joyeux repas, auxquels assistaient probablement quelques belles Florentines. Certaines compositions tout à fait passionnées doivent être de cette époque.

Ce sont d'abord trois magnifiques sonnets (2) dont l'authenticité n'est malheureusement pas établie d'une façon indiscutable, mais qu'on aurait beaucoup de peine à retrancher des œuvres de Dante : le poète y maudit sa cruelle, et maudit les beaux vers d'amour «qu'il a pris plaisir à limer naguère. » Quant à la Canzone : Amor, dacchè convien ch'io pur mi dolga, il n'est point prouvé qu'elle ne renferme pas une allégorie politique. Nous ne dirons rien d'une sextine authentique et de deux autres apocryphes, ni de la Canzone : A mor^ tu vedi ben che questa donna, dont le poète était très fier, parce qu'il avait réussi à y faire entrer treize fois en soixante-six

(1) Purgat., G. XXX. '

(2) lo ion si vago délia bella luee, — Nulla mi porta maipià erudel co9a. — lo maUdico il dï ch*ie vidi prima.

vers les cinq mêmes mots, en les plaçant tantôt à la rime, tantôt dans Tîntérieur du vers, suivant un système très compliqué ; nous nous bornerons à signaler dans une autre pièce : lo son mnuto al punto délia rota, une belle description de rhiver, qui contient des choses dignes de la Divine Comédie, telle, par exemple, cette métaphore : « Un épais brouillard se résout et tombe en blancs flocons de neige glacée, et en pluie fastidieuse ; Tair tout entier s'attriste et pleure. » Mais nous ne pouvons refuser un moment d'attention à la Canzone : Cosï nel mio parlar voglio essere aspro, Pétrarque Tavait distinguée à cause de son énergie, et en reproduit le premier vers dans la pièce où il cite ses auteurs préférés.

Ici, il n'est nullement question d'amour spiritualiste. Le poète hurle dans un gouffre brûlant ; sa passion est une lime impitoyable qui « ronge sourdement sa vie ; » il gît mourant à terre, foulé aux pieds par l'Amour victorieux qui « brandit sur lui Tépée avec laquelle il tua Didon». Puis il se relève, dans un furieux transport qui le change, dit-il, en bête féroce : Farei corne orso quando scherza, « C'est le désir cuisant qui brûle l'âme et dont le feu, comme à travers les crevasses d'un mur, sort, en langues ondoyantes, par les brisures du style et

BÉATRIX ET LES POÉSIES LYRIQUES DE DANtE 77

les hiatus de la versification. On voit reparaître rhomme de son temps, qui désire avec violence, qui sent fortement Tamour comme la haine, qui écrira dans le Convivio : « A de tels insensés on ne répond pas par des arguments, mais par le couteau. » (1).

Plus tard, Dante n*aimait point qu'on le fît ^ souvenir de ces effervescences de jeunesse. Il malmène fort son ami Gîno qui Tavait consulté sur ses amours ; après lui avoir déclaré tout net qu'il est surpris et blessé de recevoir, à son âge, de pareilles confidences, il le blâme rudement « de se laisser prendre à tous les hameçons, » et l'exhorte à changer de vie. S'il est aussi sévère pour ses égarements passés, c'est que son cœur n'y avait été pour rien : il était resté à Béatrix. '

La satire est représentée dans l'œuvre d'Alighieri par deux sonnets (2), que Fraticelli et Witte ont attribués, bien à tort, à un imitateur

(1) CardiicMf studi letterari — D'après certains commentateurs, il s'agirait ici de la philosophie !!! Le nom de Madonna Pietra Scrovigni a été proposé par Amadi, mais sans raison satisfaisante. Voir le Nota final.

(2) Il y avait peut-être une intention SisUiri^ilf.^^Strdpologyftide la corneille déplumée.

quelconque de Burchiello. Dans le premier, il s'agit de la femme de Forese Donati, qui est plaisantée sur les désagréments que lui fait encourir Thumeur vagabonde de son mari ; il y a là une veine de joyeuseté à la façon de Boccace. Dans le second, Dante prend à partie Forese lui-même, et ne le ménage guère ; il esquisse sa physionomie bourgeonnée de viveur et de buveur ; il l'appelle : « Fils de je ne sais qui, à moins que je ne le demande à sa mère, madame Tessa » ; puis il lui reproche de s'être ruiné en dépenses de table extravagantes, en sorte qu'il est obligé de voler pour vivre. Mais, dans ce temps-là, ces railleries ne tiraient pas à conséquence : Dante et Forese n'en furent pas moins bons amis.

Le poète Gecco Angiolieri s'était permis de critiquer un passage du sublime sonnet qui est placé à la fin de la Vita Nuova, et d'adresser à Dante ses observations. Nous n'avons pas la réponse de Dante, mais il est certain qu'elle fut des plus hautaines, et qu'il s'irrita fort de la hardiesse de ce rimeur, un peu fou, qui l'osait attaquer. Les deux poètes étaient alors exilés l'un et l'autre : aussi Gecco, renvoyant à Dante, dans sa réplique, le reproche que celui-ci lui avait fait de vivre en parasite auprès des grands, lui dit, pour conclure le débat : « Si je dîne

chez autrui, toi tu y soupes ; si je mords dans le gras, toi, tu suces le lard. Ainsi, Dieu soit loué, aucun de nous n'a de reproches à faire à Tautre : c'est par notre malheur et notre peu de sens que nous en sommes là. Et si tu veux en dire davantage sur cette matière, réponds donc, Dante ; je saurai bien te réduire, car je suis Taiguillon, et toi tu es le bœuf. »

Si le lecteur trouvait que nous donnons trop d'importance à ces escarmouches, qu'il veuille bien réfléchir à la place que tient la satire personnelle dans la Divine Comédie. 11 était donc nécessaire de rappeler les curieuses manifestations du génie satirique de Dante, antérieures au divin poème.

Nous nous étendrons peu sur les poésies philosophiques, car, il faut le reconnaître, elles n'offrent généralement qu'un intérêt assez faible pour quiconque ne fait pas des études dantesques sa spécialité. Il faut néanmoins y admirer, surtout dans les premières, une beauté grave et majestueuse, la constante élévation des pensées ; mais, à mesure que le poète augmente la somme de ses connaissances théolo-

giques ou scientifiques, il s'habitue de plus en plus à disputer en vers, comme un docteur de Sorbonne ; non seulement il cesse d'intéresser, mais encore son style s'embarrasse et la qualité de sa versification diminue. Ce qui l'amena à employer la forme allégorique très fréquemment, c'est la théorie qu'il avait lui-même proclamée dans la Vita Nuova, à savoir : que la langue vulgaire n'était propre qu'à traiter de sujets d'amour. Dans la suite, il s'en forma une idée plus juste, puisqu'il s'en servit dans la Divine Comédie.

Mais il faut signaler tout particulièrement une Canzone morale, que l'enthousiasme exagéré de Fraticelli élevait au-dessus de toutes les autres poésies de Dante (1). La Justice, la Loi divine et la Loi humaine, exilées du monde, viennent se réfugier près de Dante, exilé aussi, comme près d'un ami, oome a casa d'amico ; elles sont en haillons, demi-nues, et pleurent. Ici est placée la mystérieuse généalogie des trois saintes étrangères : la Justice a enfanté seule la Loi divine sur le bord des ondes vierges du Nil, qui, sous le nom de Gihon, prend sa source dans le paradis terrestre, séjour de l'innocence primitive ; et en se contemplant dans le fleuve

(1) Nous UoptODS p«ar celte canzone rinlerpréUtion éb Garducei, différente de celle de Ginguené qa*ont reproduite Fraticelli et Ginliani.

sacré, la Loi divine, à son tour, a enfante la Loi humaine. Donnons encore une fois la parole au critique des Studi letterari : « Le mysticisme de ces vers, que les modernes interprètes ne peuvent assurément se flatter d'avoir tout à fait éclaircis, puisque Dante paraît s'être complu dans l'obscurité préméditée de cette Canzone, le mysticisme de ces vers, dls-je, a quelque chose du fantastique solei^nel et impassible de la poésie orientale : dans la reproduction immaculée des trois déesses, qui a lieu uniquement par voie de conception intellectuelle, l'idéalisme scolastique occidental paraît s'être élevé à la contemplation panthéistique du brahmanisme. » Quand les trois étrangères; se sont éloignées, le poète fait un retour sur IjUimême, sur ses malheurs, et se félicite de spuffrir pour la noble cause de la vertu. « Tomber avec les bons est un sort digne de louange. » Mais à cette résignation stoïque succèdent bientôt d'élégiaques regrets, et, sur la fin, reviennent toutes les tristesses de Texil (1).

(1) Nous croyons qae les poésies allégoriques de Dante ont inspiré certaines poésies de Gamoêns, entre autres ses magnifiques Redon;dilhas : Sobolos rioi que vâo. Il est incontestable qu*elles ont beaucoup influé sur le génie de Shelley, dont le fameux Ep^ysychidion, obscure et sublime allégorie, débute par une paraphrase de ces v^rs d*une catiAone célèbre de Dante : Canine, i' credo cite sarannu radi, ecc. — tJn contemporain. M. Rossetii, compatriote ^c Sïelley, fait plutôt songer au Dante de la VUa Nuova.

En faisant ainsi Tinventaire des richesses lyriques de Dante, il se trouve que nous avons fait l'analyse de la Divine Comédie. Nous avons assisté à la formation de cette image de Béatrix transfigurée qui anime et éclaire tout le poème, dont la pensée maîtresse est indiquée dans le dernier chapitre de la Vita Nuova ; en étudiant séparément les satires, les allégories, les chants d'amour, nous avons démêlé les fils de cette trame merveilleuse, suivi, dans leur trajet souterrain, les veines précieuses qui se réunirent un jour, pour former la source de poésie immortelle dont s'alimentent, à travers les siècles, la littérature et les arts de l'Italie. En même temps que nous nous sommes ainsi initiés à la vie poétique de Dante Alighieri et à ses phases successives, nous avons indiqué peut-être quelques aspects imprévus de ce génie incomparable. Le géant de la Divine Comédie ne saurait en être grandi, mais nous avons avantagea le connaître tout entier, et cela est difficile, sinon impossible, à qui ne l'a pas suivi dans son développement.

Nota. — Voulant conserver à cette étude un caractère exclusivement littéraire, nous avons laissé de côté toutes les questions de pure érudition, telles, par exemple, que la chronologie des œuvres poétiques de Dante et la discussion des textes. Pour les lecteurs qui voudraient pousser plus avant Tétude de ces matières, nous indiquerons ici quelques ouvrages, qu'ils pourront consulter : A. d'Ancona, La V. N. illustrata con note e preceduta da un discorso su Béatrice. — Witte, Dante-Forschungen, 2 vol.

— Scartazzini, Abhandlungen uber Da/nte. — Carducci, Studi letterari. — Bartoli, La Nuova lirica toscana (se méfier du système allégorique de Tauteur). — Fornaciari, Studi su Dante. — A Borgogni, Guido Guinizelli e il dolce stil nuovo, dans la Nu^va Antologia, du 16 octobre 1886. — Wegele, Dante Alighieri's Leben umd Werke. — A. Gaspary, Die Sicilianische Dichterschule des 13 Jahrhunderts. — R. Renier, La V. N. e la Fiammetta. — Dante's lyrische Gedichte uebersetzt und erklaert von K. L. Kannegiesser und K. Witte. — Lubin, Intomo alV epoca délia V. N. — Isidore del Lungo, Dino Compagni, ecc, et en général, les ouvrages de Giuliani, Tommaseo et Todeschini, relatifs à la V. N. et aux poésies.

CATHERINE D'ATAYDE

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