LA BÉATRIX PORTUGAISE
Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme, Car rame est immortelle et la vie est an jour.
« Connais-tu une plus divine romance que celle-là, Spark? C'est une romance portugaise.»
Ainsi parle le Fantasio de Musset, et il a raison : il est divin le sentiment qu'expriment ces vers. On a cru que l'amour de cœur n'était connu que des Allemands, et Ton n'a accordé aux races du Midi que l'amour des sens et l'amour de tète : c'est qu'on n'a pas fait assez attention aux Portugais. Sans doute, la chaleur méridionale, l'ardeur italienne ou espagnole les brûle ; mais ils ont, avec cela, une profondeur de sentiment, une poésie de l'âme, une mélan-
(1) Vicomte de Juromenha : Obras de Lui% de Camôet, precedi' d(u de um ensaio biograpkico. — Comte Adolphe de Circourt : Élude manuscrite sur la vie et les ouvrages de Gamoëns, communiquée à Tauteur par M. le comte Albert de Circourt ; Catherine d'Atayde^ biographie tirée de la Bibliothèque universelle de Genève, juillet 1853.
colié, une langueur passionnée, qui, sous le rapport de la sensibilité raffinée et intense, les égalent aux races slaves et germaniques. La Sehnsucht, de Mignon, cette impression si complexe, faite de désir, de regret et de rêve, correspond exactement à la Saudad portugaise. Et c'est dans la langue de Gamoëns que fut écrit le premier chef-d'œuvre de la passion moderne : les lettres de la religieuse de Beja à M. de Ghamilly. Gomme Marianna Alcaforada, dona Gatherine d'Atayde, la muse du grand Lusitanien, est un vivant symbole du génie poétique de son pays.
Blanche et blonde, avec les yeux admirables des Portugaises, elle avait une beauté expressive et tendre, et son poète nous parle de ce sourire de Vâme lisible sur son visage. Sourire mélancolique cependant, car il décèle une longue habitude de souffrir avec résignation et obéissance, sourire chaste et presque contraint, qui accompagne bien le regard vague, noyé, impénétrable dans sa mystérieuse douceur : regard et sourire nous disent que naturellement le cœur se tient en garde contre toute espèce de joie, di qualquer alegria duvidoso, et toutefois que l'amertume n'y a point accès, qu'il est tout amour et bonté. Un charme indéfinissable se dégage de cette figure et environne cette pâle tête d'hé-
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roYne : on aperçoit sur ces traits la passion chaste, comprimée, et pourtant orageuse comme le climat natal : on y devine aussi la tristesse et la lassitude résignée. Belle fleur de serre, épanouie et alanguie en même temps par l'atmosphère des cours, elle est morte d'un baiser trop brûlant du soleil : le génie amoureux qui s'est incliné sur elle l'a desséchée sous ses lèvres, qui ont bu d'un seul coup sa vie et ses parfums. Parmi les inspiratrices des grands poètes, elle est la plus touchante, ayant été la plus aimante de toutes. Béatrix n'accorda au jeune Alighieri qu'un salut distrait et gracieux ; Laure n'a vu qu'un chanteur dans Pétrarque, et la coquetterie savante avec laquelle le poète fut toujours traité eut pour but de lui inspirer mille variations sur les perfections et les rigueurs de sa dame ; Léonore d'Esté nous apparaît comme une grande princesse, inabordable pour Je malheureux Tasse. Mais aussi vertueuse que Béatrix, aussi aimable que Laure, aussi noble que la sœur du duc de Ferrare, Catherine d'Atayde offre pour nous un autre attrait que n'ont pas ces muses altières : elle a aimé son poète, elle lui a été Adèle, et, paisiblement, doucement, sans murmures, sans que rien altérât la sérénité angélique de sa physionomie, elle est morte de ces deux choses.
Gamoëns ne la désigne dans ses poésies que par Tanagramme de Natercia. Pedro Mariz nous dit qu'elle fut dame du palais ; Faria e Sousa, en découvrant la quinzième églogue, s'aperçut qu'elle était adressée à la mémoire de « Dona Gatherina d'Athaide. » Ainsi se trouvait reconstitué le nom véritable de la maîtresse de Gamoëns. Mais ce nom fut porté en même temps par deux dames du palais; nouvel embarras pour les biographes. L'une d'elles était fille de don Alvaro de Sousa et de dona Filippa d'Atayde ; elle épousa Ruy Pereira de Miranda Borges, seigneur de Garvalhaes, et mourut en 1551, d'après une épitaphe qui est dans la chapelle principale de l'ancien couvent des dominicains d'Aveiro. On a remarqué, dans les papiers du couvent, un manuscrit du frère Joâo do Rosario qui la concerne, et dont l'auteur fut, d'après ses propres dires, le confesseur de cette dame. Le frère avait entendu parler des amours de Gamoëns avec une demoiselle d'honneur de la reine, et de l'exil du poète amené par cette passion : il questionnait souvent sa pénitente là-
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dessus^ mais elle savait couper court à ses insistances par une réponse qui la dégageait de toutes les suppositions, sans compromettre la véritable héroïne, l'autre Catherine d'Atayde. Ce n'était pas un amour contrarié, disait-elle, gui avait inspiré à Camoëns l'idée de s'expatrier ; il n'était pas, non plus, victime de la vengeance royale, et ne s'était pas attiré un exil en Afrique par quelque imprudence de passion : il avait simplement obéi aux impulsions de son grand caractère, en cherchant la gloire des entreprises guerrières dans ces régions si lointaines. Le vicomte de Juromenha pense, avec quelque apparence de raison, que la reine Catherine d'Autriche, jalouse de la réputation des dames de sa cour et particulièrement affectionnée à celle-ci, avait donné un mot d'ordre pour sauvegarder l'honneur de la vraie Catherine.
Il est temps de dire maintenant que notre héroïne était fille de D. Antonio de Lima, premier majordome de l'infant D. Duarte, fils du roi D. Manoel ; puis premier camérier du duc de Guimaraens, fils de D. Duarte ; et qu'elle était issue, à la cinquième génération, du vicomte de Villa Nova de Cerveira, D. Joâo de Lima, marié à une D. Catherine d'Atayde :
elle eut pour mère D. Maria Bocanegra. C'est à tort que les biographes de Camoëns, antérieurs
à Juromenha, ont fait d'elle là fille deD. Antonio d'Atayde, comte de Castanheira. M. le comte Adolphe de Circourt (1) remarquait déjà fort justement que « ce point était loin d'avoir été mis hors de contestation. » En examinant attentivement le livre des comptes de la maison de la reine, Juromenha, après avoir déterminé l'identité de Catherine d'Atayde, est arrivé à fixer à la fin de l'année 1556 la date de sa mort. La belle Portugaise vivait donc encore lorsque Camoëns était aux Indes depuis quelque temps, et cette conclusion s'accorde parfaitement avec les indications que fournissent les poésies écrites pendant le long exil de celui-ci. Le jeune Luiz de Camoëns finissait ses études à l'université de Coïmbre : il était studieux aux heures de travail comme Pétrarque, mais il menait comme lui une vie joyeuse et galante.
Néanmoins, il aimait déjà à errer dans les magnifiques campagnes environnantes, et il composait ses premiers poèmes à Tombre du frêne légendaire que l'on montre aujourd'hui aux voyageurs. C'est à Coïmbre qu'est enseveli le fondateur de la monarchie ; près de Mondego se trouvent les fameux cèdres et la fontaine d'Inès de Castro : peut-être le jeune homme songeait-il, dès lors, à son épopée future, en
(1) Catherine d'Atayde, p. 8.
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face de tous ces souvenirs de l'histoire nationale.
Vers cette époque eut lieu la première rencontre des amants : elle est retracée dans deux sonnets où nous ne pouvons voir, quoi qu'en dise Juromenha-, que des imitations de Pétrarque. Il serait singulier vraiment que les deux poètes eussent fait la connaissance de leurs dames à l'église, pendant les ofBces du Vendredi-Saint : tout ce qu'il semble possible d'admettre c'est que la scène ait eu lieu pendant une cérémonie religieuse, et cela n'est même pas bien sûr, car le désir de ressembler à Pétrarque a pu faire commettre au jeune homme des mensonges poétiques beaucoup plus graves que celui dont nous nous permettrions de le charger.
Gamoëns était d'une illustre origine : ses ancêtres étaient les Gamanos de Galice qui passèrent en Portugal, lors de la guerre entre le roi D. Fernando, fils de ce Pierre-le- Justicier surnommé le Gruel, à cause de la manière dont il vengea la mort d'Inès de Castro, et Henri de Transtamare, usurpateur du trône de Gastille. Mais la famille était tombée presque dans la misère, et le père du poète, Simon Vaz de Gamoëûs, un brave soldat, avait eu peine à subvenir aux dépenses nécessaires pour l'éducation
de son fils. Un acte public déclare expressément que le jeune Luiz était pauvre, mancebo pobre. Il espéra que la carrière militaire le ferait riche et honoré, et partit pour Lisbonne, sans avoir de projets bien arrêtés encore, mais dans Tin-^ tention de se pousser à la cour, et d'y commencer sa fortune, d'où dépendait le bonheur de posséder Catherine d'Atayde.
A peine arrivé, la haute société Tadopte : on le compare à Juan de Mena; D. Manoel de Portugal est son Mécène ; le duc de Bragance, le duc d'Aveiro, les marquis de Villa Real et de Gascaes, les comtes de Redondo et de Sortelha, le jeune D. Antonio de Noronha sont ses protecteurs ou ses amis, et ce dernier devient pour lui un frère. Les littérateurs le recherchent également : le grand comique Gil Vicente était mort, et Sa de Miranda se tenait loin de toute société ; mais Bernardim Ribeiro, Tauteur de Menina e Moça, le malheureux soupirant de la duchesse Béatrix de Savoie, entretint avec le jeune Camoëns des relations assez étroites, et tous les poètes de cour le reconnurent comme leur maître. Disons, à ce propos, ce qu'était
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cette cour de Portugal, chevaleresque, galante, académique, cadre étincelant de scènes parfois très sombres.
La reine Catherine d'Autriche lui avait donné le plus poétique éclat : autour de la princesse D. Maria, formée par ses soins à l'étude de la langue latine et des belles-lettres, elle avait groupé toutes les femmes de cette époque qui s'étaient fait un nom dans la littérature. On voyait dans ce palais les deux merveilles du temps : Angela et Luiza Sigea ; la dernière savait, entre autres langues, le grec et l'hébreu, et reçut du pape Paul III un bref très élogieux en remerciement de son poème latin sur les beautés pittoresques de Cintra ; à côté de ces deux sœurs, se trouvaient la célèbre Joanna Vaz, Paula Vicente, fille de l'écrivain ; Léonor, fille du marquis de Villa Real, auteur d'une traduction de l'Italien Marcus Sabellicus : telles étaient les maîtresses chargées par la reine de l'instruction des dames et des demoiselles d'honneur ; elle-même se consacrait à l'éducation morale de ces dernières, parmi lesquelles nous trouvons bientôt dona Catherine. On songe involontairement, en parlant de toutes ces savantes et gracieuses personnes, à l'université féminine que Tennyson a décrite dans la Princesse ; mais plus indulgente que l'amazone Ida, Catherine
d'Autriche n'avait point interdit aux galants chevaliers l'accès de son collège : ils y venaient faire assaut d'esprit avec les maîtresses et les élèves, qu'ils célébraient en vers, de leur mieux. Je cite Juromenha.
« Le paço (palais) était le point de réunion où tous les fldalgos accouraient aux fêtes, pour faire voir leur galanterie et leur talent dans les vers qu'ils adressaient aux dames, ayant pour chef, dans ces combats poétiques et amoureux, l'infant don Luiz ; Don Manoel de Portugal, le Mécène du poète, était à cette époque un des plus brillants ornements de ce cercle, o lume do paço. Et don Francisco de Portugal, son parent, nous affirme la même chose dans son Arie da galanteria, où il nous donne connaissance de l'étiquette à suivre lorsqu'un cavalier adressait des vers à une dame. »
Nous avons déjà dit que Gamoêns fut placé aussitôt au premier rang de ces poètes gentilshommes ; mais plus que les applaudissements de ses rivaux et du gracieux tribunal qui lui décernait la branche de myrte, le plaisir de retrouver parmi les dames du palais sa chère Catherine d'Atayde lui fit aimer la poétique cour d'amour de Lisbonne. Il associa, plus tard, dans ses œuvres, au souvenir de sa bien-aimée celui de ses compagnes : il les célèbre sous un dé-
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guisement allégorique, comme les Nymphes du Tage, implore leur protection dans les Lusiades, et, par une lettre écrite des Indes à un ami, nous voyons que, pendant son exil, il compara amèrement leurs grâces savantes et leurs nobles manières à la rusticité des femmes de là-bas, qui n'entendaient rien au langage épuré de Pétrarque et de Boscan, et n'auraient jamais senti la finesse d'un sonnet.
Gomme on le pense bien, Camoëns n'était pas le seul qui eût une intrigue dans le palais ; Don Manoel de Portugal était le chevalier de dona Francisca d'Aragon, véritable reine de beauté ; deux amis du poète, qui reçut leurs confidences, Leitâo et Silveira, aimaient chacun une dame de la cour, et le dernier, compagnon de Camoëns aux Indes, continua d'aimer, à son exemple, celle qu'il avait laissée à Lisbonne.
Cependant, le paço était soumis à une discipline extrêmement sévère. Le roi Joâo P' fit exécuter un de ses favoris qui s'était introduit nuitamment dans le palais ; AfFonso V fit décapiter Diego de Sousa pour le même motif ; Lopez Leitâo, suspect de galanterie excessive, fut arrêté dans sa propre maison. On vit un coupable, pris sur le fait et sachant ce qui l'attendait, prévenir son arrêt par un suicide:
celui-là avait pénétré la nuit dans une tour très
élevée pour parler à sa dame ; te roi Carlos V, averti, surprit l' entretien et demanda au cavalier par où il comptait s'en aller : « Par où je suis venu », répondit l'autre. Et il sauta par la fenêtre.
L'amour de Gamoêos, nous l'avons dit, fut accueilli par Catherine. Il réussit, suivant son expression, « à troubler le calme virginal de ses pensées, consacrées jadis aux austères plaisirs des nymphes de Diane. » Ce que nous savons d'elle ne pennet pas cependant de supposer qu'elle en ait dû jamais rougir, bien qu'elle en ait dû souvent pleurer.
Malgré la rigueur avec laquelle étaient gardées les belles dames du palais, les deux amants réussissaient à se parler en cachette, le soir, la nuit ou dès l'aube, quand tout dormait encore dans le paço. Catherine, h son balcon, apparaissait à Camoëns comme Juliette à Roméo. Le poète, dans un sonnet espagnol publié pour la première fois par Juromenha, célèbre la fenêtre bienheureuse où se levait pour lui l'aurore du soleil de beauté : Ventana ventwrosa do amafiece, etc. C'était un rare bonheur pour l'amant
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que de tenir seiTée contre son cœur la blanche main de sa déesse, et de la couvrir de baisers. Il fallait se cacher pendant ces courtes entrevues, et chaque fois il jouait sa vie.
Gamoëns était un beau cavalier, de haute et fière mine ; mais ce qui le fit aimer ce fut surtout le prestige de poésie qui l'entourait déjà, sa parole brillante, son éloquence passionnée : Conversaçâo foi fonte d'esté engano ; ce fut, en un mot, son caractère de chevalier poète. Catherine subit la fascination du génie amoureux, sans toutefois céder aux enivrements de Tamour. A certains reproches que son amant lui adresse, dans une églogue, sous un nom de convention, elle répond : « Tu te connais mal aux choses du cœur... je vais te révéler mon secret : je t'aime devant Dieu, d'une affection pure, d'un amour innocent. Mais voici que ta folie, ton imprudente hardiesse, ont causé nos malheurs. »
En effet, Luiz de Gamoëns, fils d'un père qui avait escaladé, dans sa jeunesse, les murs d'un couvent de filles, ayant lui-même, dans son passé d'étudiant, plusieurs aventures du même genre, rongeait le mors avec impatience. Son chevaleresque respect pour sa dame ne contenait qu'à peine cette nature voluptueuse aussi bien que tendre, qui s'accuse en mille endroits de son poème, dans la fameuse description de
Vénus, par exemple, et dans le récit des séduc* tions employées par les Néréides, pour ensorceler les compagnons de Vasco de Gama. De plus, il voyait toujours reculer les chances de fortune qui lui eussent permis d'épouser Catherine d'Atayde. Dans la fièvre du découragement et Tamertume du désir trompé, il oublia son ancienne prudence ; peut-être même laissa-t-il échapper quelques paroles qui le trahirent.
Bref, les amours encore innocentes des deux jeunes gens furent divulguées; les parents de Catherine demandèrent vengeance au roi, et elle-même dut briser Tafifection qui l'unissait à Camoëns, en ordonnant à son amant de la quitter pour toujours.
On croit que ce fut la malveillance d'un rival qui amena la première catastrophe. Mais, dans tous les cas, il est fort probable que l'indiscret fut provoqué en duel par Camoëns, d'autant plus qu'il n'y eut pas seulement médisance, mais calomnie, comme on peut le voir facilement, d'après un passage des poésies où l'amant répond à sa dame, qui l'accusait de l'avoir compromise : « Si les méchants nous ont noircis à plaisir, comment puis-je être responsable de la malice d' autrui ? »
Il n'est pas impossible que Catherine d'Atayde, effrayée de l'audace de son amant, et ne se
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croyant peut-être pas le courage et la fermeté nécessaires pour la contenir, se soit remise à l'affection et à la prudence de la reine du soin de la défendre contre elle-même, et contre celui qu'elle aimait. Nous savons, en effet, que la reine Catherine conduisit à peu près seule cette difficile affaire ; sans son intervention, Camoëns, abandonné à la justice du roi ou à la vengeance d'une famille orgueilleuse, aurait sans doute subi le même sort que ceux dont nous avons parlé plus haut (1).
Il fut simplement éloigné du palais et condamné à passer quelque temps en exil, au bourg de Punhete, ancien fief de son aïeul, Vasco Pires de Gamoëns, situé au confluent du Tage et du Zezere, et non pas à Santarem, comme on l'a cru à tort. Ici, comme ailleurs, M. le comte Adolphe de Gircourt a deviné la vérité historique, établie d'une façon indiscutable par Jure menha.
C'est à cette époque, disons-le en passant, que fut écrite la première partie des poésies où il est fait allusion, à chaque instant, à la catas-
(1) Dans rOde 111, le poète compare la reine à Prcserplne, déesse infernale, et la juge plus cruelle que celle-ci, qui rendit à Orphée sa maîtresse Eurydice. C*est donc la reine qu'il rend responsable de son exil. (Voir Juromenha.) La reine laissa par testament 50,000 reis à la mère de Callierine d*Atayde, D. Maria Bocanegra, pour être remis à la jeune fille.
trophe, à la séparation et aux angoisses de Texil. Les peines amoureuses du poète assombrissent pour lui les splendides paysages qu'il a sous les yeux : il s'adresse au Tage pour le supplier de porter ses larmes à sa maîtresse, comme plus tard Byron s'adressera à l'impétueux Éridan, qui passe sous les fenêtres du palais de la Guiccioli ; il porte envie aux barques légères qui fendent d'une course indépendante les ondes de cristal. Il juge affreux et désolés ces sites ravissants, dignes du paradis terrestre ; il ne trouve pas de grâce ni de beauté à ces roches couvertes d'une luxuriante végétation, à, ces grottes mystérieuses, à ces collines revêtues par les chênes et les citronniers d'une robe de verdure. Il désespère de jamais voir arriver le terme de son exil.
Dona Catherine, elle aussi, languissait dans le palais de Lisbonne, et se consumait de tristesse au milieu des incomparables magnificences de ce séjour enchanté de Cintra, célébré avec tant d'enthousiasme par lord Byron, dans son Childe-Harold. Jamais, sans doute, elle n'avait pu compter que ses parents lui permettraient d'épouser Gamoëns ; maintenant, elle voyait perdue sans ressources la consolation qu'elle avait gardée jusqu'alors : la douceur des larmes répandues à deux en secret. De plus, elle se
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savait surveillée, soupçonnée sans cesse, et peut-être lui fit-on durement sentir Timprudence de sa conduite passée. La voici désormais, et pour toujours, dans son rôle de victime obéissante du devoir filial, et de martyre sereine d'un amour qu'elle ne voulut jamais abjurer.
L'exil prit fin assez promptement ; Camoëns put revenir à Lisbonne. Il revit dona Catherine. Un nouvel acte de témérité de sa part, ou une perfidie nouvelle de ses ennemis, lui attira une seconde disgrâce presque aussitôt. Cette fois, le châtiment fut plus sévère. En 1546, d'après Juromenha, le poète dut débarquer à Ceuta, sur un ordre du roi ou plutôt de la reine, pour y rester plusieurs années à guerroyer contre les Maures. Vers cette époque, il fut question d'un mariage pour dona Catherine : le poète y fait probablement allusion dans une de ses lettres ; mais celle qui avait respecté la volonté de ses parents, en renonçant à celui qu'elle aimait, eut le courage de ne pas s'y soumettre quand ils lui imposaient une infidélité : « Mes ennemis, dit Camoëns, sont irrités de voir avec
quelle énergie mon lierre bien-aimé s'attache à moi. » Cependant, ses poésies et sa correspondance nous attestent qu'il eut un instant la crainte d'un abandon ; il demande alors avec angoisse des nouvelles de Lisbonne à un de ses amis. Au milieu des combats presque incessants et des fatigues extraordinaires de cette campagne dans un pays brûlant et dévasté, la pensée de dona Catherine ne le quitte pas.
Vers 1550, Camoëns revint à Lisbonne ; il avait quitté Ceuta en compagnie de D. Affonso de Noronha, nommé vice-roi des Indes, et devait le suivre dans son gouvernement ; il voulait dès lors s'illustrer dans cette Asie, « cette terre lointaine et désirée, glorieuse sépulture de quiconque est à la fois noble et pauvre. » Mais sans doute, il ne put se résoudre à quitter aussitôt la ville où il retrouvait la présence adorée de dona Catherine, car il laissa partir les vaisseaux, et, au bout de trois ans, il était encore à Lisbonne ; peut-être y serait-il resté davantage, s'il ne s'était mis lui-même dans l'impossibilité de prolonger son séjour. Un jour de fête, — on faisait la procession du Sainl- Sacrement, qui servait de prétexte à des divertissements et mascarades, — deux de ses amis, masqués, insultèrent un cavalier, favori du roi, nommé Gonçalo Borges. Celui-ci était armé et
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voulut frapper ses adversaires de son épée ; Camoëns intervint, et le blessa lui-même. Jeté en prison, il fut gracié, à la prière de certains grands personnages, parmi lesquels Juromenha nomme Tévêque Pinheiro ; mais il lui fut enjoint de partir pour l'Inde.
Au moment de s'embarquer, Camoëns revit une dernière fois sa bien-aimée. Cette entrevue, la dernière, est décrite dans le sonnet vingtquatrième, qui respire la poignante mélancolie des adieux, mais aussi la noblesse d'une douleur héroïquement résignée. Le départ eut lieu un jour de printemps de 1553, probablement au mois d'avril.
« Cette matinée, si brillante et si triste cependant, toute pleine d'affliction et de douleur, tant qu'il y aura de la compassion dans le monde, je veux qu'elle soit célébrée.
» Car c'est elle qui, pour la première fois, lorsqu'elle se montra riante et colorée, vit s'arracher l'une de l'autre deux volontés, qui, d'elles-mêmes, n'auraient jamais consenti à se séparer. »
Le moment de la séparation fut affreux. Doua Catherine se jeta au cou de son amant en sanglotant ; celui-ci fut sur le point de rester à Lisbonne, aux dépens de sa vie peut-être et de son honneur, car il était déjà enrôlé parmi les
gens de guerre. Mais il fit un dernier effort, il partit. Il était déjà un brave et sa conduite en Afrique l'avait assez prouvé ; les angoisses par lesquelles il venait de passer devaient exalter son héroïsme jusqu'au sublime de la folie. « Oue craindrai-je, nous dit-il, après avoir tant souffert? Certes, ayant pu résister à ces larmes, à ce ruisseau de douleur épanché par l'amour, j'oserai bien affronter toutes les vagues qui feront de moi leur jouet I »
Ainsi dona Catherine, qui fut l'inspiratrice de Camoëns, sa Béatrix et sa Laure, fut aussi, comme Genèvre pour Lancelot, comme toutes les maîtresses légendaires des paladins, celle qui le poussa dans la voie des nobles faits d'armes, et sans le vouloir, l'engagea dans ces aventures qui font de sa vie aux Indes une épopée. Cette épopée si glorieuse, trempée de sang et de larmes, nous n'avons pas à la raconter ici, car nous ne devons pas oublier que nous nous sommes constitué l'historien d'une autre existence moins brillante, moins agitée aussi par le retentissement des choses extérieures, et qui, par soir uniformité même, offrit plus de prise à la douleur monotone et silencieuse, mais qui ronge et tue.
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Catherine d'Atayde ne survécut que trois années à la séparation. Elle était atteinte, selon toute vraisemblance, d'une de ces fièvres lentes qui sont assez fréquentes dans les pays aussi chauds que le Portugal, et que, sans doute, venait aider dans ses ravages cette sorte d'excitation nerveuse produite par la vie de la cour. Les dames d'honneur du palais mouraient souvent très jeunes. Dona Catherine, malgré son éclatante beauté, était délicate et faible ; elle avait beaucoup souffert de ses craintes, de ses émotions, de la torture morale qui lui était infligée par la dureté de ses parents, des accès de jalousie même, auxquels le poète se laissait aller, et qui succédaient à des emportements de fougue sensuelle, à des imprudences trop souvent renouvelées. Elle respectait sa famille et lui obéissait ; elle restait fidèle à Camoëns, elle gardait intacts son honneur et sa dignité, continuant de paraître, toute brisée qu'elle fût et absorbée par une immense douleur, aux fêtes de la cour, et se prêtait avec une grâce triste, mais souriante, aux sacrifices quotidiens que la
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férocité du monde exigeait d'elle ; enfin, pour tous, elle demeurait bonne, charmante et douce, n'employant qu'à cette immolation continuelle d'elle-même les trésors de sa raison et de sa fermeté, ne faisant en un mot de mal qu'à elle seule. Tout ce poème de la résignation et de l'amour, amour qui remplit la vie, résignation dont on meurt, il le faut deviner d'après ce que nous connaissons de dona Catherine : il n'a pas été écrit.
Séparés par des mers immenses, dont la traversée était une entreprise périlleuse et difficile, les deux amants ne correspondirent que deux ou trois fois pendant ces années d'agonie. Le dernier message qui soit tombé sous les yeux de dona Catherine, presque mourante quand elle le reçut, est une poésie sublime, la plus belle inspiration du poète selon nous, la plus touchante, dans tous les cas, et la plus sincère.
Camoëns avait pris part à une croisière le long des côtes d'Arabie, sous les ordres de Vasconcellos, et la flottille qui avait été commandée pour cette expédition faisait escale au cap Guardafii, ne pouvant continuer sa route à cause de la mousson. Pendant son inaction forcée, sur son rocher brûlé du soleil, le soldat infortuné, pour qui la guerre n'était qu'une
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forme deTexil, se sentit envahir par uneafifireuse tristesse ; il était dans un de ces moments où la vie tout entière nous apparaît, où le présent s'éclaire des tristes réminiscences du passé et des lueurs sinistres de T avenir ; il eut la perception claire, impitoyable, de sa destinée, et il jeta un des cris de douleur les plus navrants que le monde ait entendus depuis Job.
« Me voici, dit-il, sur ce mont desséché, rocheux, aride, stérile et nu, en horreur à la nature qui l'environne. Pas un oiseau n'y vole, pas une bête sauvage n'y cherche le sommeil, pas un clair ruisseau n'y court ; pas une source n'en sort bouillonnante, pas un vert rameau n'y fait entendre un doux bruissement. Son nom, parmi le vulgaire, est Félix, ironique antiphrase I D'ici, je vois la haute mer : elle forme un bras qui sépare de l'âpre région des Arabes, l'Abyssinie, où fut fondée l'antique cité de Bérénice.
» On découvre le cap, limite extrême de la rive africaine, qui s'avance du côté de l'Auster, et qu'on appelle Terre des Aromates. Du moins, on l'appelait jadis ainsi, car avec la révolution des années, la langue rude et sauvage des indigènes lui a donné un autre nom. Ici, dans cette partie du monde, lointaine, âpre et sauvage, elle a voulu que ma brève existence laissât encore une brève partie d'elle-même, aân que cette
existence fût dispersée en lambeaux par tout l'univers.
» C'est ici que je tratne des jours mauvais, tristes, contraints, abattus, solitaires, remplis de fatigues, de douleurs, de vaines colères.
Hélas t je n'ai pas seulement contre moi mon sort, l'ardeur du soleil, les eaux glacées, l'air épais, brûlant, malsain, mais toutes mes pensées, qui ne me servent qu'à m'abuser, combattent aussi contre moi. Ma mémoire me représente les heures glorieuses, si vite passées, dont j'ai joui dans le monde, du temps que je vivais vraiment, pour doubler la souffrance que me causent mes malheurs, pour me montrer qu'il y avait dans le monde beaucoup d'heureux moments.
» Alors, ces imaginations se changent en pleurs subits, en soupirs. Alors, mon âme devient semblable à une captive, couverte de blessures, la chair au vif, rongée de douleurs et de chagrins, livrée nue et sans défense aux traits de la Fortune tyrannique, inexorable et acharnée contre elle. Pas un asile où elle puisse reposer, pas une espérance où elle puisse appuyer sa tète fatiguée.
» Oh I il me semble que mes gémissements émeuvent cette mer irritée ; que ces vents, importunés de ma voix, en frémissent 1 Seuls, le
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ciel sévère, les planètes et le destin, toujours cruel, se réjouissent de mes perpétuelles infortunes, déployant leur puissance et leur fureur contre ce corps d'argile, ce morceau de terre si misérable et si chétif I »
Mais après ce tableau des tumultueuses agitations du poète, cette plainte véhémente et grandiose, voici qu'apparaît, revêtue d'une ineffable douceur, l'image de la bien-aimée absente, dona Catherine d'Àtayde : Camoëns la salue d'une invocation attendrissante.
« Si seulement, pour prix de tant de peine, je pouvais jamais savoir avec certitude que le souvenir m'a représenté, ne fût-ce qu'une heure, à ces yeux brillants que je voyais autrefois ! Si cette triste voix, franchissant l'espace, allait frapper les oreilles de cet ange, dans la contemplation de qui autrefois j'ai vécu ! Si, revenant un peu sur le passé, elle rappelait dans son âme émue le temps déjà lointain de mes douces folies, de mes inquiétudes et de mes tortures si chères, et s'attendrissant enfin, quoique bien tardivement, elle se repentait un peu et s'accusait en elle-même de dureté ! Gela seul, je le sais, me serait un soulagement pour tout le temps qui me reste à vivre ; dans cette consolation, je noierais ma douleur!
» Àh I ma dame, ah I ma dame ! Faut-il que
lia LSS INSPIRATRICES
VOUS soyez puissante, pour me maintenir ici en vie, loin de tout objet d'allégresse, rien que par une douce illusion 1 Sitôt que je pense à vous, • mon front devient plus serein, et voici que mes affreux tourments se changent en rêveries mélancoliques pleines de channe et de douceur.
» Je cède à ces imaginations ; je demande de vos nouvelles, ô ma dame, aux brises amoureuses qui soufflent des régions où vous êtes ; je demande aux oiseaux qui en viennent s'ils vous ont vue, ce que vous faisiez, à quoi vous vous occupiez, où, comment, avec qui, quel jour, à quelle heure! Alors mon existence s'embellit, je reprends des forces nouvelles pour vaincre le destin et la. souffrance, afin seulement de retourner vous voir, vous servir, vous aimer. Le temps me dit qu'il remédiera à tout, mais l'ardent désir, qui n'a jamais souffert de rémission, rouvre sans pitié mes plaies à la douleur. »
Ainsi qu'on peut le voir par ces dernières lignes, le poète espérait encore. Et dona Catherine se mourait 1 Vers la fin de 1556, elle n'était plus.
La nouvelle de sa mort ne parvint à Gamoëns, selon toute apparence, qu'à son retour de Macao, où il avait été remplir une mission dont l'avait chargé le gouverneur des Indes, .
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Francisco Barrelo. En arrivant à Goa, il fut presque aussitôt jeté en prison, comme on sait; et ce fut pendant sa captivité qu'il pleura la mort de dona Catherine. Dans un sonnet imité de Pétrarque, il se compare à un oiseau privé de sa compagne, qu'il avait aperçu à travers les barreaux. Un autre sonnet, où il s'adresse à Tàme bienheureuse de celle qu'il aimait, est un des morceaux les plus célèbres de la poésie portugaise : Aima min ha gentil...
C'est peu de chose que l'histoire de cet amour, quant aux faits et aux détails précis : quelques entrevues pendant les belles nuits d'été, quelques promenades furtives dans la campagne de Lisbonne, le don d'un portrait de Camoëns qui resta pendant bien des années dans le sein de dona Catherine, et l'envoi de quelques poésies qui parvenaient à grand' peine, à travers Lien des risques, jusqu'à elle, franchissant les mers pour aller s'abattre, comme de blanches colombes, sur le palais. Voilà tout ce qu'on en aperçoit distinctement. Mais la grande âme passionnée de Camoëns, l'àme
aimante et souffrante de la noble Catherine,
unies dans un duo frémissant; mais ces années de tendresse inquiète, d'amour palpitant, plein d'angoisse, sous la menace toujours suspendue de la foudre, quel mystérieux et divin poème ! L'émotion redouble quand on arrive à la fin de cette histoire, à la lente agonie de dona Catherine qui se meurt de douleur, mais aussi paisiblement que la fleur replie ses pétales, et qui suit jusqu'au bout, d'une ardente pensée, dans sa route d'infortunes, le vaillant soldat, dont r existence est éparse en lambeaux par tout V univers. Ce drame a commencé par des scènes qu'on dirait empruntées à la riante fantaisie de l'Arioste, chantant les dames, les cavahers, les amours ; il finit par une morte qu'un amant pleure dans une prison !
NOTA. — Nous nous reprocherions de ne pas faire une mention toute spéciale de la biographie que M. le comte de Gircourt avait consacrée, il y a longtemps déjà, à Catherine d'Atayde. C'est le seul travail que l'on ait fait en France sur notre héroïne : il est rédigé avec un sens critique admirable, avec une sagacité audessus de tout éloge, et, comme nous avons eu l'occasion de le remarquer, l'auteur a devancé, sur les points les plus importants, les résultats des recherches entreprises si laborieusement
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depuis par Juromeoba. Voilà pour l'érudition. Quant ail goût avec lequel M. Adolphe de Circourt a su choisir et enchâsser, dans sa notice, les plus belles strophes inspirées à Camoons par dona Catherine, et à l'intérêt qu'il a su répandre sur toute l'histoire, nous ne pouvons assez y insister. Malheureusement l'opuscule de M. de Circourt ne se trouve pas en librairie; non plus que son magnifique travail d'ensemble sur Camoëns, resté inédit.