Symbole des Apôtres
peuple d'athées, on Ta dit avec raison, ne saurait exister. L'athée , malgré sa propre afiirmation , croit à n'importe quoi , cela nous suffit. Il croit au moins à sa cuisinière, quand il mange sans crainte d'être empoisonné le mets qu'elle lui a préparé ; il croit au magon qui a construit la maison où il dort paisiblement, sans crainte d'être englouti sous ses décombres effondrés ; il croit sans doute à son existence : or, toute existence suppose une création, il croit donc à son créateur.
Nous ne faisons qu'indiquer ces prémisses , nous ne voulons pas les discuter.
L'idée de Dieu domine partout dans l'univers, et c'est dans les livres saints de toutes les religions que nous devons chercher, par l'enseignement qu'ils ndus donnent sur l'essence de Dieu, à comprendre quelle est la nature des législations qui s'en sont inspirées.
Nous avons lu dans les écrits d'un des grands novateurs de notre époque *, fort peu orthodoxe,, on le pense ; mais n'importe nous prenons la vérité, comme Molière prenait son bien , partout où nous la trouvons ; nous avons lu que le Coran nous rendait compte du régime du sabre qui sanctionne le despotisme oriental ; que le refus d'admettre le filioque^ parlant de la procession du Saint-Esprit, nous explique la prédominance autocratique qui règne en Russie. Or, poursuivant
4 . Prosper Enfantin, Correspondance pUVaophÂqfAe et religieuse. 4843-1847, p. «7.
ridée du novateur, nous trouvons que le principe des dissidences protestantes nous justifie , et les systèmes parlementaires, et les persécutions contre les catholiques , au nom d'une suprématie religieuse en Suède et en Irlande, les cruautés même qui s'exercent dans l'Inde par un gouvernement mercantile. Car du moment que l'on dévie de l'idée primordiale d'une Église une et universelle, établie de Dieu dans la hiérarchie apostolique, pour s'en référer aux interprétations, nécessairement variables, du dogme, par un clergé individuel et indépendant; tenez pour certain que le trafiquant , abrité et soutenu par des principes d'où la sanction morale est absente , ne se fera pas faute de légitimer la combinaison de quelque société en commandite dont le but sera, par exemple, l'accaparement des objets d'alimentation, et d'afifamer, s'il le faut, son prochain, à son profit personnel. Croyons-en un éminent Anglais, témoin dans la cause. « La Compa- « gnie des Indes faisait suer l'or aux Indiens par tous (( les pores, et quand les magasins regorgeaient de riz, a dix millions d'hommes périssaient , en trois ans , « par la famine*. »
Ce n'est que dans les enseignements religieux , tels qu'ils nous sont développés sous la hiérarchie instituée par le Christ, qu'on trouve l'autorité paternelle , d'où procède la véritable liberté humaine , celle qui ne s'exerce que sous la sanction du précepte divin :
1, Sir Charles Napier, Du mauvais gouvernement de l'Inde. 1857.
«î LES INSTITUTIONS SOCIALES
n Aimez votre prochain comme vous-mêmes. » Là, point d'esclavage, point de despotisme, respect des droits de tous. De là , les mœurs plus douces , plus généreuses, plus tolérantes de la France entre toutes les nations; et c'est sous de telles inspirations que son Code pénal s'en va s' adoucissant de jour en jour.
Faisons attention que cette filiation d'idées nous est fournie par un novateur qui, déviant aussitôt de ces prémisses, si justes et si justifiées par l'histoire, a prétendu ériger une religion plus parfaite que le christianisme.
Tenons-nous-en, pour nous, à l'Évangile.
Les disciples du divin Maître ayant reçu la mission d'enseigner la bonne nouvelle à tous les peuples de la terre *, adoptèrent aussitôt le Symbole dit des Apôtres, le Credo, qui fait la base de nos croyances religieuses depuis tantôt dix-neuf siècles , et dont nous avons emprunté notre épigraphe.
Par une déduction toute naturelle des enseignements que nous ont transmis les apôtres, et sur l'autorité des livres saints, nous arrivons à comprendre que Dieu , ayant fait toutes choses, créa l'homme, participant de la faculté créatrice des choses visibles, et doué du sentiment des choses invisibles. C'est par là qu'il fut fait à l'image de Dieu. Au point de vue humain, sa
1. « Euntes ergô docete omnes gentes. » (Évangile de saint Mathieu, xxviu-i9.)
faiblesse originelle lui est rappelée dans toutes ses œuvres. Dans la poésie, la peinture, l'architecture, sa pensée, émanation divine, s'élance vers l'idéal, vers l'invisible , et , à travers le sentiment de la perfection , crée de véritables chefs-d'œuvre, des œuvres accom* plies, qui viennent bientôt échouer dans l'exécution visible qu'il est obligé de confier à sa nature humaine, impuissante et faillible.
De là, dans les œuvres humaines, dans les monuments, dans les monuments religieux également, voyons-nous partout une constante imperfection ; mais toujours aussi pouvons-nous y découvrir le sentiment de l'idéal qui avait présidé à la conception de l'œuvre.
Voilà comment les Pères , les plus grands docteurs , développant la doctrine enfermée dans les paroles du Credo, nous ont dit que « ce monde était un système c( de choses invisibles manifestées visiblement; que (( tout se rapporte, dans ce monde que nous voyons , « à un autre monde que nous ne voyons pas*. » Saint Augustin, dans sa Cité de Dieu, a admirable^ ment élaboré le même thème. Massillon nous a répété que « tout ce monde visible n'est fait que pour le siècle « à venir ; tout ce qui passe a ses rapports secrets avec « le siècle éternel , où rien ne passera plus. Tout ce « que nous voyons n'est que la figure et l'attente des (( choses invisibles ^. )> Charles Bonnet, de Genève, a dit, moins heureusement : « la nature n'est qu'un
4 . Saint Paul, ÉpUres aux Romains et aux Colossiens, 2. Sermon 5i*r les afflictions^ 3* partie.
« grand et magnifique spectacle d'apparences ^. » Enfin De Maistre, ce profond théologien laSque, a écrit : « il n'y a aucune loi sensible qui n'ait derrière elle une « loi spirituelle, dont la première n'est que l'exprès- « sion visible 2. w
Cette relation, si bien établie par les plus grands génies, entre le monde visible et l'invisible, nous am^e à traiter du symbolisme que l'homme est si merveilleusement apte à découvrir dans les œuvres sensibles. Le symbolisme se retrouve aux plus hautes époques de l'antiquité. Il est dans la nature même de l'homme, qui, ne pouvant atteindre à la perfection de l'idéal, s'aide de la science symbolique pour expliquer comment il a voulu en empreindre, en quelque sorte, ses œuvres plastiques.
Saint Thomas d'Aquin, l'ange de l'école, a établi la nécessité du symbolisme et en a prouvé l'orthodoxie. « Il nous faut bien, dit-il, rendre les choses spirituelles « et divines sous des images corporelles, car l'homme « n'arrive aux choses intellectuelles que par les, choses « sensibles. C'est par les sens que toute science, toute « connaissance lui viennent ^. »
J. Palingénésie socialêy partie xiii, ch. 2.
% Les Soirées de Saint-Pétersbourg ^ vol. II, p. 249.
3. « Conveniens est sacrœ scripturae divina et spiritual ia sub similitudine corporalium tradere. Est naturale homîni ut per sensîbilia ad intelligibilia veniat, quia omnis nostra cognitio a sensu initium habet » (!• q., I. ar. q. G).
Ainsi, soit qu'il se. parle à lui-même, soit qu'il s'adresse à son semblable, soit qu'il perpétue sa pensée par l'écriture ou par l'art, l'homme emploie toujours l'image, le symbole. Ne nous étonnons point que, dans l'acte suprême de son intelligence et de son cœur, dans le commerce qu'il établit entre lui et Dieu , dans la religion enfin, l'homme n'ait point renoncé aux symboles. C'est au contraire là, précisément, qu'il apporte toute la liberté et l'étendue de sa spirituaUté.
C'est pour nous un spectacle des plus consolants que les efforts tentés par la science moderne, dans la voie de l'étude du symbolisme religieux, qu'on nous avait trop appris à méconnaître *.
Toutefois, jusqu'à présent, il nous semble que c'est un peu trop aux menus détails d'ornementation que l'on s'est attaché dans cette étude ; on a fouillé jusqu'aux gargouilles des gouttières d'égUse pour y découvrir un sens symbolique. On y a vu des figures abjectes, immondes, qui rejettent, qui vomissent infectes les eaux pures que le ciel leur verse pour les rafraîchir et les purifier. On a découvert, il est vrai, dans le plan topographique des cathédrales un symbole plus élevé de la figure du Christ crucifié , les bras étendus dans le transept et la tête quelquefois penchée
4 . Du symbolisme dans les églises du moyen âge, par Mason Neale et Webb, traduit de l'anglais avec une introduction et des notes, par l'abbé Bourassè. Tours, 1847, in-S®. — Du symbolisme chrétien dans Vart, par Cartier. Tours, 4 847, in-8*. — Essai sur Varchitecture religieiue au moyen âge, par M. de Caumont {Mém* des antiq, de la Normandie, t. I, p. 535),
dans le chœur ^. Tout cela est- bien , très-bien , mais nous semble trop s'attacher à la partie matérielle de l'œuvre. Le symbole qui doit dominer tous les autres, suivant nous, est celui qui ressort de l'impression produite par l'ensemble même de l'œuvre architecturale , par la pensée invisible qui se meut à la surface de ces pierres, comme, selon la Genèse, l'esprit de Dieu était porté sur les eaux.
Puisque la religion contient virtuellement en elle le sens de la destinée de l'homme et des civilisations diverses que l'humanité a traversées, étudions ce que nous disent ces pierres , ces livres, ces catéchismes , comme l'ont dit de s:rands écrivains , de nos édifices chrétiens, en regard des monuments religieux de l'antiquité. Nous ne devons pas craindre d'aborder les problèmes que cet examen comporte. Dans les styles religieux de toutes les anciennes époques, même dans les beautés géométriques de l'art grec , de l'art païen le plus voisin de nous, nous ne verrons que des croyances mortes et des lois complètement étrangères à nos mœurs et à nos croyances, tandis que dans nos vieilles cathédrales nous retrouverons les idées, les sentiments, les principes qui ont amené la civilisation chrétienne à ce point de nous en rendre si orgueilleux, que nous croyons qu'elle est notre œuvre propre, et
4. L'église de Saint-Pierre de Caen est citée ainsi, par M. de Caumont : « le chœur n'y est pas tout à fait aligné sur la nef. »
que nous oublions quelquefois Dieu , qui seul en Qst l'inspirateur.
En effet, voici d'un mot la différence que nous rencontrons entre le symbolisme païen et le symbolisme de notre foi religieuse : l'un était un voile qui cachait la doctrine aux profanes, l'autre a déchiré le voile et a mis la vérité à la portée de tout le monde*; l'un était l'égoïsme étroit, renfermé, l'autre l'amour qui s'ouvre à tous, qui s'épanche sur tous.
Quoi, qu'il en soit, ne jugeons point les religions, les civilisations antiques du point de vue mesquin où se placent certains esprits pour juger la civilisation qui s'est produite au monde de ce côté-ci de la croix. Les rats et les oignons que l'on adorait en Egypte, les aventures burlesques que les poètes prêtent aux dieux de la G rèce, pas plus que les superstitions grossières qui grouillent dans le fond de nos campagnes ne nous donnent la mesure , quant à l'antiquité, des théories profondes et des vérités qui, pour être incomplètes, , n'en sont pas moins glorieuses pour la raison humaine ; et quant à la civilisation chrétienne, de la sublimité des enseignements de son divin auteur.
Pour nous, nous avons vu partout qu'on pouvait étudier, dans les monuments religieux des peuples historiques, les symboles des principes politiques et
i. « Qui facit veritatem, venit ad lucem, ut manifeslentur opéra ejus. » (Évangile de saint Jean, ch. ui, verset 21.)
sociaux qui tour à tour ont régi le monde. Dans les monuments chrétiens surtout, nous avons reconnu distinctement le symbole des principes les plus avancés que nous connaissions, des principes que les générations modernes, imbues de leur excellence, cherchent avec passion à répandre, à propager parmi les peuples, c'est-à-dire ceux de la liberté humaine*, de la fraternité
sociale Nous avouons n'y avoir rien vu de l'égalité,
ce dernier terme du symbolisme politicjue des sectes démagogiques de 93. En effet, la religion n'a que faire dans une société où les hommes seraient égaux, où le fort ne trouverait pas de faible à protéger, où le faible ne trouverait pas de protecteur à aimer, à révérer. Le lien civilisateur des devoirs réciproques manquerait parmi des hommes égaux ; l'égalité, suivant nous, serait la mort de toute civilisation.
Et pourquoi avons-nous lu d'aussi grandes choses sur les pierres des édifices religieux? C'est que l'art en général, un système d'architecture en particulier, ne peuvent pas provenir d'un individu, d'un artiste isolé, quelque talent qu'il ait reçu de la nature et de ses études. L'art religieux, dans sa manifestation la plus grandiose, dans l'édifice, est toujours l'expression complète d'une société, produite par la germination lente et progressive des siècles. C'est maintenant une pensée avouée de tous les théoriciens en esthétique, que l'architecture représente symboliquement les idées , les sentiments ,
1. « Là où est l'esprit du Seigneur, là est aussi la liberté. » (3* ÈpHre de %avn!t Paul omx (^wILhÀm^^ ch. m, v. 477.)
les croyances dogmatiques d'un pays et d'une époque.
Or, que pouvons-nous lire dans les masses épaisses et monstrueuses des monuments de Tlnde antique, pays de castes et de parias, dans les temples d'Ellora, creusés dans la montagne, où Ton n'entrait presque qu'en rampant, dans la pagode souterraine d'Ëklinga, où l'on égorgeait des victimes humaines ? Sinon le symbole du mépris de la vie de l'esclave, de l'écrasement, de l'abrutissement des nombreuses castes inférieures, sous le despotisme de la caste théocratique qui présidait au culte de ses divinités sanguinaires.
Les temples de l'Egypte viennent ensuite, s'élevant davantage, il est vrai, mais toujours surchargés de plafonds lourds, écrasants emblèmes de l'oppression dégradante sous laquelle sont courbées des multitudes de pauvres fellahs.
La plate-forme du grand temple de Balbeck est formée de blocs cubant chacun plus de 500 mètres cubes^. C'est à peine si le jour et l'air pénètrent dans ces temples, et c'est bien là encore un symbole des doctrines mystérieuses, interdites au vulgaire, où les initiés même qui y pénétraient ne voyaient qu'obscurité, ne respiraient que principes délétères et malfaisants. C'est
4 . De Saulgt, Études sur Vart judaïque, « Revue Contemporaine », 45 juin 1855.
dans les temples de Tentyris et de Kamak qu'apparaissent des cariatides à figures humaines, supportant des entablements massifs, d'un poids à ne pas comprendre aujourd'hui comment des pierres aussi colossales ont pu être transportées , et élevées au-dessus de ces malheureuses femmes ; car ce sont des femmes que les statues des cariatides*, et c'est là encore un des caractères des législations antiques que le mépris de la femme , après le mépris qu'elles manifestaient pour la vie de leurs innombrables populations d'esclaves. La femme n'était qu'un jouet pour l'homme, l'instrument de ses plaisirs, dans les religions 4u P^ssé; il a fallu la venue du Christ pour la relever, et pour défendre qu'on lui jetât la première pierre.
Nous arrivons sous le doux climat de la Grèce, où l'atmosphère est moins étouffante, où les aspirations de la vie prennent plus d'activité. Des philosophes, Socrate , Platon, ont entrevu, dans les doctrines hermétiques de l'Egypte, la notion de la spiritualité de l'âme; le paganisme grec permet à l'esclave de lever la tête, de s'instruire. Grâce à notre bon Lafontaine, nous connaissons tous les heureux apologues de l'esclave de Phrygie; mais il n'est point admis encore dans le tem-
4 . « Une cariatide, j> dit le Dictionnaire de VAcculémie, « est une figure de femme qui soutient une corniche sur sa tête. On y emploie aussi des figures d'hommes. » — Ce qui prouve, une fois de plus, que tout le monde, hommes et femmes subissaient le poids de l'oppression, et que cette condition était un sujet d'ornement pour l'art qui présidait à la .construction des édifices religieux.
pie : les dieux n'existent point pour lui, seulement pour rhomme libre. Aussi les temples tiennent-ils peu d'espace, sont-ils d'étroites proportions; ils se sont élevés néanmoins, les colonnes se sont élancées , plus sveltes, plus dégagées. On voit de loin les temples sur les hauteurs de Delphes et du cap Sunium. L'étude des symboles nous apprend qu'il y a là tendance à une conception plus pure de l'idéal divin. Cependant, le plafond oppresseur est toujours là, et l'esprit humain n'y peut rien voir au travers ; la ligne droite, la ligne horizontale règne toujours, son symbole inflexible domine toutes les têtes, la liberté humaine n'existe pas^. Que disons-nous? la liberté des dieux mêmes n'existe pas : la fatalité est plus puissante qu'eux, et Jupiter, qui d'un mouvement de tête fait trembler l'Olympe^, Jupiter reconnaît au-dessus de lui le destin immuable. Phidias, pour le représenter dans toute sa majesté, l'avait fait colossal dans le temple d'Olympie ; mais il était assis et en quelque sorte prisonnier, il ne pouvait se lever que par un effort qui lui eût fait briser la toiture du temple qui pesait sur sa tête ^.
4 . On a remarqué qu'une ligne horizontale, à la portée de celui qui doit passer dessous, a cette propriété de faire instinctivement baisser la tête; elle laisse dans le doute si l'on n% s'y heurtera pas, et si Ton ne s'y brisera pas le front. Les proportions de la ligne courbe rassurent l'esprit sur l'élévation de l'arcade, et elle ne produit pas le sentiment de l'abaissement, de la soumission forcée.