‹ Les institutions de l'ancienne RomeChapitre 2 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DES CAUSES QUI ONT EMPÊCHÉ LA FORMATION o'UNE CLASSE MOYENNE PAR LE COMMERCS ET L*INDUSTRIE I CONCURRENCE SERVILE ET ÉTRANGÈRE, PRÉJUGÉS ÉCO- NOMIQUES. COUP D*OEiL SUR LES collegia*

§ 1er.— Place de Tagriculture dans Tancienne

vie romaine.

Le peuple romain a été dès son origine un peuple essentiellement agriculteur : nous en trouvons la preuve à la fois dans les noms et surnoms de Piso, de Fabius, de Porcius, de Lactucinus, de Cicurinus, de Stolo, qui, avec beaucoup d'autres de Pépoque la plus ancienne, se rattachent à Tagriculture (1) et dans la distinction des res mancipi et des res nec mancipi. Tandis que la propriété quiritaire de celles-ci s'acquiert également par les modes civils et par les modes

(1) Pisones^ a pisorutn satione, quod pisa optime sererent, ut Cicérones^ a cicere^ LentuU a lente \ ou de piso, pinso^ selon Pline, xviii, 3, 3: Fahiorum gens dicta a fabx saiione, quod eo tempo re que Romani pêne omnes agii-

iiaturels, elle ne s'acquiert relativement à celles-là qu« par les modes civils ; or les modes civils sont en-

eulturam exercebant, primus qui hoc nomine appellatus est in faba serenda excelleret (Pline, xviii, 3, 3); l'autre étymologîe qui rattache ce nom gentilice à fovea^ qui eût été anciennement favia ou favea « quod matrem ejus >» Hercules, unde ,genu3 hoc cœpit, ad foveam compres- » serit », n'est, selon toute vraisemblance, qu'une invention postérieure de ces Grecs ingénieux qui, comme médecins ou philosophes domestiques, vivaient dans les grandes familles romaines. Porcius Biporco selon Varron, R, R. d. 10 : « multa cognomina Romanorum a bestiis erant, vel » majoribus, ut Equitius, Taurus, vel minoribus, ut Por- » cius, Caprilius, Ovinius, ut quisque hoc vel illud pecus M alere maxime studuit ».

« Lactuçini cognominati sunt Romse quidam in Valeria » gente a studio colend» lactucœ », dit Pline (xix, 4). Cicur se dit proprement des animaux apprivoisés : d'après Varron- (LL. VI, 5), les Veturii auraient dû ce surnom à la douceur de leur caractère;, mais on peut aussi le rattacher,, comme beaucoup d'autres, à l'élevage, à la domestication. Stolo^ ce qu'on appelle en arboriculture un ^ourmandr c'est-à-dire une pousse pai*asite qui épuise le tronc principal ; selon Pline (xvii,l, 1), ce surnom eût été donné à la gens Ltcinia pour avoir inventé l'art de coniuire lesarbres : « Stolonis illa lex qusB vetat plus D jugrahabere » civem R., et qui propter diligentiam culture stolonum» » confirmavit cognomen, quod nullus in ejus fundo rcpe- » riri poterat stolo, quod affodiebat circum arbores e radici- » bus quse nascerentur e solo, quas stolones appellabant. » La gens Licinia passait aussi pour avoir importé ou cultivé la première une espèce d'oliviers qui donnait une huile

tomrés de formalités donl le but est de constater plus sûrement les titres de propriété. Le législateur attachait donc une importance spéciale aux objets compris dans la catégorie des res mancipif et comme ils se rapportent tous à Tagriculture, on peut en con* dure qu'à Tépoque reculée à laquelle remonte cette distinction, les intérêts de Tagriculture tenaient déjà la première place dans la vie du peuple Romain (1).

Dans nos sociétés modernes, au-dessous de la classe supérieure qui vit de son revenu, on trouve une classe moyenne qui vit de ses profits, fondés sur le commerce ou rindustrie, par lesquels elle arrive à la fortune et recrute incessamment la classe supérieure à laquelle s'élèvent chaque jour de nouveaux vainqueurs dans cette lutte féconde pour la vie ; à côté de la classe moyenne qui, comme la classe supérieure, possède des capitaux, travaille une classe inférieure qui ne tire sa subsistance que du salaire de ses bras,

renommée ; d*oii le nom d'olea Liciniana^ donné à Thuile de première qualité, suivani Golumelle. Voir sur les Roms romains le traité de Sigonius : De nominibus propriis Ho- . manorum.

(1) Mancipi res sant : i^ prsdia in Italico solo, tam rastica, qualis est fundus, q>iam urhana, qualis domus; 2<^ item jura praediorum rusticorum, velut via, lier, actus, aqùaeductus; 3^ item servi; 4o et quadrupèdes qus dorso collove domantur, velut bovès, muli, equi, asioi. Geterse res neo mancipi sunt. Elefanti et cameli, quamvis collo dorsove domentur, nec mancipi sunt, quoniam bestiarum numéro sunt (Walter, §577; Rein dr. o. 314-20; Ulp. xix, 1; Willems, Le Droit public Romain, p. 90-91).

et cependant fournit, elle aussi, des recrues aux catégories supérieures ; elle n'en est en effet séparée par aucun obstacle que ne puissent franchir l'intelligence et l'économie, puissamment secondées dans leurs elibrts par les institutions modernes qui, plus fortes que les préjugés dont la plupart des états se débarrassent rapidement, activent eu la réglant celte sorte de sélection par laquelle le corps social, au lieu de dépérir dans l'immobilité des anciennes aristocraties, répare et rajeunit ses organes essentiels. A Rome, au contraire, surtout dans les six premiers siècles de son histoire, il n*y a que deux grandes classes ; la première vit de son revenu, c'est-à-dire du produit de ses terres privées et de celles qui forment ïager publicus, auquel les patriciens seuls avaient droit dans le principe et qui, quand le patriciat eut été dépouillé de ses privilèges légaux, furent en fait constamment accaparées par les plus riches. La seconde classe, formée des petits propriétaires est de plus en plus dépouillée des biens fonciers sur lesquels elle vivait et tombe dans la misère. En effet, il n'y eut jamais à Rome un commerce, une industrie suffisamment développés pour nourrir par le travail une classe d'hommes libres occupant une situation analogue à celle de notre bourgeoisie. Suivant Denys d'Halicarnasse (II, 28; IX, 25), Romulus aurait interdit à ses sujets toutes les professions qui, d'après le rhéteur Grec, pouvaient les détourner du métier des armes, notamment le commerce et les arts mécaniques. Nous devons voir dans cette légende une sorte de consécration

du préjugé qui, de tout temps, détourna les Romains de tout travail autre que l'agriculture et empêcha constamment chez eux les hommes politiques comme les philosophes, de reconnaître la solidarité de l'agriculture avec le commerce et l'industrie qui, en répandant ou en utilisant les produits du sol, en augmentent la valeur. Par une étrange et funeste méconnaissance des notions morales les plus élémentaires, un citoyen Romain trouvait plus honorable que l'exercice d'un métier, d'un commerce qui eût assuré son indépendance, l'assujettissement à tel ou tel personnage dont il servait les passions politiques ; il en résulta que la catégorie des travailleurs libres ne s'organisa pas à Rome d'une façon assez forte dans les premiers siècles, et plus tard le développement de l'industrie servile étouffa par sa concurrence jusqu'aux derniers germes qui auraient pu donner naissance à un tiers état.

§ 2. — Le travail servile.

En effet, dans le domaine de l'industrie et du commerce, comme dans celui de l'agriculture, le travailleur esclave enlève de plus en plus au travailleur libre tout moyen d'employer utilement son activité. €hassé de la campagne par la ruine de la petite propriété, dont nous parlons plus bas, le citoyen pauvre trouve dans la ville tous les métiers, tous les commerces exercés par des étrangers ou par les esclaves des riches qui ont organisé des ateliers dans lesquels ils les font travailler à leur profit. Galon l'Ancien, sur

6 SEPTIÈUE PARTIE

la fin de sa vie, négligea ragriculture, dans laquelle il ne voyait plus, selon le témoignage de Plutarque, qu'un amusement plutôt qu'une source de revenu, et comme, d'après son jugement, « l'homme admirable, » l'homme divin et le plus digne de gloire, était celui « qui prouvait par ses livres de comptes qu'il avait » acquis plus de bien qu'il n'en avait reçu de ses » pères (i) », il chercha pour ses fonds des placements dont Jupiter même, selon ses expressions, ne pût diminuer le produit. Outre la spéculation connue sous le nom d'usure maritime, il faisait exploiter par des esclaves ou des affranchis des étangs, des sources thermales, des ateliers de foulons ou d'autres industries du même genre qui occupaient de nombreux ouvriers; il faisait aussi acheter et instruire par ses esclaves de jeunes sujets qui, dressés à tous les métiers, étaient ensuite les uns vendus avec bénéfice, les autres employés à son profit. Le plaidoyer de Cicéron pro Roscio comœdOf qui est au nombre des plus intéressants au point de vue de l'étude du droit romain, a pour origine une association entre G Fannius Cherea et le célèbre acteur qui devait instruire dans son art un esclave du nom de Panurge : celui-ci aurait ensuite exercé le métier dramatique au profit de la société dans laquelle l'apport de l'un était représenté par l'esclave tandis que l'autre fournissait son talent et son expérience. Grassus avait jusqu a cinq cents esclaves maçons ou architectes dont il louait le

(1) Plutarque, Caton, xxxiii.

travail, car il ne (it jamais bâtir pour son compte personnel d'autre maison que celle qu'il habitait; c'était une de ses maximes que quiconque aime à bâtir n'a pas besoin d'ennemis pour se ruiner, et s'il finit cependant par se trouver propriétaire d'un grand nombre d'immeubles à Rome, ce fut au moyen d'une ingénieuse spéculation; les incendies étaient fré* quents et terribles au milieu de ces entassements de maisons mal alignées et à peine séparées les unes des autres par des ruelles étroites, qui formaient l'ancienne ville. Quand le feu prenait quelque part, on ne pouvait pas prévoir où s'arrêteraient ses ravages. Grassus, qui avait toujours des fonds disponibles, se présentait, au moment opportun, devant les propriétaires de Ja maison incendiée et des maisons voisines ; et profitant de leur inquiétude, se faisait céder à vil prix les immeubles déjà atteints ou seulement menacés. On trouvait aussi dans son personnel servile des lecteurs, des écrivains, des banquiers, des gens d'affaires, des maîtres d'hôtel, et soit qu'il les vendit, soit qu'il louât leurs services, soit qu'il les utilisât luimême, c'était la source principale de ses revenus. « 11 avait, nous dit Plutarque, plusieurs mines d'ar- » gent, des terres d'un très grand rapport avecbeau- » coup de laboureurs qui les faisaient valoir; mais ces » possessions n'étaient rien en comparaison de ce » que lui rapportaient ses esclaves, tant ils étaient ») nombreux et distingués par leurs talents (1). »

(i) Plutarque, Grassus, ii.

§ 3. — Commerce de Rome, métiers.

Nous voyons cependant, soit dans les descriptions topographiques de Rome, dont ] es quartiers sont souvent distingués par des noms tirés du genre d'individus qui les habitent, soit dans les ouvrages des écrivains qui, comme Plante, Horace, Martial, Juvénal^ Pétrone, ont peint, tantôt par des allusions, tantôt directement, la physionomie de la grande ville à différentes époques de l'histoire, que les industries, les commerces, les métiers qu'alimente le mouvement d'affaires d'une cité opulente, y étaient représentés dans toute leur variété. Le vicus Tuscus a ses marchands de soieries, ses parfumeurs; au pied du mont Capitolin, dans le quartier d'Argilète, s'ouvrent les boutiques des cordonniers ; le commerce de luxe offre le long de la voie Sacrée, dans le quartier situé au midi du forum Romain et sur le champ du Mars, les magasins où s'étalent ses brillantes fantaisies: éventails en plumes de paon, boules de cristal, osselets d'ivoire, tablettes à écrire, coffrets de bois précieux, objets ciselés ; les marchands de vêtements habitent de préférence les Septa Julia ; aux abords des théâtres, des cirques, des bains, se pressent les marchands d'aliments cuits : vendeurs de porc salé (salsamentarii) (1), de boudins (botularii), de pâtisseries grossières (crustularii, libarii) (2) ; pour annoncer leur

(1) D'après Suétone, le père d'Horace, aiTrancbi, comme on le sait, aurait exercé ce commerce (Suétone, vie d'Horace).

(2) Caton nous a conservé la recette du libum.

marchandise et appeler les chalands, tous ces petits industriels avaient des cris dont la variété, qui fatiguait Sénèque, donnait aux rues de Rome une animation particulière qui rappelle l'ancien Paris (1). Dans toutes ces tavernes, qui servent à la vente des aliments cuits et portent le nom de popinœ, on débitait, outre la viande de porcs, qui seule tient une certaine place dans Talimentation du has peuple, la polenta, sorte de farine, un pain grossier que Ton nomme pain plébéien, et des légumes de toute espèce : des lupins cuits à l'eau, des cicers, autre sorte de pois qui se mangent bouillis et frits, des fèves avec leurs cosses, des choux crus assaisonnés au vinaigre, des bettes dont la fadeur est relevée par une sauce au vin et au poivre. Pour deux as, esclaves, affranchis, gens de bas étage peuvent se rassasier dans ces cabarets de l'ancienne Rome, rendez-vous de tout ce qu'il y avait de plus vil dans la tourbe cosmopolite au milieu de laquelle les agitateurs de l'école de Catilina recrutaient facilement leur clientèle. Les rhéteurs et les philosophes Grecs fréquentent des tavernes d'un genre un peu plus élevé, les Ihet^mopoles, où ils vont boire du vin doux, de l'hydromel, du vin cuit; enfin les gens de bonne condition qui ne fout pas de provisions dans leur domicile, peuvent acheter au détail du vin dans les tavernes dites vinariœ, où sou-

(i) Jam libarii varias exclamationes et botularium et crustularium, et omnes popinarum institores, mercem sua quadam et insignita modiilatione vendantes (Sénèque, ad Luc. vu, 4).

vent ils vont passer la nuit. Nommons encore, parmi les métiers mentionnés par les auteurs anciens, les constructeurs (structores), les loueurs d'ânes (aselli), les ouvriers en laine (lanarii) quihahitaientau hout du €œlius dans la deuxième région ; les brûleurs et parfumeurs de cadavres (ustores, unguentarii), sur l'Esquilin, dans la cinquième région; les éleveurs de chèvres (caprarii), les maraîchers (herbarii), les pêcheurs, les ciseleurs (cœlatores), les constructeurs et porteurs de litières (sellarii, lecticarii). Tous ces métiers nous apparaissent cantonnés chacun dans un quartier spécial et formant des agglomérations connues sous le nom de castra. P. Victor mentionne les castra lectica" riorum, tahellariorum, victimariorum, salgamarioriim (marchands de conserves).

§ 4. — Les collegia

Ainsi toutes les industries et tous les commerces qu'entretient la vie d*une grande cité sont représentés à Rome et y ont même reçu une organisation que Plutarque fait remonter jusqu'à Numa : « il distri- » bua le peuple, nous dit-il, en divers métiers de » musiciens, d'orfèvres, de charpentiers, de teintu- » riers, de cordonniers, de tanneurs, de forgerons » et de potiers de terre ; il réunit en un seul corps » tous les artisans d'un même métier et institua des » assemblées, des fêles et des cérémonies religieuses » convenables à chacun de ces corps (1) ». Mais le but de Numa était, d'après Plutarque, plutôt politi-

(1) Plutarque, Numa, xxii.

que que social : il voulait, par ces instituUons, faciliter la fusion de rélémeni Sabin et de Télément Latin réunis dans la même cité. Cependant, les associations dont on lui attribue la création ont subsisté : les corporations (collegia) (1) ont reçu à Rome une organisation légale et se sont répandues dans les principales villes municipales de Tltalie et jusque dans les provinces où leur existence est attestée par de nombreuses inscriptions. Elles étaient officiellement reconnues et recevaient des droits qui constituaient la personnalité, sous la république en vertu d'un sénatus-consulte, sous le gouvernement des empereurs en vertu d'une constitution du prince. Dans ces conditions, elles avaient une caisse commune et des esclaves qui se trouvaient dans une situation analogue à celle des esclaves publics. Elles étaient gérées par un syndic, qui les représentait dans toutes leurs opérations ; elles avaient la capacité d'affranchir, de recevoir des kgs, et à l'exemple des anciennes gentes^ elles rendaient des décrets et se donnaient des règles qui obligeaient tous les membres de la société (sodales), mais ne devaient pas se trouver en opposition avec les lois générales de l'État (2).

(1) Le nom de collegium, quo l'élymologie rattache à leXf désigne spécialement une association ayant ses règles particulières ; sodalitium, souvent employé comme synonyme de collegium, se rattache à edo et évoque plutôt ridée des repas de confréries (voir Bréal et Bailly, dictionnaire étymologique Latin).

(2) Collegia Romse certa sunt quorum corpus senatus-

Dans son plaidoyer pour Sexlius, Cicéron nous montre les corporations qui, comme le Sénat et tous les corps publics, rendent des décrets par lesquels elles témoignent, dans les termes les plus honorables, l'intérêt que leur inspiraient ses malheurs immérités: « erat igitur in luctu senatus, squalebat civitas, pu* » blico consilio mutata veste ; nuilum erat Italiœ mu- » nicipium, nulla colonia, nuUa prœfectura, nulla » Romœ societas vectigalium, nuilum collegium aut •» concilium, aut omnino aliquod commune consi- » lium quod tum non honorificentissime decrevisset » de mea salute, cum subito edicunt duo consules ut » ad suum vestitum senatores redirent (1) .» Les corporations qui s'associaient à ces manifestations sympathiques, dont Cicéron, rentré dans ses foyers, aimait à rappeler le souvenir, savaient qu'elles faisaient ainsi un acte d'opposition aux hommes qui avaient alors le pouvoir entre leurs mains ; et cependant les consuls qui, comme le constatent les derniers mots du texte que nous venons de citer, se croyaient en droit d'enjoindre aux sénateurs de quitter leurs

consulto et constitutionibus principalibus confirmalum est^ veluti pistorum et quorumdam aliorum, et naviculariorum, qui et in provinciis sunt. Quibus autem permissum est corpus habere collegii vel societatis, vel oujuscumque èxaipsiaç nomîne, eopum proprium est, ad exeinplar reîpublicse, habere res communes, arcam communem et acterem, sive syndicum, per quem, tanquam in republica, quod communiler agi, fieri oporteat, agatur, fiai (Caius, i, ff). (\) Cicéron, pro Sextio, xiv.

habits de deuil, ne tentèfeut pas d'étendre le même édit aux corporations qui avaient affiché les mêmes sentiments. Une lettre de Cicéron à son frère Quintus(l) prouve que ces corporations comptaient quelquefois parmi leurs membres des hommes d'un certain rang ; nous y voyons, en effet, un chevalier Romain, M. Furius Flaccus, homme d'ailleurs méprisable, chassé, malgré ses supplications du collège des Capitolini et de celui des Mercuriales (2) .

Si ces associations, dont plusieurs n'avaient, il est vrai, qu'un caractère purement religieux, s'étaient développées en proportion de la puissance Romaine^ elles auraient eu pour effet d'y constituer une classe moyenne qui aurait pu recruter et étendre la classe des chevaliers avec laquelle Cicéron s'efforçait de fonder un tiers état dont il comprenait la nécessité pour élargir les bases du parti dirigeant. Mais s'il était assez clairvoyant pour reconnaître, avec les homme» les plus éclairés parmi les conservateurs, que celles-ci étaient trop étroites, il n'avait pas l'indépendance d'esprit qui l'eût affranchi des préjugés hostiles au travail industriel libre qui s'opposaient invinciblement à la réalisation efficace de ses vues.

§ 5 . — Les publicains.

Les publicains, enrichis par les spéculations qui

(1) Cicéron à Quintus, ii, 5.

(2) M, Furium Flaccum, equitem Romanum, homincm nequam, Capitolini et Mercuriales de collegio ejeceruntr prsesentem, ad pedes uniuscujusque jacentcm.

avaient pour objets la perception des revenus de l'état, Texploitation des terres formant Yager publieus, l'adjudication des travaux publics et des fournitures relatives à tous les services, bien qu'ils fassent tenus à Técart des hautes fonctions, occupaient cependant une place considérable dans une société avide d'argent. La fortune des premiers citoyens de l'État était entre leurs mains; les plus intègres ne se faisaient pas scrupule d'entrer, sous le couvert de prête-noms, dans leurs compagnies, adjudicataires de toutes les entreprises, en Italie comme dans les provinces. Qu'ils fussent en possession de la justice, en vertu de la loi du second des Gracches, ou qu'ils fussent exclus des tribunaux en vertu de la constitution de Sylla, « les chevaliers, dit M. Person, avaient »> pour eux deux leviers irrésistibles: la puissance des » capitaux et la complicité .des classes dirigeantes. » Par le moyen de l'argent, ils tenaient à leur dévo- » tion tout ce qui n'était pas indépendant par soi- » même ; clientèle d'un nouveau genre et bien au- » trement efficace que l'autre. De plus, comme ils » étaient en compte courant avec toute la noblesse, » qu'ils avaient ses fonds en dépôt pour les faire » fructifier, ils trouvaient en eux des protecteurs » d'autant plus actifs qu'ils étaient eux-mêmes inté- » ressés (1) >>. Mais si l'ordre équestre concentrait en lui-même, à peu près exclusivement, toute l'activité

(1) Person, Adminisiration des provinces romaines, p. 193.

industrielle, commerciale et financière des Romains, cette activité était improductive, et tel, qu'il était constitué, il ne renfermait pas les éléments nécessaires pour former dans l'état une classe moyenne analogue à celle qui fait la force et la vie de nos sociétés modernes. En effet, sans entendre ia production dans le sens étroit des physiocrates, au jugement desquels ragriculture seule crée la véritable richesse, on doit reconnaître que les compagnies des publicains étaient organisées en vue de la spéculation et non de la production. Si Ton considère leurs opérations dans les provinces, on voit qu'ils les exploitaient plutôt qu'ils ne les cultivaient. Qu'il s'agit de mines ou de domaines agricoles à mettre en valeur, de taxes quelconques à percevoir, de travaux à exécuter, de fournitures à faire pour les flotles et les armées, chaque compagnie, adjudicataire pour une période plus ou moins longue, ne songeait qu'à réaliser, au bénéfice de ses associés, la plus grosse somme possible de profits, sans se soucier de l'avenir, sans ménager les sources de la fortune publique.

§ 6. — Renversement des principes de l'économie politique dans les lois fiscales; progrès sous l'empire.

La politique intérieure et extérieure du Sénat mérite souvent tous les éloges que lui ont décernés les historiens; sa politique économique, au contraire, est aveugle, parce que l'intérêt obscurcissait la vue

des hommes d'état Romains. C'est seulement sous l'empire que Ton trouve chez les gouvernants la préoccupation d'encourager l'agriculture, qu'Auguste fut impuissant à faire revivre en Italie ; de protéger dans les provinces le commerce et l'industrie des peuples que les préjugés nationaux ne détournaient pas de cet exercice de leur activité, par lequel ils s'enrichissaient, tout en payant facilement des taxes mieux réparties et plus honnêtement perçues que sous le régime républicain. Encore l'administration impériale n'alla-t-elle jamais jusqu'à donner aux douanes et aux octrois le caractère de droits protecteurs ; jamais les poWon'tt ne furent conçus autrement que dans un but purement fiscal, et cela s'explique quand on songe qu'à Rome même et en Italie, les producteurs n'étaient généralement que des gens de bas étage, affranchis ou étrangers pour la plupart, dont les intérêts ne pouvaient pas être mis en balance avec ceux des consommateurs. En fait de mesures destinées à encourager ou à défendre la production nationale, nous ne trouvons sous la république que la loi qui interdisait aux nations Transalpines la culture de la vigne et celle de l'olivier, loi inspirée, nous dit Cicéron, par la crainte que la concurrence provinciale n'avilît les plantations qui, comme toutes les autres espèces de propriété foncière, étaient tombées entre les mains d'un petit nombre de riches propriétaires (1). Mais la protection s'exerçait ainsi au pro-

(1) Nos vero, justissimi horolnes, qui transalpinas gente

fît exclusif des propriétaires opulents qui, possédant seuls les plantations, ne les faisaient cultiver et exploiter que par des esclaves ou des affranchis ; le travail national n'y gagnait rien. 11 n'en est pas de même des clauses des édits de Claude et de Trajan qui conféraient le droit de cité aux Latini Juniani remplissant les conditions que nous avons énumérées dans notre second volume, p. 218-219: nave, œdificiOy pistrino.

La première et la troisième conditions prouvent que, dans ce cas, la difficulté d'approvisionner Rome et de nourrir la population romaine avait éclairé le gouvernement; la seconde, ne s'adressant qu'à des individus possesseurs d'une fortune considérable (1), s'accorde avec un ensemble de mesures par lesquelles les empereurs, Trajan surtout, s'efforçaient de pousser les propriétaires aisés à employer le tiers de leurs capitaux en Italie ou à Rome même, ce qui, d'après le témoignage de Pline, fit hausser le prix des propriétés, principalement de celles qui étaient situées aux portes de la ville (2). La proportion fut réduite

oleam et vitem serere non sinimus, que pluris sint noslra oliveta nostraeque vinese, quod cum faciamus prudenter facere dicimur, juste non dicimur (Gic. de rep., m, 6).

(1) .... qui patrimonium sesterlium CG milium plurisve habebit.

(2) Sois tu accessîsse preiium agrîs, praecipue suburbanis? fiumptus candidalorum, fœdofl illos et infâmes, ambitus îege restrinxlt (princeps); eosdem patrimonii tertiam partem conferre jussil in ea qusB solo continerentur, déforme

du tiers au quart par Antonin (1). Mais sous la république, les censeurs et le Sénat qui rédigeaient les cahiers des charges relatifs à toutes les entreprises que se faisaient adjuger les grandes compagnies de publicains (2), ne nous semblent pas s'être jamais préoccupés d'inscrire dans leurs contrats des clauses qui tendissent à protéger le commerce, rindustrie ou l'agriculture des Romains. Aucun historien, aucun texte ne nous autorise à supposer que l'on obligeât, par exemple, les compagnies qui soumissionnaient des travaux, à employer des ouvriers libres plutôt que des esclaves, à prendre leurs matériaux dans telle région plutôt que dans telle autre ; or si une pareille pensée de protection, en faveur des classes laborieuses de Rome ou de l'Italie, avait jamais inspiré la politique économique du Sénat, il nous semble incontestable que les historiens, que Tite-Live surtout, qui aime à faire ressortir la sagesse patriotique du gouvernement républicain, nous en auraient conservé quelque souvenir. Cette faute politique, dont les conséquences ont été désastreuses pour la société Romaine, doit être attribuée à différents motifs. En ce qui concerne les provinciaux, les impôts ordinaires ou extraordinaires

arbilratus, uterat, honorem petitiiros urbem Italiamquenon pro patria sed pro bospitio aut stabulo, quasi peregrinantes habere (Pline, vi, 19).

(1) Capitolin, Antonin, ii.

(2) Societates publicanorum ou vectigalium, publicani, decumani, pecuarii ou scripturarii, portoriorum conductores (voir Willems, p. 355-356).

de toute espèce qui pesaient sur eux, n'étaient pas considérés au même poinl de vue que dans nos sociétés modernes, où ils sont censés représenter la part contributive due par chacun des membres d'une association. Les provinciaux, en effet, ne sont pas membres actifs de l'état Romain : ils n'en sont que les sujets, dans des conditions plus ou moins favorables. Les charges auxquelles ils sont assujettis, si elles sont censées payer les avantages de la paix Romaine, dont ils ont le bénéfice, leur sont aussi demandées en raison du droit du vainqueur sur le vaincu ; elles n'ont pour mesure que les besoins ou les plaisirs du conquérant; si on les ménage, c'est en vertu des principes d'humanité qui inspiraient déjà quelques-uns des plus éclairés parmi les contemporains de Cicéron et se répandirent davantage dans les générations suivantes; c'est surtout pour ne pas tarir la source des revenus de l'État. En surveillant plus exactement l'administration des provinces, la politique des empereurs y permit le développement d'une prospérité qui, sur plusieurs points, en Afrique et dans l'Asie mineure par exemple, n'a jamais été égalée depuis. Quant à l'agriculture, au commerce, à l'industrie, un gouvernement dont la politique économique n'assure pas, par des mesures efficaces, ces organes essentiels de Ja vie- du peuple à la tête duquel il est placé, commet une faute insigne, et cette faute n'est rien moins qu*un véritable crime si c'est par une odieuse complicité ou une lâche tolérance que les gouvernants sacrifient la production de leur pays

aux intérêts des compagnies de spéculateurs.

Mais la situation du gouvernement Romain relati-» Tement aux provinciaux u*était pas celle de nos gouvernements modernes relativement à leurs nationaux : comme nous venons de Je dire, les provinciaux n'étaient pas des Romains, ils n'étaient, à des titres divers, que des non-citoyens. Or, sous PEmpire comme sous la République, jusqu'au jour où Caracalla déclara citoyens tous les habitants libres du territoire soumis à la domination romaine, les citoyens ne formaient, au milieu d'une masse énorme de pérégrins, qu'une classe d'élite qui ne s'ouvrait que discrètement à des recrues nouvelles et défendait avec jalousie ses privilèges, (^ette disproportion entre le nombre des citoyens et des étrangers, vivant côte à côte dans le même pays, l'inégalité civile et politique des habitants qui formaient la population, offre un spectacle qui déconcerte les habitudes de l'esprit moderne. Dès l'an 243 avant notre ère, l'accroissement du nombre des habitants qui n'avaient pas le droit de cité, est tel qu'on est obligé de créer un magistrat spécial, le préteur pérégrin, pour juger les affaires qui se présentent soit entre pérégrins, soit entre citoyens et pérégrins. Or, ce magistrat n'est pas un officier subalterne; il occupe un des plus hauts rangs de la hiérarchie, il est le collègue du préteur urbain, quoique celui-ci ait la préséance. Dans quel autre état trouverait-on un des premiers dignitaires de la République institué en vue des rapports avec les étrangers au cœur môme de la cité? Il y a là une preuve que si le

commerce et l'industrie s'étaient développés, dès cette époque^ au point que les anciens magistrats ne pouvaient plus suffire au mouvement d'affaires que produit la vie d'un grand peuple, le progrès s'était effectué surtout du côté des pérégrins, qui venaient à Rome de plus en plus nombreux, et y accaparaient tous les genres de travail dédaignés par la morgue des citoyens Romains : s'il en eût été autrement, on aurait vu naître en 242 une magistrature autre que la préture pérégrine, qui n'a pas d'analogue dans l'histoire.

Quel que fût le nombre des étrangers, c'était en Italie surtout que la population civique avait sa plus haute densité, surtout depuis les lois Julia et Pappia Poppœa ; mais c'étaient les citoyens de Rome même qui étaient, plus que tous les autres, le principal souci du gouvernement. Les plus mauvais empereurs ne songeaient qu'à nourrir et à amuser le peuple de la métropole : ils étaient les empereurs de Rome plutôt que du monde romain. Les meilleurs, avec des vues plus larges et plus nobles, se regardaient encore surtout comme les empereurs sinon de Rome exclusivement, du moins de l'Italie et des Italiens. Voulaiton étendre à un territoire extra-Italique les privilèges du droit Romain, on en faisait ce qu'on appelait un solum italimm, appellation caractéristique qui montre clairement que l'Italie occupait au-dessus du monde Romain une situation à part. Malgré les progrès accomplis dans le sens de l'unification de toutes les conditions qui formaient, comme autant d'anneaux, la

longue chaîne du protectorat Romain, et de leur assimilation à une condition unique, celle des citoyens romains, Trajan ne se considérait que comme l'empereur des Italiens. 11 s'inspirait toujours de la politique d'Auguste, suivie plus ou moins fidè* lement par ceux de ses successeurs qui avaient conquis la meilleure réputation devant les seuls juges dont le suffrage eût du prix aux yeux d'un véritable Romain. Cette politique avait pour principe de ne prodiguer ni le droit de cité, ni le droit latin, qui en facilitait l'accès : tous ceux qui s'en sont écartés ont été sévèrement jugés par les hommes de l'école de Cicéron, de Thraséas, de Tacite, de Pline, chez lesquels survivait l'ancien patriotisme, toujours étroit, bien qu'amendé par une philosophie qui enseignait que tous les hommes, en tant qu'hommes, ont par là même, comme membres de la même cité, dont la vaste enceinte embrasse à la fois les mortels et les dieux, des droits imprescriptibles au respect de leurs semblables ; cette doctrine généreuse acheminait ainsi les âmes cultivées vers une civilisation supérieure dont le christianisme seul pouvait assurer le triomphe définitif, en proclamant avec une autorité non plus humaine mais divine, non plus dans un petit nombre de cercles, d'écoles qui ne s'ouvraient qu'à une élite d'hommes instruits, mais dans tous les pays, dans toutes les classes de la société, que tous les hommes sont frères^ tous égaux dans leur humilité devant Dieu. C'est parce que Trajan gouvernait dans le sens indiqué plus haut qu*il a été traité si favorablement par Tacite et

par Pline ; c'est aussi pour cela que ses meilleures iDtentions sout restées à peu près stériles. Au lieu de seconder le mouvement qui entraînait le monde à Tassimilation sur un type unique, mouvement dont la première étape, en quelque sorte, est marquée par rétablissement d'une situation théoriquement uniforme pour toute l'Italie au dernier siècle de la République, il s'est au contraire efforcé de l'arrêter en s'inspirant des traditions anciennes du Sénat républicain. La prospérité du reste du monde était non pas sacrifiée, mais subordonnée à celle de l'Italie qui seule était recherchée pour elle-même. C'est comme conditions de la vie du peuple italien que l'agriculture^ l'industrie, le commerce de l'Orient et de l'Occident étaient ménagés ou même encouragés ; si, dès le premier siècle de l'empire, dans toutes les provinces où régnait l'esprit Hellénique, toutes les branches de la production ont repris une vitalité que la mauvaise administration de l'oligarchie républicaine avait paralysée pendant quelque temps sans en détruire les germes, qui ne devaient périr que sous le flot des invasions barbares, c'est que dans ces régions le travail utile n'était pas proscrit par les préjugés tenaces qui, pendant tant de siècles, en ont empêché le développement dans tous les pays où l'esprit romain a survécu, dans les lois et dans les mœurs, à la domination romaine elle-même. Dans ces provinces, l'agriculture, l'industrie, le commerce, arrêtés pendant une ou deux générations par les exactions de magistrats comme Verres, Salluste et tant d'autres, renais-

saient promptement si les concussionnaires sans scrupule étaient remplacés pendant quelque temps par des gouverneurs plus honnêtes : quand Cicéron quitta la Cilicie, qu'il avait trouvée ruinée par son prédécesseur, il la laissa déjà florissante, et l'administration de son frère Quinlus eut les mômes résultats en Asie. La reprise fut plus générale et plus durable sous le gouvernement des empereurs, qui exerça constamment sur les magistrats provinciaux une surveillance plus sérieuse et sanctionnée par des mesures répressives moins illusoires que celle du Sénat républicain. Mais c'était seulement pour des raisons d^humanité, et plutôt encore à cause de ses rapports avec la richesse de Rome et de l'Italie, que la production des provinces était ménagée ou même encouragée ; c'est sous ces réserves que la politique provinciale et économique des empereurs mérite les éloges que lui décernent à l'envi tous les historiens

Les résultats de celte politique, bienfaisante par ses effets plus que par ses intentions, inspiraient même parfois des inquiétudes au gouvernement et blessaient les préjugés du parti conservateur. Partout s'organisaient des municipalités où la vie, qui se retirait de la métropole, devenait de plus en plus intense et se manifestait de toutes les façons; les peuples s'enrichissaient, le nord de l'Afrique, l'Asie mineure, la Gaule, l'Espagne, se couvraient de champs bien cultivés, desservis par des routes qui reliaient entre elles des cités opulentes, dans lesquelles on se dispu-

tait les fonctions de curiou et de décurion avec une ardeur que n'inspiraient plus les hautes fonctions politiques de Rome elle-même. Les hommes dans lesquels vivait le vieil esprit romain, toujours subsistant malgré l'affluence des étrangers qui s'étaient élevés jusqu'au rang des citoyens, contemplaient ce spectacle d'un œil mécontent : Cicéron reproche à César d'accorder la Latinité aux Siciliens; Tacite blâme Vitellius de l'avoir prodiguée aux étrangers et nous montre Thraseas indigné que des assemblées de provinciaux s'arrogent le droit d'exprimer un avis sur la conduite des gouverneurs, et regrettant le temps où un simple délégué du Sénat faisait trembler la population d'une cité (4). Quoiqu'il fût d'origine étranarère, Trajan, comme Ta dit un historien (2), peut être considéré, dans ce sens, comme le dernier empereur des Romains, car il est le dernier qui ait combattu le mouvement d'assimilation qui, après lui, ne s'arrêta plus. Il était encore dominé par le même esprît, et on le reconnaît dans toutes ses mesures tendant à consolider lo principe égoïste du monopole des conquérants. S'il diminuait la taxe sur les successions, à laquelle les Romains s'étaient habitués depuis Auguste, c'était pour rendre plus enviable le litre de citoyen Romain et pour resserrer par de nou-

(1) Voir nos Institutions, tome II, p. 190-19Î, note 2; consalter aussi l*introduction de notre édition du i«' livre des Annales, chez Dupont.

(2) Merivale, tome Vlll, p. 58,

veaux avantages, le lien, déjà relâché, qui unissait entre eux les membres de ce corps privilégié. S'il assurait par de sages précautions les approvisionnements que Ton tirait des provinces, exemptant de toute charge leurs exportations de céréales, et encourageait les producteurs d'une extrémité de son em* pire, favorisés par une bonne récolte, à transporter Pexcédent de leurs produits jusque dans Textrômité opposée, pour réparer l'insuffisance d'une mauvaise année, c'était toujours en vue de maintenir l'abondance à Rome et dans l'Italie : comme elles ne pouvaient plus se nourrir elles-mêmes, un prince prévoyant ne devait laisser tarir aucune des sources d*où elles tiraient leur subsistance. Une fois, le déborde* ment du Nil n'atteignit pas le niveau nécessaire; il eu résulta une sécheresse qui aurait amené la famine si Trajan n'avait pas fait apporter de Gaule, d'Espagne et d Afrique des blés qui nourrirent les habitants et permirent les ensemencements. Sauvée par cette mesure, l'Egypte put attendre l'année suivante où elle recommença à remplir les greniers de Rome et de l'Italie. Elle apprit par cette épreuve que lesRoma'ns n'attendaient d'elle que des tributs, et non des aliments dont ils n'auraient pas pu se passer; qu'elle ne devait pas se vanter de faire vivre ses maîtres^ mais les servir d'autant plus fidèlement qu'ils lui avaient tendu la main dans le besoin : c'est ainsi que Pline interprète la pensée de son souverain dans ce panégyrique où, sous forme d'éloge, il a peint le tableau plus idéal que réel de lempire constitutionnel,

appuyé sur le Sénat, tel que le concevaient les hommes de son école (I).

(1) Haec (iEgyptus) inopina siccitate usque ad injuriam sterilitatis exaruit quia piger Nilus cunctanter alveo sese ac languide extulerat.... Percrebnerat antiquitus Urbem nostram niai opibus ^Egypti ali sustentariqiie non posse, superbiebat ventosa et insolens natio, quod victorem quidem populum pasceret tamen, quodque in suo flumine, in suis navibus, vel abundanlia nostra vel famés esset. Refudimas Nilo suas copias, recepit frumenta quae miserat deportatasque uaves revezit. (La suite prouve qu*il faut entendre par ce passage, non pas que Trajan fit reporter en Egypte des blés qu'elle aurait envoyés malgré sa disette, mais qu'il fit venir d'autres pays, pour nourrir les Égyptiens, ces moissons qu'ils avaient tant de fois apportées à Rome ; Pline, en effet, dit qu'ils étaient perdus s'ils n'avaient pas été les sujets de Rome qui les nourrit comme tels : actum erat de fecundissîma gente si libéra fuisse!; il nous montre les vaisseaux qui, partis vides de l'Egypte, y rentrent chargés, contrairement à ce qui se passait d'ordinaire, et les paysans égyptiens qui, stupéfaits de voir leurs greniers remplis de blé qu'ils n'ont pas récolté, se demandent de quelle plaine ils viennent et s'il n'y a pas quelque part en Egypte un autre Nil; car c'est seulement dans la vallée du Nil qae l'Egypte est fertile en blé : nihil hoc ad Urbem, acné ad ^Egyptum quidem, nisi ùt inde navigia inuniaet vacua, et similla redeunlibus, hinc plena et onustu, et qualia soient venire, mittantur.... Stupebant agrieolae plena horrea quœ non ipsi refersissent, quibusve de campis illa subvecta messis, quave in ^gypti parte alius amnis.) Discat igitur ^Egyptus credatque experimento non alimenta

§ 7. — Mercatores et negotiatores.

Nous venons de voir comment ^es conceptions étroites du patriotisme Romain et l'organisation même de l'empire qui, s'il tendit de plus en plus vers Tunité de condition, ne l'atteignit cependant qu'après Caracalla, empêchèrent le gouvernement de la république comme celui des empereurs, de donner à la production provinciale des encouragements plus efficaces ; or les provinces seules étaient vraiment productrices, tandis que l'Italie et Rome surtout ne faisaient que consommer. Paralysés à la fois par les préjugés qui faisaient considérer comme indigne d'un citoyen toute occupation autre que celle de l'agriculture, de la politique et de la guerre, et par la concurrence servile et étrangère, le commerce et l'industrie ne furent jamais florissants dans la classe des citoyens Romains ; il n'y avait guère à Rome que la classe dirigeante, avec la nombreuse clientèle qui vivait de ses bienfaits, et, au plus bas degré de l'échelle sociale, des étrangers, des affranchis, des esclaves, entre les mains desquels étaient tous les métiers qu'engendre la vie d'une grande cité. Pour constituer entre ces deux extrêmes une classe moyenne, dont les hommes d'État les plus clairvoyants comprenaient la nécessité, car seule elle eût donné une base plus large à Paristocratie, qui reposait, pour ainsi dire,, dans le vide, et ne se recrutait pas d'une façon suffise nobis, sed tributa praestare, sciât et non esse populo Romano necessariam, et tamcn serviaf.

santé, il aurait fallu transformer Tordre des chevaliers et publicains auxquels Cicéron voulait attribuer ce rôle. En effet, tel qu'il était, il n'offrait, comme nous Pavons déjà remarqué, ni les conditions morales, ni les conditions matérielles que suppose une classe analogue à notre bourgeoisie moderne. Les publicains n'étaient que des spéculateurs, et non des producteurs ; c'était par leurs mains que s'opérait l'immense mouvement de fonds auquel donnait lieu l'approvisionnement de Rome et de l'Italie, qui tiraient de l'étranger leur luxe et leur subsistance, et n'avaient rien à donner en échange. Mais s'ils étaient les banquiers de toutes les opérations commerciales, ils n'étaient pas eux-mêmes commerçants. Ils formaient ces grandes compagnies qui prenaient à bail les fournitures et les entreprises publiques, ainsi que l'exploitation de toutes les valeurs fonciières constituant ïager publiciis, tant qu'elles n'étaient pas aliénées par une loi qui les fit passer du domaine de l'état dans le domaine privé (ager privatus). En cette qualité, sans doute, ils faisaient ce que nous appelons des actes de commerce, et notre droit Français les eût considérés comme susceptibles d être mis en faillite. Cependant, aux yeux des Romains, ils étaient non pas dans la catégorie des commerçants (mercatores), mais dans la classe supérieure des negotiatores. La différence entre ces deux termes ne consiste pas comme le croyait Ernesti, en ce que les negotiatores , sans quitter Rome, auraient acheté des marchandises pour les revendre avec bénéfice, tandis que les mer-

ealores, sans domicile fixe, auraient couru le monde, achetant et vendant de tout côté. Le negotiator est un individu qui soumissionne les entreprises de toute sorte que le Sénat et les censeurs mettent en adjudication, et comme tel, il ne peut être qu*un citoyen Romain ou un Latin ; il est banquier ou usurier quand il avance des fonds soit aux provinces pour payer leurs taxes, soit aux rois endettés de la clientèle Romaine qui ont besoin de s'acheter des protecteurs parmi les sénateurs et les hommes politiques influents; il est entrepreneur quand il se fait adjuger des travaux à exécuter, des fournitures à livrer aux flottes ou aux armées. Le mercator diffère du negotiator par sa condition personnelle et par la nature de ses opérations ; tandis que le premier a pour clients ou Tétat Romain, ou des rois et des peuples, et ne traite que des affaires analogues à ce que nous appe-^ Ions les travaux publics, les entreprises publiques, le second traite avec les particuliers et ne dédaigne pas les petites affaires, les détails que le negotiator eût t'. trouvés trop mesquins. Aussi les negotiatores sont-ils

^' tous ou des citoyens Romains, ou des Latins considé-

^ : rables, tandis que les mercatores ne sont que des ci-

toyens des dernières classes, des affranchis ou des étrangers. La distinction des deux termes est nettement accusée dans un grand nombre de textes de Cicéron. En plaidant pour Plancius qui, étant questeur en Macédoine,. Pavait bien accueilli pendant son exil, il trouve l'occasion de rappeler sa propre conduite alors qu'il était lui-même questeur en Sicile :

sans mécontenter personne, il avait réussi à faire partir pour Rome, dans un moment de disette, une importante provision de blé : « negotiatoribus comis, » mercatoribus justus, municipibus liberalis, sociis )> abstinens, omnibus eram visus in omni offîcio di- » ligentissimus. » (i) Le choix des adjectifs que IV rateur emploie pour caractériser son attitude envers les diîférentes catégories de ses administrés, marque parfaitement les degrés inégaux de considération qu'un personnage officiel devait leur accorder. Avec les negotiatoreSy qui avaient entre leurs mains les intérêts de ses amis, il va jusqu'à l'affabilité bienveillante ; combien de fois, dans sa correspondance, il les a recommandés à ses collègues des provinces ! Combien de fois il a enseigné à les ménager comme <les organes dont le gouvernement ne pouvait point se passer ! Aux mercatores, personnages de condition inférieure, il ne donne que ce qu*un magistrat honnête homme ne refuse jamais même aux plus humbles de ses subordonnés, la justice. N'a-t-il pas enseigné, dans son Traité des devoirs que, si le commerce qui s'exerce en grand et enrichit un état n'est pas absolument méprisable, le petit commerce est ignoble (sordida)? Encore, pour mériter quelque considération, faut-il que le commerçant soit arrivé à la fortune, et, renonçant à courir les mers, se relire à la campagne avec ses richesses ; alors seulement on pourra oublier comment il a conquis ces capitaux avec lesquels' il vit en propriétaire terrien. (I) Pro Plancio, xxvi.

§ 8. — Exposé des opinions Romaines sur le commerce et l'industrie fait par Gicéron.

On ne peut pas se dispenser, quand on parle de l'économie politique des Romains, de citer intégralement le curieux chapitre (1) où s'étalent à la fois leurs préjugés nationaux et l'impuissance d'un de leurs esprits les plus éclairés et les plus libéraux, qui, en exposant les idées de ses concitoyens, ne tente ni de les combattre et de les rectifier, ni même de les légitimer par un essai d'explication. Cicéron, en effet, semble d'abord disposé à admettre que, même en dehors de l'agriculture, il y a des moyens honnêtes de gagner de l'argent, puisqu'il annonce qu'il va énumérer ceux qui sont dignes d'un homme libre et ceux qui ne le sont pas. Remarquons cependant qu il ne nous promet pas un jugement personnel et motivé, comme on serait en droit de l'attendre d'un philosophe qui se mêle d'enseigner : il se contente de rapporter les distinctions établies par l'opinion publique : « entre les différents arts et les gains qu'ils procurent, » voici, d'une manière générale, ceux qui passent » pour dignes d'un homme libre et ceux qui passent w pour serviles » (2), Puis il passe condamnation sur tous les métiers par lesquels on ne peut s'enrichir qu'en encourant la haine des hommes : tels sont les

(1) De officiis, i, 42.

(2) « Jam de arliflciis et quaestibus qui libérales habendi, » qui sordidi sint*hîBC fere accepimus. »

collecteurs de taxes et les usuriers (i). Le prêt à usure a toujours tenté Tavidité des Romains, et nous avons vu que le vieux Caton lui-même avait fini par céder à la tentation : mais il ne prêtait qu*à ses esclaves ou à des gens dont les malédictions ne devaient avoir que peu d'écho ; cependant on lui reprochait d'avoir pratiqué Tusure maritime, la plus décriée de toutes, parce que, parmi les dupes de ces associations dans lesquelles l'armateur usurier se faisait la part du lion, il pouvait se trouver, sinon des gens de haut parage, du moins des citoyens des dernières classes, des affranchis. Quant aux banquiers qui plaçaient des fonds dans les compagnies de publicains ou prêtaient à gros intérêts aux rois et aux peuples clients de Rome, personne ne songeait à les blâmer ; sans doute un sénateur et un fils de sénateur ne pouvaient pas le faire ouvertement, en leur propre nom : tous les profits compris sous les noms de lucrum, quœstus, leur étaient interdits ; mais ce n'était là qu'une convenance particulière à ces hautes positions de la société Romaine : pourvu que la convenance extérieure fût sauvegardée par le subterfuge d'un prête-nom, personne ne trouvait à redire à ce trafic qu'un Brutus même se croyait permis. Les opérations de banque des publicains ne tombaient donc pas sous le coup de la réprobation que constate Cicéron, parce que leurs clients, on pourrait dire leurs victimes, n'étaient que des étrangers, et il en

(1) «< Primum improbantur qui in odia bominum incur- » ront, ut portitorutn. »

était de même quand, fermiers des impôts de toutes sortes que Rome faisait peser sur les provinciaux, ils exerçaient leurs exactions sur des sujets, non sur des concitoyens. Les choses changeaient, au contraire, du tout en tout s'ils s'adressaient à des citoyens. Parmi les impôts que ceux-ci payaient comme les étrangers, le plus considérable, le seul qui se fit sentir à chaque instant, non seulement à ceux qui le versaient directement, mais aussi à ceux pour lesquels il grossissait le prix des mille objets de consommation ou de luxe importés du dehors, c'était \eportorium. Or les poWitores sont précisément les collecteurs du portorium. On ne saurait expliquer autrement d'une façon satisfaisante la pensée de Cicéron dans ce passage. Pouvaitil, en effet, sans se mettre en contradiction avec luimême signaler comme tlétries par l'opinion les spéculations dont le monopole appartenait à cet ordre même sur lequel il avait toujours compté pour relever l'état ? Remarquons encore que Cicéron, qui ne voulait pas diminuer les revenus publics, ne parle pas ici comme un complice des réclamations qui, Tan 60 avant notre ère, firent abolir en Italie le portorium, rétabli ensuite par Jules César. Le terme p(rrtitùr ne désigne pas le fermier de Tinipôt et ses associés, mais les subalternes chargés de la perception. Or, de même que le respect qui s'attachait aux magistrats ne s'étendait pas jusqu'à leurs subalternes, teh que les lictores, scribœ, prœcones, qui n'étaient que des citoyens des dernières classes, des affranchis intelligents, ou même, auprès des très viri capitaJes,

de vils esclaves, geôliers, bourreaux et valets de bourreaux, de môme la considération que la possession d'une grande fortune assurait aux publicains, s'arrêtait à leurs agents, qu'ils prenaient n'importe où. Un texte de Tinvective contre Vatinius nous montre clairement que le mot portitor évoquait dans l'esprit des Romains une idée analogue à celle que faisaient naître chez nos ancêtres le gabelou et le recors de bas étage. Élu questeur, Vatinius, auquel le sort attribuait ce qu'on appelait une province maritime, avait reçu de Gicéron, alors consul, l'ordre de s'établir à Pouzzoles pour empêcher la sortie de Tor et de l'argent : la brutalité qu'il avait déployée dans cette mission, lui fait reprocher par son supérieur de s'être comporté non comme un magistrat appliquant une mesure destinée, dans la pensée des Romains, à protéger le commerce, mais comme un commis grossier et rapace, fouillant lui-même les maisons, les greniers, les navires, embarrassant par de mauvaises chicanes les spéculateurs Romains, épouvantant les marchands qui débarquaient ou les retenant au moment de s'embarquer ; si bien que, par un attentat sans exemple envers les magistrats de Rome, qui ne compromettaient pas ainsi leur dignité, on osa porter la main sur lui en pleiue place publique de Pouzzoles (1). L'opposition entre les portUores ou agents

(1) In 60 negotio, cum te non custodcm ad contlnendas sed portitorem ad partiendas merces missum putares, cumque omnium domos, apothecas, naves, furacissime scrutarere, hominesque negotia gerentes judiciis iniquissimis

subalternes au service des collecteurs, et l'autorité supérieure dont ils exécutaient les ordres, est accusée plus nettement encore dans ce fragment recueilli par Nonius : « Je ne veux pas que les Romains soient à la « fois les douaniers et les maîtres du monde » (1). Dans tous les textes où le terme portitor est appliqué aux publicains eu^-mêmes et non plus à leurs agents on découvre une intention méprisante à l'adresse des premiers, qui n'ont que trop souvent mérité le mot sévère de Tite Live : « ubi publicanus est, ibi aut jus » publicum vanum, aut libertatem socii& nuUam » esse » (2).

Si Topinion publique condamne tous les profits par lesquels on encourir la haine des hommes, surtout quand ils sont non seulement nos semblables, mais encore nos concitoyens, elle dédaigne comme bas et vils tous les travaux mercenaires. Les Romains ne conçoivent pas les rapports du capital et de la main d*œuvre comme une association aux conditions librement débattues, dans laquelle le bénéfice des contractants est plus ou moins exactement proportionné à leur apport : le capital, en effet, peut prendre, sans blesser la justice, la part la plus large, parce qu'il

ii'petires, mercatopes e navi egredientes terreres, conscendentes morarere, teneasne memoria tibi in conventu Puteoli8 manus esse allatas (Cic. in Vat., v).

(1) Nolo eumdem populum imperatorem et porlitorem esse terrarum (Fragm. ap. Non., Facciolati au mot portitor).

(2) Tite-Live, xlv, 18.

représente une somme d'efforts, personnels ou non, déjà réalisée, tandis que le travailleur, non intéressé dans Tentreprise, n'y engage pas d'autre valeur que sa force et sa bonne volonté individuelle ; au nom de quel principe pourrait-on condamner un pacte de ce genre, librement consenti d'ailleurs, qui laisse au moins favorisé une part inférieure peut-être à ses services, mais certaine, immédiatement disponible, et par suite répondant à des besoins qui ne peuvent pas attendre, tandis que l'autre part, si elle est plus considérable, est toujours plus ou moins aléatoire et re^ culée à une échéance plus ou moins lointaine ? Mais dans le monde Grec et dans le monde Romain sur' tout, le travail manuel était presque exclusivement réservé aux esclaves. Il en résulte que le pacte par lequel l'ouvrier loue ses bras à celui qui l'emploie n'est, aux yeux de Cicéron, qu'un pacte de servitude, analogue à celui par lequel le gladiateur se vend au lanista: tel est, en effet, le sens propre des mots auctorare, auctoramentum qui, s'ils se disent de rengagement militaire, s'emploient aussi tout spéciale» ment pour désigner à la fois la solde des gladiateurs et le honteux contrat par lequel ils se livraient, suivant les termes qui nous ont été conservés par Sénèque (1) et par Pétrone (2) pour être brûléSy enchainés, égorgés (uri, vinciri, necari) . Le salarié n'est donc, pour le plus éclairé des Romains, qu'un esclave, et l'artisan indépendant qui, au lieu de louer ses bras,

(1) Ep. xxxvii.

(2) Sat. 117.

exerce librement une industrie, un métier dont il vit, n'est guère plus relevé. « Tous les métiers d*artisans, » dit-il, sont bas et servîtes, et une boutique ne sau- » rait être digne d'un homme libre (i). » Telle est la force de ces préjugés contre toutes les formes du travail que Gicéron les subit sans contrôle, sans explication raisonnable ou même spécieuse : d'une façon générale, il déclare vil tout commerce qui consiste à acheter d'un marchand pour revendre aussitôt avec un bénéfice qui, s'il fallait en croire Gicéron, ne pourrait avoir d'autre source que le mensonge. Ge passage, en effet, ne comporte pas d'autre interprétation. Cependant, dirons-nous, le commerçant de détail ne possède pas les moyens nécessaires pour produire lui-^même sa marchandise ou pour faire des approvisionnements considérables a^ec lesquels il puisse ftoit attendre, soit aller chercher au loin des occasions qui lui permettent de réaliser, dans un avenir plus ou moins reculé, des opérations importantes et fructueuses ; il faut qu'il vive au jour le jour, il ne peut qu^acheter en petite quantité pour revendre aussitôt ; par suite son bénéfice est mince, il ne peut pas pré-

(1) Illiberales autem et sordidi quœstus mercenariorum bmniumque quorum operœ, non quorum aries emuntur ; est enim illis ipsa merccs auctoramentum servitutis. Sofdidi etiam putandi qui mercantur a mercatoribus quod statim vendant : nihil enim proficiunt nhï admodum mentiantur, nec vero quidquam est turpius vanilate.Opincesque omnes in sordida arte versantur, nec enim quidquam ingenaum potest habere offlcina.

ECONOMIE l>OLITIQUE 0E6 ROMAINS Z9

tendre à la même importance sociale que le négociant en gros, parce qu'il lui est inférieur à la fois par la fortune acquise et par retendue des affaires : mais s'il est honnête, il a droit à la même estime, car son gain, plus modeste, n*eàt pas nécessairement fondé sur le mensonge, comme le suppose Cicéron ; il est la rémunération légitime du travail par lequel le détaillant se met en mesure de présenter au consommateur modeste, en petite quantité, les objets que celui-ci de son côté ne veut ou ne peut acheter qu'en petite quantité, soit pour éviter l'éventualité des pertes auxquelles les approvisionnements sont toujours exposés, soit parce que le manque de fortune ou de crédit lui impose la nécessité de faire constamment marcher de pair sa dépense et son salaire. La catégorie des petits marchands, qui n'achètent que pour revendre au plus tôt, a donc sa raison d'être dans celle des petits consommateurs et, en condamnant au nom de la morale ce genre de commerce, Cicéron méconnaît cette loi de l'économie politique qui donne pour règle à toutes les transactions la correspondance de Toifre ave&la demande, pourvu que l'une et l'autre soient en conformité avec les principes supérieurs du bien et de l'honnête. Il indique cependant un principe fondé en raison, quand il relègue au plus bas degré, parmi leg professions, celles qui ont pour objet de satisfaire non plus les besoins réels de l'humanité, mais ces besoins artificiels que la philosophie Épicurienne, dans ses règles pratiques, recommandait de combattre comme autant de tyrans dont le sage sait

40 SEPTIÈUE PARTIE

s'alfrauchir : les parfumeurs, les danseurs, les eatrepreneurs de jeux de hasard ne spéculent que sur nos plaisirs ou nos passions. 11 accorde au contraire une certaine estime à la médecine, à l'architecture, à renseignement des lettres et des sciences, en un mot à toutes les professions qui exigent la culture intellectuelle et, s'adressant à des besoins d'un ordre supérieur, conviennent à tous ceux auxquels leur rang n'interdit pas la recherche d'un profit, quel qu'il soit (1). Il y a là une distinction que l'on peut admettre parce qu'elle est fondée sur des considérations qui n'ont rien d'arbitraire, c'est-à-dire à la fois sur les qualités qu'une profession suppose chez ceux qui l'exercent, et sur la place qu'occupent, dans la hiérarchie des instincts de l'homme, ceux qu'elle a pour but de satisfaire. Mais c'est sans raison que Gicéron, au lieu de les placer seulement au-dessous de ces professions d'élite, confond daus une même réprobation elles métiers vraiment méprisables, et' ceux qui, répondant à des besoins d'un ordre moins relevé sans doute que les arts libéraux, mais d'une nécessité impérieuse et universelle, sont par suite honorables. Tel est l'empire du préjugé Romain sur son esprit

(1) Minimeque artes haB probandœ quœ mimstrae sunt voluptatum, « cetarii, ianii, coqui, fartores, piscatores », ut ait Terentius; adde bue, si placet, ungueatarios, saltatores, totumque ludum talarium. Quibus autem artibus aut non mediocris utilitas quœritur, ut medicina, ut architecturat ut doctrina rerum honestarum, hœ suRt lis, quorum ordini conveoiant, honett»*

qu'il ne songe pas à établir une gradation indispensable : il se contente d'emprunter à un vers de Térence rénumération capricieuse de ces industries, méprisables, dit-il, parce qu'elles servent nos plaisirs, et, à celles qu'a nommées le poète, il en ajoute quelque autres qui seules tombent vraiment sous le coup du principe au nom duquel il a flétri indifféremment les unes et les autres. Les marchands de gros poissons, les traiteurs, les charcutiers, les pêcheurs que le Gnaton de Térence voyait accourir au-devant de lui sur le marché sont bien, assurément, les fournisseurs du luxe de la table et, comme tels, ils méritent l'appellation générale de cupedinariij marchands de friandises, qui semble avoir été présente à la pensée de Gicéron quand il citait le poète. Mais en vain prétendrait-on, pour le justifier, qu'il entend condamner les instruments de la gourmandise, non les pourvoyeurs des besoins réels. En effet, si sa phrase parait poser cette distinction, elle est démentie par les applications, qui s'étendent à tous les marchands du marché. Le cetarius et le piscator ne diffèrent qu'en ce que le premier vend spécialement les grosses pièces, comme le thon, ou les poissons recherchés que Ton élevait artificiellement dans des viviers (cetariœ) ; ces viviers, comme les volières et les parcs à gibier, formaient dans les villas Romaines du dernier siècle de la République, non seulement unobjetde fantaisie ou d'ornement, mais encore une exploitation productive ; le cetarius et le piscator sont méprisés par Gicéron en vertu de son préjugé contre quiconque

iâ SEPTIÈME PARTIE

achète pour vendre. Les coqui, c'est-à-dire les cuisiniers, n*étaient déjà plus au temps de Térence les derniers esclaves de la maison ; ils se regardaient comme de véritables artistes et, par leursairs importants, ils égayaient le poète comique et révoltaient les partisans plus ou moins sincères de Tantique simplicité. Ils étaient, à titre d'esclaves ou d'affranchis, au service des riches particuliers, ou bien tenaient boutique et offraient sur le marché de Rome l'équivalent de nos traiteurs ; ils vendaient, comme nous l'apprend Festus, les mêmes denrées que les pistores avec lesquels on les confondait. Tite-Live fait remonter aux campagnes d*Asie les progrès du luxe de la table, d*où naquit ce genre de commerce (1). Une inscription du temps d'Adrien nous montre les traiteurs ou cuisiniers de la maison de Pempereur formant une corporation qui avait son siège sur le mont Palatin. Les fortores correspondaient à peu près à nos charcutiers : comme le caetarius achetait et préparait pour les offrir en vente aux gourmets les poissons des viviers, le fartor, outre qu'il préparait ces viandes hachées qui semblent avoir tenu une grande place dans la gastronomie Romaine, avait aussi la spécialité d'engraisser les volailles que lui fournissaient les villas: « pinguem facere galliuam, fartoris

(1) Epuise quoque et cura et sumptu majore apparari cœptse; tum coquus, vilissimum antiquis manc!pium,.et aestimatione et usii, in pretio esse, et quod ministerîum fuerat, art habericœpta (Tite-Live, xxxix, 6).

» non rustici est offlcium « nous dit Columelle (1), et nous trouvons au service de Drusus César un certain Antigonus « avium fartor » (2). Enfin le lanius est proprement le boucher qui vend au peuple comme aux riches les viandes usuelles ; mais, comme le pêcheur, il est mis sur le même rang que les cupedinarii ou volttptalum ministri, et Cicéron ne sait, pas plus que Térence ni Horace, faire la distinction qui s'impose entre les pourvoyeurs du besoin réel et les agents de la gourmandise ou de la débauche. A l'appel du prodigue qui vient d'hériter de mille talents, Horace fait accourir ensemble avec le pêcheur, le marchand de fruits, le marchand d'oiseaux, le parfumeur, le bouffon et même le /eno, et comme pour marquer plus clairement que tous sont à ses yeux des gens de la même espèce, c'est Iç leno qui parle au nom de la bande entière :

Hic simul accepit patrimoni mille talenta, Edicit piscator uti, pomarius, auceps, Unguentarius ac Tusci turba impia vici, Cum scurris fartor, cum Velabro omne macellum Mane domum veniant

Verba facit leno : quîdquid mihi, quidquid et horum Cuique domi est, id crede tuum, etc. (3).

Le terme même de cupedinarii • comprend, nous dit

Page 1