VIII
(2)1nscr. ap. Grut., 580, 15.
(3) Horace, sat. ii, 3.
Donat, tous ceux qui vendent ce qui se boit et ce qui se mange: « omnes qui esculenta et poculenta ven- » dunt, a rébus cupedinis ob alimentum, cupedina- » rii appellantur, o^ontokai, » Leur marché s'appelle forum cupedinarium, leurs marchandises cupedia {eupediorum) ou cupediœ (cupediarum), mots qui s'appliquent également aux aliments les plus simples et aux mets les plus raffinés, selon le témoignage de Festus : « tum omne genus opsonii, tum vero delicatiores » cibi, ut aves, aprugna (1), phaseli (2) et similia. » Le substantif cupedia, cupediœ , formé de la même racine que tous les précédents, ne se prend qu'en mauvaise part et figure chez Cicéron sur une liste des inclinations vicieuses : « avaritia, ambitio, mulierositas, pervicacia, liguritio, temulentia, cupedia (3). » Le préjugé romain frappe donc d'un discrédit générai quiconque vit de son travail. Tandis que parmi les modernes, les hommes d'état et les philosophes les plus aristocratiques, tout en écartant systématiquement d'une participation quelconque à la conduite des affaires publiques les travailleurs dont ils forment une classe à part, un tiers état qu'ils s'efforcent en vain d*enfermer dans des barrières infranchissables, leur reconnaissent du moins des droits à l'estime des classes supérieures, à Rome on les regarde comme des esclaves. Étrangers ou affranchis,
(1) Chair de sanglier.
(2) Sorte de fèves.
(3)Ta8C. IV. 14.
on les rejette dans la lie des cités : u opifîces et ta- » bernarios atque illam omnem fœcem civitatum », dit Cicéron. Dans cette classe méprisée des opifLces, on met au plus bas degré non seulement les artisans de la débauche, mais encore tous les métiers qui se rapportent à Talimentation, car c'est bien là, comme nous l'avons montré, le sens des expressions de Cicéron. Gomment de pareilles idées pouvaient-elles se concilier avec le respect de l'agriculture qui ellemême n'a pas d'autre but que de nourrir les hommes? La conciliation semble d'autant plus difficile que, pendant les derniers siècles de la République, l'agriculture n'était vraiment productive en Italie qu'à condition de se mettre en harmonie avec les besoins nouveaux qu'avait engendrés le progrès du luxe. Au lieu de cultiver le blé, que d'autres pays produisaient dans des conditions de bon marché que ne pouvait égaler la grande propriété à esclaves, on élevait des troupeaux, des poissons dans des rivières, des lièvres, des daims, des sangliers dans des parcs, des oiseaux comestibles dans des volières. Mais si le propriétaire qui vendait aux cupedinarii les produits de ses viviers, de ses parcs, de ses volières, n'était pas atteint par le même mépris que le marchand qui n'était cependant que l'intermédiaire entre lui et le public, c'est que ce mépris frappait le marchand moins parce qu'il servait les besoins inférieurs de la nature humaine qu'en raison de sa qualité même de marchand : telle est la force de ce préjugé que dans le dernier état de la législation romaine, une loi expresse enveloppe
dans la inêine ignominie la femme qui tient une boutique et la fille prostituée (!)•
§ 9. — Le préjugé concernant la pratique des arts et des sciences, renseignement de la grammaire et de la rhétorique.
Par suite de cette idée de déshonneur qu'ils attachent à la fois au salaire gagné par un travail manuel ou au bénéfice produit par le commerce, et quoique à un degré moindre, aux gains résultant de l'exercice d'une de ces professions que nous appelons libérales, les Romains se sont détournés non seulement de tous les métiers proprement dits et de tous les genres de trafic, à l'exception des spéculations auxquelles donnait lieu Texploitation du domaine de rÉtat, mais encore des sciences dont les applications auraient seules pu perfectionner l'agriculture, qu'ils se piquaient d'estimer, et des arts de toute espèce qui embellissent une civilisation. Les architectes qui ont élevé ces monuments dont les ruines même nous donnent une si haute idée de la puissance romaine, n'étaient que des étrangers ou des affranchis. Les Romains conservaient soigneusement les noms des citoyens qui avaient fait les frais de la construction et même celui du magistrat qui l'avait simplement dédiée ; mais ils ne s'inquiétaient nullement du nom de l'artiste qui avait fourni les plans ; on trouvait même exorbitant qu'il eût la pensée de signer son
(1) Cod. Theod. lib. xv,tit. 13. In«t. vi, tit. 27.
œuvre : quand les architectes grecs Saura et Batrachus, qui avaient bâti le temple de Jupitsr et celui de Junon dans le portique d'Octavie, demandèrent qu'il leur fût permis d'inscrire leurs noms, cette permission leur fut refusée et ils ne réussirent à élu-' der ce refus que par le stratagème d'une signature emblématique : un lézard (Saura) et une grenouille (Batrachus) sculptés à la place de la rosette dans l'œil des chapiteaux ioniques du temple de Jupiter et répétés dans le petit bas-relief en arabesques qui décore les bases des colonnes de Junon (1).
Gomme les architectes, les professeurs ne sont que des esclaves, des affranchis ou des étrangers, soit qu'ils fassent partie de la maison des grands, soit qu'ils tiennent des écoles publiques. Un certain Blandus est nommé dans les controverses de Sénèque comme le premier chevalier romain qui ait enseigné la rhétorique (2). Cependant le goût des études qu se répandit de plus en plus dans la haute société romaine et le culte de l'éloquence que les Romains ont toujours aimée, assura aux maîtres de grammaire et surtout aux rhéteurs une situation plus lucrative et même une considération qui leur avait été longtemps refusée . Parmi les premiers, le célèbre Orbi-
(1) Dézobpy, tome I, p. 99.
(2) a • . . • habuit et Blaadum prsBceptorem qui eques Ro- » manus primus Rornse docnit; ante illam intra libertinos » praeceptores puIcherrimiB discipliaœ continebantur et mi^ » nime probabili more, turpe erat docere quod honestum » erat discere » (Sén. controv. ii, préface).
lius, d'abord garçon de bureau, puis soldat à pied et à cheva], après avoir enseigné dans la colonie de Bénévent, sa patrie, vint à Rome sous le consulat de Gicéron, à Tâge de quarante ans, et y ouvrit une école dans laquelle il conquit plus de renommée que d'argent, nous dit son biographe. Horace et Domitius Marius(i) ont témoigné de sa brutalité et Suétone lui attribue un esprit caustique qui ne ménageait pas plus les premiers personnages de Rome que sa férule n'épargnait ses élèves. Les grammairiens mentionnés dans le recueil de SuéLoue ne sont pour la plupart que des affranchis dont quelques-uns arrivèrent à la fortune. Verrius Flaccus, qui compta parmi ses écoliers les petits-fils d'Auguste, transporta son école dans le palais et reçut un salaire de 100,000 sesterces, sous condition qu'il n'admettrait pas de nouveaux élèves. Remmius Palémon tirait de son école un revenu annuel de 400,000 sesterces, bien qu'il fût, au dire de Tibère et de Claude, un homme de mœurs tellement scandaleuses qu'on devait lui confier .moins qu'à tout autre un enfant ou un jeune homme : la séduction qu'il exerçait par la richesse de sa mémoire, la facilité de sa parole et son habileté de poète improvisateur, était telle qu'on ne voyait plus en lui
(1) Fuit natars acerbse, non modo ia antisophistas, quos omni sermone laceravit, sed etiam in dii^cipulos, ut Horatius signifloat, plagosum «um appellans, et Domitius Mari us scribens : si quos Orbilius ferula scuticaque oecidit. Ac ne principam quidem vitiorum insectatione abstinuit.... (Suet. De illust. gramm., ix).
raiicien esclave d'une femme, souillé de vices qui le faisaient flétrir ouvertement par deux empereurs dont la malveillance, qu'elle fût méritée ou non, n'était peut-être d'ailleurs qu'un titre à la faveur publique dans ce milieu scolaire où s'était réfugiée l'opposition. Dès le dernier siècle de la République, il y eut à Rome jusqu'à vingt écoles de grammairiens qui se faisaient concurrence, et les professeurs de rhétorique, qui n'étaient pas moins nombreux que les grammairiens, leur étaient supérieurs, à la fois par leurs honoraires et par la considération dont ils étaient entourés. Ils avaient en effet pour disciples non seulement des adoles'çents mais des hommes qui, entrés dans la vie active, continuaient à s'exercer au talent de la parole, sans lequel on ne pouvait pas réussir dans les hauts emplois, sous Tempire comme sous la république. Des chaires publiques furent créées pour eux à Rome et dans les principales villes de province (1) où ils recevaient un traitement de cent mille sesterces, quadruple de celui d'un tribun militaire. Quintilien, qui occupa le premier la chaire créée par Vespasien, obtint les insignes du consulat et maria sa fille à un gouverneur d'Espagne, Nonius Celer. Les professeurs de rhétorique joignaient souvent aux profits de leurs chaires ceux des plaidoiries devant les tribunaux, et Quintilien occupa un des premiers rangs de son époque à ce double titre. Cependant,
(1) Saint Augustin a occupé, sur la désignation du préfet de Rome, Symmaqae, la chaire publique d'éloquence qui venait d'être créée à Milan.
30 SEPTIËME PARTIE
malgré les avantages que Ton pouvait attendre de l'exercice de la médecine comme de renseignement de la grammaire et surtout de la rhétorique, ses profits n'attirèrent généralement que des gens de bas étage, et même en nombre insuffisant: nous en trouvons la preuve dans les mesures par lesquelles le gouvernement, à différentes époques, s'efforça d'assurer le recrutement de professions que Ton commençait à considérer comme nécessaires à la société. Jules César accorda le droit de cité à tous les médecins et à tous les maîtres des arts libéraux exerçant à Home (1). Auguste, bannissant de Rome, dans un moment de disette, les marchands d'esclaves et de gladiateurs et tous les étrangers, excepta de cette mesure les médecins et les professeurs (2). Enfin, par un rescrit qui devait être appliqué d'abord en Asie, Antonin le Pieux autorisa l'exemption des charges municipales pour dix médecins, cinq rhéteurs et cinq grammairiens, dans les grandes villes, pour sept médecins et quatre maîtres ou professeurs dans les villes moyennes, pour cinq médecins et trois maîtres ou professeurs dans les petites villes (3). Les avoués, les entrepreneurs de bâtiments, les commissaires-priseurs, et même des acteurs, des musiciens, des danseurs, des maîtres d'escrime et des conducteurs de chars parvinrent fréquemment à de grandes fortunes sous
(1) Suétone, César, xui.
(2) Suétone, Augudte, xui.
(3) Digeste, xxvii, 1, 6, 552; Friedlaënder, tome I, livre iir, chap. 4.
le gouvernement des empereurs; mais toutes ces professions, au lieu d'être distinguées entre elles par une classification rationnelle, comme elles le sont par nos idées modernes, étaient également abandonnées aux étrangers et aux affranchis; elles n'étaient exercées que par des hommes qui ne craignaient pas de prendre pour s'enrichir des métiers que les Romains jugeaient déshonorants ou tout au moins indignes de quiconque pouvait prétendre à la considération publique (1),
§ 10. — Absence d'une classe moyenne snf- Usante ; les collegia depuis le temps de César.
La concurrence servile et étrangère, les erreurs de la politique économique des Romains et leurs préjugés ont donc eu pour effet d*empêcher dans la société romaine la formation d'une classe moyenne qui, se recrutant parmi l'élite des travailleurs, eût renouvelé et élargi la classe supéreure. Les chevaliers, sur lesquels les hommes d'État les plus clairvoyants avaient jeté les yeux pour constituer dans le corps social cet organe essentiel, ne pouvaient devenir aptes à ce rôle qu'à condition d'attirer à eux les collegia^
(i) Voir sur la place dominante des étrangers dans la culture des arts et des sciences, le troisième chap. (p. 38-70) de la thèse de M. Dupuy : de Graecis romanorum amicls aut praBceptoribus a secundo bello punico ad Âugustum.
52 SEPTIÈUE PARTIE
dans lesquels le travail producteur avait reçu une organisation susceptible d*être utilement développée. Mais ce rapprochement rencontra des obstacles qui ne furent pas surmontés, à la fois dans les préjugés, que nous avons signalés contre toutes les formes du travail, sauf Tagriculture, et dans la composition même de la classe des travailleurs qui, par une conséquence naturelle du dédain qu'ils inspiraient, ne se forma guère que de gens que leur caractère ou leur condition rendaient peu sensibles à la déconsidération publique, c'est •à-dire de citoyens de la dernière classe, d'étrangers, d^aifranchis et d'esclaves. Les corporations, formées de tels éléments, offrirent un milieu favorable au progrès de tendances qui les rendirent justement suspectes aux amis de Tordre. Elles devinrent souvent de véritables clubs dans lesquek les agitateurs trouvaient une clientèle toute prête, ou des associations religieuses par lesquelles se répandirent les pires superstitions de POrient, qui, depuis le fameux procès des Bacchanales, furent toujours surveillées et combaJLtues inutilement par le Sénat, gardien de la religion de PËtat. Le parti delà haute aristocratie qui les voyait avec jalousie disposées à consolider par leur alliance la classe des chevaliers, les fit supprimer sous le consulat de L. Gœcilius et Q. Marcius. Cicéron, qui savait qu'elles offraient des moyens de ralliement aux plus dangereux agitateurs, combattit leur rétablissement ; mais Glodius, conduit par des vues opposées et comprenant tout le parti qu'un démagogue sans scrupule pouvait tirer de ces
cadres propres à grouper la lie de la populace, réussit à faire passer sa lex CAodia de collegiis^ qui releva les collèges neuf ans après leur suppression (i). César, qui s*en était servi contre le parti conservateur, une fois maître du pouvoir, ne voulut pas laisser subsister de tels instruments de désordre, et se sentant assez fort pour rompre avec des alliés compromettants, il abolit la loi qui était comme la clef de voûte des institutions anarchiques de Clodius. Les anciens collegia qui présentaient des garanties à titre de corporations d'un caractère sincèrement commercial ou industriel, furent seuls épargnés; les clubs politiques et les associations religieuses que n'en étaient que la contrefaçon furent dissous; les Juifs, cependant, gardèrent par une exception leur organisation particulière (2) : c'était, avec l'exemption des tributs pour Tannée Sabbatique pendant laquelle ils ne voulaient ni semer ni récolter, la récompense du zèle qu'ils avaient déployé à servir César dans la campagne d'Egypte, voyant en lui un vengeur de l'outrage que leur avait fait subir Pompée en pillant leur temple. Auguste renouvela les mesures de César, oubliées sans doute pendant la guerre civile qui suivit sa mort, et s'inspira du même esprit, si l'on en juge par le témoignage de Suétone, en supprimant les associations nouvelles dans lesquelles le commerce ou l'industrie n'étaient qu'une étiquette menteuse, ou qui n'avaient pas pour objet un culte reconnu,
(1) Ascan. in Pis. vin; Dion, xxxviii, 13.
(2) Joseph, XIV, 8.
."ji SEPTIÈME PARTIE
comme celui des Augustales, tandis qu'il laissait subsister celles qui étaient anciennes ou munies d'une autorisation légale (i). Trajan à son tour combattit les collegia, en admettant les mêmes exceptions qu'Auguste. Le terme même de factiones par lequel ils sont désignés dans le récit de Suétone comme dans une lettre de Trajan, montre que les gouYernemeuts qui les poursuivaient affectaient de les considérer comme ayant un caractère politique ; s'il est vrai que ces associations pouvaient constituer un péril social, Auguste et Trajan en les interdisant à la fois dans TlLalie et dans les provinces^ servaient aussi la jalousie de l'aristocratie sénatoriale qui ne vit jamais d'un œil favorable les classes inférieures s'enrichir par leur activité et se rapprocher des premiers rangs par l'importance que donne la fortune (2) .
Quoique surveillées et soumises à une autorisation faute de laquelle elles étaient dissoutes et leurs membres poursuivis, les corporations subsistèrent sous le gouvernement des empereurs, à Rome et dans les provinces, et beaucoup ont laissé des souvenirs dans les t&xtes ou dans les inscriptions. Telles sont, parmi les plus anciennes et les plus importantes, celles des
(1) PI urimae factiones, titiilo coUegii novi, ad nullius non
faclnorts societatem coibant Gollegia, prœter antiqua
et légitima, dissolvit (Suét. Aug.).
(2) Pline, x, 42, 43; id. ibid. 87 : .... post edictum meum, quo, secundum mandata taa, hetœrias esse vetueram.
Tibicines, mentionnée par Valère Maxime, celles des fabri derarii et des figuli nommées par PJine le Naturaliste (1), celles des Capitolini et des Mercunales, que nous trouvons dans une lettre de Cicéron à Quintus, déjà citée : d'après Tite-Live (2), le collège des Mercuriales avait été institué sous le consulat d'Appius Claudms et de P. Servilius, entre les mercatores, qui avaient choisi pour patron Mercure, le dieu du commerce. Agellius (3) parle du collège des vialoreSy et nous avons vu (4) que, dès le dernier siècle de la République, les agents subalternes au service des magistrats étaient déjà organisés en corporations portant le nom spécial de décuries. Les Pandectes nous fournissent les collèges des PistoreSf des Navicularii^ des Fabricenses, Jusqu'au temps de la guerre contre Persée, les Romains faisaient eux-mêmes leur pain à domicile, comme cela se pratique encore de nos jours parmi les populations rurales en Bretagne par exemple, et le travail de la boulangerie était spécialement réservé aux femmes. La corporation des boulangers existait déjà sous la République et ne fut pas inquiétée sous le gouvernement des empereurs, en raison de son ancienneté et de son utilité : une inscription nous la montre élevant une statue à Jupiter sauveur pour le salut de Tempereur Auguste (5). Trajan, parmi lesme-
(1) Livres xxxv et xxxv.
(2) Livre n.
(3) L. XII, ch, 3.
(4) Tome I, p. 146-147.
(5) înscr. ap. Don. IL 9, no 11 .
sures qu'il prit pour assurer ralimentation de la population de Rome, affermit Torganisation de cette corporation qui comprenait,outre les boulangers proprement dits, tous les métiers qui ont la farine [pour matière première : les dulciarii, qui faisaient des gâteaux au miel, les siliginarii et les candidarii, qui faisaient des pains de fantaisie auxquels ils donnaient pour le culte de Cérès et pour les orgies des formes obscènes (1). Les navicularii étaient des armateurs exerçant en personne le commerce maritime ou fournissant les navires qui transportaient soit les marchandises privées, soit les denrées achetées par l'administration de Vannona pour les approvisionnements de Rome. Depuis que la production de Tltalie ne suffisait plus à sa consommation, c'était par mer que Rome recevait de la Gaule, de TEspagne, de la Sardaigne, et surtout de la Sicile, de l'Afrique et de rÉgypte, les blés dont elle ne pouvait se passer. Chaque année, on attendait avec anxiété le grand convoi d'Alexandrie, le plus important de tous, formé de vaisseaux de commerce auxquels Auguste* avait
assigné des dimensions supérieures aux dimensions ordinaires, et qui voyageait au retour sous l'escorte de navires de guerre. Quand les petits vaisseaux rapides que Ion envoyait à sa rencontre avaient signalé son approche, une députation de sénateurs allait le recevoir à Puteoli, en Campanie, où il abordait gêné-
• (1) Dulciarii y siliginarii y candidarii sont des adjectifs construits avec pistores.
ÉCOiN«MIE POLITIQUE DES ROMAINS 57
ralement (1). C'était également par mer qu'arrivaient la plupart des objets servant au luxe comme ceux qui servaient aux usages journaliers, et malgré le développement de l'admirable système de routes qui reliait Rome aux extrémités de son empire, aucune voie n'était aussi couverte de commerçants que la Méditerranée. Juvénal, avec le ton hyperbon lique qui lui est familier, nous donne une idée de l'animation que présentaient les eaux et les ports de cette mer, qui baignait les contrées les plus opulentes et les plus civilisées ; il y avait, s'il fallait l'en croire, plus d'hommes sur mer que sur terre.
Adspice portas
Et plénum magnis trabibus mare: plushomlnum estjam In pelago (2) .
Les Fahricenses étaient les ouvi'iers des fabricœ ou ateliers publics, dans lesquels les différents objets relatifs à l'armement et à l'équipement des troupes étaient fabriqués sous la direction des prœfecti fabro-^ rum ou prœfecH fabricœ, La notitia imperii oocidenta' lis mentionne en Italie les ateliers de Concordia^ entre Altinum et Aquilexa^ près du RomatiîjLUS portus, aujourd'hui Porto Gennaro, pour les flèches, celui de Vérone pour les boucliers et les armes défensives, ce lui de Ticinum (Pavie) pour les arcs, de Itica, en Étrurie, pour une espèce d'épées, de Mantoue pour les cuirasses, de Crémone pour les bou-
(1) Stace, Silves, m, 2, 19; v, 400. Séaèque, Lettres, 78.
(2) Juv., XIV, 275.
cliers (1). Il y avait dans chaque province d^ l'empire un atelier de ce genre,
(c Au premier et au deuxième siècles, dit M^ Bois- » sier(2), l'empire s'était couvert d'associations pour » les funérailles (codegia funeraticia). C'étaient des » sociétés où l'on versait une somme modique tous ^ les mois et qui se chargeaient de fournir à tous » leurs membres une sépulture convenable et des ob- » sèques décentes. Le succès de ces collèges s'expli- )> que par la crainte qu'on éprouvait que Tâme ne » fût errante et malheureuse dans Tautre vie si ]e » corps ne reposait pas dans une sépulture Qie, où si » Pon ne Pavait pas enterré selon les rites. Les empe- » reurs qui se méfiaient en général des associations et » ne les supportaient guère, firent une exception pour » celles-là. Gomme elles ne se composaient que de » pauvres gens, elles leur parurent moins redouta- » blés et ils espéraient devenir plus populaires en les » prenant sous leur protection. Un sénatus-consulte ^> autorisa d'avance toutes les sociétés de funérailles » qui se fonderaient dans l'empire, en sorte qu'il leur
(1) Not. imp. occid., xxxii.
(2) Promenades archéologiques, Home et Pompéï, chez Hachette, 1880, p. 166-167. Nous ne saurions trop recommander la lecture des ouvrages de cet auteur, dont Térudilion, aussi solide qu'attrayante, a puîssatnment contribué à répandre des idées justes sur rantiquité romaine; la Religion romaine, r opposition sous les Césars, Cicéron et ses correspondants, les promenades archéologiques doivent se trouver dans la bibliothèque de tous les établissements d'enseignement et de tous les professeurs.
» suffisait pour exister légalement de se faire inj> scrire sous ce nom sur les registres des magistrats. » Une fois autorisées, elles avaient le droit de possé- » der une caisse commune alimentée par les cotisa- » tions de leurs membres et les libéralités de leurs i> protecteurs ; elles pouvaient se réunir tous les mois » pour les affaires ordinaires et tant qu'elles vou- » laient pour célébrer les fêtes de Tassociation. Il faut » avouer que ce sénatus-consulte offrait aux cbré- » tiens des facilités singulières qui devaient beaucoup .» les tenter. Il ne demandait aucun sacrifice à leurs y> croyances, il n'exigeait d'eux aucun mensonge : les » chrétiens pouvaient bien affirmer qu'ils formaient » eux aussi une association pour les funérailles puis> » qu'ils regardaient comme leur premier devoir de » donner une sépulture honorable à leurs morts de 7) toute condition ». C'est du principat de Sévère que date ce sénatus-consulte dont Tertullien, comme le remarque M. Rossi, rappelle les termes, dans les expressions dont il se sert quand il veut parler de la cotisation recueillie chaque mois dans les assemblées des chrétiens. Les collegia funeraticia servÏTeni donc à la propagation du christianisme; de même que d'autres collèges, celui des Augustales par exemple, offrirent dans les provinces un moyen d'organisation qui favorisa le réveil de l'esprit municipal dans les cités vaincues. Si les plus clairvoyants parmi les empereurs qui représentaient les idées purement romaines ont toujours traité avec défiance les collegia, c'est qu'ils comprenaient que, sous les apparences
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les plus inoilensives, ces corporations servaient souvent des tendances, les unes funestes, comme le» tristes superstitions de TOrient et les convoitises des classes infimes dont la lie s^est toujours groupée dans les sociétés secrètes autour des meneurs pervers, les autres salutaires, comme l'esprit municipal et surtout comme la religion qui allait renouveler le monde, mais toutes ^également opposées à leurs vues politiques. Cette défiance, impuissante d'ailleurs en raison des exiceptlons que la nécessité introduisait dans toutes les mesures de prévention et de répression, était poussée si loin que Trajan refuse à Pline l'autorisation d'établir à Nicomédie, qui venait d'être ravagée par un incendie, une simple compagnie de cent cinquante pompiers (1).
(1) « C'est à vous, seigneur, d'examiner, écrivait le goii- » verneur^ s'il serait bon d'instituer une communauté de » 150 artisans. J'aurais soin que Ton n*en reçoive point qui 1» ne soit véritablement homme de métier et qu'on ne dé- » tourne pas rinstitution vers des objets étrangers à Tau- » torisation accordée. Or, dette surveillance sera facile » étant donné le nombre des associés. » Trajan lui répond que la province, les villes surtout ont été déjà troublées par des sociétés de ce genre qu'il appelle factiones et non plus collegia comme Pline; quelque nom qu'on leur donne, pour quelque motif qu'on les laisse se réunir, elles dégénèrent toujours; si bien qu'il refuse l'autorisation demandée : le gouverneur devra inviter les propriétaires à se prémunir eux-mêmes contre les incendies et à réclamer le concours de la population en cas de besoin (Pline, x, 42,