Comme semble l'indiquer P. M. Meyer, p. 103, n
3. Lamering, Vita Alex., ch. LVIIT; cf. Mommsen, dans : Hermes, XXIV, pp. 199-200.
commun avec les clérouchies, puisque les clérouques n’ont jamais été attachés à la glèbe. Ces grandes institutions militaires et foncières, nées en divers points de l’Empire de causes extrêmement générales, ne doivent rien à l’imitation des institutions des Lagides. À proprement parler, celles-ci n’ont pas été imitées. Elles ont survécu à la dynastie qui les avait fondées, mais elles ont subi la loi de toute chose et n’ont subsisté qu’à la condition de se transformer. Avec la conquête de l'Égypte par Rome, elles ont perdu leur utilité et leur caractère militaire ; mais elles les ont retrouvés en partie, puisque les catæques purent très vraisemblablement servir dans les auxilia et les flottes. Surtout, elles ont donné au régime foncier et aux classes de population de l'Égypte romaine un caractère original. Les terres détachées du Domaine et attribuées à titre précaire disparaissent, non pour retourner au fasumèv, mais pour devenir propriété privée; parmi elles, se distingue une catégorie spéciale, les xAñpot xarouuxot, dont la possession assure des privilèges particuliers. Parallèlement, la classe des soldats colons cesse d'exister ; eux-mêmes, puis les héritiers et les acquéreurs de leurs terres, ne sont plus en majorité que des propriétaires, confondus, ou peu s’en faut, dans la masse des indigènes ; seuls les xärowa, héritiers ou acquéreurs de x\ñpct xarouxot, exemptés de la capitation, qualifiés pour le service militaire ainsi que leurs descendants, concourent à former cette classe de population non-citoyenne, mais hellénique ou censée telle, intermédiaire entre les indigènes et les Alexandrins, dont les privilèges compensent dans l'Égypte romaine l'extrême rareté des cités.
Il ne paraît pas impossible, au terme de cet ouvrage, de retracer le développement général des institutions militaires de l'Égypte sous les Lagides.
Si on les considère d’abord vers la fin du règne d'Evergète I, date à laquelle nous les connaissons le mieux, l’organisation générale de l’armée apparaît comme consistant essentiellement dans la division en forces régulières, forces mercenaires et forces indigènes. Les colons militaires de race hellénique ou assimilée, les clérouques, fournissent les contingents réguliers et forment des corps de cavalerie et d'infanterie, numérotés et à pseudo-ethniques, dont l’ensemble constitue l’armée nationale, l’armée proprement dite, les Maxsdéves; recrutés par l’engagement volontaire individuel, groupés autour du noyau primitif des soldats originaires de Macédoine, ils ont été attachés au sol de l'Égypte par la dotation foncière dont ils ont bénéficié; un de leurs fils est tenu de suppléer ou de-remplacer son père dans l’armée quand viennent les infirmités ou la mort; on est fondé à croire qu'à l'avènement de Philopator le service était en général héréditaire dans les familles de soldats et que les Lagides avaient alors à leur disposition la population stable nécessaire pour former l’armée régulière non permanente et en assurer dans l’avenir le recrutement. Les mercenaires, souvent recrutés au moment des campagnes, parfois aussi engagés pour un long laps de temps, donnent aux Lagides, dans des proportions extrêmement variables, de la cavalerie, de l'infanterie et notamment de l'infanterie légère avec armes spéciales : archers, frondeurs, etc. Enfin, parmi les indigènes, l’ancienne classe militaire pharaonique des væyuot, conservant sa dotation terri-
toriale et ses privilèges, forme des corps auxiliaires, fournit des valets d'armée, des appariteurs aux fonctionnaires et combat sur les flottes. L'armée, qui provient de ce triple recrutement, se subdivise en armée active, servant en temps de paix comme en campagne, et en armée disponible, mobilisable en tout ou en partie pour des périodes d'exercices et en cas de guerre. Pendant la paix, presque toute l’armée est dans la position de disponibilité; la garde royale, quelques troupes mercenaires, quelques päyyor, notamment les appariteurs, et sans doute aussi les enfants de troupe, les itiyove:, constituent seuls l'armée active. Mais dès le temps de paix, l’armée de campagne, sur le pied de guerre, est complètement organisée avec ses subdivisions et ses cadres. Dans son organisation technique et son commandement, il ne paraît pas douteux qu’on doive distinguer d’une part les corps et unités, avec leurs subdivisions et la hiérarchie de leurs cadres : commandant, officiers et sous-officiers, et d'autre part les détachements ou groupes de corps ou d'unités, variant en effectif, en composition et par suite de cadre divers selon les circonstances dans lesquelles ils sont formés et le but qui leur est assigné ; les corps, qui sont l’hipparchie dans la cavalerie et la chiliarchie dans l'infanterie, nous sont assez bien connus avec leurs subdivisions et leurs cadres; l’organisation des détachements qu'ils contribuent à former, essentiellement variable, nous reste presque complètement inconnue, et avec elle les fonctions proprement militaires, sinon politiques, des officiers généraux et supérieurs.
Tels sont les caractères généraux de l’armée ptolémaïque dans la seconde moitié du 11° siècle. Dans l’organisation du n° et du 1% siècle, aucun changement ne paraît au premier abord être intervenu : les subdivisions et les cadres semblent identiques à ceux du n1° siècle ; il convient cependant de garder sur ce point une grande réserve dans l’état actuel de notre documentation; d'autre part, les principes généraux du recrutement sont restés les mêmes ; les troupes continuent de se diviser en corps réguliers, corps mercenaires et corps indigènes. En réalité, sous le couvert d’une organisation générale toujours iden-
tique, se sont produites des transformations importantes. Il est naturel que l’effectif et l’origine des mercenaires aient varié selon les époques, et il n’y a pas lieu de s’y arrêter. Il faut insister au contraire sur le recrutement indigène et le recrutement régulier. Au début du règne de Philopator et probablement en 218 avant J.-C., tous les indigènes sont admis à servir, dans des corps spéciaux, il est vrai; il n’en reste pas moins que les payer perdent leur privilège et que toute la race vaincue se voit qualifiée pour le service. D'autre part, le recrutement des corps réguliers devient doublement local, parce que le service héréditaire dans les familles de soldats, déjà entré dans les mœurs sous Evergète I°, se développe de plus en plus, et parce que l’armée disponible se recrute partiellement dans les rangs de la police. Il est même probable que parmi ces recrues se trouvent des indigènes, qui se glissent ainsi parmi les réguliers de race hellénique ou assimilée et voilent leur origine sous un nom grec et peut-être par leur affiliation à une association pseudo-ethnique. Enfin, on rencontre au 1° siècle, des “EXAnves uyiuot à côté des wæyuor indigènes. Aux transformations proprement militaires correspondent des modifications dans les institutions clérouchiques. Au 1° siècle, il n'existait que quatre catégories de clérouques; trois étaient formées par les réguliers, dotés de 100, 70 ou 30 aroures; la dernière seule comprenait les indigènes et chacun d’eux ne recevait que 5 aroures. Dans le cours du 1e siècle, les catégories de uäyruor indigènes se multiplient, s’élevant jusqu'aux dotations de 10 aroures; les clérouchies sont étendues à la police, dont le recrutement est à coup sûr partiellement indigène; les gendarmes et policiers reçoivent de 10 à 30 aroures; enfin les tenures des soldats le mieux dotés ne dépassent pas en fait 50 aroures à partir du règne de Philométor. Tous ces faits témoignent des progrès accomplis dans l’armée par l'élément indigène; la distance à diminué entre les corps réguliers ou helléniques et les corps égyptiens, très probablement parce qu’en fait les uns et les autres se recrutent de plus en plus dans une même classe de population, qui n’est ni hellénique, ni indigène, mais gréco-égyptienne. La notion
de race, prédominante dans l’organisation militaire du rm siècle, ne paraît plus jouer au 11° qu’un rôle restreint et formel.
Les dates extrêmes de cette transformation profonde des institutions militaires ne peuvent être déterminées avec précision; mais elle n’était probablement pas achevée à la fin du n° siècle, et l’on a des raisons de croire qu’elle n’a pas commencé avant Philopator : le premier fait par lequel elle se manifeste est l’armement des indigènes en 218 par Agathocle et Sosibios. Il serait donc extrêmement important de connaître exactement les causes de cette dernière réforme; aucun témoignage ne les indique; mais il est vraisemblable qu’elles sont d'ordre technique et non pas général. Sans doute l'armement des Égyptiens n’a été possible que si le préjugé de race commençait à s’atténuer chez les gouvernants par l'effet du contact prolongé avec les vaincus et des mariages mixtes. Mais les progrès des indigènes dans l’armée ont été l'instrument et non la conséquence des succès du nationalisme égyptien; ce n’est pas par une campagne pacifique et une pression morale que les indigènes se sont taillé une large part au 1° siècle dans le gouvernement de l'Égypte; c’est par une suite de rébellions qui commencent dès 216 et se poursuivent, dirigées par des dynastes locaux, appuyées peut-être par des monarques éthiopiens, servies assurément dans la suite par les compétitions dynastiques et les séditions des Alexandrins, pendant les règnes de Philopator, d'Épiphane, de Philométor et d'Evergète IT, pour ne pas descendre plus bas. Comment ces Tapzyat, Ces œuêlat ont été possibles, Polybe nous l’apprend quand, parlant des troubles de 216, il en montre la cause dans la réforme militaire de 218 : c’est l'armement des indigènes pour la lutte contre Antiochus qui a créé ce péril intérieur auquel les Lagides ont dû parer en favorisant les progrès de l'élément égyptien. Ce n’est donc pas dans des causes d'ordre politique qu’il faut chercher la raison des réformes d'Agathocle; faites en vue de la guerre syrienne, elles ont une origine militaire, que révèle un fait analogue, constaté à la même date dans l’armée des Séleucides : Antiochus le Grand emploie à Raphia comme son ennemi, quoique dans une moindre
mesure, des contingents de phalangites indigènes armés à la macédonienne. Il est probable que d’un côté comme de l’autre on manquait d'infanterie de ligne mercenaire; à cette époque, les nations qui fournissent aux armées le plus de mercenaires sont les Thraces et les Galates; et ces Thraces et ces Galates ont un armement spécial, qui n’est pas celui de la grosse infanterie, et ne sont pas organisés en phalange. La réforme d’Agathocle et de Sosibios est donc par sa cause et en soi purement technique ; mais, en armant les nationalistes égyptiens, elle a décidé de l’histoire intérieure de l'Égypte ptolémaïque et du développement postérieur de ses institutions militaires.
Dans quelle mesure ces institutions ont-elles été originales ? Elles ne semblent pas avoir subi d’influences extérieures dans le cours de leur développement, bien qu’il ne soit pas établi qu'Agathocle et Sosibios, en armant les indigènes, n’ont pas imité l’exemple de quelque État hellénistique. Mais par ses origines l’armée ptolémaïque doit beaucoup au passé. Elle procède à la fois des institutions macédoniennes et des institutions pharaoniques. La Macédoine lui a donné son organisation générale et technique. En prenant dans les classes inférieures de la population les soldats de marine et les matelots, les Lagides se rencontrent avec tous les États de l'antiquité, et il n’y a rien là de proprement macédonien. Mais les principes généraux du recrutement et l’organisation des subdivisions, des détachements et du commandement viennent de Philippe et d'Alexandre. Et ici, il est nécessaire d'établir une distinction : tandis qu’au point de vue technique l’influence d'Alexandre a peut-être été la plus puissante, il est hors de doute que dans l’organisation générale de leur armée, les Lagides se sont surtout inspirés de Philippe. L'armée de Philippe fut en effet exclusivement nationale; les forces d'Alexandre, qui provenaient d’abord du même recrutement que celles de son père, se trouvèrent composées après ses dernières réformes de tous les sujets de son empire, Hellènes et Asiatiques. Or, les Lagides ont repris la conception d’une armée régulière nationale, formée de sujets appartenant à la même race que la dynastie, et s’ils ont fait appel aux contingents indi-
gènes, ils ont du moins rigoureusement séparé les Égyptiens des réguliers; fidèles à l’esprit des institutions de Philippe, ils ont eu deux armées, l’une régulière, l’autre indigène; même après 218, quand tous les Égyptiens sans distinction sont admis à servir, ils en forment une phalange à part; lorsqu’au rr° siècle le recrutement des armées ne correspond plus en fait à ee qu’il était en principe, les décrets royaux distinguent encore les otparevépevot “EXnves; et s’il y a au 1° siècle des uéytuo: de toute race, du moins les qualifie-t-on à l’aide de leur ethnique, parce que le souvenir de la séparation primitive entre Hellènes et indigènes n’est pas encore aboli. Théoriquement, l’armée ptolémaïque reste jusqu’à la fin plus hellénique que ne l'était celle d'Alexandre sous sa forme dernière. C'était comme roi des Macédoniens que Philippe avait dominé la Grèce et qu'Alexandre avait conquis l’Orient ; lorsqu’à sa mort disparut avec lui l'empiregréco-oriental qu’il était en train de fonder, les Diadoques et les Épigones, plus fidèles que lui-même à leur commune origine, restèrent des Macédoniens en face des races sujettes ; maîtres de l'Égypte par droit de conquête, les Lagides, et notamment Sôter, Philadelphe et Evergète, trouvèrent dans leur armée, macédonienne en principe, hellénique en fait, le plus sûr fondement moral et matériel de leur domination; et si le caractère essentiel de la monarchie se modifia à partir de Philopator au profit du nationalisme égyptien, ce fut, semble-t-il, non la suite d’un vaste dessein politique, mais la conséquence inévitable de la réforme militaire d’Agathocle et de Sosibios. L'armée des Lagides doit donc à la Macédoine son organisation proprement militaire. Mais elle offre aussi dans les clérouchies un remarquable exemple de cette fusion des civilisations helléniques et indigènes, qui caractérise l’époque hellénistique. Des influences combinées qui expliquent l'institution des clérouchies avec tous ses caractères, la plus importante est celle des Pharaons; elles sont fondées sur ce principe, que l'obligation du service militaire est la condition sine qua non de la dotation foncière, et c'était celui du recrutement des milices pharaoniques, tandis que les clérouchies athéniennes n’ont jamais eu
pour fin le recrutement de l’armée. Les Lagides n’ont été que les continuateurs des Pharaons en conservant pour les éyer le système clérouchique. Leur mérite propre consiste à avoir adapté l'institution indigène à la conception macédonienne de l’armée régulière non-permanente : pour rester fidèles aux principes qui avaient guidé Philippe dans l’organisation du service militaire et ne pas tomber dans les derniers errements d'Alexandre, il leur fallait disposer d’une classe de population non-indigène, soumise à l'obligation de faire campagne en cas de guerre et assez stable pour que l’armée pût y trouver des recrues; elle manquait dans le nouveau royaume; les Lagides l’ont créée à l’aide du système pharaonique des clérouchies ; et ils ont montré leur talent d’adaptateurs en établissant une exacte correspondance entre l’échelle des dotations foncières et la hiérarchie morale des corps et des armes. Organisation proprement militaire, empruntée à la Macédoine; institution des elérouchies, due à l'Égypte : tel est dans l’armée ptolémaïque le legs du passé; et il a suffi d'indiquer quel il était précisément pour marquer en même temps en quoi les Lagides ont innové.
Les clérouchies restent donc les plus intéressantes de toutes les institutions militaires ptolémaïques, au triple point de vue militaire, agraire et financier. Ce sont aussi les seules dont le développement se soit prolongé après la conquête romaine, et par où l’armée des Lagides ait influé sur l'Empire. L’organisation militaire de Rome était trop originale et trop développée pour que les institutions ptolémaïques pussent la modifier; seuls les ex castris ont leur origine dans les 1% érryovñs. Mais l’importance historique des colonies militaires s’accrut encore du jour où les Romains exemptèrent de la capitation et admirent dans les auxilia et les flottes les propriétaires des anciennes terres catæciques et leurs descendants. Ainsi subsista dans la province d'Égypte une catégorie de terres particulière, ainsi y fut créée une classe privilégiée dans la population civile non-citoyenne. La raison du privilège des zarorxe, c’est que les Romains virent en eux les otpareugpevo "EXanvec, les . représentants de la race victorieuse et civilisatrice. La notion
de race retrouva au début de l’Empire l'influence qu’elle avait perdue en fait à partir du rr° siècle; et les idées macédoniennes, servies par les institutions empruntées aux Pharaons, exercèrent une dernière fois leur action, au moment où disparaissait de l'Égypte la dynastie qui les y avait apportées.
Liste des Clérouques