II. — BESOINS. — PROPOSITIONS ET OBSERVATIONS
13. Besoin d'ouvrage. — Récapituler ceux qui sont sans ouvrage, et à quels travaux ils seraient aptes.
14. Personnes ou associations auxquelles on pourrait le reconimander. — Les autres membres de sa famille ne pourraient-ils rien faire pour eux?
15. Besoins matériels. — Nourriture, vêtements, linge, literie, chauffages. Le logement est-il sain, suffisant ?
16. Besoins intellectuels et moraux. — École, livres, directions, etc.
Une des précautions les plus vivement recomman-
dées aux visiteurs et visiteuses, c'est d'éviter tout ce qui pourrait humilier les malheureux et affaiblir en eux le ressort dont on aura besoin pour les relever de leur abaissement passager. Chaque mois, des dames et des demoiselles sont désignées pour accompagner dans ses visites la sœur diaconesse. Cet usage empêche la charité de s'endormir dans l'inactivité^ en la retrempant sans cesse par le spectacle de la misère.
Le budget des patronages s'accroît chaque année par les cotisations volontaires de leurs membres. J ai sous les yeux les comptes rendus que les trésoriers de chaque société doivent rédiger chaque année. A la fin delà deuxième année de leur établissement(1854- 1855), la somme dépensée par chacun d'eux était en moyenne de deux mille francs. A la fin de la dixième année (1862-1863), elle était de quatre mille à quatre mille cinq cents francs. Quelques-uns même avaient en caisse un excédant; le patronage du faubourg de Baie, par exemple, après avoir dépensé quatre mille cinq cent quatre-vingt huit francs vingt centimes, avait encore en caisse cinq cent trente-six francs cinquantecinq centimes. D où résulte que les six sociétés de patronage existant à Mulhouse consacrent au soulagement des pauvres une somme qui dépasse vingt-cinq mille francs par an.
Mais un usage ingénieux et touchant élève leurs ressources bien au delà de ce chiffre. Outre les dépenses du fond commun, chaque dame patronnesse se charge personnellement d'une ou deux familles qui
V"- PARTIE. — LUTTE CONTRE LA MISÈRE. lll
lui sont recommandées par le bureau^ ce qui a le double avantage de faire secourir efficacement un assez grand nombre de familles sans éparpiller les ressources de Tassociation^ de raviver sans cesse la charité par des rapports directs et personnels entre les bienfaitrices et les obligés, et par là de communiquer à la bienfaisance quelque chose de plus doux pour celui qui donne, de plus moralisant pour celui qui reçoit. Ils s'attachent Tun à Tautre par ces relations mêmes, et la charité y prend quelque chose de vivant et d'ému qui manque nécessairement aux bienfaits collectifs et en quelque sorte impersonnels d'une association.
Autant qu'il est possible, on s'applique à prévenir les demandes, toujours par suite de la même pensée d'épargner au malheureux tout ce qui peut l'abaisser à ses propres yeux. On se tient à l'affût des malheurs, et quand on apprend qu'une honnête famille, par la maladie d'un de ses membres, par un chômage forcé, ou par quelque autre accident, se trouve menacée par la misère , un membre de la société de patronage se présehte chez elle comme par hasard et lui offre les secours dont elle peut avoir besoin. Il est presque inutile de dire que Ton ne fait aucune distinction de religion. C'est du reste le caractère général de presque toutes les iùstitutions charitables établies par les protestants. Comme, à Mulhouse, toute la fortune est entre leurs mains et que la population protestante constitue à peine le quart de la population totale, il y a loogteinjps qu'il n'y aurait plus de misère parmi
eux^ s'ils réservaient leurs bienfaits à leurs seuls corréligionaîres.
A chaque patronage est joint un atelier de couture qui absorbe une part notable des ressources de l'association, mais qui en même temps rend trop de services pour qu'on puisse songer à y renoncer. D'ailleurs cet atelier répond à une pensée qui se retrouve au fond de tous les actes des sociétés de patronage, celle de repousser le plus possible tout ce qui peut avoir l'air d'une aumône gratuite et qui peut habituer les malheureux à tendre la main pour recevoir de l'argent. Je ne puis mieux faire, pour donner une idée de l'esprit qui préside à cette institution, que d'emprunter quelqueis lignes au compte rendu présenté en 1856 par le docteur Weber qui, depuis la fondation, s'acquitte avec un zèle et une conscience qu'on ne saurait trop louer, des fonctions de trésorier de la société de patronage du faubourg de Bâle :
« Cette question, qui parait si simple et si belle, de donner à de pauvres femmes du travail pour en placer ensuite soi-même le produit, n'en est pas moins délicate et elle touche à de sérieuses considérations de morale et d'économie politique. Si vous donnez trop facilement du travail de couture à de pauvres femmes, et. si vous les rétribuez assez pour en vivre, même maigrement, vous aurez bien vite plus de travail que vous n'avez de fonds disponibles et surtout de facilité à en placer le produit. Il est si commode de ne pas chercher du travail, de n'avoir pas de chômage^ de pouvoir, tout en travaillant, aller
et venir à sa guise^ faire son ménage, soigner ses enfants, de n'avoir à essuyer ni froid ni humidité, de voir son travail toujours accepté, fut-il même un peu grossier et défectueux! Qui voudrait contre celte chance accepter celle de journalière, de n'avoir de journées que trois ou quatre fois par semaine, mais rudes alors du matin au soir, h laver, à moissonner, à piocher un champ? Il se pourrait même# que le travail plus doux et plus régulier des fabriques subît ici une fâcheuse concurrence.
« Ce n'est pas tout. En offrant un travail trop facile, vous émoussez le ressort de Tâme, vous amollissez cette énergie avec laquelle chacun doit lutter contre les difficultés de la vie et la rigueur du sort. Enfin, en produisant beaucoup de travaux de couture et en les vendant sans bénéfice, vous ôtez le travail aux femmes courageuses qui veulent lutter honorablement et traiter directement avec le consommateur. II a donc été sagement décidé dans notre société que le fond de couture serait fixé à 1500 francs, qu'on n'admettrait à la couture que des personnes impotentes ou des veuves chargées de petits enfants, qu'on ferait toutes les années une révision des personnes admises, et qu'enfin on chercherait à obtenir un modique bénéfice, qui seul serait appliqué à augmenter le fonds primitif. «
Les produits des ateliers de couture sont achetés par les dames patronnesse s, pour être distribués aux familles pauvres.
Je me suis longuement arrête sur les sociétés de
patronage, parce qu'elles me semblent mieux appropriées que les autres institutions du même genre au but qu'elles se proposent, qui doit être, non pas de fournir aux malheureux le moyen de supporter patiemment leur misère, mais de les ramener le plus vite possible au travail.. Sans doute, malgré toutes leurs précautions et l'excellent esprit qui les anime, ^elles ne peuvent se flatter d'avoir échappé à tous les inconvénients inhérents par nature aux institutions, qui, au lieu de surexciter l'énergie et l'initiative des malheureux, les habituent dans une mesure quelconque à compter sur des secours étrangers; mais elles me paraissent en avoir atténué les dangers autant qu'il est possible, et si ce n'est pas d'elles qu'il faut attendre la destruction de la misère, il est juste cependant de reconnaître qu'elles la soulagent eSicacement, sans trop démoraliser par des facilités funestes les familles frappées de calamités soudaines et souvent imméritées.