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SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE DE MULHOUSE

Nous voici arrivés à la seconde partie , et non la moins importante, du programme des réformateurs de Mulhouse. Ils savent mieux que personne et par une longue expérience combien il est ditficile d'agir d'une manière efficace sur des hommes dont les habitudes sont prises et qui leur apportent des quatre vents leur misère à soulager, leurs vices à corriger. S'ils sont arrivés aux résultats que nous avons vus, on sait au prix de quels efforts, de quelle patience, de quelle infatigable obstination I L'ignorance et les préjugés ont pour caractère spécial Tentêtement. L'invincible routine de nos paysans dans certaines contrées ne tient pas à autre chose qu'à leur ignorance et à leur faiblesse d'esprit. Ils ne connaissent et ne comprennent que par les yeux et n'entendent ni conseils ni raisonnements. Aussi le seul moyen de les convaincre, à la longue, est-il de leur

mettre sous les yeux et dans les mains les résultats visibles et matériels des conseils donnés, et alors, Tintérêt aidant, ils finissent par se décider à ouvrir les oreilles. Ce n'est pas qu'ils aientcompris. Us changent de^ méthode de culture, exactement par la même raison qui fait croire à quelques-uns d'entre eux qu'il y a des sorciers plus puissants les uns que les autres parce qu'ils possèdent des formules et des incantations plus efficaces, et que si eux-mêmes pouvaient faire les mêmes gestes et prononcer les mêmes paroles, bien que nen comprenant aucunement le sens, ils produiraient les mêmes effets. Pour un grand nombre de ces intelligences fermées , on pourrait presque dire que tout à peu près se ramène à une sorte de magie. Les inventeurs de méthodes nouvelles qui réussissent ne sont que des magiciens qui possèdent un meilleur grimoire que leurs confrères ; et quand par la vue des résultats i!s ont prouvé la supériorité de leur puissance, les autres se mettent à répéter leurs mouvements le plus exactement qu'ils peuvent.

Cette résistance au conseil n'est pas un privilège du paysan, mais un effet de son ignorance et de cette presque impossibilité de comprendre des raisonnements et des idées, qui est le vice et l'infirmité propre des intelligences qui n'ont pas été formées à ce travail. Il est donc facile de se faire une idée des déboires qu'ont dû éprouver les hommes qui s'étaient figuré que, par des conseils désintéressés et prudents, on pourrait éclairer et diriger cette foule que le progrès subit de l'industrie enlevait à l'agriculture, et

qui nécessairement dut se recruter d'abord parmi les plus malheureux ou les plus paresseux, parmi ceux que la misère chassait de leur village ou qu'attirait à la manufacture Tattrait d'un travail moins rude ou même simplement celui du séjour à la ville, c'est-à-dire parmi les plus ignorants et souvent les plus vicieux. Voilà comment s'est composée d'abord en majorité la population des ateliers de Mulhouse. Aussi les manufacturiers n'ont-ils pas tardé à'comprendre que sur de pareils hommes les moyens directs de moralisation, c'est-à-dire les conseils et les prédications ne pouvaient avoir aucune prise, et à leur égard, ils se sont bornés à ces moyens indirects et cependant efficaces dont j'ai donné l'énumération dans les pages qui précèdent, et qui par l'excitation de l'intérêt personnel bien entendu, pouvaient seuls les conduire à la pratique des vertus qui leur manquaient.

Mais à côté de ces hommes plus ou moins gâtés par l'ignorance, par la misère, par des préjugés et des habitudes tenaces, il y avait tout un élément neuf, des esprits encore dociles et maniables, dont il fallait s'emparer pour assurer l'avenir, et dont le concours une fois assuré à la réforme commencée devait emporter tout le reste. C'étaient les enfants. Sans doute on ne pouvait pas espérer que le but serait atteint dès la première génération. Les habitudes déjà prises, les traditions de classes, l'exemple des pères et mille autres causes secondaires y opposaient des obstacles invincibles. Mais il était clair que, à moins d'admettre que l'instruction n'a aucun effet

salutaire, on devait, en atténuant peu à peu par elle le mal existant, tout en développant par d'autres institutions l'attrait du bien, arriver dans un temps assez prochain à une amélioration sensible. C'est ce que Ton comprit, et sans illusion, sans utopie, mais aussi sans aucun doute sur le succès pour un avenir plus ou moins rapproché, on se mit à Tœuvre. -

La cheville ouvrière de presque tous les progrès qui se sont accomplis à Mulhouse depuis quarante ans, et surtout de ceux qui touchent au développement intellectuel de la population , c'a été la société industrielle*. Fondée en 1826 par un petit nombre d'hommes intelligents qui entrevoyaient que désormais les grandes batailles se livreraient, non plus dans les plaines, mais sur les marchés de l'Europe, et que la victoire n'appartiendrait pas nécessairement aux plus gros bataillons, mais aux mieux armés et aux mieux conduits, la Société Mulhousienne n'a plus de rivales que dans les grandes capitales, et encore y a-t-il bien des académies nationales, soutenues par des gouvernements, recrutées parmi des nations entières, qui seraient bien embarrassées de montrer des titres égaux

1. Au nombre des institutions utiles de Mulhouse, il serait injuste de ne pas compter la Loge maçonnique, fondée en 1809, et à laquelle a appartenu de tout temps la majorité des industriels de la ville. .C'est de là que sont sortis les germes de toutes les grandes institutions Mulhousiennes : Société industrielle , enseignement mutuel, caisses d'épargne et de secours, bureau de bienfaisance, sociétés de charité, etc. On la retrouve partout oîi il y a du bien à faire. Elle a encore tout dernièrement voté des fonds considérables pour l'enseignement populaire et pour les bibliothèques.

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à ceux de cette société privée, fondée par des industriels, et composée de quelques fabricants d'im petit coin de la France.

M. Reybaud, qui a visité en détail toute la France, l'Angleterre, la Suisse et une partie de TAllemagne, qui, par conséquent a eu sous les yeux des termes de comparaison qui me manquent, porte en faveur de la société industrielle de Mulhouse un témoignage que je cite, parce qu'il a dans sa bouche une autorité qu'il ne saurait avoir dans la mienne :

a Dès 1 846^ et quand dix ans de paix eurent assuré la marche des affaires, les principaux fabricants de Mulhouse et des environs sentirent le besoin d'avoir un centre commun où ils pussent s'éclairer, combiner leurs efforts et trouver un point d'appui. L'idée fit son chemin'; humble au début, elle gagna à Tessai et rallia bientôt ceux qui s'étaient tenus à l'écart. Il faut dire que l'institution fut prise au sérieux par les membres qui en jetèrent les bases. Ils n'y virent ni un objet de distraction, ni une arène pour de petites vanités; ils en firent le laborieux instrument de l'éducation manufacturière. Pour cela une qualité était de rigueur et ils l'eurent : c'était une grande sincérité de relations. Cette sincérité est restée le titre, l'hon. neur, le lien (Je l'institution; elle en a assuré le développement et la durée. Ces petits secrets de fabrique, qu'ailleurs on entoure de mystère, sont agités depuis trente ans devant la Société industrielle de Mulhouse, imprimés dans les bulletins, répandus, divulgués, avec les pièces et plans à l'appui, sans qu'aucun de

ses membres ait eu à regretter cette manière généreuse de comprendre ses devoirs d'état. En s' adressant à de nobles instincts^ on a élevé les hommes et servi les intérêts, donné à Tindustrie une leçon et prouvé une fois de plus que la meilleure des habiletés est la franchise. Voilà comment la Société industrielle a réussi ; on s'attache toujours à ce qui honore. Aux cotisations de ses membres sont venues se joindre des libéralités particulières^ qui, en augmentant son fonds, ont accru sa puissance pour le bien. Elle en est arrivée au point de n'avoir plus d'émulé que dans la Société d'encouragement de Paris. Son programme de 1860 comprenait 84 prix ou médailles, dont le montant s'élevait à près de 200 000 francs. Outre les sujets chimiques et mécaniques , il y a dans ces concours une place pour l'agriculture et les sciences naturelles, comme aussi pour les grandes questions d'économie sociale, qu'un comité représente au sein de l'institution.

. « C'est dans les travaux de ce comité qu'on voit se réfléchir, avec la disposition des esprits, la série des actes qui donnent à Mulhouse un caractère à part dans la famille induslrielle. Les membres de ce comité se sont constitués depuis trente ans les avocats des ouvriers et n'ont pas failli une seule journée à cette généreuse tâche. Je me défendrai de citer ceux qui se sont distingués parmi ces hommes de cœur; leur modestie en serait blessée; ils aiment mieux rester confondus dans l'œuvre commune; mais il est pourtant un nom que tous désigneraient par esprit de

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justice; c'est celui de M. le docteur Penot. Ce nom représente dans le comité un élément libre au milieu des intérêts engagés , une voix toujours prête à conseiller le bien et qui y rencontre de nombreux échos. Des recherches persévérantes, de laborieux rapports marquent son concours, et pour tout ce qui touche à la condition des ouvriers de Mulhouse et des environs, on ne saurait avoir de guide plus sûr ni plus judicieux. »

Tous les hommes qui ont visité Mulhouse rendent à la Société industrielle la même justice, M. Villermé qui Ta vue dans ses commencements, M. Jules Simon, qui a pu constater dans ces dernières années les résultats presque merveilleux de ses bienfaisants efforts. Pour n*en citer que quelques-uns, c'est elle qui, à l'origine même de sa fondation, entreprit contre l'institution de la loterie une campagne qui, malgré ïes efforts les plus persévérants, ne put triompher des habitudes fiscales de Tadministralion, toujours à court d'argent, et qui n'eut pour résultat immédiat que l'élévation du minimum des mises. Cette mesura produisit, il est vrai, quelque bien, mais pas assez pour que les pétitionnaires pussent s'en trouver satisfaits. Ce qu'ils voulaient, c'était la réforme complète de cette fiscalité immorale qui exploitait l'ignorance et la misère pour dévorer l'épargne des ouvriers, qui développait en eux, par l'espoir d'une fortune de hasard, le goût des spéculations aléatoires, qui les dépouillait tout en surexcitant leur cupidité, et qui exaltait la soif de la richesse et du luxe en

même temps qu'elle détruisait le goût du travail et de réconomie. Ce n'est que longtemps après, sous le règne de Louis-Philippe, que le gouvernement se décida à renoncer à ce funeste usage, qui mallieusementtend de nos jours à se reproduire sous d'autres formes.

En ^850, sur la proposition du docteur Penot, la Société industrielle nomma une commission qu'elle chargea d'étudier les moyens de prévenir les accidents trop fréquents dans les manufactures à moteurs mécaniques. Mais contrairement à Tavis de la commission et malgré l'exemple de l'Angleterre, la majorité de la Société pensa qu'il n'était pas nécessaire de provoquer l'intervention de la loi, pour forcer les fabricants à couvrir les parties des machines qui présentent quelque danger, et à n'en permettre le nettoyage que quand elles sont en repos. On crut arriver au même résultat, sans s'imposer de nouvelle servitude légale, en choisisant parmi les membres les plus autorisés de la Société une commission bénévole, qui aurait pour mission de se transporter dans les diverses manufactures et de donner les conseils qu'elle jugerait utiles sur les précautions à prendre. Mais quelques manufacturiers s'étant refusés à subir cette sorte d'inspection, on dut chercher un autre moyen qui ne blestât aucune susceptibilité. La Société industrielle ouvrit un concours entre les établissements qui auraient le plus complètement appliqué à f ensemble de leurs machines tes dispositions nécessaires pour éviter les accidents. Les prix devaient consister en une

médaille d'or et plusieurs médailles d'argent. Une seule maison^ celle de MM. DoUfus, Mieg et Gie se présenta au concours. Malgré cet échec apparent, l'initiative de la Société industrielle a eu des résultats utiles. La plupart des fabricants, sans faire tout ce qu'ils auraient pu et dû, ont cependant introduit dans la disposition de leurs machines les améliorations les plus essentielles, et il est constaté que le nombre des accidents a diminué dans une proportion notable depuis qile la question a été soulevée.

Une autre question très-grave qui préoccupe depuis longtemps la Société industrielle, c'est l'usage établi dans quelques manufactures, particulièrement dans les Vosges, de faire travailler les ouvriers jour et nuit, de manière à ce que les machines ne chôment jamais. Il est facile de concevoir les avantages pécuniaires de ce système. Les machines^ pour s'échauffer et se mettre en train chaque matin, consomment et absorbent, avant de s'élever au degré de température nécessaire pour qu'elles puissent fonctionner, une quantité considérable de calorique et par conséquent de combustible, ce qui est une considération dans une contrée qui est obligée de soutenir la concurrence avec l'Angleterre ,. tout en payant la houille trois ou quatre fois plus cher qu'elle. Or la quantité de chaleur absorbée chaque matin par les machines avant qu'elles rendent aucun service est exactement la même que celle qu'elles perdent chaque soir sans aucune compensation, quand les ateliers se ferment.

D'ailleurs les machines qu'on est obligé d'arrêter

et de remettre en mouyement chaque jour n*ont pas seulement le tort de consommer de la houille sans profit pour le fabricant, mais elles consomment aussi du capital pendant qu'elles se reposent. Si elles chômaient sans cesse ^ la somme d'argent qu'elles représentent serait purement et simplement perdue. Si elles travaillaient sans cesse, le produit de leur travail étant supérieur à Tintérèt du capital engagé dans chacune d'elles, la vente des produits aurait bien vite reformé le capital, qui dans l'autre cas serait dévoré.

C'est en vertu de ces raisonnements que s'est établi l'usage du travail de nuit : le calcul en efifet semblait d'une limpidité parfaite. Puisque le travail de chaque ouvrier calculé par heure coûte, tous frais compris, moins qu'il ne rapporte, il est clair que ce travail indéfiniment prolongé apportera nécessairement par chaque heure un supplément de bénéfice qui, en s'accumulant indéfiniment, comblera tous' les vœux des fabricants. C'est exactement le raisonnement en vertu duquel M. W. Nassau-Senior, en An^ gleterre, avait conclu au maintien des longues journées de travail.

Or l'expérience a démontré que M. Senior avait tort, et elle en fera autant pour les fabricants des Vosges. Outre les frais du travail de nuit, qui sont plus considérables que ceux du travail de jour, il ne faut pas oublier que les produits de ce travail sont eux-mêmes bien inférieurs. « Il est facile à un oeil exercé, me disait un fabricant, de reconnaître dans une pièce le point où a commencé le travail de

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nuit^ Je ne parlerai pas des inconvénients qui résultent de ces allées et venues nocturnes dans les pays où ce genre de travail est établi, des tentations de vol et de maraudage auxquelles se trouvent exposés par là une foule de gens qui resteraient très-honnêtes s*ils n'étaient pas forcés d'être debout aux heures où tous les autres dorment; je ne parlerai pas non plus des facilités qu'offre au libertinage le rapprochement des sexes dans des ateliers où la surveillance n'est

1. On ne saurait croire en effet combien, dans plusieurs parties de la fabrication des étoffes de coton, la netteté de la vision, la rapidité du coup d'œil ont d'importance. C'est au point qu'il est trèsrare qu'un ouvrier, qui n'a pas été attaché dès l'enfance à la fabrication, devienne un habile ouvrier. La conscription à cet égard a des résultats déplorables. Trop souvent l'oisiveté de la garnison fait perdre à l'ouvrier le goût du travail, et en lui inculquant des habitudes de fainéantise, le livre sans défende aux séductions du cabaret; mais ce qu'il y a de plus triste, c'est que ceux môme qui ont gardé le goût du travail en perdent en partie les moyens. Quand ils reviennent à la fabrique, ils n'ont plus la prestesse de l'œil et de la main, et leur travail en souffre ainsi que leurs salaires. Pour des opérations qui exigent de ces délicatesses de métier, il est facile de comprendre que le travail de nuit, outre ses frais particuliers, ne pourra jamais donner des œuvres aussi parfaites, ni par conséquent aussi productives que le travail fait en pleine lumière. C'est encore la nécessité de cette pleine lumière qui modifie en ce moment même la construction des filatures et des tbsages. Au lieu de ces grands et hauts bâtiments qui ne recevaient la lumière que par les côtés, la manufacture se réduit, d'après le nouveau modèle, h quatre murs peu élevés, sans autres ouvertures latérales que les portes d'entrée , et supportant pour toiture un vitrage qui laisse partout pénétrer une lumière éblouissante. Cet avantage de la lumière est tellement considérable qu'il suffit à compenser, aux yeux de bien des fabricants, les inconvénients qui résultent de ce mode de construction , et dont le principal consiste dans l'instabilité- de la température.

guère efficace même pendant le jour, et où elle de- " vient presque nécessairement illusoire pendant la nuit. Les fabricants pourraient me répondre qu'ils ne sont chargés de garder ni les propriétés des gens ni la vertu des filles.

Mais ce qui importe aux fabricants, et ce qui préoccupe les membres de la Société industrielle, c'est que pour arriver à une assez mesquine économie sur les frais généraux, et pour dégager le capital engagé dans les machines, on compromette un capital bien autrement important, le capital humain. Et, en effet, quoique l'on ne semble guère y songer en général, il ne faut pas oublier que ce capital n'est pas plus inépuisable que les autres. Or, on a beau diviser les ouvriers par relais de manière à ce que ceux qui ont travaillé la nuit pendant une semaine travaillent le jour pendant la semaine suivante, on oublie ou l'on feint d'oublier que l'ouvrier ne pourrait reposer le jour qu'à la condition d'avoir un logement qui lui permît de s'isoler du reste de sa famille. Cela n'est pas possible dans la plupart des cas, et le père ne peut dormir au milieu des cris des enfants, des bruits de toute espèce et des causes de dérangements sans cesse renaissantes qu'il est impossible d'éviter pendant le jour. Aussi le plus grand nombre, ne pouvant se reposer, cherchent-ils dans les liqueurs excitantes un stimulant funeste, et, au lieu de réparer leurs forces, ils les usent rapidement. Si cette pratique devait se répandre, Tindustrie ainsi entendue deviendrait un gouffre qui engloutirait en quelques années lapopu-

lation ouvrière. Elle arriverait rapidement à consommer plus d'hommes que la guerre elle-même, et les contrées industrielles devraient aboutir en moins d'un siècle à une dépopulation-effrayante. Or, il ne faut pas se le dissimuler, la concurrence abandonnée à elle-même ne s arrêtera pas devant une simple question d'humanité. Elle est de sa nature inexorable , et si le travail de nuit donne en réalité des bénéfices sérieux, il est bien certain qu'il finira par s'établir dans un grand nombre d'endroits, à moins que les lois ne s'y opposent. Quelques hommes pourront bien s'y refuser par scrupule de conscience et parce qu'ils comprendront que cet abus des forces productrices du pays doit amener tôt ou tard leur anéantissement et par conséquent la ruine même de l'industrie; mais la plupart aimeront mieux sacrifier l'avenir au présent.

Cependant je suis bien convaincu que le gouvernement, qui n'a pas même répondu aux pétitions que la Société industrielle lui a adressées à. ce sujet, sera forcé un jour ou l'autre de prendre un parti énergique. En efifet, pour pouvoir travailler 24 heures quand la loi interdit de faire travailler un même ouvrier plus de 12 heures par jour, il faut doubler le nombre des ouvriers, c'est-à-dire commencer par dépeupler les campagnes. Puis, s'il arrive un temps de crise (or les crises seront d'autant plus fréquentes que les produits plus abondants seront plus exposés à manquer de débouchés), la misère sévira doublement sur un double nombre de victimes.

Sans doute c'est toujours une chose grave que d'apis

porter des entraves à la liberté de l'industrie^ et que de provoquer l'intervention d'une loi, qui d'ailleurs n'aurait d'effet sérieux qu'à la condition d'une entente préalable entre les gouvernements de tous les pays manufacturiers. Cependant j'avoue que je ne puis blâmer la Société industrielle d'avoir pris cette initiative, puisqu'il y a encore parmi nous des hommes pour qui les questions d'humanité disparaissent devant les calculs d'argent. Si la loi n'intervient pas au nom de l'humanité, au nom de l'industrie menacée dans un avenir plus ou moins prochain, le seul espoir qu'on puisse garder, c'est que la nécessité même de doubler le nombre des ouvriers, en augmentant forcément les salaires, fera disparaître le bénéfice dont l'appât entraîne notre industrie sur une pente dangereuse.

Je ne pouvais parler de la Société industrielle de Mulhouse sans rappeler au moins en quelques mots les services qu'elle a rendus ou essayé de rendre à la population ouvrière. Mais de tous ces services, le plus considérable c'est d'avoir provoqué la loi sur la durée du travail des enfants dans les manufactures. Quand je dis le plus considérable, je songe moins à la loi elle-même et à ses résultats matériels qu'à ses conséquences morales. Je vais tâcher de rappeler les faits en quelques mots.

Dès 1 827, la Société industrielle s'était occupée decette question, sur la proposition de M. J.-J. Bourcart père, de Guebwiller. Depuis lors elle n'a pas cessé de publier dans son bulletin des rapports sur ce sujet.

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des pétitions, des renseignements statistiques ou ayant trait à la législation anglaise. En 1 837, elle adressa aux Chambres et aux ministres une pétition pour appeler leur attention sur l'abus qu'on faisait des forces des enfants dans les manufactures. Le gouvernement apportait à cette réforme une mauvaise volonté évidente, et quand on relit les séances des chambres des pairs et des députés (1 *" et 1 5 juin 1 839), où la question a été discutée, on ne peut qu'éprouver une impression pénible en voyant l'opposition systématique de Tadministration pour toute amélioration. Il fallut, en effet, que le duc d'Orléans intervînt personnellement et énergiquement pour la contraindre à donner suite aux pétitions de la Société industrielle et de la Société pour l'encouragement de l'instruction primaire parmi les protestants de France. Il est bien certain que sans cela- la loi n'eût pas été présentée. On voudrait pouvoir penser que ces hésitations avaient pour motif le respect de la liberté individuelle. Ce sentiment, même exagéré, est toujours honorable. Mais je ne crois pas que la lecture des séances des Chambres où la question a été discutée puisse laisser cette illusion. On y sent la volonté bien arrêtée de ne rien réformer, parce que, dans le cas présent, quelques industriels trouvaient commode d'agir à leur guise, et de sacrifier l'avenir au présent sans être plus embarrassés par aucun texte de loi qu'ils ne Tétaient par aucun sentiment d'humanité. Ces paroles paraîtront bien sévères si l'on songe à tout ce que de nos jours les chefs de fabriques font pour leurs

ouvriers. Mais, il faut bien l'avouer, il n'en a pas toujours été de même, et pendant que la Société industrielle, c'est-à-dire l'élite des fabricants de Mulhouse, s'appliquait, avec une persévérance et une énergie qui ont été trop peu imitées, à améliorer la situation morale et physique de leurs ouvriers, beaucoup d'autres dans les grands centres industriels de la France ne songeaient qu'à la prospérité de rindustrie, Bans se préoccuper suffisamment de celle des hommes qui travaillaient pour eux. Dans ce premier feu de la concurrence qui venait de s'ouvrir avec l'Angleterre, au milieu de ce premier éblouissement que répandit presque partout le développement soudain de l'industrie, beaucoup se laissèrent prendre à une sorte de vertige, et ils transportèrent dans ces luttes pacifiques les pratiques dont les guerres du premier Empire avaient laissé le souvenir et l'exemple. Il semblait que la concurrence industrielle ne dût pas tenir plus de compte de la vie des hommes que n'avait fait la lutte des ambitions militaires, et que les chefs de l'industrie fussent décidés à suivre l'exemple de ces généraux qui n'hésitaient pas à sacrifier des régiments entiers au succès de leurs opérations de guerre.

C'est contre cette tendance trop marquée que, par un sentiment d'humanité et de justice d'autant plus digne d'éloges qu'il était plus rare, s'élevèrent les fabricants de Mulhouse. L'administration, forcée d'écouter leurs plaintes, feignit de leur donner satisfaction. Une loi fut présentée et votée, qui interdit de

recevoir dans les ateliers les enfants au-dessous de huit ans, et qui restreignit d'un tiers la durée de leur travail jusqu'à 1 âge de douze ans. Les pétitionnaires purent croire un moment qu'ils avaient gagné leur cause, mais on leur fit bientôt voir qu'ils avaient eu affaire à plus fin qu'eux. La loi une fois votée, il semblait en effet qu'il n'y eût plus qu'à l'appliquer, mais il se trouva que l'administration avait oublié une toute petite chose, d'en assurer l'exécution. Pour que la loi ne fût pas une lettre morte, il eût fallu nommer des inspecteurs spéciaux, comme en Angleterre, qui eussent le droit de pénétrer dans les manufactures et de tenir la main à cç que la loi fût respectée. C'était une conséquence logique et nécessaire, car qu'est-ce qu'une loi qui n'a pas de sanction, et où peut être la sanction, quand personne ne peut en surveiller et en punir les infractions? La nécessité était évidente; Tadministration en jugea autrement, et refusa de nommer des inspecteurs. Les fabricants restèrent chargés de se surveiller eux-mêmes, et de s'en aller, si bon leur semblait, les uns chez les autres, pour faire la police dans les manufactures de leurs voisins, et pour verbaliser contre leurs amis.

La partie avait été habilement, sinon honnêtement, jouée, et les pétitionnaires furent obligés de reconnaître qu'ils avaient été battus.

Cependant ils ne renoncèrent pas à tout espoir de revanche. L'intérêt qu'ils poursuivaient avait trop de prix à leurs yeux pour se laisser décourager par un premier échec. Il s'agissait non-seulement d'une

question d'humanité, mais de l'avenir de Tindustrie française, honteusement sacrifiée au profit de quelques cupidités particulières et aveugles. Ils continuèrent à pétitionner, à réclamer, à agiter l'opinion publique , et enfin, au mois de janvier 1 848, grâce à l'appui de quelques pairs de France et aux énergiques efforts du baron Charles Dupin, ils parvinrent à faire voter par la chambre des pairs une loi à peu près conforme au projet qu'ils avaient rédigé eux-mêmes. Voici les principaux articles de ce projet, tel que je le trouve dans un remarquable rapport de M. le docteur Penot*:

Art. 2. — Aucun enfant ne pourra être admis dans un atelier avant l'âge de huit ans révolus. De huit à douze ans les enfants ne pourront fournir plus d'une demi-journée, c'est-à-dire plus de six heures de travail. Cette demi-journée sera prise en entier soit avant midi, soit après midi, de manière que les enfants puissent disposer chaque jour d'une demi-journée entière.

De douze à seize ans, la durée du travail des enfants ne pourra excéder douze heures sur vingt-quatre, non compris le temps des repos.

Les dispositions en faveur des adolescents de douze à seize ans^ et spécialement celle qui limite à douze heures leur travail journalier seront désormais appli-

1. Rapport sur un projet de loi réglant le travail des enfants dans les ateliers, lu à la séance du 29 décembre 1847, au nom d'une commission spéciale, par M. le docteur Penot. Bulletin de la Société industrielle de 1848, n^ 103.

quées aux filles et aux femmes^ quel que soit leur âge.

Art. 3. — Tout enfant admis dans un atelier quelconque sera tenu de suivre une école publique ou privée, jusqu'à Tâge de douze ans.

Art. 4. — Il sera nommé des inspecteurs salariés , chargés de veillera l'exécution de la présente loi.

Art. 5. — La présente loi sera affichée dans les ateliers avec la loi du 22 mars 1 841 , et les contraventions à ses dispositions seront constatées et punies, conformément aux articles 10,11 et 1 2 de ladite loi.

Cette rédaction est à remarquer. Elle profite de l'émotion soulevée par le triste sort des enfants, astreints quelquefois dès Tâge de six ans à un travail effectif de treize ou de quatorze heures par jour, parfois même plus encore, pour étendre une partie des bienfaits de la loi aux femmes et aux filles des manufactures. Le rapport de M. Penot s'appuie à cet égard sur ce fait bien remarquable, que nous avons déjà indiqué, que les salaires et les produits ne diminuent pas proportionnellement à la diminution de la journée de travail, mais qu'ils peuvent même augmenter quand on ne dépasse pas certaines limites.

Cette fois la victoire était bien décidément pour la Société industrielle de Mulhouse. La loi fut votée telle qu'elle l'avait présentée. Désormais les enfants des manufactures n'ayant que six heures de travail, sans diminution sur leur salaire, il leur restait dix-huit heures pour aller à l'école, pour jouer, courir et dor-

mir. Dès lors on peut dire que Tinduslrie, au lieu de consommer et de dévorer des hommes, allait en produire qui, par leur éducation et leur moralité seraient supérieurs aux habitants des campagnes. Mulhouse était enfin en possession du levier avec lequel elle allait relever tout ce peuple d'enfants, écrasés, abrutis par un travail sans relâche et sans trêve. La misère se trouvait également menacée par la transformation physique et morale que promettait l'allégement de la fatigue physique^ remplacée par des exercices intellectuels. Nos ouvriers, plus robustes et plus instruits, promettaient une rude concurrence à TAngleterre. ,

Malheureusement aucune de ces espérances, qui paraissaient si bien fondées, ne devait se réaliser. La loi, votée par la Chambre des pairs, avait besoin d'aller recevoir la confirmation de la Chambre des députés, où tout lui annonçait un accueil bienveillant. Elle périt dans le trajet, au milieu des barricades de février 1 848. Cette révolution, qui devait mettre à Tordre du jour toutes les questions de réformes sociales, commençait sans le savoir par étouffer une des plus importantes, qui, sans effrayer aucun intérêt sérieux, pouvait s'appliquer immédiatement, et transformer dans un avenir prochain la condition d'une notable partie de la population ouvrière.

Depuis lors la discussion n'a pas pu être reprise. Aux pétitions réitérées de la Société industrielle on n'oppose plus que le silence. Elle n'obtient plus même de réponse de l'administration, qui se dispense de

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cette manière de Tembarpas de prendre un parti. Elle ne refuse ni ne consent. Elle se recueille. Quand la Société industrielle, lassée de ce mutisme intraitable, aura perdu tout espoir et cessé ses poursuites ; quand le public aura à peu près oublié le rôle actif et persévérant qu'elle aura joué dans cette affaire, peut-être alors le gouvernement découvrira-t-il qu'il y a là une réforme utile à accomplir, et un décret, rédigé en une heure par un commis, viendra subitement trancher la question et mettre fln aux préoccupations des fabricants. Jusqut-Ià, il faudra se contenter de la loi du 22 mars 1841, qui, en réglant à 8 heures par jour le travail des enfants, rend nécessaire et impossible à la fois le système des relais, et qui, en négligeant de faire surveiller les infractions à ses dispositions les plus importantes, semble n'y avoir accumulé les difficultés que pour donner aux fabricants la tentation de s'y soustraire, en gardant purement et simplement les anciens u sages ^

Une autre réforme très-importante, qui, je crois, n'a pas encore été tentée en France, mais à laquelle jasais qu'un certain nombre des membres de la Société

1. On m'écrit de Mulhouse que Pinspection, que les résistances avaient forcée de suspendre, fonctionne de nouveau officiellement, par suite d'une nouvelle démarche de la Société industrielle et de la municipalité. Officiellement, soit, mais non légalement, car aucune loi nouvelle n'a été votée à cet égard. Il faut donc féliciter ceux qui veulent hien s'y soumettre, mais ce sont précisément ceux qui doivent avoir le moins besoin d'être surveillés. Si des résistances se reproduisaient, que ferait-on? Il faudrait simplement se retirer.

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industrielle seraient favorables, ce serait l'abaisse' ment de la journée de travail à dix ou onze heures, telle qu'elle est fixée en Angleterre, dans un grand nombre de manufactures.

Nous savons, par le rapport de M. Villermé, quelle était autrefois la situation des ouvriers dans la fabrique de Mulhouse. Les choses, telles que nous les voyons maintenant, ont bien changé, et par les changements effectués, nous pouvons dans une certaine mesure prévoir ceux qui se feront dans la suite. La Société industrielle, qui a tant fait pour alléger le travail de l'enfant, se doit à elle-même d'inaugurer une autre réforme presque aussi importante, celle de réduire la journée de travail des adultes.

En 1835, et jusqu'en 1848, la durée de la journée de travail, malgré ses variations, avait cependant pour caractère commun d*être d'une longueur exagérée, puisqu'elle allait jusqu'à quinze ou seize heures, et qu'elle ne s'abaissait guère que par exception au-dessous de quatorze heures. Quand on la fixa uniformément à douze heures, il y eut beaucoup de gens qui poussèrent des cris. L'industrie française allait être perdue, ruinée. Ce fut le contraire qui arriva, en France comme en Angleterre. Les ouvriers, moins fatigués d'esprit et de corps, furent en état de faire un ouvrage beaucoup meilleur, et ils ne songèrent plus autant qu'auparavant à perdre du temps par leur nonchalance à se mettre au travail et par des interruptions fréquentes. En somme, il faut bien comprendre que la machine

humaine est une machine comme une autre, qui ne peut pas fournir de travail au delà des forces qu'elle possède; sans quoi il n'y aurait qu'à travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour faire des merveilles.

Il n'y a pas de fabricant qui n'ait remarqué ce changement; mais, en France^ on s'est contenté d'en faire l'observation. En Angleterre, on en a tiré les conséquences. Puisque l'ouvrier travaille mieux quand il travaille douze heures que quand il en travaillait quinze ou seize, on a voulu essayer si ces douze heures sont la limite de ce progrès, et si, en descendant progressivement plus bas, on ne trouverait pas quelque chose encore à gagner sur le temps. L'exemple avait été donné, il y a une cinquantaine d'années, par Owen, qui avait réduit la journée de travail effectif à dix heures et demie, et à qui cette audace avait réussi. Les ouvriers de la manufacture de Owen adressèrent une pétition touchante au parlement anglais, par laquelle ils demandaient, au nom de leur propre bien-être et en montrant les avantages qui en résultaient pour le fabricant, qu'on voulut bien étendre le même bienfait à tous les ouvriers des filatures d'Angleterre. On leur répondit en infligeant, comnae minimum, douze heures de travail, même aux enfants. Cependant un certain nombre de manufacturiers se risquèrent successivement à faire le même essai, malgré les arithméticiens qui avaient calculé, comme M. Senior Nassau, que une heure de réduction devait nécessairement faire perdre 13 pour

I*»^ ..^TlT^TlOlfS OCVRIÈRES DB MULHOUSE.

I»^>. ^ d«ax beuRs« *25 pour 100 auK manufacta-

M. Léocuri Honier. îospectear général des manuiift?nr«ï briiuiniqiKs, se laissa lui-même prendre un terres i Là TTaisemblazice de ces calculs, ne songeant pds assi^i que llioaune, s'il est une machine par «ertiir.:^ ctkf». a cependant cela de remarquable que sa force n'est pas une force uniforme, et que la vole c:ê I;Li permet de £ùre dans certaines conditions ie$ e^orts qui lui sont impossibles dans d'autres. Da n^ste Toîcî un eitrait d*un de ses rapports sur cette question '-.

M. Robert Gardner possédait à Preston une grande manufacture qui réunissait la filature et le tissa^ du coton par des métiers à yapeur (Power Loones\ La force à Tapeur était de 80 chevaux, serris par 66S ouTriers. La réduction du travail de douze heures à onze avait commencé le 20 avril IS4^4y et l'expérience durait depuis douze mois, lorsque M. Horner vint en faire une étude complète, le jour même où les ouvriers en célébraient le succès par une fête.

a J'entrepris cette enquête, dit M. Horner, avec le désir d'en faire connaître le succès, mais en même temps avec la peur et presque la certitude d'y découvrir quelque erreur inaperçue. Pour que Tépreuve comparative ait quelque valeur, il fallait prouver qu'on n'avait modifié ni la vitesse du système des

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