‹ Les institutions ouvrières de Mulhouse et de ses environsChapitre 18 sur 29 · CITÉS OUVRIÈRES · texte numérisé non relu

CITÉS OUVRIÈRES

Je n'ai pas besoin de rappeler ici les pages émues que j'ai précédemment empruntées au livre ^e M. Villermé, et dans lesquelles il dépeint si vivement la misère, la saleté et l'insalubrité des logements d'ouvriers à Mulhouse. Quand on les a lues, il me paraît difficile de les oublier, et d'ailleurs, de nombreuses publications, telles que celles de MM. Blanqui, L. Reybaud et Jules Simon n'ont pas peu contribué à soutenir et à ranimer l'attention publique sur cette question si grave et si digne d'intérêt*. En 18t35, les logements d'ouvriers à Mulhouse n'étaient guère meilleurs que ceux de Lille, de Rouen, de Reims, de Saint-Quentin, d'Amiens, et en général de toutes les

1. M. J. Simon doit publier prochainement, en collaboration avec quelques personnes qui se sont livrées sur ce sujet à des enquêtes personnelles et minutieuses, un travail très-considérable sur la réforme des logements d'ouvriers.

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cités industrielles. Le développement rapide de l'industrie dans certains centres privilégiés, de 1815 à 1825, y avait appelé presque tout à coup une multitude qu'on était mal préparé à y recevoir, et qui se trouva obligée de s'entasser dans des trous sans air et sans lumière. Ces malheureux ne s'en plaignaient pas trop, parce que en somme ils n'avaient guère jamais été beaucoup mieux logés. Les fabricants, surpris eux-mêmes par l'élan subit que le retour de la paix et l'invasion des machines à vapeur avaient imprimé à l'industrie, et tout entiers à leurs affaires dont l'accroissement absorbait leur attention, ne songèrent pas d'abord à s'offenser des sordides logements où pourrissaient leurs ouvriers. Les spéculateurs, qui auraient pu s'enrichir en bâtissant des maisons pour celte population sans cesse croissante, hésitaient à engager de ce côté leurs capitaux, parce que dans le principe ils se défiaient de la durée de cette prospérité de l'industrie à laquelle on lançait de tous côtés les pronostics les moins encourageants, et parce que de plus ils redoutaient les difficultés que pouvaient entraîner le recouvrement des loyers au milieu d'une population aussi misérable. Il ne faut pas oublier du reste que l'opinion publique ne s'était pas encore émue, et que si elle devait bientôt réclamer avec tant d'énergie contre cet état de choses, cette émotion ne pouvait guère se produire que quand les progrès croissants du bien-être, que l'industrie elle-même devait apporter à une partie delà population, auraient rendu plus

manifeste la misère persistante du reste. Â mesure que les villes se rebâtissaient, que des quartiers nouveaux se formaient, que s'élevaient de toutes parts des maisons nouvelles et magnifiques pour les bourgeois enrichis par le développement rapide du commerce et de l'industrie, les vieux faubourgs occupés par les ouvriers semblaient prendre un air de plus en plus sordide, et le contraste, en s'accusant chaque jour avec plus de violence, commença à frapper les yeux les plus indifférents. Les ouvriers eux-mêmes s'en aperçurent, et ne lardèrent pas à se plaindre sourdement. Les taudis dont ils s'étaient accommodés jusqu'alors sans murmure changèrent d'aspect à leurs yeux; un certain nombre d'esprits généreux se firent les échos de leurs plaintes, et dénoncèrent à l'opinion, déjà préparée à s'émouvoir, l'affreuse condition dans laquelle l'industrie laissait croupir les instruments de la richesse publique.

Alors commença contre l'insalubrité des logements cette longue campagne qui devait aboutir à l'enquête patiente de M. Villermé, aux réclamations passionnées de M. Blanqui, aux peintures émues de M. J. Simon, aux rapports si complets et si intéres sants de M. L. Reybaud. La France, et l'on peut dire l'Europe, a retenti de leurs plaintes, et leur éloquence, aidée il est vrai de la révolution de Février 1 848, a réveillé dans bien des cœurs des sentiments généreux qui menaçaient de s'endormir dans le silence universel.

J'ignore de quel œil les fabricants des autres cen-

très industriels de la France ont vu cetle croisade, qui a soulevé contre eux tant de récriminations passionnées et souvent violentes et injustes, mais il me semble très-remarquable que ceux de Mulhouse, loin de s'en trouver blessés, lui ont spontanément offert leur concours et ont formé une association qui s'est donné pour mission de rassembler les faits et les renseignements nécessaires à l'élucidation de cette grave question. L'Association pour le travail national, encouragée et soutenue par la chambre de commerce de Mulhouse, s'est empressée de prendre sa part dans cette grande entreprise. Dès les mois de juin et juillet 1 848^ elle se trouva en mesure de publier les résultats d'une enquête officieuse à laquelle elle s'était livrée dans les six départements du nord-est, Haut-Rhin, Bas-Rhin, Vosges, Meurthe, Doubs et Haute-Saône.

C'est que, en effet, les fabricants de Mulhouse et des environs se sentaient la conscience en repos. Un grand nombre des institutions de secours et de prévoyance qu'ils ont établies dans leurs fabriques sont antérieures à cette époque. Si les logements de leurs ouvriers laissaient encore à désirer presque partout, cependant ils n'avaient pas attendu les réclamations de Topinion pour entrer dans la voie des améliorations, et jamais ils n'avaient montré pour les souffrances des malheureux cette froide indifférence que Ton peut reprocher à quelques-uns de leurs concurrents. Dès avant le voyage que fit M, Villermé, en 1835, dans l'Alsace, ils avaient inau-

guré ce système des cités ouvrières qui, plus tard, perfectionné par M. Jean Dollfus, devait produire de si admirables résultats. M. Villermé nous apprend qu'il a trouvé à Mulhouse le commencement d'une cité ouvrière. Voici ces propres paroles : « Frappé des conséquences fâcheuses qui résultent à Mulhouse, pour un nombre considérable d'ouvriers, de la manière dont ils sont logés, et surtout du rapprochement dans une même pièce de plusieurs familles très -souvent étrangères Tune à l'autre, le maire actuel de cette ville, M. André Kœchlin, a fait bâtir pour trente-six ménages d'ouvriers de ses ateliers de construction des logements où chacun a deux chambres, une petite cuisine, un grenier et une cave pour 12 à 13 francs par mois, c'est-à-dire pour moins de la moitié du loyer qu'ils paieraient ailleurs. En outre, et sans augmentation de prix, à chaque logement est attaché un jardin pour y cultiver une partie des légumes nécessaires au ménage et surtout pour habituer l'ouvrier à y passer le temps qu'il donnerait au cabaret. Mais pour jouir de ces avantages, il faut entretenir par ses propres mains son jardin, envoyer ses enfants à l'école, s'abstenir de contracter une dette quelconque, chaque semaine faire un dépôt à la caisse de retraite et payer 1 5 centimes à la caisse des malades de l'établissement. Cette dernière condition donne droit à 30 sous par jour, aux visites des médecins et à la fourniture des remèdes, lorsqu'on est malade.

« Cet essai de M. Kœchlin a parfaitement réussi;

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les ménages logés par lui ont si biea prospéré que ceux dont Tavenir paraissait assuré ont fait place à de ''nouvelles familles, et que des chefs de manufacture, voulant imiter son exemple et faire en grand ce qu'ils voyaient faire si heureusement en petit, ouvrirent au mois de mai 1 835 une souscription qui donna 200 000 francs en quatre jdurs. Des causes que j'ignore ont arrêté leur utile projet; mais il a été repris, et en septembre 1836 les souscriptions au moyen desquelles on voulait le réaliser s'élevaient à un million. Je crains bien que la crise de 1 837 n'ait fait tout abaifdonner. Je ne poursuivrai pas plus loin ces détails. Ils suffisent pour montrer la sollicitude de plusieurs fabricants d'Alsace envers leurs

ouvriers*. »

Cet exemple fut suivi dans un certain nombre de contrées. La Société des mines d'Anzin fit construire dans plusieurs villages de petites maisons avec jardin, qu'elle loua à ses ouvriers. L'habitation de chaque famille était séparée et se composait ordinairement de deux pièces au rez-de-chaussée, deux à l'étage, une cave, un petit jardin; chacune avait la jouissance commune d'un four et d'un puits. En 1849, le rapport fait par M. Lebret, régisseur gérant

1. Je dois dire que, en 1865, je n'ai trouvé personne à Mulhouse qui eût connaissance du plan et de la souscription dont parle M. Villermé. Je ne puis pas cependant admettre que ce soit de sa part une pure fiction. La sincérité de M. Villermé est à Tabri de tout soupçon. Il est probable qu'il s'est trompé, et qu'il aura pris pour une réalité quelque ébauche de projet, resté à l'état d'espérance.

de la Compagnie; constate que ces maisons étaient au nombre de plus de 1000, et que les ouvriers payaient pour tout loyer de 2 fr. 50 à 4 francs par mois, c'est-à-dire la moitié de ce qu'ils auraient payé partout ailleurs.

AMarcq-en-Barœul, aux portes de Lille, MM. Scrive ont fondé une cité où les ouvriers se portent en foule. Les maisons entourent la fabrique, et chaque maison a son jardinet. A L*Ile-Napoléon, près de Mulhouse, MM. Jean Zuber fils et André Rieder ont fait construire un certain nombre de maisons, toutes sur le même modèle, pour les ouvriers de leur papeterie. Ces logements, construits à peu de frais et commodément distribués, sont loués à fort bon compte. Chaque famille a sa maison, à laquelle tient également un petit jardin. En 1834, MM. Hartmann ont fait construire un grand édifice, divisé en logements pour les ouvriers, et où, par divers artifices de distribution, on a tâché d'éviter une partie des inconvénients de r agglomération.

A Dornach, on a essayé encore d'une autre combinaison. Non content de fournir aux ouvriers des logements sains, avec des loyers peu élevés, on a tenté de les amener à occuper et à utiliser leurs loisirs et leurs épargnes en cultivant des terrains, dont on leur laissait l'usufruit, à la seule condition ^de les cultiver. Après quelques essais superficiels, la tentative avorta.

Pourquoi? Parce que la terre a besoin, pour être fertile, d'être engraissée. Or les ouvriers ne se sont

pas souciés de dépenser une partie de leurs épargnes à engraisser une terre qui n'était pas à eux et qu'ils seraient un jour ou l'autre obligés de restituer. L'imprévoyance de l'ouvrier va bien jusqu'à ne pas savoir résister aux tentations de dépenses^ quand il s'agit de son plaisir, mais quand il s'agit de se priver d'une partie de son gain pour un emploi qui ne lui sourit pas, alors il devient très-prévoyant et dans le cas présent, je suis bien sûr que sans s'être entendus, ils se sont tous dit : je serais bien bête de dépenser mon argent pour engraisser la terre d'un autre. — Et par suite de ce beau raisonnement, leurs légumes, leurs haricots, leurs choux et leurs pommes de terre ne sont pas venus, et comme rien ne poussait, ils y ont renoncé. En règle générale, il faut toujours bien considérer que, s'il faut des raisons très-fortes et des motifs d'intérêt personnel très-présents et très-puissants pour décider l'ouvrier à s'occuper de l'avenir et à épargner, en se privant pour le moment du plaisir de boire une bouteille de vin ou de faire une partie de cartes ou d'aller au spectacle, il suffit de la moindre apparence d'argument pour qu'il renonce à tout effort pour l'avenir. Pour qu'il s'impose une privation, il faut qu'il trouve immédiatement l'équivalent du plaisir qu'il se refuse; cela est essentiel, surtout dans le commencement, car plus tard, l'habitude se joignant à la réflexion lui rendra le triomphe facile. Mais la grande affaire, c'est le commencement, et quiconque a subi, pour une chose ou une autre, la tyrannie des habitudes sait à quoi s'en tenir sur la difficulté

qu'il doit y avoir à arracher les ouvriers à leurs vices habituels. Chacun se dit^ quand il est de sang-froid^ que rien n'est plus facile que de se ranger : dès qu'il le voudra, ce sera chose faite. Puis quand vient le désir, quand le camarade vient le provoquer, alors l'argument se retourne : Ah bah ! Encore une fois. Je me corrigerai quand je voudrai. — Et de fois en fois, on arrive à la maladie, à la misère, à la mort.

On s'était dit que les ouvriers étaient bien forcés d'aller au cabaret, n'ayant pas de chez soi. Que voulez-vous que fasse ce malheureux, qui revient de Touvrage,dans ce taudis où il n'a pas de quoi se retourner, où il ne sait que faire, où pleurent ses enfants, où l'air est infect? D'ailleurs il faut bien l'avouer, l'ouvrier n'est pas sentimental, Ceux-mêmes qui aiment le mieux leur femme et leurs enfants ne sont pas capables de rester avec eux sans rien faire. Ils aimeraient bien travailler à côté d'eux, mais habitués au mouvement physique, ne sachant guère exprimer ni des sentiments ni des idées, que voulez-vous qu'ils fassent dans ce trou de dix pieds carrés où s'entassent leurs familles? Ils s'en vont donc au cabaret, et ils ne peuvent guère faire autrement. Mais quand ils auront plusieurs chambres, un jardin ; quand ils auront et de l'espace pour se remuer, et de l'air pour respirer, et de la place pour mettre quelques outils, et un jar* din à cultiver, alors tout cela disparaîtra, et, n'étant plus chassés de chez eux, ils apprendront à aimer leur intérieur et la société de leur femme et de leurs

enfants, parce qu'ils n'en auront plus seulement les inconvénients.

C'est en vertu de ces raisonnements qu'on s'est mis à bâtir sur un grand nombre de points des logements pour les ouvriers. Les ouvriers devaient y prendre des habitudes de propreté^ de moralité; les patrons, par le fait même, devaient avoir de meilleurs ouvriers, plus rangés et plus laborieux, surtout plus sédentaires et moins souvent tentés de s'en aller d'un pays à un autre.

En Angleterre aussi on s'était beaucoup occupé de cette question. Des sociétés nombreuses s'étaient organisées poui* construire des logements plus salubres pour les ouvriers. Le prince Albert, qui présidait une de ces sociétés, avait eu l'heureuse idée de faire construire auprès du palais de cristal une maison modèle, pour quatre ménages d'ouvriers, dans l'espoir que la vue de cette maison fournirait aux nombreux industriels qu'on attendait de tous les coins de l'univers pour l'exposition universelle de 1851 un avertissement qui pourrait être utile aux ouvriers. C'est ce qui arriva en effet. Bien que la question fût depuis longtemps à l'ordre du jour, et particulièrement en Alsace, il est certain que l'idée du prince Albert lui donna une nouvelle impulsion, et que, sans rien apporter de nouveau quant à la solution, elle lança plus vivement l'opinion à la poursuite du problème.

A peine de retour à Mulhouse, M. Jean Zuber fils, le même qui avait déjà, avec M. Rieder, construit des maisons pour les ouvriers de la papeterie de l'Ile Nâ-

poléon, présenta (le 24 sept. 1 851 ) à la Société industrielle, une note tendant à remettre la question à Tétude et à provoquer un rapport du comité d'économie sociale. Le comité s'empressa de faire droit à sa demande, et le 30 juin 1 852 le rapporteur ordinaire du comité, M. le docteur Penot présenta un rapport qui, tout en constatant l'amélioration considérable qui s'était produite à Mulhouse depuis vingt-cinq ans dans les logements d'ouvriers, reconnaissait cependant que, en vue des accroissements futurs de la population, il était bon de prévenir les misères que les nouveaux venus avaient toujours à subir jusqu'à ce que la spéculation particulière eût mis le nombre des logements en rapport avec le chiffre croissant de la population. D'ailleurs quand ces constructions n'auraient pas dû avoir d'autre effet que de modérer le taux des loyers et d'empêcher la spéculation de profiter de 1 agglomération des ouvriers pour leur demander des prix exorbitants, ce devait être déjà un grand service rendu à la population des ateliers.

Après délibération , le comité avait repoussé à l'unanimité le principe de ces grandes casernes qui avaient si mal réussi à Paris et ailleurs. En effet, si elles ont cet avantage que l'économie qu'on peut faire sur le prix des terrains et sur les frais de construction permet de les louer moins cher, elles ont d^un autre côté, à cause de l'agglomération de la population une foule d'inconvénients, dont le moindre est de répugner à l'ouvrier. On résolut donc de construire des maisons isolées, où chaque ménage serait parfaitement chez lui.

et OÙ personne ne pourrait avoir à souffrir de voisinages trop rapprochés. Les maisons, suivant le plan qui était proposé par M. Amédée Rieder, comprenaient . un espace de six mètres de long sur autant de large, mesurés entre les murs, et se composaient d'un soussol^ divisé de manière à former une cave avec une chambre de décharge; d'un rez-de-chaussée, ayant deux chambres et une cuisine; d'un étage à moitié dans le toit, contenant deux chambres et un grenier; et enfin d'un petit grenier au-dessus de cet étage. La maison, placée entre cour et jardin, devait coûter à construire 2200 fr., dont l'intérêt à 5 pour 100 devait être de 110. En ajoutant le loyer de la cour et du jardin, d'une contenance totale d'un are, à 060, avec les contributions, l'entretien et Tamorlissement estimés ensemble à 21 fr. 40, on arrivait à une somme de 132 fr., qui devait porter le loyer à onze francs par mois. D'ailleurs un étage devait suffire à un grand nombre de ménages d'ouvriers, et alors la dépense se trouvait diminuée de moitié. Le rapport se termine en émettant le vœu que quelques citoyens généreux se réunissent pour élever à leurs frais et risques quelques maisons modèles, que des spéculateurs sérieux pussent imiter plus tard.

On ne songeait toujours qu'à louer les maisons et à donner simplement un exemple. Dans la séance même où le comité avait présenté son rapport (le 30 juin« 1852), M. Jean DoUfus avait déclaré qu'il allait faire construire à ses frais une maison d'après des plans qui lui avaient été proposés par M. MuUer, architecte.

membre de la Société industrielle, et qui lui paraissaient préférables à ceux du comité. En conséquence de cette promesse, M. Jean Dollfus fit élever à l'extrémité du village de Dornach, par le même architecte, quatre, maisons à titre d'essai. Son plan dès ce moment était beaucoup plus complet, et il songeait déjà à construire les Cités ouvrières, mais il voulait n'agir qu'après avoir mis tout le monde à même déjuger et de donner son avis.

En conséquence, il créa sous le nom de Société mulhousienne des cités ouvrières une association qui se proposait de construire une ou plusieurs cités, suivant que le besoin en serait reconnu. Le capital primitif fut porté à 300 000 fr. auxquels le gouvernement ajouta 150 000 fr. L'acte de société fut signé le 10 juin 1853. La société se composait de 12 actionnaires, qui se partageaient ainsi les 60 actions de 5000 fr., chacune :

MM. Jean Dollfus père 35

Mathieu Dollfus '. . . 10

J. Kœchlin-Schlumherger 2

JeanZuber 2

Engel Dollfus 2

Steinbach, Kœchlin et C'" 2

Schwartz et Huguenin 2

Daniel Kœchlin- Schouch

Nicolas Kœchlin

Frédéric Zuber

Kœchlin-DoUfus et frère

Schwartz, Trapp et C'»

Dès le 27 du même mois, M. Jean Dollfus soumet-

tait aux actionnaires un plan d'ensemble et les plans de détail delà cité ouvrière à établir. Le 20 juillet, on commençait les travaux de terrassement, sur un terrain deShèctares, appartenant à M. J. Dollfus, etlivré par lui à la société au prix coûtant. Rien n'est plus simple que le plan général de la première cité ouvrière. Des rues principales de 8 mètres de largeur, mesurés entre les deux trottoirs qui ont chacun 1 " 50, la traversent dans toute la longueur. Les rues secondaires, qui les coupent à angle droit, ont 5 mètres de voie intérieure avec des trottoirs de 1°* 50, le long desquels sont établies des fontaines et des rigoles pavées, pour l'écoulement des eaux. Les rues et les trottoirs sont macadamisés; elles sont éclairées au gaz aux frais et par les soins de la ville, et partout bordées de tilleuls. Au-dessous règne un égouten maçonnerie. Rien n'est plus gai que l'aspect de la cité, car chaque groupe de maisons se trouve encadré de tous côtés par un jardin fermé d'une clôture à claire voie, qui borde la rue, de sorte que, en été, quand on entre dans la cité, on ne voit partout que des fleurs et de la verdure, derrière laquelle les maisons sont abritées de la chaleur. Cette disposition a en outre l'avantage de supprimer tous les inconvénients des agglomérations de maisons, car outre la largeur des rues, Tair a pour circuler tout Tespàce occupé par les jardins, sans compter que les maisons, n'ayant qu'un étage, excepté six plus grandes, qui sont bâties au milieu de la cité, et dont la plupart sont réservées aux services publics, n'opposent pas grand obstacle à la circulation deTair.

Les maisons peuvent se partager en quatre catégories distinctes : 1° ou bien elles sont doubles, adossées deux à deux, ayant ebacune leur jardin jjar devant, en forme de carré long; 2° d*autres sont simples, et sont entre cour et jardin; 3** des groupes de quatre maisons, adossées deux à deux, occupant à elles quatre un carré parfait, et séparées par un double mur croisé; elles prennent jour et ventilation par devant et par le pignon. C'est le mode qui semble prévaloir depuis quelques années. Pour celles-là, le jardin s'étend sur toute la façade, et sur la moitié du pignon, jusqu'à la clôture de la maison adossée. Le terrain occupé par chaque maison est d'environ 40 mètres carrés; et les jardins ont environ 120 mètres de superficie; Venûn il y a des maisons qui n*ont pas d'étage, et qui sont également par groupe de 4; elles ont un peu plus de superficie que celles à étage. La différence est prise sur les jardins. Ces jardins ne sont pas un simple ornement. C'est pour les parents et les enfants une occupation agréable, et en même temps utile, car le produit de ces jardins est estimé par M. Bernard, le gérant babile et dévoué des cités % à 40 fr. par an.

1. M. Bernard est un vieillard tout jeune qui a pris complètement à cœur la tâche dont il est chargé. Mais outre la fonction qui lui est attribuée de représenter la Société dans ses rapports financiers avec les habitants des cités, et de surveiller l'exécution des'contrats, il s'en est attribué une autre , celle d'être le conseil et le guide do tous ceux qui se trouvent dans l'embarras. La première fois que j'entrai dans son bureau, j'y trouvai une femme en larmes, qui venait d'apprendre que son mari était mort subitement à Paris , où il travaillait, et qui consultait M. Bernard sur ce qu'elle devait faire dans cette triste circonstance. Des faits ana-

On bâtit la première année cent maisons, de trois modèles différents, dont les prix variaient de 2900 fr. à 1850 fr. Le succès de Topération fut bientôt tel, que, dès cette première année, la Société agrandit son plan, et que renonçant à donner seulement un exemple, elle résolut de bâtir elle-même, et sans larder, toute la cité. Elle demanda et obtint que TÉtat doublerait sa mise, et moyennant. cette subvention de 300 000 fr., elle s'engagea à prendre à sa charge, sans ajouter la dépense au prix de vente des maisons, tous les établissements d'utilité publique, tels que les bains, le lavoir, la boulangerie, les fontaines, les rues, les trottoirs, et à construire des maisons jusqu'à une dépense totale de 900 000 fr. au moins. Pour arriver à ce chiffre, on ajouta onze actions de 5000 fr., aux soixante qui existaient déjà, de sorte que le nombre des actionnaires est maintenant de dix-neuf et le capital souscrit de 355 000 fr. Avec cela, on est arrivé à pouvoir consacrer aux constructions plus de deux millions. La Société a trouvé à Bâie et à Mulhouse des capitaux à 5 pour 100 d'abord, et maintenant à 4 1/2, sur la garantie de M. Jean DoUfus. Pendant les cinq premières années, ^Ue n'a à payer que Tintérêt des sommes empruntées ; et pendant les quinze années suivantes, elle les rembourse par quinzièmes; de cette manière elle paye ses emprunts avec les annuités qu'elle reçoit des ouvriers qui occupent ses

logues se reproduisent tous les jours, et cela montre suffisamment la confiance qu'inspire cet honnête homme.

maisons. Le Crédit foncier avait d'abord fait une avance de 82250 fr., hypothéquée sur quatre-vingtdix-huit maisons de la première cité, au taux de 5 pour 1 00 d'intérêts, plus 49 c. pour i 00 pour frais d'administration, remboursable en soixante termes semestriels. Mais plus tard^ cette société, instituée et privilégiée pour faire des avances sur immeubles, avait tellement haussé le taux de son intérêt, que la Société des cités dut renoncer à s'adresser à elle.

De cette manière les fonds font perpétuellement la navette, et Ton voit que, une fois qu'on a couvert les frais généraux, il suffit d'un capital circulant assez peu considérable pour faire marcher indéfiniment l'opération.

Le paragraphe suivant de l'acte de société, signé le 10 juin 1853, donne la signification exacte et complète de l'entreprise : « Les actionnaires, n'ayant en vue que le bien-être des ouvriers, et n'ayant d'autre but que de les loger d'une manière plus saine et plus convenable, ainsi que de leur faciliter Tacquisition au simple prix de revient, par conséquent au meilleur marché possible, des maisons et dépendances que la Société fera établir, chaque action ne donne et ne peut jamais donner droit qu'à un intérêt réduit de 4 pour 100 et au remboursement du capital souscrit. Les actionnaires s'interdisent tout droit à un bénéfice quelconque. »

On voit donc, et c'est là le point important, que cette entreprise, toute considérable qu'elle est par ses conséquences sur le sort des ouvriers, n'exige pas

une première mise de fonds considérable. La Société des cités ouvrières de Mulhouse, en dix ans, a construit six cent quatre-vingt-douze maisons avec tous les établiasements publics nécessaires, sans dépasser une mise de fonds totale et réelle de 655 000 fr., car c'est cette somme qui, par une heureuse combinaison, a permis d'emprunter successivement et d'amortir les emprunts. Donc toute autre société qui s'établirait dans des conditions semblables trouverait les mêmes facilités. On peut objecter, il est vrai, les 390 000 fr. donnés par l'État; mais cette objection n'est pas insoluble. La question essentielle n'tst pas de donner partout aux ouvriers des maisons aussi commodes et aussi spacieuses qu'à Mulhouse, c'est de les habituer à l'épargne en développant en eux, ou plutôt en mettant à profit l'esprit de propriété et en Topposant aux habitudes et aux passions démoralisantes. Rien n'empêcherait de commencer sur une plus petite échelle; de bâtir par exemple vingt ou trente maisons par an au lieu de cent, de faire ces maisons un peu plus petites, à rez-de-chaussée simplenaent, comme on commence à en faire beaucoup dans la nouvelle cité de Mulhouse, et de les vendre quelques centaines de francs plus cher. Il ne s'agit pas de faire une aumône, mais de vendre au plus bas prix possible dans les conditions des diverses contrées. Une ou deux annuités de plus à payer ne font pas une grande affaire, et en tous cas, si ces difficultés ralentissent le succès de l'opération, elles ne sont pas de nature à la rendre impossible. C'est du reste ce qui

est arrive à Mulhouse même. Quand on s'est décidé à construire la seconde cité ouvrière, la subvention du gouvernement était depuis longtemps absorbée par la construction de la première. On s'est contenté d élever un peu le chiffre des annuités, et cela n'a pas empêché l'opération de réussir.

La vraie difficulté n'est pas là. Elle n'est pas non plus dans la nécessité de donner une partie de son temps à Tadministration de l'entreprise, ni dans l'obligation de renoncer au partage des bénéfices en se contentant d'un intérêt de 4 pour 1 00 au lieu de 5 ou 6 ; elle est dans un calcul que ne manqueront pas de faire les propriétaires de terrains. Admettons qu'un terrain nu vaille 1 fr. ou 1 fr. 25 c. le mètre. Il est clair que si, sur ce terrain, on bâtit une ville ou un bourg, le prix du terrain montera rapidement, et que, au bout de quarante ou cinquante ans, il vaudra trente ou quarante fois plus cher, et peut-être davantage. En vertu de ce calcul, on comprend qu'on trouve assez facilement des maîtres de fabrique disposés à construire sur leurs terrains des logements pour leurs ouvriers, à la condition de les louer, mais sans renoncer à la propriété, qui décuple de valeur par le fait même des constructions. Mais alors quel est le résultat sérieux de l'entreprise?

D'abord, il peut fort bien arriver que les ouvriers se refusent à venir se loger chez leur patron, car ils redoutent fort tout ce qui ressemble à un patronage, et surtout tout ce qui permet au maître d'avoir l'œil sur leurs affaires privées. Ce sentiment n'a rien de

blâmable^ mais les effets n'en sont pas moins à craindre dans les entreprises de celte nature. Cependant admettons qu'ils s'empressent de louer les maisons qu'on leur construit, comme ils font pour celles de MM. Scrive. Qu'est-ce que cela prouvera? Que les ouvriers préfèrent des logements sains, commodes, aérés, spacieux, aux galetas que leur offre le plus souvent au même prix la spéculation privée. Quant aux résultats, il sera bien possible qu'une partie de ces ouvriers mieux logés deviennent plus moraux, fréquentent moins le cabaret, prennent quelques habitudes de propreté et de décence, qui leur sont impossibles dans les taudis où ils sont trop souvent entassés. Mais de là à cette passion de la propriété que développe en eux le système adopté à Mulhouse, à cet amour du chez-soi, à cet orgueil légitime du propriétaire qui le relève, à ce sentiment de juste fierté qui naît de l'indépendance, à cette habitude du respect de soi-même, à celle surtout de l'épargne et du calcul, que suscite et soutient le désir profond de s'assurer à jamais cette propriété dont il jouit, mais qui peut lui échapper, s'il s'oublie, mesurez la distance 1 Dans l'idée de la Société de Mulhouse est contenue toute une révolution, car il y a là un principe fécond, un enseignement qu'on n'a qu'à appliquer pour en tirer partout les mêmes résultats.

En effet, il ne s'agit pas seulement ici d'un établissement philanthropique, comme semblent le croire beaucoup de gens; il y a la mise en pratique et en lumière d'un principe qui n'était pas inconnu, mais

dont la puissance n'avait jamais été bien mesurée. Au risque de paraître exagéré, je dirai que je vois là, dans Tordre des questions de la science sociale, quelque chose de semblable à ce qu*a été dans l'industrie et d^ns la mécanique l'application de la vapeur. C'est une force depuis longtemps connue, mais dont on n'avait jamais songea faire l'emploi^ et une force qui n'a rien de local, mais qui se retrouve à peu près au même degré chez tous les hommes, dont l'existence du moins est si naturelle, si bieh appropriée à nos instincts, que rien n'est plus facile que d'en susciter le sentiment chez ceux-là même qui n'y avaient jamais songé.

Et cependant, ce qu'il y a d'étrange au premier abord, c'est que cette idée qui paraît si simple ait été si longtemps à se produire. C'est ainsi qu'on est tout étonné aujourd'hui qu'on ait perdu tant de temps avant d'appliquer la vapeur, et que dans un avenir peut-être peu éloigné, on s'étonnera qu'au lieu de laisser agir cette force, que rien ne remplace, de l'initiative humaine stimulée par l'intérêt personnel, les gouvernements qui se croient ou se disent les plus dévoués à l'avancement des hommes aient eu si longtemps recours à la réglementation qui opprime et assoupit. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que l'on avait passé bien près de cette idée si féconde, sans la voir. M. Penot, dans son rapport du 30 juin 1 852, où il n'est encore question que de locations, dit : « Si nous pouvons offrir à ces mêmes hommes des habitations propres et riantes; si nous donnons à chacun un petit

jardin, où il trouvera au milieu des siens une occupation agréable et utile; où dans l'attente de sa modeste récolte, il saura apprécier à sa juste valeur cet instinct de la propriété que la Providence a mis en nous, n'aurons-nous pas résolu d'une manière satisfaisante un des problèmes les plus importants de l'économie sociale? » Cette idée de transformer les ouvriers en propriétaires, M. Penot, par son dévouement constant aux intérêts de la classe laborieuse, méritait de la trouver, et après en avoir passé si près, il aurait sans doute fini par la rencontrer. Mais on ne lui en laissa pas le temps, et c'est à M. Jean DoUfus que revient l'honneur de cette heureuse inspiration.

J'insiste sur ce point, car, je l'avoue, à côté de cela, le reste me paraît secondaire. C'est là l'idée mère, l'idée féconde des cités ouvrières de Mulhouse, c'est le germe d'où devait sortir tout le reste. Désormais le problème de l'encouragement à l'épargne était résolu. Pendant que l'Angleterre et l'Allemagne en trouvaient, chacune à sa manière, la solution par l'institution des sociétés coopératives de consommation et de crédit, pendant que dans un petit nombre de villes de France, et en particulier à Paris, le même problème recevait une solution analogue par la création des associations de production, Mulhouse trouvait sa solution particulière et originale dans le stimulant de Tinstinct de propriété. Aux forces morales déjà appliquées, et par lesquelles l'ouvrier se trouvait déjà lancé dans la voie de l'amélioration individuelle, Mulhouse ajoutait Tapplication d'une autre force, non moins puissante peut-

être et non moins moralisante. Désormais le nom de M. Jean Dollfus est inséparable du souvenir des cités ouvrières, comme celui de M. Schulze-Delitzsch le sera des institutions de crédit populaire, comme celui des pionniers de Rochdale le sera des associations coopératrices de consommation, comme le souvenir de la révolution de 1848 restera sacré dans la', mémoire des hommes par la diffusion en France du principe d'association de production. Cette innovation est un grand fait dans l'histoire des classes ouvrières et de l'humanité tout entière, un fait qui dans la postérité aura plus de retentissement que tous ces hauts faits de guerre, de conquête et de massacres qui semblent avoir eu jusqu'à présent le privilège d'absorber et d'épuiser l'admiration des hommes. Désormais nous savons par cet exmple et par l'histoire des tâtonnements qui n'ont pas lassé la persévérance généreuse des bienfaiteurs de Mulhouse, que pour arracher l'ouvrier aux habitudes vicieuses et à l'apathie que produit la misère, il ne suffit pas de toutes les combinaisons ingénieuses de la charité la plus inventive et la plus délicate; que tous les ressorts extérieurs et tous les secours matériels sont impuissants, et que pour sauver les hommes, c'est dans le cœur même des hommes qu'il faut chercher un appui. Aux entraînements factices de la misère et du vice, c'est peu que d'opposer les prédications les plus pathétiques, les conseils les plus sages, les mesures les plus habilement préventives et moralisantes. A ce découragement latent qui mine les malheureux, à ce désespoir chro-

r« PARTIE, — LUTTE CONTRE LA MISÈRE. 217

nique qui les abat par Timpossibilité apparente de trouver une issue à leur triste situation^ et qui les jette en victime à tous les dissolvants moraux, aux ruineuses distractions du jeu et à Tabrutissement de l'ivresse, aux conseils funestes de l'ennui, de la désespérance, de l'imprévoyance, il faut opposer dans le cœur même de l'homme un allié, un stimulant qui combatte par une excitation moralisante et continue les inspirations secrètes et incessantes du découragement ; il faut enfin éveiller chez lui le sentiment d'un intérêt, non pas lointain, non pas seulement possible, mais certain, présent, immédiat, dont l'influence permanente brise les efforts des habitudes mauvaises. Ce miracle, c'est l'instinct de la propriété qui Ta produit, et remarquez que sous des formes diverses, c'est au fond le même que dans toutes les associations dont nous avons pa'rlé précédemment.

Mais le principe une fois trouvé, tout n'était pas fait, tant s'en faut. Si après avoir bâti ses maisons, la société des cités ouvrières avait dit aux ouvriers : a Voilà mes maisons construites au meilleur marché possible. Je vous les livre au prix de revient, sauf l'addition nécessaire pour payer l'intérêt de l'argent que j'ai emprunté pour les construire. Nulle part vous n'en trouverez d'aussi saines, d'aussi commodes, à des prix aussi modérés. Je ne veux pas gagner sur vous, et je n'ai en vue que votre intérêt. En les payant au prix que je vous demande, vous ferez une excellente affaire, et vous aurez tous les bénéfices auxquels je renonce généreusement en votre faveur. Donnez-

moi 2900 fr., et vous aurez une maison du modèle le plus complet; ou bien 1850 fr., et vous en aurez une moinsgrande, mais encore très-habitable. » Qu'auraient répondu les ouvriers à cette proposition généreuse? Rien, et les maisons seraient restées inbabi- tées. Quel est en effet Touvrier qui possède 2900 fr. ou même 1850 fr.? Aucun. Ils auraient pu encore, en mettant de côté cbaque année 1 00 ou 1 50 fr. arriver au bout de quinze ou vingt ans à posséder un capital suffisant pour acheter une de ces maisons. Mais croyez -vous que la présence et la vue de cette demeure future, de cette propriété possible aurait été suffisante pour soutenir si longtemps dans cette voie de privations des hommes dont le défaut capital est l'imprévoyance et la facilité à se laisser entraîner par la tentation présente? Le paysan peut bien amasser pour acheter une parcelle de terre, parce que les occasions de tentations et de dépenses sont bien moins fréquentes pour lui, parce qu'un morceau de terre coûte moins cher qu'une maison, et ne demande pas une aussi longue accumulation; parce que d'ailleurs, au lieu de recevoir un salaire quotidien qui ne permet chaque jour qu'une économie imperceptible dont on ne voit pas la fin, il reçoit à la fois des sommes relativement fortes par la vente de ses grains et de ses bestiaux, qui lui permettent des achats immédiats. L'application aux ouvriers des procédés usités dans les campagnes n'aurait eu aucun effet, et l'entreprise aurait certainement et misérablement échoué.

On aurait pu encore essayer d'un autre procédé,

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par exemple fixer le prix de location d'après le prix de revient, en y ajoutant le surcroît de riotérêt du capital pendant une durée calculée, et louer les maisons aux ouvriers, en s'engageant à leur en abandonner la propriété quand au bout de quinze ou vingt années de locations^ le total des sommes payées pour loyers aurait atteint le prix de la maison. Ce moyen au rai t pu à la rigueur réussir ; mais pendant ces quinze ou vingt ans, l'ouvrier n eût toujours été que locataire; il eût pu même soupçonner que pour éviter de lui abandonner la propriété, on ne manquerait pas de prétexte pour le renvoyer avant que la somme fût entièrement payée. Cette perspective l'eût empêché de s'attacher à sa maison, et par la même raison il n'aurait trouvé dans cette situation indécise qu'un bien faible stimulant. Cette indifférence aurait empêché de se porter vers la cité un grand nombre de ceux qu'un sentiment contraire y a attirés, et si l'entreprise n'avait pas complètement échoué matériellement, il est certain qu'elle n'aurait eu ni le même succès matériel ni surtout le même résultat moral.

Comment donc faire? Comment transformer des locataires en propriétaires sans leur faire payer le prix de la maison ni tout de suite, ni dans un temps donné? Je ne vois pas d'autre moyen que celui qu'ont employé les organisateurs des cités, et il est parfaitement simple, mais il n'en était pour cela que plus difficile à trouver, car le simple est toujours ce dont on s'avise en dernier lieu.

La société sait bien que les ouvriers ne sont pas des

capitalistes. Dodq, elle ne leur demande pas de payer en bloc le prix d'une maison. Seulement, comme il s'agit d'une opération sérieuse, elle ne veut pas livrer ses maisons à des hommes qui n'ayant jamais été capables de mettre un sou de côté, ne pourront que lui créer des difficultés. Tout homme quri veut acheter une maison doit pouvoir payer immédiatement deux cent cinquante ou trois cents francs, suivant la valeur de la maison qu'il veut acheter. Quelquefois même on adoucit cette condition quand on a des données précises sur la moralité de l'acheteur. Une fois la première somme versée, il est propriétaire et la maison est à lui, il est chez lui. Pour ce qui reste à payer, il s'engage à verser chaque mois une somme calculée de manière à ce que en quatorze ou quinze ans la maison soit complètement libérée; c'està-dire que par la disposition des payements, le locataire devient propriétaire d'une maison de trois mille cinq cents francs pour deu^ ou trois cents francs, et qu'il suffit qu'un ouvrier ait amassé ces deux ou trois cents francs pour que la transformation s'opère aussitôt. Je sais bien qu'il n'est pas toujours facile à un ouvrier de trouver cette somme, mais du moins cela est faisable , et la preuve c'est que cela se fait, et très-fréquemment. L'appât d'une maison à posséder pour trois cents francs est assez à la portée de l'ouvrier pour qu'il y soit sensible. Et, en effet, le 30 août 1865, sur les six cent quatre-vingt-douze maisons aujourd'hui construites par la société, il y en avait six cent quatorze qui étaient vendues; cent

soixante et onze étaient entièrement soldées, et beaucoup d'autres n'étaient plus grevées que de faibles sommes; à la date du 30 juin 1865, la société des cités avait porté au débit de ses acheteurs une gomme de deux millions cent soixante seize mille sept cent soixan te- quinze fr., ainsi répartie:

fr.

Vente de 599 maisons d'ouvriers 1 696 675

— 8 maisons de contre-maîtres . 63 600

Droits et frais de contrats sur 404 maisons. 101 500

Intérêts depuis 1853 285 000

Contributions et assurances 30 000

Total 2 176 775

II résulte d'autre part du relevé des comptes de la Société qu'il lui était dû encore par l'ensemble des acheteurs une somme de l 031 007

Donc elle avait reçu la différence, soit . . 1 145 768

« Toutefois, ajoute M. le docteur Penot, comme il restait encore à payer au crédit foncier, qui en a fait Favance à divers acquéreurs, la valeur de quarante mille fr. à peu près qui figurent au dernier chiffre, on peut estimer que, au 30 juin 1865, l'administration de la cité avait touché de ses acquéreurs 1 million cent mille fr., dont une bonne partie, après avoir défalqué ce qu'ils auraient payé pour se loger beaucoup plus mal, représente les économies qu'ils ont pu réaliser en douze ans, outre les petites améliorations ou réparations faites par plusieurs à leur propriété. Qui sait

à combieQ se monteraient aujourd'hui ces mêmes épargnes, si elles n'avaient pas été énergiquement provoquées par le puissant appât de la propriété ? A peu de chose probablement; à rien, peut-être. »

Il est vrai que c'est surtout Télite des ouvriers qui a acheté, mais cependant il y en a aussi un certain nombre qui par leur situation ou leurs habitudes antérieures semblaient hors d'état de jamais rien mettre de côté, et sur qui pourtant Tattrait de la propriété a agi assez puissamment pour leur faire faire cet effort.

Cependant il faut le reconnaître, tout n'est pas fait; c'est là que serait utile l'introduction des institutions que nous trouvons en Angleterre et en Allemagne. Supposez que Mulhouse ait séparé ses magasins coopératifs, comme Rochdale, qui donnent à Touvrier la possibilité de devenir capitaliste, sans autre condition que d'acheter au meilleur marché les meilleurs marchandises; que de plus il y soit établi des banques populaires comme celle de Delitzsch, qui ptïrmettent à l'ouvrier de rendre productifs d'intérêts et de crédit les capitaux que lui auraient amassés les magasins; avec cela, il lui serait bien plus facile de se procurer les 200 fr. ou 300 fr. nécessaires pour acheter sa maison. En vérité plus on y songe, plus on voit que toutes ces institutions, toutes ces découvertes huma^ nitaires qui se font jour çà et là sont comme les points saillants d'un vaste système de régénération sociale qui percent par place, et dont les liens et les rapports se montreront plus tard, quand toutes les

parties étant découvertes nous permettront de saisir d'un coup d'œil tout Tensemble.

Les contrats de vente stipulent : que l'immeuble sera laissé dans son état extérieur; que le jardin sera cultivé et conservé tel qu'il est; que les palissades seront entretenues, et que les tilleuls qui bordent les rues seront conservés quoique plantés en dedans de ces palissades; enfin que l'acquéreur ne pourra vendre l'immeuble avant dix ans, date du contrat, ni souslouer à une seconde famille, à moins d'une autorisation de la société. Cette autorisation de revendre est accordée, quand le nouvel acquéreur est un ouvrier agréé par la société ; celle de sous-louer l'est également, quand il s'agit d'une famille sans enfants, ou que la sous-location est combinée de manière à ne pas nuire à la famille de l'acquéreur.

J'avoue que je trouve dans quelques-unes de ces restrictions une tutelle un peu exagérée, et que je ne partage nullement Tavis de quelques personnes qui, comme le docteur Huber, de Berlin, regrettent que la loi ne permette pas d'immobiliser les cités dans l'état actuel. C'est toujours la même erreur d'optique, qui pousse à vouloir éterniser, comme la dernière limite du bien possible, ce qui nous paraît le meilleur au moment présent, au détriment du progrès possible. Il est incroyable combien ce préjugé est répandu : « Ce défaut complet de discipline et de soumission obligatoire, dit M. Huber dans ses Lettres de voyage, est dû en partie aux lacunes de la législation qui n'admet aucune institution corporative, mais en partie aussi au

manque de toutes relations communes. Quand une fois ces institutions communes de la cité seront ouvertes, on pourra en subordonner la jouissance à mainte condition qui aura son influence sur la vie domestique. Sous ce rapport, il est très-utile que ces institutions restent tout entières dans la main de la société actionnaire, à supposer que celle-ci ne méconnaisse pas sa mission, u

En effet, il semble fort agréable de songer que les cités ouvrières pourraient, en vertu d'une bonne loi, rester à perpétuité dans l'état où elles sont, comme les fondations pieuses du moyen âge. Mais on oublie que toutes ces belles fondations, si utiles d'abord, ont toujours fini par devenir des misères^ des entraves, des obstacles au progrès. Si par le progrès même du temps et des choses, les maisons des cités ouvrières, achetées 2000 ou 3000 fr. doivent dans dix ans, dans vingt ans, en valoir 6000 ou 8000, pourquoi voudrait-on que les ouvriers pussent être légalement privés de ce bénéfice? En vertu de quelle raison raisonnable, si ce n'est l'amour quand même du statu quo? Faites votre loi d'immobilisation, et je parie que les cités ouvrières seront bien plus vite perdues que en laissant la loi telle qu'elle est, car cela seul suffira pour en dégoûter ceux qui les possèdent, et sans doute vous ne prétendez pas les attacher à la cité comme le serf à la glèbe. Quand donc comprendronsnous les vraies conditions de la liberté? Dans vingt ans, dit-on, les cités seront comme le reste de la ville, habitées par des bourgeois, par de petits ren-

l'\ PARTIE. — LUTTE CONTRE LA MISÈRE. 22b

tiers, aussi bien que par des ouvriers. Eh bien I où est le mal? Les ouvriers qui auront vendu leurs maisons, après y avoir pris le goût de la propriété et de lepargne , et ayant en leurs mains les 6000 ou 8000 fr. du prix de vente, sans compter les économies qu'ils auront pu faire, lorsqu'après avoir achevé de payer leurs annuités, ils auront pu continuer à en mettre de côté l'équivalent chaque année, ces ouvriers à leur tour pourront s'établir, et il faut espérer que d'ici là, la diffusion de Tesprit d'association, et la création des institutions anglaises et allemandes auront rendu la chose plus facile que maintenant. On oublie toujours que si Toeuvre de la Société des cités est grande et belle, c'est surtout parce qu'elle travaille à se rendre inutile. Dans vingt ans la population ouvrière de Mulhouse pourra se passer d'elle, ou il faut renoncer à l'espoir de rien faire de sérieux. Il ne s'agit pas d'éterniser l'œuvre, mais de la rendre féconde en résultats matériels et moraux. Dans vingt ans, il y aura partout des cités ouvrières, mais partout elles seront gérées, fondées et administrées par des associations d'ouvriers. C'est là la véritable conséquence de ce-qui se fait en Alsace, et le fondateur des cités ouvrières ne s*y trompe pas. Si Ton exige de tout acheteur qu'il s'engage pendant dix ans à ne pas revendre sa maison sans le consentement de la société, c'est que les maisons avec leurs jardins sont vendues au plus bas prix possible, au prix de revient, tandis que si l'on voulait en faire un objet de spéculation, on pourrait les vendre à des

prix beaucoup plus élevés, à d autres acheteurs qu'à . des ouvriers. Or la société n'a pas voulu faire une spéculation ; elle a voulu créer pour les ouvriers un attrait à l'épargne. Mais si chaque acheteur pouvait revendre immédiatement sa propriété, il y en a beaucoup qui ne résisteraient pas à la séduction d une plus value. On arriverait à n'avoir plus que des marchés fictifs. Les spéculateurs mettraient en avant des ouvriers qui n'achèteraient, ou plutôt ne feraient semblant d'acheter que pour leur livrer avec bénéfice les immeubles qu'ils auraient reçus à bas prix de la société. Le but serait complètement manqué, et au lieu d'attirer et d'accoutumer les ouvriers à Tépargne, on n'aurait fait que stimuler en eux une cupidité démoralisante. C'est ce qu'on n'a pas voulu, et l'on a bien fait. Le terme de dix années imposé par le contrat de vente suffit pour rendre impossible toute spéculation de ce genre, et pour donner à la famille de Fouvrier le temps de s'habituer à l'épargne et de s'attacher à sa maison, sans cependant enchaîner sa liberté au delà de ce qui est nécessaire.

C'est dans le même esprit de moralité que la société a décidé qu'il ne serait ni loué ni vendu de noaison aux parents qui ne prendraient pas l'engagement d'envoyer leurs enfants à l'école. C'est là de l'instruction obligatoire bien entendue, qui respecte toutes les libertés et tous les droits. Je ne crois pas^ pour mon compte, que l'État puisse légitimement l'imposer, mais je ne connais rien de plus désirable que de voir tous les hommes éclairés pousser leg ouvriers dans cesens

et employer tous les moyens d'influence et de persuasion dont ils peuvent disposer à leur faire comprendre l'importance qu'ils attachent à Tinstruction des enfants. L'ouvrier reste libre de s'y refuser, mais le patron est également libre de ne pas le recevoir dans ses ateliers, et à plus forte raison de ne pas lui vendre les maisons qu'il a bâties dans Tintention expresse de contribuer au développement et à l'amélioration morale de la classe ouvrière. D'ailleurs, loin d'insister sur la sévérité de ses règlements intérieurs^ la société s'en relâche chaque jour. Elle voit, à la pratique, combien il serait contradictoire de toujours vouloir tenir en tutelle des hommes que son but même est d'émanciper par la propriété; d'ailleurs, comme elle Fa remarqué elle-même, les inconvénients qu'elle a voulu prévenir disparaissent en partie d'eux-mêmes. Ainsi l'habitude de sous-louer, très-répandue d'abord malgré ses restrictions et ses efforts, devient moins abusive à mesure que l'acheteur avance vers sa libération, et qu'ils sent mieux la nécessité de conserver sa propriété en bon état. Et d'ailleurs cette sous-location est pour l'acheteur une ressource précieuse pour le payement de ses annuités. Quand il arrive au terme de son payement, il cesse de sous-louer, parce qu'il a moins besoin d'argent. On ne sous-loue que pour acheter, comme moyen d'arriver à la propriété.

L'acheteur reçoit un livret sur lequel est inscrit son compte conformément au livre des comptes courants de la société . Chaque année ce compte est réglé à l'intérêt réciproque de5pour 100. Cet intérêt, bonifié

2z8 INSTITUTIONS OUVRIÈRES DE MULHOUSE.

à Tacheteur sur ses Tersementset dès leur date, lui procure de notables avautages et Taide pour sa libération, en faisant à son profit I*office d'une caisse d^épai^ne. L'acheteur n'est donc débité à chaque clôture annuelle que de la différence d'intérêts qui reste à sa charge. Chaque versement est constaté par une quittance détachée d'un journal à souche; ces quittances sont uniformes, et le talon reste, pour éviter toute contestation ultérieure. Il résultedece mode régulier de comptabilité que l'ouvrier se forme à Tappréciation de sa position vis-à-vis de la société ; il peut à chaque instant, par la simple inspection de son livret, se rendre compte de sa situation générale, et c'est pour sa famille et pour lui un puissant stimulant à Tordre et à Téconomie*

C'est grâce à ce calcul des intérêts réciproques à 5 pour 100 qu'une maison de 3000 fr., sur laquelle ;500 fr. ont été payés comptant, est soldée, en capital, intérêts, droits et frais de contrat, en treize ans et quelques mois par un versement mensuel de 23 fr. Du reste il est facile de comprendre qu'il ne puisse y avoir de limite absolument précise, d'abord parce que les chômages, les crises industrielles, les accidents imprévus peuvent très-légitimement entraver la bonne volonté de l'ouvrier, et ensuite parce que les frais pour la construction des maisons ne peuvent rester indéfiniment les mêmes. La valeur des terrains, des matériaux, de la main-d'œuvre, tout cela est soumis à des fluctuations dont la société et par suite les ouvriers doivent supporter le contre-coup. D'après le dernier rapport de la société, les prix sont aujour-

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d'hui de 2600 fr., pour les maisons à rez-de-chaussée, et de 3300 pour les autres.

Les retards dans les payements sont assez rares, et et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que les retardataires sont habituellement les ouvriers les mieux payés. L'habitude d'un salaire plus élevé leur a créé des besoins plus nombreux qu'aux autres, qui savent mieux s'imposer des privations. Les pertes sont nulles sur les propriétés achetées ; sur les loyers, elles ont été pour l'exercice de 1863-1864, de 48 fr. et de pour l'exercice de 1864-1865. — En général même les ouvriers montrent un très-grand empressement à se libérer. Chaque année un ceiitain nombre de jeunes gens s'engagent dans l'armée et font servir leur prime à l'achat d^une maison. Ainsi pendant l'année 1863-64 les acheteurs ont payé plus du dixième de ce qu'ils devaient, bien qu'ils ne soient tenus à rembourser chaque année que un seizième du prix de leurs maisons. Le nombre des maisons complètement payées est de 171> c'est-à-dire que 171 ouvriers ont trouvé moyen en dix années d'épargner une somme de 2000 à 3000 fr., pour acheter des maisons qui, dès maintenant, en valent 3000 et 4000 fr. Ces mêmes hommes que toutes les exhortations, les encouragements, les donsj les récompenses de toutes sortes n'avaient pas pu faire sortir de leur apathie et arracher à leur imprévoyance, qui à tous les reproches répondaient que leurs salaires suffisaient à peine à leurs besoins, ils sont parvenus à économiser en quelques années dix fois plus qu'on ne leur deman-

daity et sans même attendre les délais qui leur étaient accordés. On peut voir par là quelle est la puissance du sentiment) de Tinstinct auquel se sont adressés les fondateurs des cités, et ce que peut faire un pareil ressort, quand on sait le mettre en mouvement.

Cependant il arrive quelquefois que des acheteurs sont obligés de rendre leur maison à la société. Voici dans ce cas comment Ton procède :

« Quand, dit M. Penot, la mort a enlevé un père de famille ; quand la conscription a appelé sous les drapeaux un jeune homme dont les salaires grossissaient les ressources de la communauté, et particulièrement dans ces derniers, temps, lorsque par suite des souffrances de l'industrie cotonnière des ouvriers ont dû quitter Mulhouse, et que d*autres se sont vus dans rimpossibilité de continuer leurs versements, il est arrivé que plusieurs ont été forcés de résilier leur bail. Cette opération s'est toujours faite à Tamiable et le plus possible dans Pintérêt de l'acheteur, qu'on a considéré alors comme s'il n'avait été qu'un simple locataire, et à qui on a rendu le surplus de ses versements mensuels. Supposons par exemple qu'au bout de dix mois on ait à résilier un bail et que l'acheteur ait donné 25 fr. par mois, soit. en tout 250 fr. On ne le considère plus que commme un locataire dont on aurait reçu seulement 18 fr, par mois ou 180 fr. par dix mois, et on lui rend la différence, c'est-à-dire 70 fr., sauf indemnité à lui retenir en cas de dégradation. Quant au premier versement de 250 à 300 fr. il lui est intégralement rendu avec les intérêts, car il n'a

pas eu d'emploi, Tacte de vente n'étant pas passé; ce qu'on retarde toujours jusqu'à ce que l'acquisition de la maison paraisse bien assurée.

« Ce systèmeest équitable, comme on voit; on pourrait même dire qu'il est généreux aux yeux de la loi qui stipule que les intérêts sont perdus en cas de résiliation de bail. Mais dans une œuvre toute de philanthropie, qui a pour but d'habituer les ouvriers à l'épargne, en leur offrant le stimulant attrait de la propriété, on devait leur faciliter les moyens d'acquérir et les exonérer de toute chance de perte. »

A Paris aussi et à Marseille, on avait essayé d'attirer les ouvriers dans des espèces de grands phalanstères que l'on semblait vouloir mettre à la mode. On avait construit de magnifiques édifices en pierres de taille, presque aussi beaux et aussi réjouissants d'aspect que nos casernes. Cela suffit pour qu'aucun ouvrier ne voulût y habiter. C'est que, comme dit M. Louis Reybaud, la passion de l'ouvrier, passion qui- lui est commune avec bien des gens, c'est d'être chez lui à Taise autant que possible, sans trop de servitudes de voisinage et avec un peu d'espace pour se remuer. Or ce n'est pas là ce que lui promettaient ces grands couvents qu'on lui offrait, et le règlement qu'on avait eu soin d'afficher à là porte n'était pas de nature à servir de compensation. Les fondateurs des cités de Mulhouse connaissent trop les ouvriers pour faire de pareilles bévues; leur but n'est pas d'embrigader les ouvriers, mais de les amener à l'épargne et à la propriété, et leur art a été de les y amener par une

pente insensible, et presque sans qu'ils s'aperçussent des efforts et des privations nécessaires pour arriver à cette transformation.

Cette défiance instinctive des ouvriers pour tout ce qu'on fait pour eux est si prononcée que les cités mêmes de Mulhouse eurent d'abord quelque peine à prendre faveur. Ils hésitaient avant de quitter leurs taudis, leurs ruelles infectes et puantes, ces trous sans lumière et sans air que leur louait si cher la spéculation des logeurs, et où s'entassaient pêle-mêle les honnêtes gens avec la lie de la société, forcés par le manque d'espace de vivre dans une sorte de promiscuité dégradante. Malgré la supériorité incontestable des logements et Tinfériorité relative des prix, ils se défiaient de ces maisons si commodes, de ces riants jardins. Ils ne pouvaient pas croire que Ton pût avoir fait tout cela exprès pour eux et sans arrière pensée, uniquement pour le plaisir de se donner beaucoup de peine pour les rendre heureux et les transformer en propriétaires. Gela surtout leur paraissait louche, et ils n'étaient pas loin d'y voir une mauvaise plaisanterie.

Cependant à force de voir ces maisons et deregarder, et de ne découvrir aucun piège, ils finirent par réfléchir qu'ils ne risquaient rien d'essayer. Ce qui les tentait, c'est qu'ils pouvaient être propriétaires tout de suite, et que pour rendre définitif leur droit de propriété, il leur suffirait de payer pendant treize ou quatorze ans à peu près la même somme qu'ils auraient à payer toute leur vie comme locataires. Ainsi la chose était claire : d'un côté payer jusqu'à leur mort le

r» PARTIE. — LUTTE CONTRE LA MISÈRE. 233

loyer d'un logement désagréable, mal situé, malsain^ avec Fennui de rester sous la dépendance d'un propriétaire, sans compter la chance de voir augmenter le prix de location, pour, à la fin de leur vie, se trouver gros Jean comme devant; de l'autre, Tobligation de payer seulement pendant quatorze ans une somme à peine supérieure à celle dont ils payaient Fusage d'un logement qui ne devait jamais leur appartenir, pour se trouver ensuite en pleine possession d une maison, qui très-probablement vaudrait alors le double au moins de ce qu'ils auraient déboursé, et être logé pour le reste de leur vie, non-seulement pour rien, mais chez eux,dans une maison à eux seuls, qu'ils pourraient à leur gré ou revendre un bon prix ou laisser à leurs enfants. Il faut avouer qu'il y avait là de quoi séduire, et ils se laissèrent séduire, mais lentement. La première année on vendit quarante-neuf maisons; mais la seconde, dix-huit acheteurs seulement se présentèrent; la troisième, cinq. La quatrième année, la vente remonte à cinquante- trois. A partir de ce moment le mouvement s'accélère; l'épreuve est faite. La cinquième année, on vendit cent neuf maisons, et depuis il ny a plus eu d'hésitation. Si, depuis, la progression n'a pas toujours été aussi rapide, il faut s'en prendre aux circonstances industrielles. Du reste, cette hésitation des premières années ne tient pas seulement à la défiance ; on conçoit que l'on hésite à aller habiter dans un quartier encore presque désert, où par conséquent on est plus exposé à manquer des commodités de la vie.

M. J. Simon, dans son livre de V Ouvrière^ s'étonne que l'exemple de Mulhouse n'ait pas encore été suivi ailleurs. Ce n'est pas aussi étonnant qu'il lui semble. D'abord il faut s'en occuper, et la plupart des fabricants ont bien assez de leurs propres affaires sans s'inquiéter de celles des autres. Puis il faut renoncer aux bénéfices que pourrait rapporter la somme engagée dans les constructions, et ce qui est beaucoup plus grave^ il faut faire abandon aux ouvriers de toute la plus value, laquelle peut être très-considérable, qu'acquiert le terrain une fois bâti, sans compter la croissance certaine du prix des maisons dans quelques années. Par conséquent, s'étonner que l'exemple de Mulhouse n'ait pas été plus suivi, c'est s'étonner qu'il n'y ait pas un grand nombre d'hommes qui soient à la fois riches, intelligents et généreux.

Aussi suis-je bien convaincu pour ma part que ce n'est pas sur l'initiative des patrons, qu'il faut compter en général. Il est probable que d'ici à quelques années il s'en trouvera en France un certain nombre qui feront ailleurs ce qu'on a si bien fait à Mulhouse, et nous verrons en effet tout à l'heure que l'exemple se répand. Mais ce ne pourra jamais être qu'un exemple, et l'institution ne prendra sa valeur et son caractère véritable, en même temps que le développement qui lui appartient, que le jour où le système complet des associations ouvrières sera mis en pratique, et que les associations de construction serviront de couronnement à toutes les autres.

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Je dois mentionner aussi, bien qu*ayant moins d'importance, un grand bâtiment, renfermant dixsept chambres garnies pour ouvriers* célibataires, soumises à un règlement très-sévère. Je ne parlerai pas ici des bains, des lavoirs, du restaurant, de la boulangerie, du magasin, de la salle d'asile et de la crèche, parce que j'en ai parlé déjà, ni de la bibliothèque, parce que j'en parlerai plus tard; mais je ne dois pas passer sous silence un détail qui a aussi son importance. C'est que la société fournit gratuitement le logement à la sœur Diaconesse, ainsi que le local nécessaire pour les soins et les consultations que le médecin de la société donne gratuitement aux malades.

Les affaires de la société des cités sont administrées par un comité formé de quatre de ses membres, qui ' ont tous pouvoirs, et qui se réuqissent à des époques déterminées. L'assemblée générale se réunit chaque année à la fin de chaque exercice, le 30 juin, mais elle peut être convoquée plus souvent par le présideot, quand il y a lieu.

L'influence des cités se fait déjà sentir hors d'ellesmêmes. Un grand nombre d'ouvriers, qui n'ont pas encore la somme nécessaire pour leur premier versement, font leur apprentissage d'économie et de prévoyance. C'est une espèce de stage, une e^tpérienoe qu'ils font sur eux-mêmes, et qui a son utilité.

Mais c'est surtout dans l'intérieur des cités que le ehangement est remarquable. Jamais on n'y voit de ces spectacles qui sont trop fréquents dans les centres industriels. La population qu'on y rencontre, les

enfants qu'on voit dans les rues ont un air de santé; de joie, de propreté, qui est bien fait pour démontrer les progrès accomplis. Comme le remarque M. Batbie, l'organisation des cités est une heureuse combinaison de la vie individuelle et libre avec quelques-uns des avantages de la vie commune. Chacun garde la joie du chez soi, et en même temps, la boulangerie, les bains, Tépicerie, le magasin, le restaurant communs suppriment une partie des frais généraux qui pèseraient lourdement sur la vie isolée. Les ouvriers n'en profitent pas encore autant qu'ils le pourraient, mais même dans Tétat présent, ils se trouvent infiniment mieux que dans les conditions ordinaires de la vie des ouvriers. Mais ce qu'il y a de remarquable et d'important, c'est que selon l'observation juste de M. L. Reybaud, « il y a désormais à Mulhouse un centre d'attractionf pour les bons instincts et un point d'appui pour les volontés flottantes. Ce que la population renferme de plus sain finira par s'y attacher. Ainsi Mulhouse aura fait une réponse digne d'elle aux reproches que naguère elle méritait. Les logemenls de ses ouvriers, quand M. Villermé les visita, en 1836, étaient affligeants à voir; une seule pièce renfermait quelquefois deux familles qui couchaient chacune dans leur coin, sur de la paille ou sur des grabats. Les cités ouvrières offrent un tout autre spectacle.... Chaque ménage y a sa maison, son jardin, qu'il embellit parce qu'il les possède. Il y a bien encore quelques disparates, quelques exceptions; la tenue n'est pas partout la même; les habitudes ne se

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réforment pas en un jour, mais le régime domine ici les dispositions des hommes *. Sa vertu est d'éliminer les mauvais éléments pour ne conserver que les bons; le contrat qui lie l'ouvrier est inconciliable avec le désordre; s'il s'oublie, il le brise; son droit s'éteint dès qu'il manque à ses engagements; son intérêt commande sa conduite, et de tous les freins, il n'en est pas de plus sûr que ce frein volontaire. » Et M Reybaud aurait pu ajouter que bientôt disparaissent les habitudes de dissipation, combattues par cette préoccupation constante d'un intérêt supérieur, et que de là naît une habitude contraire, qui supprime la nécessité de l'effort. M. J. Simon raconte dans son Ouvrière une histoire qui met dans tout son jour cette influence de l'habitude :

a Un riche fabricant de Roubaix avait un chauffeur, habile ouvrier, mais adonné à l'ivrognerie. Un

1 . Afin de faire naître une utile émulation entre les familles résidant aux cités , le conseil d'administration a ouvert un concours entre elles, et distribue chaque année des primes en argent et des mentions honorables à celles qui se sont distinguées par l'ordre, la . propreté, et en général la bonne tenue de leur habitation, comme aussi par la bonne culture du petit jardin qui en dépend. Ces récompenses, qui sont envisag ' es avec raison comme un honneur, deviennent un vif stimulant et amènent de bons résultats. L^examen sur lequel la commission assied ses jugements embrasse l'aspect extérieur et intérieur de l'habitation et du jardin, l'état du mobilier, l'ordre et l'économie dans le ménage, la tenue des enfants et l'effet de leur fréquentation aux écoles. Les concurrents sont assez nombreux, comme le sont aussi ceux qui sollicitent la faveur d'avoir la visite des étrangers qui viennent voir la cité. C'est une petite vanité qu'il faut savoir leur pardonner, parce qu'elle a un mobile avouable , et qu'elle est un aiguillon qui pousse à bien faire. (Les cités ouvrières du Haut-Rhin ^ par A. Penot.)

jour, en sortant du cabaret, Tivrogne fait une chute et se casse la jambe. C'était on homme intelligent quand il avait sa tête à lui. A peine sur son lit de douleur, l'inquiétude de l'avenir des siens le saisit. Son patron le rassura. — « Je vous ferai soigner âmes « fraiS|«lui dit-il, et quanta voire famille, elle touchera « tous les jeudis votre semaine, comme si vous étiez « au travail. Une fois guéri, vous me rembourserez au i< moyen d'une retenue sur le prix de vos journées. » La maladie fut longue et le remboursement dura un an. Comme le salaire était élevé, la famille put vivre à force d'économie, avec la part qui lui restait. Pendant ce temps-là, l'ouvrier s'abstint du cabaret, travailla constamment, vécut en bon père de famille. L'année finie, le patron lui proposa de persévérer pendant deux ans encore : « Vous épargnerez douze « cents francs, lui dit-il; c'est le prix de la maison que c< je vous loue; dans deux ans vous serez chez vous, « vous serez un propriétaire. » L'ouvrier consentit : les deux ans. passèrent bien vite. A la première paye après la maison soldée, on voulut donner au chauffeur la totalité de ce qu'il avait gagné dans la semaine : « Gardez, gardez, dit-il; dans quinze mois «j'aurai acheté la maison voisine, w II en a trois aujourd'hui. Sa iemme est devenue marchande. L'ancien ivrogne se retirera bientôt avec une honnête aisance, presque de la richesse. La propriété a fait ce miracle, w

Ce qui est une exception à Roubaix tend de plus à devenir la règle à Mulhouse. C'est bien le but que

se proposait Fassociation, tel que le résume le comité d administration dans une notice d'avril 1861 sur la Société mulhousienne des cités ouvrières : « Procurer à Fouvrier une habitation où l'air et l'espace ne lui fassent pas défaut; lui procurer, la facilité de derenir propriétaire, afin de sortir de cette cç^ndition de prolétaire qui rend l'ouvrier nomade, indifférent, peu économe ou imprévoyant; l'attacher au sol où il gagne son pain, et provoquer enfin chez lui et dans sa famille Tesprit d'ordre, d'économie et de persévérance au travail qui seul est la réelle base de tout son bien-être. »

Tout se tient dans l'homme. En surexcitant dans l'ouvrier toute l'énergie dont il est capable par le stimulant si puissant de la propriété, en lui odvrant un avenir, une percée dans cet horizon qu'il pouvait croire fermé autour de lui, les fondateurs des cités ont frayé en plus et presque à leur insu une route nouvelle à l'activité une fois éveillée de l'ouvrier. M. Batbie la très-justement remarqué : « Elle stimule l'ouvrier à se faire capitaliste et lui facilite les moyens de le devenir : c'est déjà quelque chose, c'est beaucoup même. Dans l'état de choses actuel, l'argent va à l'argent, et l'on n'en prête d'habitude qu'à ceux qui en ont. Posséder un capital propre est dèslors un excellent moyen d'obtenir au besoin la disposition momentanée du capital d'autrui, d'avoir du crédit. Sous ce rapport donc, la cité ouvrière agit pour rendre l'ouvrier créditable, tout au moin3 avec la même efficacité que la caisse d'épargne; mais elle

atteint ce but d'une manière plus sûre et plus large, parce que de l'ouvrier économe elle fait non-seulement un capitaliste, mais <c un propriétaire^ » c'està-dire un possesseur de biens-fonds. La différence est importante. L'ouvrier qui a des économies à la caisse d'épargne a moins de crédit que le propriétaire d'une maison. On sait que le premier n'a qu'à demander son remboursement pour qu'en quinze jours la garantie qu'il offrait disparaisse. Au contraire, l'ouvrier propriétaire tient à conserver sa maison ; s'il emprunte, il ne voudra pas que le créancier fasse vendre la propriété où il a établi sa famille. Le même esprit d'ordre qui lui a permis de devenir propriétaire le stimulera à conserver ce qu'il a acquis. Cette opinion, répandue dans le public, augmentera son crédit personnel, et on lui prêtera dans une certaine mesure, même sans qu'il fournisse d'hypothèque. De celte manière, le client de la Société de Mulhouse, si celle-ci ne s'occupe pas de lui fournir directement Targent qu'il voudrait emprunter, est par elle mis à même de puiser dans le réservoir général de l'oiTre des capitaux. Pour le nombre d'ouvriers naturellement limité sur lequel s'étend l'action, forcément restreinte dans son objet, de cette Société, elle a donc un double effet très-heureux : elle les aide et à se créer un capital propre et à se procurer la disposition des capitaux d'autrui. »

Ce résultat de l'institution des cités, en général peu remarqué et très-judicieusement mis en lumière par M. Batbie, peut, à la rigueur, n'avoir pas une

très-grande importance pour les ouvriers des fabriques, qui n'ont pas d'ordinaire grand besoin de recourir au crédit. Mais il prendra plus d'importance à mesure que le système, en se généralisant, s'étendra aux ouvriers des autres industries. Dans l'état présent de l'industrie, des ouvriers en coton ne peuvent guère songer à monter une filature, mais des ouvriers en soie peuvent acheter des métiers, et dans une foule de professions, l'ouvrier, même isolé et en dehors de l'association, peut vouloir s'établir. Dans ce cas, sa maison répondra pour lui, et il trouvera des fonds pour monter une boutique ou un atelier.

Comme le remarque très-justement M. Penot, « ce n'est pas seulement à la classe ouvrière que la Société des cités a rendu service en élevant un quartier très-étendu (la population des cités est de 6000 âmes), mais à la ville entière, on peut le dire. On sait avec quelle rapidité la populatien s'accroît à Mulhouse. Sans doute, on aurait vu, dans les douze dernières années, surgir plus de constructions qu'on n'en a élevé en dehors de la cité; mais on serait certainement resté bien au-dessous de- ce qu'a pu faire une Société jouissant d'un grand crédit, dont l'action se continue d'année en année, suivant l'étendue des besoins qui se manifestent. Sans ce puissant concours, les logements dont on dispose en ville seraient devenus plus rares, plus chers, plus resserrés, et tout le monde à peu près aurait à s-'eu ressentir. En outre, précisément parce que les logements qu'offrent les deux cités se trouvent dans de très-bonnes con -

ditioDs de toute nature^ les maisons nouvelles qu'on a élevées à l'usage des ouvriers ont dû suivre cet exemple et subir ce progrès; de même qu'on a vu s'améliorer peu à peu^ au grand avantage des locataires, et afin de ne pas être trop dépréciés par la comparaison, les nombreux logements occupés par la classe ouvrière en ville. »

Le côté moral n'est pas moins intéressant, et M. J. Simon a eu raison de s'y arrêter. Grâce aux fondateurs des cités ouvrières, « quand la vieillesse sera venue et que ses bras lui refuseront le service, l'ouvrier ne rougira pas de vivre du salaire de son fils, puisqu'il aura amplement payé sa dette à la famille. Il vieillira et mourra chez lui, et ses enfants, même en le nourrissant, seront encore chez leur père. Peut-être leur laissera-Ul un autre héritage que la maison; car, au bout de quatorze ans, l'habitude d'épargner sera prise, et il pourra placer chaque année les 276 fr. de son loyer. Héritage! voilà un mot nouveau dans l'histoire d'une famille d'ouvriers. Oui, les enfants succéderont à leur père dans sa propriété; ils deviendront maîtres à leur tour de ce joli jardin témoin de leur enfance, de ce foyer où leur mère leur souriait. Quand ils l'auront perdue, ils la retrouveront partout dans la maison, avec le souvenir de ses caresses et de ses conseils. Ils raconteront à leur tour leur histoire à leurs enfants, car la famille peut avoir une histoire, à présent qu'elle est attachée à ce coin de terre. Nous voilà loin de ces nomades, de ces demi-sauvages, chassés de taudis en taudis

par les exigences du propriétaire, habitués à la malpropreté, vivant séparés les uns des autres par nécessité, ne pensant à leur demeure que pour se rappeler leur misère, obligés de demander au cabaret, quelquefois à l'ivrognerie, un moment de distraction et d'oubli. Cette maison est pauvre, mais cest la maison paternelle^ et ceux qui l'habitent et qui la possèdent ne se sentent plus étrangers au milieu de la société. Ils comprennent, pour la première fois peutêtre, l'étroite parenté de la propriété et du travail. » Et ce n'est pas tout. La misère est un des plus puissants dissolvants de la vie et surtout des sentiments de famille. Les privations et les besoins finissent par exalter et exaspérer les égoïsmes. Les parents trop souvent ne considèrent leurs enfants que comme des instruments de gain, et si, pendant leur enfance, ils sont obligés de faire pour eux quelques sacrifices, beaucoup les supportent par la pensée qu'un jour ce seront leurs enfants qui les nourriront. Ce qu'ils font pour eux, ils né le considèrent que comme une espèce de placement qui leur sera avantageux. Les affections s'éteignent dans un calcul, qui, du reste, est le plus souvent trompé. Dès que l'enfant commence à gagner quelque chose, on lui enlève tout son salaire, comme étant l'acquittement d'une dette, sans lui laisser autre chose que les ennuis et les fatigues du travail. C'est le meilleur moyen de le lui faire prendre en horreur. Plus tard, quand les parents sont vieux, et que le fils est devenu homme, alors, comme la même exploitation n'est plus pos-

sible, ce sont des reproches, des plaintes continuelles sur son ingratitude, et le fils, fatigué^ finit par se sauver de sa famille, souvent même du pays^ en abandonnant son père et sa mère à la misère; ou bien s'il se dévoue à cette lâche, il doit renoncer à se marier, à avoir une famille, et pour tromper ces instincts naturels, qui réclament satisfaction et qui se vengent de ne pas l'obtenir, il va chercher des distractions dans la débauche ou dans Tivrognerie.

Dans la vie de l'ouvrier, on peut dire, en général, que la vie de famille n'existe pas, excepté dans les métiers qui laissent ensemble tous ses membres. Trop souvent les enfants sont inhumainement exploités ou brutalement maltraités, ou ils vivent loin de leurs parents. Aussi, quand ces enfants sont grands, rien n'est triste comme le sc^rt des parents obligés pour vivre de tout attendre de leurs enfants. C'est l'aumône accompagnée de tout ce qu'elle a de plus humiliant et de plus inhumain. La délicatesse des sentiments et des procédés, les vertus et les aflfections qui paraissent les plus élémentaires et les plus naturelles ont besoin, comme tout le reste, d'être développées par la culture intellectuelle, et c'est une illusion qui m'a toujours étonné de voir des gens éclairés et instruits se tromper, faute d'avoir observé, sur ces points importants. Parce que les instincts maternels et paternels, dans ce qu'ils ont de moins raisonné, sont souvent plus expansifs et plus bruyants dans l'homme et la femme non cultivés, comme cela doit être, ils concluent que les aCfee-

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lions de famille y sont plus profondes et plus durables. Ils ne voient pas que ces instincts, non dépouillés de leur animalité, ne survivent guère à la première période de l'enfance, pendant laquelle ils rattachent les parents à l'enfant, comme par une espèce de lien physique, qui va se relâchant à mesure que l'enfant grandit^ exactement comme chez les animaux, parce que, pour les uns comme pour les autres, les nécessités et l'égoïsme de la vie physique priment et dominent tout.

Mais quand il s'agit de l'ouvrier qui a quelque chose à lui appartenant et qu'il peut laisser à ses enfants, la question change d'aspect. Du moment que la misère ne le ramène pas sans cesse^ par des privations trop cruelles, à calculer ce que lui coûte l'éducation de ses enfants, les affections de famille se développent par les joies de la vie commune, car c'est là u-n sentiment naturel auquel il suffit, pour qu'il prenne son développement, qu'il ne soit pas gêné et heurté trop souvent par des sentiments contraires.

Propriétaires d'une maison , habitués à l'économie, les parents exploiteront moins âprement les forces naissantes de leurs enfants; et ceux-ci, de leur côté, quand ils seront grands et que leurs parents seront vieux, se trouveront heureux de continuer à vivre auprès d'eux, parce qu'en somme, les charges seront plus ou moins équilibrées, les uns fournissant à la communauté le logement, les autres les aliments, et que, grâce à cet échange de secours.

aucun ne se sentira lésé ni gêné par la présence des autres.

On m'accusera peut-être de méconnaître ce qu*il y a de généreux dans la nature humaine, en la ramenant à des calculs. Non^ je ne crois pas qu'il y ait ici un calcul, mais il y a un effet naturel^ nécessaire de la misère, et il importe, quand on veut agir sur les hommes, de ne pas se faire d'illusion ni de bâtir des réformes sur des suppositions de vertu idéale. Le dévouement est une belle chose, mais il ne faut jamais le faire entrer en ligne de compte, si l'on ne veut aboutir certainement à des déceptions. Songeons que pour le grand nombre des ouvriers, comme pour le reste des hommes, le premier point, c'est de vivre. Or, quand des enfants se voient, pour soutenir leurs parents, obligés de se priver, non pas des plaisirs de la vie, mais du nécessaire; quand il faut faire cela non pas une fois, non pas dix fois, non pas cent fois, mais à peu près tous les jours; quand il faut, pour soutenir cette charge écrasante, renoncer à se marier, à se créer à eux-mêmes une nouvelle famille ; quand on songe que souvent même les vieux parents, aigris par la souffrance, reprochent à leurs enfants les privations qu'ils font tout pour leur épargner; dans de pareilles conditions, s'il arrive que quelques enfants rejettent le fardeau qu'ils ne peuvent plus supporter, on peut se plaindre que la nature humaine ne soit pas parfaite, mais il ne suffit pas de le constater pour mériter l'accusation de calomnie envers les ouvriers.

Je sais bien qu'il a été longtemps à la mode^ dans une certaine littérature sentimentale, de faire de Théroïsme Tapanage de la misère. Je ne prétends pas sans doute qu'il lui soit nécessairement étranger. Il y a, dans toutes les positions, des hommes pour qui la vertu du sacrifice semble un don naturel. Mais si la misère en avait le privilège, il faudrait punir les hommes qui travaillent à la combattre, car ils se déclareraient par là les ennemis de la première des vertus humaines. Non, il ne faut pas nous bercer de ces illusions. La misère est un mal, précisément parce qu'elle opprime les sentiments les plus généreux, parce qu'elle place et retient les hommes dans une situation où la pratique des vertus les plus naturelles devient souvent impossible, parce que, si elle donne au petit nombre l'occasion des dévouements les plus méritoires, il n'en est pas moins vrai qu'elle déprave et dégrade le plus grand nombre. Les meilleures dispositions, aidées des exhortations les plus pressantes^ restent souvent sans effets uniquement parce que la misère les oblige à une lutte incessante^ dont on finit trop souvent par se lasser. Ce sont ces résistances de Tégoïsme^ des instincts physiques qu'il faut annuler en créant à l'homme des intérêts contraires et immédiats qui agissent directement sur lui, qui l'arment d'une force nouvelle dont la source ne s'épuise pas, de manière à tenir en échec et à aflaiblir sans cesse les tendances mauvaises^ tout en fortifiant sans relâche celles qui leur sont opposées. C'est par là seulement qu'on relèvera tant de malheureux que la

misère seule a vaincus, et qu'on les amènera au point de pouvoir profiler des enseignements moraux. Mais il est bien entendu qu'on ne doit pas attendre de résultats complets des demi -moyens dont on est forcé de se contenter quelquefois, et que Tinsuccès dans ces conditions ne prouve rien quant à l'avenir moral des ouvriers. A la cristallerie de Baccarat, dont l'administration se fait remarquer par sa sollicitude pour les hommes qu elle emploie, on a construit un certain nombre de maisonnettes très-confortables et très-gaies, où Ton loge gratuitement les ouvriers d'élite. C'est* pour eux une récompense honorable, en même temps qu'un avantage pour l'administration, qui s'assure ainsi leurs services. Mais l'effet moral est incomplet, parce que l'ouvrier, n'étant pas chez lui, n'est pas indépendant. Â la papeterie d'Essonne, la Compagnie loue à des ouvriers des logements très-sains, dont le loyer^ tout d'abord trèsbas, va encore en diminuant, de telle sorte qu'au bout de cinq ans, le logement est gratuit. C'est une autre combinaison, qui a aussi son bon côté, qui peut avoir d'utiles résultats pour les directeurs de la Compagnie, mais qui n'a qu'une importance médiocre au point de vue de la régénération générale de la population ouvrière. Généralisez la pratique de Baccarat et d'Essonne, et il n'y aura guère de changement sérieux et durable dans la condition des ouvriers. Généralisez les cités ouvrières de Mulhouse, et une grande partie des vices qui produisent la misère disparaissent.

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Du reste, Texemple commence à porter ses fruits. * M. J. Simon constatait, il y a cinq ans^ qu'à Rouen, on commençait à vendre des terrains aux ouvriers. Ces terrains étaient pierreux, incultes, situés sur une colline qu'on appelle la Californie et qui appartenait aux hospices. M. Simon donne toute son approbation à cette idée. Aussi, dit-il : « Les ouvriers qui se sont emparés de la Californie et qui ont enfin l'espoir de reposer sous leur propre toit, n'ont plus d'autre pensée que de rendre leur coin de terre habitable et productif. Ils se transforment plus vite que la terre qu'ils défrichent. »

A Lille, à la même époque, on avait le projet de profiter de l'agrandissement de la ville pour fonder une cité ouvrière. Je ne sais ce qui a été fait. On parle aussi d'établir une cité ouvrière à la porte de Colmar. A Bothau, on a aussi commencé à bâtir une cité. Voici les renseignements que je trouve dans la Revue de VEst^ : « La commune cède des terrains aux ouvriers qui veulent bâtir, moyennant une redevance annuelle de 50 c. à 2 fr. par are, suivant la valeur du sol. S'ils veulent en devenir propriétaires, ils paient un capital égal à la redevance annuelle multipliée par 20. L'ouvrier trouve des pierres sur place, et ses amis l'aident gratuitement, en dehors des heures de travail, à opérer les fouilles nécessaires à l'établissement des fondations. Pour la dépense qui lui reste à faire, et qui varie de 1000 à 2500 fr..

1. Livraison de janvier 1864. — La vie industrielle en Alsace, par M. Lejeune, avocat.

il s'adresse à la caisse de secours mutuels de MM. Steinheil et Dieterlen^ s'il est employé par cette maison. Sur un avis favorable du conseil d'administration, un prêt lui sera fait par un acte notarié, contre l'engagement de rembourser^ dans un laps de temps déterminé^ la concession d'hypothèque, et la promesse d acquitter un intérêt annuel de 5 pour 1 00. Depuis la fin de 1 849 jusqu'au 2 mai 1 863, 56 prêts, dont le plus faible est de 200 fr., le plus élevé, de 1800 fr.^ ont été consentis. Le chiffre moyen est de 671 fr. Quelques emprunteurs ont déjà rembouivé des sommes assez fortes, et le service des intérêts se fait exactement. Quarante maisons environ ont été ainsi construites dans de bonnes conditions de solidité et d'aménagement intérieur. »

A Moussey, M. Eugène Chariot commença, en 1856, à construire un certain nombre de maisons; les unes, avec un étage sur rez-de-chaussée, sont destinées aux contre-maîtres de sa fabrique; les autres, composées de quatre pièces au rez-de-chaussée, avec sous-sol et grenier, revenant à 1 5 ou 1 600 fr. , ont été vendues à des ouvriers pour 1 300 fr. J'avoue que j'eusse préféré qu'on les eût vendues au prix de revient. Ces deux ou trois cents francs d aumône ne valent rien dans une pareille affaire. Quelle que soit la générosité des intentions, il faut tenir compte de la dignité de l'homme, que toute aumône offense ou diminue.

J'aime mieux ce qui se fait à Rothau et à Bischwiller, parce que j'y vois une apphcation plus ferme

à éveiller rinitiatiYe de l'ouvrier. Dans ces dernières années, ladministration municipale a acheté un terrain d'une vingtaine d'hectares ; le prix de l'are, qui était d'abord de 60 à 75 fr., s'est élevé, dans les ventes les plus récentes, jusqu'à 150 et même 21 5 fr. Cette progression est peut-être un peu exagérée. Sans faire d'aumône atix ouvriers, il est bon de les aider. Il est vrai que l'opération n'est pas spécialement ouvrière; Cependant ce sont en grande majorité des ouvriers qui ont acheté.

L'année dernièi^e, il y avait déjà 1 46 maisons de bâties, ayant chacune un jardin qui l'entoure. Les dépenses se sont élevées, en général , de 2000 à 3500 fr. pour les maisons à rez-de-chaussée , et à 5 ou 6000 fr. pour les maisons à étage. Il a donc fallu emprunter. Un certain nombre d'ouvriers ont trouvé des patrons disposés à leur avancer une partie des fonds nécessaires. Mais combien eût-il été meilleur d'avoir des banques populaires ! Plusieurs patrons ont fait à leurs ouvriers des prêts qui varient de 200 à 3000 fr. Le remboursement s'opère par des retenues du quart ou du tiers sur le salaire. Les ouvriers trouvent, pour se libérer, une grande ressource dans la culture du houblon, qui, dans les bonnes années^ donne un profit considérable.

L'étranger même copie déjà nos cités. Mais c est là un genre de contrefaçon dont personne ne songe à se plaindre. M. Imbach a construit, et sans doute continue à construire, à Lœrrach, dans le Wiesenlhal (grand-duché de Bade), une cité ouvrière, sur un

modèle sagement modifié d après les habitudes et les préférences des ouvriers du pays*

Mais c'est surtout à Guebwiller et à Beaucourt que l'exemple de Mulhouse a été compris. Dès le commencementy en 1854, MM. Bourcart se mirent à bâtir, à Tusage de leurs seuls ouvriers, des maisons d'après le premier modèle donné par M. Muller. Quelques années plus tard, en 1860, Guebwiller eut aussi comme Mulhouse sa Société des cités ouvrières. Le capital fut de 342 000 fr., partagé en 342 actions. Grâce aux conseils de M. Bernard, on put introduire dans ces maisons quelques améliorations qui manquaient encore à celles de Mulhouse. Elles ont un rez-de-chaussée et un étage; le prix varie de '4200 à 4500 fr. pour les maisons d'angle, et de 3600 à 3800 fr. pour celles qui sont intermédiaires. L'élévation de ces prix s'explique par l'absence de subvention gouvernementale, ce qui a forcé à faire peser sur l'eusemble des constructions la totalité des dépenses d'utilité publique pour toute la cité.

Le nombre total des maisons bâties jusqu'à présent est de cent trente-neuf, dont quarante-neuf dans la cité particulière de MM. Bourcart, qui les louent à leurs propres ouvriers, mais ne les vendent pas, et quatrevingt-dix dans celle de la Société. Quarante-neuf de celles-ci sont vendues.

La cité de Guebwiller possède un débit de tabac, un magasin d'épicerie, une salle d'asile, et quelques maisons plus grandes que les autres^ destinées aux employés et aux contre maîtres.

MM. Bourcarty qui sont à la fois fondateurs de la première cité ouvrière de Guebwiller et actionnaires de la seconde, ont établi dans celle qui leur appartient une pension où l'on reçoit de jeunes ouvrières, dans le genre de celle qui existe à Mulhouse. Ils accordent gratuitement Tusage d'une maison garnie de tout le mobilier nécessaire à une famille de leur choix, à la condition de loger, nourrir et blanchir moyennant 50 c. par jour toute jeune fille de leur fabrique qui veut y prendre asile. Celles-ci de leur côté, s'engagent à ne pas sortir le soir, à fréquenter régulièrement les exercices de leur culte, à se prêter aux soins du ménage, quand elles en ont le temps. On compte en ce moment dix pensionnaires. Le défaut de place empêche seul d*en prendre un plus grand nombre. Depuis que cette pension existe, il ne s'y est produit aucun fait qu'on ait à regretter.

Quant à la disposition et au plan des maisons des cités de Guebwiller, on les trouvera aussi complets que possible dans la description que M. A. Penot a publiée à la fin de 1865 dans le Bulletin de la Société industrielle de Mulhouse, de toutes les cités ouvrières du Haut-Rhin. Rien n'a été omis. Des plans détaillés et des cartes d'ensemble parfaitement exactes per mettent de voir et d'apprécier les cités de Mulhouse, de Guebwiller et de Reau court aussi complètement et aussi sûrement que sur leslieux mêmes.

A Reaucourt, MM. Japy frères et C% dont la manufacture d'horlogerie et de quincaillerie occupe plusieurs milliers d'ouvriers, ont formé, pour élever une

cité ouvrière, une société immobilière, au capital d( 100 000 fr., divisés en mille actions de 100 fr., dam l'intention de rendre ces actions accessibles aui contre-maîtres et aux ouvriers eux-mêmes. Et er effet beaucoup d'entre eux en ont souscrit, et, commi le fait observer M. Penot, « ils ont trouvé dans cett< combinaison d'un esprit vraiment démocratique un< excellente caisse d'épargne dont le gage assuré es toujours placé sous leurs yeux. »

La durée de la Société est fixée à onze ans. So but est de. construire des logements indépendants le uns des autres, avec un petit jardin, et de les re vendre 2000 fr., c'est-à-dire au prix coûtant. I n'y a donc pour les actionnaires aucun bénéfice à attendre au delà de l'intérêt annuel de 5 pour 100, garanti par MM. Japy, qui de plus se sont engagés à reprendre pour leur propre compte et au prix de revient les maisons qui ne seraient pas vendues à Texpiralion de la Société. Le nombre des maisons construites dans le courant de l'année 1 864 s'éleva à quatre-vingt-dix-sept, dont soixante à Beaucourt, douze à Badevel, vingt-cinq à Lafeschotte. On ne les bâtit que sur la demande d'un acheteur, auquel on ouvre un crédit de 2000 fr., représentant leur prix de revient, quand elles sont construites d'après b plan adopté. S'il y veut faire quelque changement, il s'entend directement avec l'entrepreneur pour le surplus des dépenses. La Société ne lui fixe pas de termes déterminés pour s'acquitter. 11 paye quand et comme il l'entend, sauf toutefois la condition è

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se libérer en onze ans. Quatre maisons ont été complètement soldées avant la fin de la première année.

Les cités ouvrières fondées par des associations de patrons généreux, comme à Mulhouse, à Guebwiller, à Beaucourt, ont une immense portée^ comme exemple, comme impulsion. Mais ces constructions sur de grandes échelles ont cependant l'inconvénient d*exiger des mises de fonds assez considérables, des arrangements, des combinaisons financières, une administration, qui,- pour n'avoir aucune importance comparativement à la somme des avantages, suffisent cependant pour écarter beaucoup de bonnes volontés hésitantes. Mais si, même sans parler des associations ouvrières, qui un jour ou Tautre se fonderont pour construire des cités, Tusage se répandait parmi les patrons de tout ordre et de toute industrie, de bâtir des maisons pour leurs employés et de les engager par des facilités à les acheter? Si les maîtres décidaient ainsi leurs journaliers à devenir propriétaires, ce serait un grand pas de fait. Si.... mais on sait tout ce qu'on pourrait faire avec des si; la question est de savoir si tous ces si sont possibles. Or je ne me dissimule pas qu'on va me traiter d'utopiste, et que les particuliers ont autre chose à faire que de se transformer eu architectes et en entrepreneurs au profit de la population ouvrière. Cependant si cela était possible, si cela se faisait, qu'aurait-on à objecter, et ne voit-on pas de quelle conséquence cela pourrait être? Eh bien, cela est possible puisque cela est. Ceux qui en dou-

teraienty je les engage à lire la note suivante que je dois à Tobligeance d'un homme dont l'infatigable initiative est à Tafrût de tout ce qui peut contribuer à Tamélioration du sort des ouvriers et du grand nombre, M. Liblin, rédacteur de la Revue d'Alsace :

« La commune de Beblenheim, dans Tarrondissement de Qplmar, a une population de 1300 habitants. Sa principale industrie est la culture de la vigne. On y produit des vins fort estimés dans le pays, et dans les États voisins, l'Allemagne et la Suisse. Cette commune est du nombre de celles 'dont la population progresse au lieu de s'appauvrir, comme tant d'autres, au profit des villes et des centres industriels. Au commencement de ce siècle (1803) sa population n'était que de 890 habitants. Elle a donc gagné peu à peu, et aujourd'hui les logements, ceux des journaliers viticulteurs surtout, sont insuffisants et fort chers. On y trouve d'assez nombreux exemples d'émigration au profit du nouveau monde, peu au profit des travaux manuels de l'industrie.

(( Il y a environ dix ans, deux propriétaires de vignes prirent le parti d'acheter d'anciennes maisons délabrées, de les restaurer et de les céder au prix de revient à leurs journaliers, disposés alors à chercher fortune ailleurs. Installées dans leur petit domaine, deux familles restèrent dans leur lieu natal, et elles y ont poussé des racines. Le premier initiateur se nomme Sattler, Jean; le second, Vogel, Jacques.

« Leurs ouvriers s'engagèrent à payer un intérêt de 5 pour 1 00 du capital engagé pour l'acquisition et

la restauration des maisons^ avec fau^ilté d'éteindre le capital à leur conveDance.

«c Ce premier exemple a porté ses fruits. Au printemps de 1864^ trois autres propriétaires, Daniel Saltzmann, Chrétien Oberlin, et Chrétien Geyl, construisirent pour leurs journaliers trois maisons neuves avec jardin^ achevées et habitées aujourd'hui. Les conditions sont les mêmes que pour les précédents. Seulement, le loyer des derniers représentant l'intérêt à 5 pour 100 du capital engagé se monte à ta somme de 75 fr., tandis que pour les premiers, ce loyer ou cet intérêt du capital ne s'élève qu a 30 et 35 fr.

« Les premiers sont dans d'excellentes conditions, car ils ont à peu près remboursé le capital^ et aujourd'hui la valeur marchande de leurs maisons^ bien entretenues, n'est pas inférieure à 15 et 1800 fr.

« On pense généralement que l'exemple sera suivi par d'autres. Vous youlez que vos vignes soient bien cultivées, logez vos ouvriers, disent aujourd'hui ceux à qui l'opération a bien réussi.

« On prévoit huit projets de même nature, qui recevront Tan prochain leur exécution. »

Qu'on en fasse autant dans chaque commune, et le résultat ne se fera pas attendre.

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