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CHAPITRE IV

L'INSTRUCTION POPULAIRE k MULHOUSE.

La Société industrielle de Mulhouse s'empressa comme toujours de seconder cet heureux mouvement qui se manifestait dans la population ouvrière, car, ainsi que le dit M. Bourcart, <c l'âge de Técole est malheureusement celui où l'on comprend mal encore la nécessité de l'instruction, et quand Texpérience et la raison finissent enfin par en faire sentir l'importance à l'ouvrier, il est trop tard pour lui. Le jour où dans tout le pays, à tout âge, dans toute position, les moyens d'instruction seront placés à la portée de quiconque éprouvera le besoin de les mettre à profit, un progrès immense sera réalisé pour Je présent, un plus grand encore se préparera pour l'avenir. L'ouvrier qui ira lui-même à l'école n'aura pas besoin qu'on le menace d'une loi sur l'instruction obligatoire pour y faire aller ses enfants, et les idées d'ordre, de moralité, de dignité personnelle descendront rapidement

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bien plus avant dans les masses avec la culture intellectuelle, qui jusqu'à présent est demeurée chez nous le privilège en quelque sorte des classes aisées. Or, ces classes- là sont directement intéressées à l'élévation du niveau intellectuel et moral dans les masses, et c'est pour elles-mêmes qu'elles travaillent en aidant le peuple à s'instruire. »

Ces motifs, appuyés de l'exemple de Guebwiller, étaient trop conformes aux préoccupations habituelles des membres de la Société industrielle, pour qu'ils hésitassent à en reconnaître la valeur. D'ailleurs l'institution de Guebwiller n'était pas absolument sans précédent ou du moins sans analogue à Mulhouse. Depuis douze années existaient des cours publics de physique, de chinàie, d'histoire naturelle, de littérature française et d'histoire de France , qui n'avaient jamais cessé d'attirer un nombre considérable d'auditeurs. Il était donc plus que probable qu'ils ne manqueraient pas davantage aux cours nouveaux qu'on parlait d'instituer, et que les signatures recueillies parmi les ouvriers pouvaient être considérées coname sérieuses. On nomma donc une commission de cinq membres, choisis parmi ceux qui devaient être considérés comme IjBs plus compétents. Elle se composait de MM. Bader, J.-J. Bourcart, Engel Dollfus, J. Kœchlin-Dollfus, et M. Penot, rapporteur. H eût été diflicile de trouver une réunion d'hommes qui eussent donné plus de gages de leur dévouement à la cause de l'instruction populaire. Ils furent chargés d'élaborer un projet d'organisation, sur lequel je n'ai pas à entrer dans de

grands détails^ car il reproduit sur tous les points essentiels à peu près les mêmes dispositions que l'organisation des cours de Guebwiller.

Cependant on crut devoir fixer à dix-huit ans au lieu de seize le minimum d'âge exigé, pour être admis aux cours. On craignait de ne pouvoir pour le moment suffire à la multitude des demandes d'admission. Le rapport exprime en même temps le vœu que des cours du soir, analogues à ceux qu'avait fondés M.Lecocq, fussent ouverts à l'école primaire pour les enfants de douze à seize ans, et pour ceux de seize à dix-huit. Dans le cas où ce vœu ne pourrait pas se réaliser, le projet réserve au comité de surveillance le droit d'abaisser à seize ans la limite d âge.

L'article premier est ainsi conçu :

1 . Il est établi à Mulhouse une société d'instruction populaire ayant pour but d'organiser, à l'usage des adultes âgés de dix-huit ans au moins^ des leçons de lecture et d'écriture, de langue française, de langue allemande, de langue anglaise, de calcul élémentaire, de calcul appliqué au commerce et à l'industrie et de dessin linéaire.

Les leçons de français, d'allemand et d'anglais seront purement pratiques, et auront uniquement pour objet d'amener les élèves à comprendre et à parler dans le plus court délai possible.

D'autres, matières d'enseignement pourront être ajoutées par la suite, chaque fois que le comité de surveillance le jugera utile.

La cotisation à acquitter par élève est de 20 cen-

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times par mois pour les leçons de lecture et d'écriture, de français, de calcul élémentaire ou appliqué; elle est de 50 centimes pour le dessin, et de 2 fr-. pour les leçons d'anglais ou d'allemand.

Les sommes de toute nature ainsi perçues sont destinées à Tachât du matériel, tel que papier, plumes, crayons, etc., dont les élèves ont besoin en classe, sauf pour les cours d'allemand et d'anglais dont les professeurs sont payés sur le produit de ces cotisations.

Le comité de surveillancç dote d'abord le cours de dessin de compas, tire-lignes, règles, planches et autres fournitures nécessaires.

Comme complément des cours, il est créé une bibliothèque populaire qui sera ouverte au public aux jours et heures fixés par le comité de surveillance.

Le rapport estime qu il faudrait une somme annuelle de 10 000 fr. pour satisfaire à tous les besoins présumables, et le comité ne doute pas qu'on ne parvienne à se la procurer aisément, au moyen de souscriptions volontaires.

Le rapport de M. Penot fut présenté à la Société industrielle dans la séance du 30 mars 1864.

Le 11 novembre de la même année, M. Engel-DoUfus écrivait au rédacteur de Y Enseignement professionnel :

a Quinze jours se sont écoulés depuis l'ouverture des cours, et voici les résultats obtenus :

Sociétaires inscrits. Présents.

Lecture et écriture ... 240 .... 230 Calcul élémentaire. . . 165 . . 131

Dessin linéaire. .

Sociétaires inscrite.

Présents.

Calcul appliqué. .

Langue française .

Langue anglaise .

« Quelle est la yéritable signification de ces chiffres? c'est qu'il y a dès à présent autour de nous de six à sept cents ouvriers ou artisans qui, au sortir de Tatelier où ils ont travaillé douze heures, divisées par ijne heure de repos, s'en vont chaque soir, après avoir pris à la hâte leur repas, volontairement et sans autre mobile que le désir de s'instruire, prendre place sur les bancs de Técole I

Qc Et notez que dans le nombre se trouvent des ouvriers des villages voisins ! En quittant le cours à neuf heures du soir, ils ont à faire par tous les temps quatre ou cinq kilomètres pour rentrer chez eux, et la même course les attend le lendemain matin pour retourner à l'atelier.

« Il y a là, en apparence, une chose fort simple.

« Mais qu'on y réfléchisse un peu attentivemeat, et surtout que, par la pensée, on se mette un instant à la place de ceux dont nous ne craignons pas de iaire ouvertement et hautement l'éloge, et Ton reconnaîtra que Ton est au contraire en présence d'un fait d'une immense portée.

f< Ce n'est pas sans une certaine fierté que Mulhouse montre ses cités ouvrières, ses écoles et ses nombreuses institutions en faveur des classes ouvrières ; mais je me tromperais grandement si désormais.

ir PARTIS. — LCm CaSTBM VkSSOKk:!i»:E. 363

parmi les créations qoi loi foot le plus d'hoonear* ne se trouTaienl ees cours du soir où, réunis, organisés en groupes de quarante à cinquante personnes, des artisans, des ooTiiers, des apprentis, des employés de dix-huit i quarante ans Tiennent de leur seul gré clore par Tétude une journée déjà bien remplie !

« Il faut ayoir tu ces physionomies, la plupart si intelligentes, ne portant aucune trace de fatigue^ suiTre avec une attention toujours soutenue les développements du professeur; il faut avoir constaté ce que cette absence de toute contrainte à exercer sur un auditoire qui s'administre et se dirige lui-même donne de force au maître, pour se faire une idée de l'avenir réservé à nos cours populaires....

a .... Je crois vous en avoir assez dit pour vous montrer que nous assistons à un élan digne des plus grands encouragements et plein de promesses pour l'avenir.

a Notre Société industrielle et noire administration municipale Tout parfaitement compris et prennent ces cours très à coeur.

« Se reposer des fatigues du corps par l'étude comblée par le travail du soir ou par une heure enlevée au dimanche , c'est en effet s'imposer un noble labeur, c'est s'ouvrir des perspectives sans nombre.

« Que l'on essaye donc ailleurs, qu'on s'entende, qu'on se réunisse ! qu'on commence surtout avec confiance, avec conviction, et les résultats remarquable»

qui viennent de se manifester si heureusement à Guebwiller, à Mulhouse, et — puis-je le dire sans regret? — il y a vingt-cinq ans déjà en Angleterre, ne manqueront pas de se réaliser partout où ils seront tentés.

« Je termine par une dernière remarque ;

« On travaille en commun pendant des années, patrons et ouvriers, maîtres et artisans ; on se juge réciproquement d'après certaines dispositions que fait ressortir la nature des points de contact; on croit se connaître....

« Erreur I

t( Une initiative partie d*un cœur excellent et dévoué produit des occasions de contact, des rapports nouveaux, et subitement viennent se révéler de grandes qualités jusque-là ignorées, des besoins intellectuels que Ton soupçonnait à peine ou que Ton croyait complètement étouffés sous les charges de la vie matérielle !

« C'est ce qui m'a frappé le plus vivement dans cette manifestation si éclatante de ce besoin d'instruction, devenu si impérieux dans toutes les classes de la société. »

J'ai tenu à citer presque tout entière cette lettre d'un des principaux fabricants de Mulhouse pour montrer comment eux-mêmes comprennent la mission qu'ils se sont imposée.. Sans doute ils ne puisent pas leurs motifs dans cette fade sentimentalité mystique ou humanitaire dont la contagion a gâté et faussé tant d'esprits, mais il y a loin de là à conclure

qu'il n'y a dans toute leur œuvre qu'un habile et prudent égoïsme dont les calculs ne vont qu'à améliorer des rouages et des instruments industriels. Ce sont des hommes pratiques en ce senâ qu'ils ne se laissent guère aller à Tutopie, qu'avant d'atlaquer un problème ils le tournent et le retournent jusqu'à ce qu'ils aient reconnu le point où il faut faire la brèche ; ils s'appliquent de toutes leurs forces à éviter les échecs, et au lieu de se laisser amollir à cette pitié banale et souvent funeste, qui donne sans s'inquiéter du mal que peuvent produire ses aumônes, ils combinent leurs efforts de manière à relever dans le malheureux le ressort moral affaibli par la misère, et qu'achèverait de briser une charité indiscrète et inintelligente. Mais leur œuvre, pour être une œuvre de haute sagesse et de profond calcul, n'en est pas moins une œuvre de grand cœur, et il suffirait pour le prouver de l'élan et de la généreuse chaleur qui respirent dans la lettre que je viens de transcrire.

Pourquoi ces réflexions ? C'est que si la persévérance de leurs efforts en faveur des malheureux leur a valu l'admiration de tous ceux qui sont capables de l'apprécier, leur succès même et la sympathie publique ont suscité contre eux de basses jalousies qu'ils peuvent ignorer, mais que j'ai vues de trop près pour ne pas les flétrir en passant.

Un an après la lettre de M. Engel-Dollfus, le 26 juillet 1865, M. Penot constate un progrès très-marqué. Dansle rapport qu'il présenta à laSociété industrielle de Mulhouse, au nom du comité de surveillance, sur

la Bituation des cours populaires en 1864-1865, je trouve les chiffres suivants :

Inscriptions.

Lecture et écriiure . 421

Langue française 88

Langue anglaise 84

Calcul élémenlaire 292

Calcul appliqué . 70

Dessin linéaire 140

Ce total se décompose en deux catégories : 1 "* trois cent quatre-vingt-deux élèves, possédant déjà un certain degré d'instruction, ont suivi la partie la plus élevée de renseignement (français, anglais, calcul appliqué, dessin linéaire). — 2"* Sept cent treize, moins avancés, ont suivi les cours les plus élémentaires. Il faut remarquer qu'un assez grand nombre de ces derniers sont des ouvriers allemands ou suisses, qui ont saisi l'occasion d'apprendre le français.

Comme on ne s'attendait pas à avoir un aussi grand nombre d'inscriptions, on n'avait d'abord installé que trois sections, (de lecture, d'écriture et de calcul élémentaire,) dans chacune des trois écoles primaires, dont les salles avaient été mises à la disposition du comité par le maire et le directeur de l'enseignement primaire communal à Mulhouse. Mais il a bientôt fallu dédoubler ces classes. Toutes grandes qu'elles sont, les salles n'étaient plus assez vastes, et un seul maître ne pouvait suffire à un si grand nombre d'élèves. La même mesure est devenue également nécessaire pour les divisions d'anglais et de dessin, de sorte qu'au lieu des

n« PARUE, — LUTTE CONTRE L'IGNORANCE. 367

neuf cours primitivement institués^ on enaeu quinze.

Les cours ont été beaucoup moins suivis pendant Tété que pendant l'hiver^ ce qui est facile à concevoir. Mais ceux des élèves qui ont résisté à la tentation des promenades et du grand air, ont fait de très-remarquables progrès. Des hommes, qui sont venus ne sachant pas un mot de français, sont parvenus en neuf mois à le comprendre passablement et à s*en servir d'une manière intelligible, il est certain que pour un grand nombre, une seconde année suffira pour les mettre en état de le pailler très-convenablement.

A ces cours la Société de l'enseignement populaire vient d'en ajouter un nouveau^ un cours de dessin du bâtiment, comprenante maçonnerie, la taille des pierres, la charpente, la menuiserie, la serrurerie et la ferblanterie. Le professeur est un entrepreneur de menuiserie; il e&t aidé dans son enseignement par un charpentier, un architecte et un menuisier. Le cours a été ouvert le 16 janvier 1866.

Voici deux petits tableaux que j'emprunte au rapport de M. le docteur Penot :

lis

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Ouvriers travaillant les métaux .

ïd. de filature et de tissage.

Charpentiers et menuisiers. ..... |

Maçons et tailleurs de pierre.. . * Journaliers ....*,», . . i *

Employas de commerce, * .

Étîits divers, , . «

Totaux

IttO

Voici maintenant un autre tableau qui divise par catégories d'âge les auditeurs des différents cours :

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