‹ Les institutions ouvrières de Mulhouse et des environsChapitre 22 sur 28 · BIBLIOTHÈQUE ET COURS POPULAIRES DE 6UEBWILLER · texte numérisé non relu

BIBLIOTHÈQUE ET COURS POPULAIRES DE 6UEBWILLER

Nous arrivons à une des institutions les plus remarquables de TAlsace, une de celles qui engagent le plus directement et le plus efficacement la lutte contre l'ignorance et la misère. Je suis convaincu que rétablissement des bibliothèques communales, en se propageant et en se généralisant, aura un effet très-marqué sur le développement intellectuel de la population ouvrière des villes et des campagnes et que le niveau général de notre civilisation s'en trouvera très-sensiblement élevé. Mais ce résultat, trèsconsidérable aux yeux du philosophe, de Thislorien, de l'économiste, n*est pas, au point de vue de Touvrier, aussi sensible que celui des cours. En effet, si les bibliothèques lui offrent le moyen de passer agréablement son temps sans dissiper son argent et sa santé au cabaret, si même elles peuvent lui donner la faculté d'acquérir directement certaines con-

naissances utiles, il est bien certain cependant que leur but est surtout de développer la moralité générale et par conséquent de contribuer indirectement au bien-être de la population.

L'effet des cours est moins général, mais plus direct et par conséquent plus sensible et plus facilement intelligible pour Fouvrier. En venant y puiser les connaissances précises dont il sent le besoin , il se procure des armes pour lutter corps à corps contre la misère, il s'ouvre un avenir plus facile, il développe en lui-même les aptitudes pratiques qui lui permettront ou de choisir entre diverses carrières, ou de rendre plus fructueux pour luimême et pour la société les travaux qu'il exécute. Un ouvrier qui s'instruit est comme une machine qui se perfectionne. C'est à quoi ne songent pas assez les chefs d'industrie, dont un grand nombre sont si attentifs à renouveler et à perfectionner leur outillage, et qui négligent le perfectionnement de leurs ouvriers, {odépendamment de toutes les questions d'humanité, de moralité, de civilisation, qui sont trop étrangères à quelques-uns d'entre eux, il y a là une question éponomique qui touche de près à leurs intérêts et dont il ne semblent pas se douter. Tous les efforts que fait un ouvrier pour se mettre en état de gagner davantage profitent en définitive au manufacturier qui l'emploie, et à la société tout entière, car laugmenta^ tion de son salaire correspond nécessairement à un accroissemept ou à un perfectionnement proportionnel de ses produits. Quiconque donne à des ouvriers

le moyen de s'instruire contribue donc directement à la prospérité générale de la société. Cette conception de la solidarité universelle de tous les progrès est encore bien peu comprise chez nous, et il est probable qu'elle ne pénétrera définitivement dans les esprits, que quand elle se sera clairement manifestée par un ensemble de faits trop éclatant pour laisser prise au doute.

Il y a longtemps que les Anglais ont compris combien l'instruction des ouvriers importe à la prospérité de l'industrie.

Dès 1825, les fabricants de Manchester ont fondé un établissement d'instruction populaire, connu sous le nom de Mechanical institution. Il est patronné et surveillé par dix-huit personnes élues en assemblée générale par les associés à vie et par ceux qui payent au moins 26 francs par an.

Les associés à vie sont ceux qui ont donné une fois pour toutes 250 francs ; ceux qui payent 26 fr. par an ont le droit de faire admettre un enfant aux cours.

La cotisation des autres associés est de 15 fr. par an.

Les membres de l'association sont au nombre de 1650.

Les cours pour les femmes sont suivis par 558 élèves.

Les autres ont 2643 élèves, qui se décomposent ainsi : enfants 305; jeunes gens 1842; hommes

Voici le programme de l'enseignement^ distribué par 32 professeurs :

Classe

Classe de

Classe

Classe

de femmes.

jeunes garçons.

de jeunes gens.

d'adultes.

Instruction gé-

Instruction gé-

Écriture.

Dessin de mé-

nérale.

nérale.

Arithmétique

canique et ar-

l^rançais.

Piano.

élémentaire.

chitecture.

Piano.

Chant.

Arithmétique

Dessin à main

Chant.

Dessin.

supérieure.

levée.

Danse.

Danse.

Grammaire.

Allemand.

Dessin.

Latin.

Syntaxe.

Algèbre.

Français

Modelage.

Français.

Éloquence.

Couture.

Allemand.

Tenue des li-

Notions géné-

Gymnastique.

Gymnastique.

vres.

rales.

Géographie.

Chimie.

Composition.

Physiologie.

Lecture.

Chant.

Il y a des examens chaque année, et Ton distribue des prix et des diplômes aux meilleurs élèves.

La bibliothèque qui est jointe à Técole possède 1 6 000 ouvrages.

La seule ville de Manchester a huit établissements de ce genre. Il n'y a guère en Angleterre de villes ou de villages qui n'aient leur Mechanical institution ^ et toutes ont beaucoup d'élèves.

La propagation des cours populaires, tels que M. J. J. Bourcart les a établis à Guebwiller aurait pour la France les mêmes avantages que les Mechanical inslilutioîis pour l'Angleterre.

Lui-même, dans la déposition qu'il a faite devant la commission de Tenquète sur renseignement professionnel, le 18 janvier I8G4, explique quelles ont

été les considérations qui l'ont décidé à cette heureuse tentative. « Par une loi d'économie industrielle^ qui s'impose d elle-même, a-t-il dit^ la rétribution de l'ouvrier est en rapport forcé avec la qualité du travail qu'il exécute; et celle-ci est toujours en raison de son degré d'intelligence. Faire travailler l'intelligence de l'ouvrier, c'est^ par une voie indirecte; mais sûre, élever le titre, et partant la valeur de son travail manuel; c'est donc donner à son salaire une chance certaine d'augmentation et lui rendre la vie plus facile.

« A l'intérêt de l'ouvrier se joint celui du fabricant. Depuis surtout que le traité de commerce a mis notre industrie en lutte directe avec l'Angleterre, le perfectionnement du travail est devenu pour nous une question de vie ou de mort^ et la première condition à remplir pour perfectionner le travail^ c'est de perfectionner louvrier.

« Et à côté de la question d'intérêt, j'en voyais une autre, d'un ordre plus élevé. En remplissant par l'étude d'une façon utile et honorable les heures de liberté de l'ouvrier, on l'arrache aux occasions de dépenses et de débauches. On le moralise en l'instruisant. »

On sent dès ces premières paroles Taccent d'un esprit juste et pratique. L'œuvre qu'il a entreprise n'est plus une de ces œuvres de bienfaisance qui se perdent dans l'utopie, et qui, tout en témoignant de la bonté d'âme des fondateurs, échouent la plupart du temps parce qu'elles ne tiennent pas compte des

véritables conditions du problème à résoudre. Il ne s'agit plus seulement ici de charité et de philanthropie. Les fabricants de TÂlsace se placent à un point de vue plus vrai et plus complet, celui de la solidarité qui relie nécessairement toutes les classes. Ils ne se posent pas en apôtres de Thumanité, en martyrs du dévouement et du sacrifice. Leurs fondations ne sont plus comme celles du moyen âge des œuvres de renoncement^ qui n*ont leur récompense que dans le ciel, et dont Tobjet sur la terre se borne à soulager des misères considérées comme incurables. La lutte engagée aujourd'hui est une lutte sérieuse, acharnée, dont le but est, non pas d'aider les malheureux et de les habituer à supporter la misère en suppléant au salaire par l'aumône, mais de supprimer, de détruire la misère elle-même en l'attaquant dans sa source. Les hommes courageux qui se sont engagés dans cette croisade n'hésitent pas à reconnaître qu'ils y sont eux* mêmes intéressés presqu'autant que leurs ouvriers, au risque de se faire accuser d'égoïsme par la multitude des inintelligents. Cette vérité qu'ils proclament, il faut la répéter bien haut, parce que c'est elle qui contient la solution définitive. Il faut que tous les industriels de tous pays, que toutes les nations sachent et comprennent que, dans les sociétés humaines, il n'y a pas de vice, pas d'erreur qui ne nuise plus ou moins à tous, pas de vertu ou d'effort qui ne profite dans une certaine mesure à chacun et à l'ensemble. Tout ce que font les chefs d'industrie de l'Alsace pour leurs ouvriers, sans doute ce sont les ouvriers qui les pre-

n* PARTIE. — LUTTE CONTRE L'IGNORANCE. 339

miers en ressentent les effets, mais ces effets ne s'arrêtent pas à eux et passent jusqu'au fabricant, qui par lui-même et par ses enfants recueillera indéQniment le prix de ces efforts. Le bienfait s'étendra à la société tout entière par le perfectionnement et l'accroissement des produits et surtout par l'élévation des qualités intellectuelles et morales des producteurs.

M. J.-J. Bourcart père, avec quelques autres industriels, avait déjà autrefois essayé de donner aux ouvriers un enseignement du soir et du dimanche, et avait organisé plusieurs cours publics. Les ouvriers n y étaient pas venus. Nous avons déjà vu^ à propos de la tentative de l'encouragement à Tépai^ne, combien il est parfois difficile de décider les ouvriers à faire ce qui leur serait le plus utile. La question capitale est toujours de trouver le biais convenable, le point par lequel ils donnent prise sur eux. Faute de ce discernement, rien ne se fait. Mais les échecs de cette nature ne découragent pas les gens de TAlsace. Ils se remettent simplement à l'œuvre, après avoir cherché à découvrir Terreur qui les a fait échouer. C'est ce qui est arrivé cette fois-ci comme l'autre.

Il y a une dixaine d années, M. Greiner, l'instituteur protestant de Guebwiller^ était parvenu à réunir chez lui, après ses heures de classe^ un certain nombre de jeunes ouvriers, auxquels il donnait des leçons de chant et de français. M. J.-J. Bourcart fils résolut de répandre l'œuvre de son père et de développer ce premier germe. L'important était de trouver

le moyen d'organiser les cours de manière à y attirer la population ouvrière. Comment en effet les ouvriers qui sentaient eux-mêmes leur défaut d'instruction et qui semblaient en souffrir n'avaient-ils pas mieux accueilli les efforts qu'on avait faits en leur faveur? a Telle fut, dit M. J.-J. Bourcart, la première question que je cherchai à résoudre, et je ne tardai pas à arriver à cette conclusion : c'est que l'enseignement n'avait pas été assez direct.

« Il y a dans un enseignement purement oral un inconvénient, c'est de faire passer devant l'esprit des auditeurs des idées générales qu'ils écoutent avec un certain intérêt, mais qui ne sont pas appropriées aux besoins particuliers de leur intelligence et qui ne laissent que peu de traces. J'ai donc pensé qu'il convenait de remplacer les cours oraux par un enseignement direct, particulier à tous ceux qui y prendraient part, et dans lequel ils auraient la situation, non pas d'auditeurs, mais d'élèves recevant des travaux à faire et des devoirs à rapporter.

a Ici se trouvait une difficulté nouvelle. L'ouvrier^ dont Famour-propre est facilement éveillé, ne se soucie pas d'aller à l'école comme un enfant. Déjà, dans un cours précédemment organisé^ le mélange entre les ouvriers et les apprentis avait, sous ce rapport, blessé la susceptibilité de plusieurs, et avait été une seconde cause d échec. 11 fallait éviter par la distinction des âges, et même par celle de classes différentes d'après le degré d'instruction, le retour de dissentiments de ce genre.

ir PARTIE. — LUTTE CONTRE L'IGNORANCE. 341

ce Enfin le troisième obstacle et le plus sérieux, bien que peut-être l'ouvrier n'en eût pas conscience, rési- (lait dans le besoin d'indépendance qu'il éprouve au sortir des douze heures de contrainte nécessaire à laquelle il est soumis à l'atelier. De là, ce me semble, la nécessité de lui organiser un milieu où il se sente libre dans les travaux d'un nouveau genre auxquels on le convie , où du moins il ne trouve d'autre sujétion que celle de la discipline volontaire qu'il s'est imposée à lui-même, et qui lui laisse un rôle actif et personnel dans la marche de l'institution. »

Toute l'organisation découle de ces considérations et forme un système dont toutes les parties se tiennent. A mesure que des groupes se constituaient pour apprendre soit la musique, soit l'anglais, soit l'arithmétique, etc., M. Bourcart mettait à leur disposition un local, une bibliothèque et tous les moyens d'enseignement. Chaque groupe ainsi formée après engagement de chacun des membres de se soumettre à un règlement déterminé, constituait un cercle, une sorte d'association particulière, dont le professeur faisait partie et dont le vote était nécessaire pour l'admission des membres nouveaux. Elle était chargée de maintenir l'ordre dans son sein; par conséquent elle pouvait infliger soit des peines disciplinaires, soit des amendes à ceux de ses membres qui le troublerait, ou même voter leur exclusion.-

La distinction absolue des cercles empêchait tous les inconvénients qui auraient pu résulter d'une agglomération trop considérable. Les sections resté-

rent donc isolées, chacune suivant sa voie propre ; mais quand le nombre des cercles fut devenu plus considérable, un comité fut créé pour surveiller et régler la marche générale.

Chaque cercle a son règlement spécial pour chaque cours, formulé par les commissaires délégués des élèves et approuvé par le comité directeur. Les fonctions des cinq commissaires, dont le professeur fait partie de droit, consistent à déclarer l'admissibilité des nouveaux élèves , à recevoir les cotisations et à surveiller Tordre pendant les réunions.

Le comité directeur e&t composé de cinq membres qui sont élus par les commissaires des cours, élus eux-mêmes par les élèves. Les cinq membres éligibles sont choisis sur une liste de candidats agréés par le patron. Cette liste est du double au moins du nombre des membres à élire, et doit avoir été affichée quinze jours avant le vote. Toute personne peut être membre du comité directeur, pourvu qu'elle soit agréée par le patron et élue par les commissaires. Le bibliothécaire seul est de droit membre du comité directeur. Ce comité se renouvelle par tiers tous les ans; les membres sortants sont rééligibles. Chaque fois que le comité est renouvelé , il élit un caissier, un secrétaire et un président.

Les membres de ce comité qui ont le plus fait pour la prospérité des cours sont : MM. Franger, manufacturier; Ficher, employé; Abt, entrepreneur ; Karcher, contre-maître; Kiefer, contrcrmaître; Diebold, bibliothécaire.

Le patron ^ qui s'est réservé an pouvoir à peu près absolu, reste en dehors du comité. Mais il doit être convoqué à chaque réunion; il y assiste s'il veut, et le secrétaire doit soumettre le procès-verbal à son approbation.

Cette direction, M. Bourcart juge qu'on ne pourrait pas encore sans danger l'abandonner aux seuls ouvriers. Il est bon qu'ils y participent dans une certaine mesure^ et la règle doit être de faire à leur initiative la part de plus en plus large à mesure qu'ils deviendront plus capables de n'en pas abuser. Mais ils n*en sont pas encore là, et du reste ils ne réclament rien au delà de ce qu'ils ont.

En fait, l'autorité du patron^ tout absolue qu'elle est, se fait très-peu et très-rarement sentir. Il n'a réellement à intervenir que dans les cas graves , et qui ne se présentent pas, par exemple pour la destitution des commissaires ou la dissolution d'une section tout entière. Il en résulte que les ouvriers dans leurs cercles se sentent réellement chez eux, et que la seule autorité avec laquelle ils se trouvent continuellement en contact, celle des commissaires, émane d'eux-mêmes. Cela leur suffît et prévient tous les froissements et toutes les susceptibilités.

L'enseignement est donné gratuitement; cependant les élèves payent une cotisation qui était d'abord de 5 centimes par mois, et qu'ils ont élevée volontairement à 10 centimes. Le produit de cette cotisation, ajouté aux amendes de 20 centimes, (40 centimes en cas de récidive), qu'ils se sont volon-

tairement imposées pour toute absence non motivée, est remis aux commissaires. 11 est employé à acheter les plumes, les crayons^ les compas^ l'encre et le papier nécessaires pour les cours, à donner des secours aux camarades qui sont dans le besoin, ou à payer les frais de petites excursions dans les montagnes.

Les cotisations, les amendes^ ainsi que toutes les dépenses^ sont portées sur un registre qui est entre les mains des commissaires, et, tous les trois mois^ il en est fait un rapport à chaque sectjcm. Ce registre est soumis au contrôle du comité directeur, et l'argent est mis en dépôt dans une caisse générale^ sous la surveillance du caissier de la direction.

Le chiffre des amendes est en moyenne de 80 francs par an pour chacune des vingt sections. Le nombre total des élèves s'élève à près de cinq cents. La plupart sont des jeunes gens de 16 à 21 ans. Il y en a une cinquantaine qui ont plus de 25 ans et qui suivent des cours spéciaux. Le plus grand nombre se compose d'ouvriers , mais il y a aussi beaucoup de commis^ d artisans et d'employés. On y trouve même d'anciens élèves de l'école professionnelle de Mulhouse, de TÉcoIe polytechnique de Stuttgart, des instituteurs de bonnes familles et déjeunes directeurs d'usines qui suivent quelques-uns des cours ^ notamment les cours d'arbitrage, de dessin^ d'anglais, d'hygiène, etc.

Il y a parmi les élèves beaucoup de jeunes gens et d'hommes qui viennent des villes et des villages voi-

Il' PARTIE. — LUTTE CONTRE L'IGNORANCE. 345

sins; quelques-uns même habitent à une lieue et demie de Guebwiller, et s'imposent, pour suivre les cours, l'obligation de faire plusieurs fois par semaine trois lieues, pour l'aller et le retour.. Cela montre assez l'importance qu'ils y attachent et le besoin qu'ils éprouvent de s'instruire. Il y a jusqu'à des hommes de 40 et de 50 ans qui viennent là pour apprendre à lire et à écrire. Les peines disciplinaires sont :

1** Le rappel à l'ordre, prononcé par le président du comité;

2"" La réprimande , entraînant Tinterdiction d'être élu commissaire pendant un temps déterminé qui ne peut excéder un an ;

3"* L'exclusion soit d'une section, soit de la Société.

La réprimande et l'interdiction de l'entrée dans un comité sont prononcées par le comité de direction, soit sur l'avis du comité de la section, pris à la majorité des voix et au scrutin secret, soit sur la proposition du patron.

Les exclusions^ en général^ soit d'un comité, soit de la Société, sont décidées par un vote pris dans les mêmes formes que pour l'admission, c'est-à-dire qu'elles sont prononcées au scrutin par le comité ou par la section du sociétaire dont l'exclusion est demandée. Ce n'est que dans le cas d'urgence que l'exclusion est prononcée par le patron.

Les peines disciplinaires contre un commissaire sont prononcées par le président du comité de direction, .ou, selon la gravité du cas , par le comité de direction.

346 INSnTUTIONS OUVRIÈRES DE MULHOUSE.

VOICI QUEL ÉTAIT POUR L*ANNÉE SCOLAIRE i863-B4 LE PROGRAlOfE DES COURS.

Jûnn et henies.

Cours.

Profesmm.

Dimanche matin à

Littérature.

MM. Wirth, régent

8 heures.

du collège de Guebwiller.

Dimanche matin à

Dessin linéaire.

Uhner fils, chef des-

11 heures.

sinateur.

Dimanche matin à

Dessin à main levée.

Ch. Bourcart, manu-

11 heures.

facturier.

Dimanche.

Jardinage.

Bichler, jardinier.

Dimanche.

Botanique.

Mœder.

Lundi soir à 8 heures.

Arithmétique élé-

Delunsch, instituteur

mentaire.

de fabrique.

Lundi soir à 8 heures.

Mécanique.

Éd. Franger, manufacturier, ancien

élève de TÉcole centrale.

Mardi soir à 8 he uresi

Géométrie.

Lecocq, principal du

collège.

Mardi soir à 8 heures.

Langue anglaise.

Marx, instituteur libre.

Mercredi soir à 8

Langue française.

Casser, instituteur de

heures.

fabrique.

Mercredi soir à 8

Tenue des livres.

Rieder, caissier chez

heures.

MM. Bourcart fils et Cie.

Jeudi soir à 8 heures.

Algèbre.

Delunsch.

Jeudi soir à 8 heures.

Arbitrage.

Rieder.

Vendredi soir à 8

Géographie.

heures.

Vendredi soir à 8

Dessin linéaire.

Ulmer fils.

heures.

Samedi soir à 8 heu-

Histoire.

Doch, régent du col-

res.

lège.

Samedi soir à 8 heures.

Solfège.

Brumpt.

Chant.

Brumpt.

Jours non fixés.

Hygiène.

Durwell, docteur en médecine.

Physique.— Chimie.

Franger et de Bary.

Ceux des professeurs qui sont rétribués reçoivent cinq francs par leçon. Il y en a six qui donnent leur enseignement gratuitement^ trois qui sont payés pour un cours et ne le sont pas pour un autre» et enfln six qui sont rétribués pour tous leurs cours. Chacun doit, au commencement de l'année^ remettre au directeur de renseignement^ M. Greiner, le programme qu'il se propose de suivre. Quant à la méthode, chacun suit celle qu'il croit la meilleure.

Une bibliothèque de prèa de deux mille volumes est mise à la disposition des élèves. Pendant Tannée 1863, le registre des prêts constatait la présence de 2300 lecteurs; dans la première année de sa fondation, il y en avait eu un. Tous les élèves ont droit d emporter des livres pour les lire chez eux, à la seule condition de s'inscrire sur le registre. La section dont ils font partie est responsable des dégâts ou des pertes.

La bibliothèque est publique, et ceux qui veulent y lire le peuvent faire gratuitement dans la salle de lecture; mais les lecteurs qui ne sont pas élèves ne peuvent emporter les livres chez eux sans un versement préalable. Aussi exige-t-on d'eux qu*ils prennent au moins un abonnement d'un an , moyennant 3 francs, et cette petite somme suffit à peu près à couvrir les risques.

Il y a une commission chargée du choix des livres, et un bibliothécaire, chargé de surveiller la salle de lecture et le prêt des livres.

Il n'y a pas de centre industriel où l'on ne puisse

faire ce que ron a fait à Guebwiller. Partout il y a des hommes convaincus de l'avantage qu'il y aurait pour tout le monde à donner aux ouvriers Tinslruction qui leur manque, et nulle part les ouvriers ne refuseraient les secours offerts, si l'on savait les offrir de manière à ne pas blesser leurs susceptibilités un peu ombrageuses. Mais cela ne suffit pas, car on pense bien que tout cela ne se fait pas sans quelques frais. Outre la bonne volonté , il faut de l'argent^ et ce qui distingue l'Alsace des autres parties de la France^ et ce qui fait sa supériorité au point de vue des institutions qui nous occupent, c'est que presque toujours la bonne volonté et l'argent se trouvent réunis, tandis qu'ailleurs^ ces deux facteurs indispensables se trouvent plus ou moins séparés.

Dans le principe, la bibliothèque et les cours avaient été logés dans un bâtiment dont M. J.-J. Bourcart payait la location. Il fallait voir d'abord comment la chose prendrait avant de se jeter dans des frais plus considérables. Mais bientôt le local devint insuffisant. C'était ce qu'attendait et ce qu'espérait le fondateur. Dès lors il crut pouvoir sans imprudence s'engager d'une manière définitive. Il fit construire une maison d'école qui lui coûta 14 000 francs, et une maison pour le bibliothécaire, de 4500 francs. Pour le terrain, le jardin et la clôture^ il dépensa 17 000 francs.

Pour le gaz, le chauffage, le mobilier, les ustensiles, de 1858, date de la fondation, jusqu'à la fin de 1 863, il compte 8000 fr. ; pour la bibliothèque, 6000 fr., et pour les frais d'entretien pendant ces six années,

Il- PARTIE. — LUTTE CONTRE L'IGNORANCE. 349

1 000 fr. ; ce qui fait une dépense totale de 59 500 fr. , sans compter les menus frais, les voyages et les dépenses inutiles. A cela il faut ajouter les rétributions allouées aux professeurs , dont j'ignore le chiffre annuel , 'mais qui a dû beaucoup varier depuis la fondation.

Jusqu'en octobre 1853, M. J.-J. Bourcart a supporté seul tous les frais de rétablissement. C'est à ce moment quHl songea à adjoindre À son œuvre le public de Guebwiller. Il ouvrit une souscription qui eut peu de succès. Le maire seul , M. Henri Schlumberger, jui donna 5000 fr. Cette abstention nétait pas de TindifTérence, car Guebwiller est fier de ses cours populaires, et tout le monde applaudit hautement à l'initiative du jeune fondateur; mais chacun disait avec raison : « Si je donne mon argent, je veux avoir le droit d'intervenir dans Taffaire. » Il s'agissait donc de trouver un moyen pour concilier les exigences des donateurs avec l'intérêt de Tentreprise, sans Texposer à périr par le conflit d'ingérences trop diverses et trop nombreuses. Dans cette intention , M. J.-J. Bourcart créa une association entre les fondateurs et les donateurs. Cette association nomme un représentant qui prend le titre de patron , et qui est investi d'une autorité souveraine. Ce patron rend compte de sa gestion à la fin de chaque année scolaire, et il peut être changé par les fondateurs et les donateurs, réunis en assemblée générale, s'ils croient devoir lui retirer leur confiance.

Le titre de fondateur est conféré à toute personne

qui fait à la Société un don de 3000 fr. au moins, une fois payés , et à celles qui auraient professé gratuitement pendant dix ans. Le titre de donateur est donné pour un an à toute personne qui fait un don de 50 fr. au moins ^ et à tout professeur qui fait un cours gratuitement. Ce même titre est conféré pour vingt ans à quiconque aura fait en une ou plusieurs fois un don d'au moins 500 fr. , et à tout professeur qui aurait fait un cours gratuitement pendant deux ans.

Tout fondateur ou donateur a le droit de profiter gratuitement de tous les avantages offerts par l'œuvre, et d'assister aux réunions des sociétaires. Les fondateurs seuls ont le droit d'assister en outre aux réunions de la direction et des commissaires , mais sans y avoir voix délibérative. Les fondateurs et donateurs sont convoqués en réunion générale par le patron au moins une fois chaque année. Par suite de cette organisation , M. Bourcart obtint une souscription de 25 000 fr. , sans avoir à craindre de voir changer le caractère de l'institution fondée par lui. Maintenant la période des grandes dépenses est finie. M. Bourcart pense qu'on peut marcher sans dépenser à l'avenir plus de 10 fr. par élève, chaque année; il croit même que cette dépense annuelle peut être réduite à 6 fr. , et que , par conséquent , on pourrait à la rigueur la faire payer par les élèves, si cela devenait nécessaire.

Un fait qu'il importe de remarquer pour l'instruction des personnes qui voudraient fonder une insti-

tutioa analogue à celle de Guebwiller, c'est que ^ si dans le principe il est essentiel de ménager avec grand soin les susceptibilités des ouvriers, rien n'est plus facile que de les guider une foisqu'on leur a donné cette première satisfaction. Ainsi, à Guebwiller, il a fallu ^ pour attirer leur confiance, faire des cours de véritables associations d'enseignement^ se surveillant, se recrutant et même s'administrant elles-mêmes dans la plupart des cas. Mais une fois qu'ils ont le droit de voter, qu'ils savent qu'ils peuvent devenir commissaires et membres de la direction , ils ne tiennent plus à remplir ces charges , et ne se présentent pour être élus que si on les y pousse. Il n'y a donc rien à craindre de leurs exigences, et l'on n'a jamais à redouter qu'ils cherchent à envahir l'administration générale.

L'influence de ces cours, tout récents qu'ils sont, est déjà très-sensible. Beaucoup qui, ne sachant pas faire, fréquentaient les brasseries et y perdaient leur temps, leur santé et leur argent, font maintenant des économies. Leurs salaires s'améliorent, parce qu'ils travaillent avec plus de courage et de régularité. Plusieurs sont devenus contre- maîtres, et, en général, il suffît de suivre les cours pour être acceuilli de préférence par les industriels de la contrée. « En été, dit M. Bourcart , on voit des jeunes gens faire des promenades, l'album sous le bras, pour passer leur* temps à dessiner y d'autres commencent à herboriser. En hiver, s'ils ne sont pas à l'École, ils passent leurs heures de loisir dans leurs familles; ils lisent à leurs

^œurs, à leurs frères et à leurs amis les histoires instructives et intéressantes qu'ils trouvent dans les livres de notre bibliothèque. Je suis assuré qne dans peu d'années les résultats seront encore plus visibles, lorsque nos jeunes gens seront devenus pères de famille^ et qu'ils sauront pourquoi il faut envoyer les enfants à l'École. »

Je trouve à l'article 4 des Statuts cette disposition : Sont admis à suivre les cours, sans distinction , tous les hommes âgés au moins de seize ans.

Il en résulte que les enfants qui quittent TÉcole primaire à dix , douze ou treize ans , sont d'autant plus exposés à oublier le peu qu'ils ont appris, dans Tintervalle qui les sépare du moment où ils pourront se présenter aux cours , que la population de Guebwiller ne parle qu'un patois allemand. Cette regrettable lacune dans l'enseignement vient d'être comblée. (( 11 est impossible, dit encore M. J.-J. Bourcart, de supposer qu on puisse donner à un enfant de treize ans des connaissances assez étendues et surtout assez solides pour qu'elles puissent lui suffire pendant toute la vie. Si, de plus, on prend en considération que l'enseignement a été donné à l'enfant dans une langue qui lui est étrangère et dont il ne s'occupe plus après l'Ecole, on ne sera pas surpris si je dis qu'au bout de deux ans la majorité des enfants ne sait plus rien. Comme dans les écoles primaires^ on ne leur enseigne pas le véritable allemand , il se trouve que^ en réalité, ils ne savent aucune langue. Ajoutons que, même dans le cas où les enfants indi-

gents sont reçus gratuitement à TÉcole communale , comme cela a lieu à Gueb^iller, la paye qu'ils peuvent gagner dans les fabriques est trop engageante pour que les parents ne les envoient pas de bonne beure aux fabriques, et ne les privent pas ainsi d'une instruction qui leur serait pourtant si nécessaire. Il n y a donc d'autre parti à prendre , en debors de l'enseignement obligatoire, pour propager l'instruction, que de la donner sans empêcher le travail. M. Lecocq, principal du collège , convaincu comme moi des faits que je viens d'énoncer, a ouvert à Guebwiller une école primaire du soir, dans laquelle les enfants de treize à seize ans peuvent continuer les études qu'ils avaient commencées à Técole primaire du jour, et qu'ils auraient été obligés d'interrompre si cette' occasion ne leur avait été offerte en dehors des heures où ils sont obligés de travailler. La ville fournit le local , et j'ai pris sur moi les frais divers qui n'étaient pas encore couverts par une subvention de la ville. M. Lecocq et tous les professeurs du collège, aidés par les instituteurs de l'école municipale, ont donné gratuitement et avec un dévouement digne de tous les éloges leur temps et leur savoir pour l'instruction de deux cents élèves , qui seraient en plus grand nombre si la place le permettait.

a Convaincu que c'est bien là le moyen de rendre efficace tout ce que le gouvernement fait et fera pour propager l'instruction primaire, j'ai provoqué, partout où je le pouvais, et spécialement dans les villages du canton de Guebwiller, 1 installation de cours du

soir pour ceux qui n'ont pas d'autre occasion de s'instruire. A cet efiTet, j'ai parcouru les villages de notre canton, j'ai engagé les maires à donner un local chauffé et éclairé, et j'ai promis aux instituteurs de les subventionner jusqu'à ce que leur commune le fasse elle-même. J'ai rencontré les meilleures dispositions dans toutes les localités que j'ai visitées, et j'espère que sous peu toutes nos communes seront dotées d'écoles primaires du soir, si d'ailleurs aucune influence étrangère ne vient contre-carrer nos projets. » Malheureusement il n'en est pas partout de comme à Guebwiller, et il est bon de constater qu'une partie des diflîcultés viennent de l'administration même , d'où émanent les circulaires en faveur de l'instruction populaire. Ainsi M. Bourcart, après avoir fait autoriser par le préfet et approuver par le ministre de l'intérieur les statuts des cours populaires, s'était vu arrêté, au moment de les mettre à exécution, par l'opposition du recteur, parce qu'il n'avait pas les titres universitaires nécessaires pour ouvrir une école. 11 lui fallut chercher pour renseignement un directeur muni d'un grade, et au nom duquel la déclaration fut faite. €e directeur est M. Greiner. Plus d'une année après, le 18 janvier 1864, il n'avait pas encore obtenu l'autorisation académique, et je ne serais pas étonné que les choses fussent encore dans la même situation. Il en est de même pour l'autorisation qu'il sollicite depuis la même époque, aGn de pouvoir faire lui-même aux ouvriers un cours d'économie industrielle. C'est la même raison qui , dans

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beaucoup de localités, empêche rétablissement des écoles du soir. Les instituteurs^ quoique fonctionnaires publics, ont besoin d'une autorisation préalable pour avoir le droit d'ouvrir des écoles d'adultes, et cette autorisation n'est pas toujours facile à obtenir. N'est-il pas ridicule de voir une administration se donner tant de mouvement et faire tant de bruit du mouvement qu'elle se donne pour propager l'instruction parmi le peuple, sans songer à écarter d'abord les obstacles qu'elle oppose elle-même au succès de ses propres plans? Il faudrait avant tout rendre réelle la liberté illusoire que la loi accorde à l'enseignement, en le débarrassant de toutes ces entraves de titres universitaires et d autorisation préalable qui l'enchaînent. Maintenir l'état présent, c'est refuser d'une main ce qu'on oCTre de l'autre, c'est vouloir le but sans vouloir les moyens. Les ministres se donnent la gloire facile de passer pour libéraux en appelant de toutes parts les hommes de bonne volonté au secours de Tignorance populaire, pendant que leurs agents , au nom de la loi, arrêtent ou entravent les efforts des hommes qui veulent répondre à cet appel. Les plus dévoués à l'enseignement du peuple ne sont pas toujours les plus disposés à se transformer en solliciteurs et à courir les antichambres pour obtenir des autorisations, et il est au moins singulier qu'il faille se faire autoriser à se dévouer à l'intérêt public. ^Gette regrettable situation est due uniquement à des préoccutioDS politiques qui sont complètement hors de saison; et il faut espérer que le gouvernement £nira

par y renoncer, quand de nouvelles expériences l'auront forcé à comprendre que le monopole n'est pas plus fécond dans renseignement que dans le reste. Il n'a pu, malgré tous ses efTorts et une bonne volonté évidente , ni fonder les bibliothèques communales , ni organiser renseignement populaire. Tout ce qui a été fait à cet égard de fécond et de durable la été par des particuliers. Espérons que la comparaison qui s'établit d'elle-même entre la fécondité de l'initiative individuelle et l'impuissance de l'administration centrale, finira par ouvrir les yeux des plus prévenus, et par décider le gouvernement à laisser les particuliers travailler sans obstacle et sans surveillance jalouse et tracassière à élever le niveau de Tintelligence populaire. Ce qui manque, ce ne sont ' ni les besoins , ni les hommes disposés à les satisfaire, c'est la liberté. La réglementation entrave tout. En Alsace, c'est l'initiative individuelle qui a tout fait. Ce sont des particuliers qui ont fondé les cités ouvrières; ce sont des particuliers qui ont créé les bibliothèques communales; ce sont des particuliers qui ont fondé les cours populaires de Guebwiller. Les noms de MM. Jean DolIFus, Jean Macé, Jean Jacques Bourcart resteront attachés à ces institutions. Mais les ouvriers aussi ont leur initiative. Ainsi M. Lecocq, le fondateur des cours du soir de Guebwiller, constate que lorsqu'il voulut fonder cet enseignement, l'annonce qu'il en avait faite dans le journal de la localité lui avait amené en tout six élèves. Mais le jour où il eut l'idée de charger les enfants des

écoles d'expliquer la chose à leurs familles, les élèves lui sont arrivés par troupes de trente et de quarante, ce Nous aurons cent cinquante élèves à Touverture, dit-il dans une lettre adressée le i" novembre 1863 à M. J.-J. Bourcarty dans trois mois nous en aurons six cents, avant la fin de Tannée mille peut-être. Je ne dis pas que nous pourrons les prendre; nous commencerons. »

C'e^tà cette initiative des ouvriers que M. J.J. Bourcart s'est adressé pour étendre à Mulhouse le bienfait de Tinstitution fondée par lui à Guebwiller.

<c J'ai invité, dit-il, quelques ouvriers intelligents à venir voir ce que j'avais fait à Guebwiller. Je les ai bien reçus et je leur ai expliqué le but de rétablis* sèment, son organisation et les avantages qu'il pourrait procurer à notre classe ouvrière. Trois semaines après, il y avait à Mulhouse huit cent soixante signatures d'ouvriers qui offraient de s'associer pour différents cours^ qui étaient prêts à accepter un patron et un directeur de l'enseignement, et qui ne demandaient qu'à donner toutes les garanties d'ordre qui pourraient être réclamées. »

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