L'INSTRUCTION POPULAIRE A MULHOUSE
La Société industrielle de Mulhouse s'empressa comme toujours de seconder cet heureux mouvement qui se manifestait dans la population ouvrière, car, ainsi que le dit M. Bourcart, « 1 âge de Técole est malheureusement celui où Ton comprend mal encore la nécessité de l'instruction, et quand l'expérience et la raison finissent enfin par en faire sentir l'importance à l'ouvrier, il est trop tard pour lui. Le jour où dans tout le pays, à tout âge, dans toute position, les moyens d'instruction seront placés à la portée de quiconque éprouvera le besoin de les mettre à profit, un progrès immense sera réalisé pour le présent, un plus grand encore se préparera pour l'avenir. L'ouvrier qui ira lui-même à l'école n'aura pas besoin qu'on le menace d'une loi sur l'instruction obligatoire pour y faire aller ses enfants^ et les idées d'ordre, de moralité, de dignité personnelle descendront rapidement
bien plus avant dans les masses avec la iculture intellectuelle, qui jusqu'à présent est demeurée chez noua le privilège en quelque sorte des classes aisées. Or, ces classes-là sont directement intéressées à l'élévation dû niveau intellectuel et moral dans les masses, et c'est pour elles-mêmes qu'elles travaillent en aidant le peuple à s'instruire. ))
Ces motifs, appuyés de l'exemple de Guebwiller, étaient trop conformes aux préoccupations habituelles des membres de la Société industrielle, pour qu'ils hésitassent à en reconnaître la valeur. D'ailleurs l'institution de Guebwiller n'était pas absolument sans précédent ou du moins sans analogue à Mulhouse. Depuis douze années existaient des cours publics de physique, de chimie, d'histoire naturelle, de littérature française et d'histoire de France, qui n'avaient jamais cessé d'attirer un nombre considérable d'auditeurs. Il était donc plus que probable qu'ils ne manqueraient pas davantage aux cours nouveaux qu'on parlait d'instituer, et que les signatures recueillies parmi les ouvriers pouvaient être considérées comme sérieuses. On nomma donc une commission de cinq membres, choisis parmi ceux qui devaieut être considérés comme les plus compétents. Elle se composait de MM. Bader, J.-J. Bourcart, Engel DoUfus, J. Kœchlin-DoUfus, et M. Penot, rapporteur. Il eût été dillicile de trouver une réunion d'hommes qui eussent donné plus de gages de leur dévouement à la cause de l'instruction populaire. Ils furent chargés d'élaborer un projet d'organisation, sur lequel je n'ai pas à entrer dans de
grands détails^ car il reproduit sur tous les points essentiels à peu près les mêmes dispositions que l'organisation des cours de Guebwiller.
Cependant on crut devoir fixer à dix-huit ans au lieu de seize le minimum d âge exigé, pour être admis aux cours. On craignait de ne pouvoir pour le moment suffire à la multitude des demandes d'admission. Le rapport exprime en même temps le vœu que des cours du soir, analogues à ceux qu'avait fondés M. Lecocq, fussent ouverts à 1 école primaire pour les enfants de douze à seize ans, et pour ceux de seize à dix-huit. Dans le cas où ce vœu ne pourrait pas se réaliser, le projet réserve au comité de surveillance le droit d'à* baisser à seize ans la limite d*âge.
L'article premier est ainsi conçu :
1 . Il est établi à Mulhouse une société d'instruction populaire ayant pour but d'organiser, à l'usage des adultes âgés de dix-huit ans au moins, des leçons de lecture et d'écriture, de langue française, de langue allemande^ de langue anglaise, de calcul élémentaire, de calcul appliqué au commerce et à l'industrie et de dessin linéaire.
Les leçons de français, d'allemand et d'anglais seront purement pratiques, et auront uniquement pour objet d'amener les élèves à comprendre et à parler dans le plus court délai possible.
D'autres matières d'enseignement pourront être ajoutées par la suite, chaque fois que le comité de surveillance le jugera utile.
La cotisation à acquitter par ^lève est de 20 cen-
limes par mois pour les leçons de lecture et d*écriture^ de français, de calcul élémentaire ou appliqué; elle est de 50 centimes pour le dessin, et de 2 fr. pour les leçons d'anglais ou d'allemand.
Les sommes de toute nature ainsi perçues sont destinées à Tachât du matériel, tel que papier, plumes^ crayons, etc., dont les élèves ont besoin en classe, sauf pour les cours d'allemand et d'anglais dont les professeurs sont payés sur le produit de ces cotisations.
Le comité de surveillance dote d'abord le cours de dessin de compas^ tire-lignes^ règles, planches et autres fournitures nécessaires.
Gomme complément des cours, il est créé une bibliothèque populaire qui sera ouverte au public aux ^ jours et heures fixés par le comité de surveillance.
Le rapport estime qu il faudraitune somme annuelle de 10 000 fr. pour satisfaire à tous les besoins présumables, et le comité ne doute pas qu'on ne parvienne à se la procurer aisément, au moyen de souscriptions volontaires.
Le rapport de M. Penot fut présenté à la Société industrielle dans la séance du 30 mars 1864.
Le 1 1 novembre de la même année, M. Engel-DoUfus écrivait au rédacteur de Y Enseignement professionnel :
a Quinze jours se sont écoulés depuis l'ouverture des cours, et voici les résultats obtenus :
Sociétaires inicrits. PréienU.
Lecture et écriture ... 240 .... 230 Calcul élémentaire. . . 165 . . 131
Sociétaires inicrits. PrésenU.
Dessin linéaire 95 . . . 55
Calcul appliqué. . . 49 ... . 38
Langue française .... 61 . . . 46
Langue anglaise .... 71 .... 47
(( Quelle est la véritable signification de ces chiffres? c'est qu'il y a dès à présent autour de nous de six à sept cents ouvriers ou artisans qui^ au sortir de latelier où ils ont travaillé douze heures, divisées par une heure de repos, s en vont chaque soir, après avoir pris à la hâte leur repas, volontairement et sans autre mobile que le désir de s'instruire, prendre place sur les bancs de Técole 1
« Et notez que dans le nombre se trouvent des ouvriers des villages voisins ! En quittant le cours à neuf heures du soir, ils ont à faire par tous les temps quatre ou cinq kilomètres pour rentrer chez eux, et la même course les attend le lendemain matin pour retourner à Tatelier.
c II y a là, en apparence, une chose fort simple.
« Mais qu'on y réfléchisse un peu attentivement, et surtout que, par la pensée, on se mette un instant à la place de ceux dont nous ne craignons pas de faire ouvertement et hautement l'éloge, et Ton reconnaîtra que Ton est au contraire en présence d'un fait d*une immense portée.
t< Ce n'est pas sans une certaine fierté que Mulhouse montre ses cités ouvrières, ses écoles et ses nombreuses institutions en faveur des classes ouvrières ; mais je me tromperais grandement si désormais.
!!• PARTIE. — LUTTE CONTRE LiGNORANCE. 363
parmi les créations qui lui font le plus d'honneur, ne se trouvaient ces cours du soir où^ réunis, organisés en groupes de quarante à cinquante personnes^ des artisans, des ouvriers, des apprentis, des employés de dix-huit à quarante ans viennent de leur seul gré clore par Tétude une journée déjà bien remplie !
ft II faut avoir vu ces physionomies, la plupart si intelligentes, ne portant aucune trace de fatigue^ suivre avec une attention toujours soutenue les développements du professeur; il faut avoir constaté ce que cette absence de toute contrainte à exercer sur un auditoire qui s'administre et se dirige lui-même donne de force au maître, pour se faire une idée de l'avenir réservé à nos cours populaires....
« .... Je crois vous en avoir assez dit pour vous montrer que nous assistons à un élan digne des plus grands encouragements et plein de promesses pour l'avenir.
a Notre Société industrielle et notre administration municipale l'ont parfaitement compris et prennent ces cours très à cœur.
« Se reposer des fatigues du corps par l'étude comblée par le travail du soir ou par une heure enlevée au dimanche, c'est en effet s'imposer un noble labeur, c'est s'ouvrir des perspectives sans nombre.
a Que l'on essaye donc ailleurs, qu'on s'entende, qu'on se réunisse I qu*on commence surtout avec confiance^ avec conviction, et les résultats remarquables
qui viennent de se manifester si heureusement à GuebwîUer, à Mulhouse, et — puis-je le dire 8<ins regret? — il y a vingt-cinq ans déjà en Angleterre, ne manqueront pas de se réaliser partout où ils seront tentés.
c< Je termine par une dernière remarque:
« On travaille en commun pendant des années, patrons et ouvriers, maîtres et artisans ; on se juge réciproquement d'après certaines dispositions que fait ressortir la nature des points de contact; on croit se connaître....
« Erreur I
ce Une initiative partie d'un cœur excellent et dévoué produit des occasions de contact, des rapports nouveaux, et subitement viennent se révéler de grandes qualités jusque-là ignorées^ des besoins intellectuels que Ton soupçonnait à peine ou que Ton croyait complètement étouffés sous les charges de la vie matérielle I
« C'est ce qui m'a frappé le plus vivement dans cette manifestation si éclatante de ce besoin d'instruction, devenu si impérieux dans toutes les classes de la société. »
J'ai tenu à citer presque tout entière cette lettre d*un des principaux fabricants de Mulhouse pour montrer comment eux-mêmes comprennent la mission qu'ils se sont imposée. Sans doute ils ne puisent pas leurs motifs dans cette fade sentimentalité mystique ou humanitaire dont la contagion a gâté et faussé tant d'esprits, mais il y a loin de là à conclure
ir PARTIE. — LUTTE CONTRE L'IGNORANCE, 365
qu'il n'y a dans toute leur œuvre qu'un habile et prudent égoïsme dont Jes calculs ne vont qu'à améliorer des rouages et des instruments industriels. Ce sont des hommes pratiques en ce sens qu'ils ne se laissent guère aller à lutopie, qu'avant d'attaquer un problème ils le tournent et le retournent jusqu'à ce qu'ils aient reconnu le point* où il faut faire la brèche ; ils s'appliquent de toutes leurs forces à éviter les échecs, et au lieu de se laisser amollir à cette pitié banale et souvent funeste^ qui donne sans s'inquiéter du mal que peuvent produire ses aumônes^ ils combinent leurs efTorts de manière à relever dans le malheureux le ressort moral affaibli par la misère^ et qu'achèverait de briser une charité indiscrète et inintelligente. Mais leur œuvre, pour être une œuvre de haute sagesse et de profond calcul, n'en est pas moins une œuvre de grand cœur, et il suffirait pour le prouver de l'élan et de la généreuse chaleur qui respirent dans la lettre que je viens de transcrire.
Pourquoi ces réQexions ? C'est que si la persévérance de leurs efforts en faveur des malheureux leur a valu l'admiration de tous ceux qui sont capables de l'ap-' piécier, leur succès même et la sympathie publique ont suscité contre eux de basses jalousies qu'ils peuvent ignorer, mais que j'ai vues de trop près pour ne pas les flétrir en passant.
Un an après la lettre de M. Engel-Dollfus, le 26 juillet 1865, M. Penot constate un progrès très-marqué. Dansle rapport qu'il présenta à laSociété industrielle de Mulhouse, au nom du comité de surveillance, sur
la situation des cours populaires en 1864-1865, je
trouve les chiffres suivants :
Inscriptions.
Lecture et écriture 421
Langue française . SS
Langue anglaise 84
Calcul élémentaire ... 292
Calcul appliqué 70
Dessin linéaire :- 140
Ce total se décompose en deux catégories: l"* trois cent quatre-vingt-deux élèves, possédant déjà un certain degré d'instruction, ont suivi la partie la plus élevée de renseignement (français, anglais, calcul appliqué, dessin linéaire). — 2^ Sept cent treize, moins avancés, ont suivi les cours les plus élémentaires. 11 faut remarquer qu'un assez grand nombre de ces derniers sont des ouvriers allemands ou suisses, qui ont saisi l'occasion d'apprendre le français.
Comme on ne s'attendait pas à avoir un aussi grand nombre d'inscriptions, on n'avait d'abord installé que trois sections, (de lecture, d'écriture et de calcul élémentaire,) dans chacune des trois écoles primaires, dont les salles avaient été mises à la disposition du comité par le maire et le directeur de l'enseignement primaire communal à Mulhouse. Mais il a bientôt fallu dédoubler ces classes. Toutes grandes qu'elles sont, les salles n'étaient plus assez vastes, et un seul maître ne pouvait suffire à un si grand nombre d'élèves. La même mesure est devenue également nécessaire pour les divisions d'anglais et de dessin, de sorte qu'au lieu des
n* PARTIE. — LUTTB CONTRE L'IGNORANCE. 367
neuf cours primitivement institués^on en a eu quinze.
Les cours ont été beaucoup moins suivis pendant Tété que pendant l'hiver, ce qui est facile à concevoir. Mais ceux des élèves qui ont résisté à la tentation des promenades et du grand air, ont fait de très- remarquables progrès. Des hommes, qui sont venus ne sachant pas un mot de français, sont par* venus en neuf mois à le comprendre passablement et à s'en servir d'une manière intelligible. 11 est certain que pour un grand nombre, une seconde année suffira pour les mettre en état de le parler très-convenablement.
A ces cours la Société de renseignement populaire vient d'en ajouter un nouveau^ un cours de dessin du bâtiment, comprenant la maçonnerie, la taille des pierres, la charpente, la menuiserie, la serrurerie et la ferblanterie. Le professeur est un entrepreneur de menuiserie; il est aidé dans son enseignement par un charpentier, un architecte et un menuisier. Le cours a été ouvert le 16 janvier 1866.
Voici deux petits tableaux que ^'emprunte au rapport de M. le docteur Penot :
Ouvriers travaillant les métaux .
id. de filature et de tissage
Charpentiers et menuisiers
Maçons et tailleurs de pierre.. . .
Journaliers.
Employés de commerce
États divers
Totaux
Voici maintenant un autre tableau qui divise par catégories d'âge les auditeurs des différents cours :
"tO
De 18 à 25 ans
De 25 à 35 ans
Au-dessus de 35 ans
Totaux
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« La discipline, ajoute M. Penot, a été partout parfaite. L'ordre qui régnait dans nos salles a con-
slamment frappé ceux qui venaient nous visiter. Vous savez que, dans chaque cours, les élèves avaient nommé des commissaires particulièrement préposés à la police de la classe, dont le maître était déchargé. N*ayant affaire qu'à des hommes, on a voulu s'en rapporter à eux-mêmes pour maintenir dans les salles le silence et le recueillement sans lesquels Tétude est impossible. Vous allez voir si cette confiance a été justifiée. Des amendes devaient être infligées par les commissaires pour défaut de bonne tenue ou pour absences non motivées, si elles s'élevaient au nombre de deux dans l'espace d'un mois. Les commissaires ont apport^ à cette partie de leurs fonctions toute la sévérité convenable. Chacun a fait, au commencement de toutes les leçons, l'appel de la section qui lui était confiée, marquant soigneusement ceux qui n'y répondaient pas, afin de s'informer des motifs qui les avaiei^t retenus hors des cours et d'en apprécier la légitimité. Cette sorte d'enquête était d'ailleurs inutile le plus souvent : ceux que le travail retenait quelquefois le soir dans leurs ateliers ou qui pouvaient fournir une autre raison aussi valable de leur absence, ayant soin d'en prévenir à l'avance le maître ou le commissaire. Eh bien, sur quinze cours et 1095 hommes qui les ont fréquentés^ pendant la durée de cette année^ il n'a été infligé qu'une seule amende de 20 centimes. Ce fait si remarquable permet déjuger de la tenue de nos élèves et donne la mesure du prix qu'ils ont attaché à Tinstruction qu'ils venaient chercher. »
J'emprunte au même document un autre fait des plus honorables pour les élèves des cours de Mulhouse : «c Chaque élève doit verser quelques centimes par mois pour contribuer aux dépenses du petit matériel du cours qu'il suit. Toutes ces légères rétributions étaient réunies entre les mains des commissaires, chargés de les employer au mieux des intérêts de tous. Ce mandat a été si bien rempli que, les classes ayant été suffisamment pourvues de tout le nécessaire, il y a eu à la fin de Tannée, dans chacune de ces caisses déposées chez le directeur, un petit reliquat s'élevant en tout à un peu plus de 30U francs. Il était de toute justice de rendre cet argent aux élèves, à qui il appartenait de plein droit. Qu'en fef aient-ils? Eux seuls en devaient décider. Après délibérations séparéeS) et comme s'ils s'étaient concertés d'ayance, il a été résolu dans chaque classe que ces sommes seraient affectées à des œuvres de bienfaisance et déposées à cet effet dans les bureaux de la mairie, n
A deux pas de Mulhouse^ à Dornach, dont la population se compose en très-grande partie d'ouvriers de fabrique, MM. DoUfus, Mieg et C**, pour faire jouir les habitants des avantages de l'instruction populaire^ ont demandé au comité de Mulhouse d'y organiser et d'y surveiller des cours de lecture, d'écriture, de calcul et de physique élémentaire, dont ils ont offert de supporter tous les frais. 11 est inutile de dire que cette généreuse proposition a été accueillie avec tout l'empressement qu'elle méritait. Le succès de Tensei-
ir PARTIR. — LUTTB CONTRE L'IGNORANGE. 371
gnemeat populaire n'a pas été moindre à Dornaoh qu'à Mulhouse.
Du reste il y arait longtemps déjà que Mulhouse avait ouvert des écoles du soir et des écoles du dimanche, mais sans leur donner l'organisation dont M. Bourcart a offert Texemple.
Les institutions de la même nature se retrouvent [lartout en Alsace avec plus ou moins de développement; partout les patrons ont eu à cœur de travailler à l'instruction de leurs ouvriers. Les propriétaires du grand établissement de Wesserling^ qui ont (en 1 803) construit la première filature qui ait existé dans le Haut-Rhin, doivent aussi être rangés parmi les premiers qui aient songé à donner Tinstruction à leurs employés. Leur école primaire remonte à laur née 1810.
En 1 830 on y a joint une école du degré supérieur et une école du soir pour les adultes; plus tard, une école spéciale de dessin^ et enCn une école de jour pour les enfants de 8 à 16 ans employés dans les ateliers.
Les jeunes ouvriers imprimeurs et graveurs sont tenus de suivre les cours du soir pendant toute la durée de leur apprentissage.
L'école spéciale de dessin est suivie par les jeunes gens qui se destinent à la profession de dessinateurs, ou qui sont en apprentissage à la gravure ou dans les ateliers de construction.
Les enfants de 8 à 16 ans sont obligés de fréquenter l'école de jour. Ils sont divisés en deux clas-
seSi dont l'une suit les cours du matin; Tautre, ceux du soir.
Un comité est chargé de la direction et de la surveillance de ces écoles. Des inspections hebdomadaires et des examens annuels permettent de juger de la marche des études et des progrès des élèves.
Aussi ces écoles ont-elles fourni à rétablissement des sujets distingués^ et la plupart de ceux qui les ont suivies se font remarquer par leur intelligence, leurs talents et leur bonne conduite.
A Mulhouse, la Société industrielle possède une collection d^échantillons de tous les tissus fabriqués et imprimés depuis l'origine de l'industrie alsacienne^ et elle la continue avec soin. A côté de cela^ elle a établi un musée du dessin industriel , qui rend de grands services aux dessinateurs en quête d'inspirations. Cependant elle a compris que ce n'était pas assez. Elle a fondé en 1829 et a toujours depuis entretenue à ses frais une école de dessin^ qui a eu sur Tindustrie des toiles peintes la plus heureuse influence. On y enseigne le dessin de la figure^ des fleurs et des machines. Les cours sont gratuits pour les élèves pauvres. Ils sont suivis par un très-grand nombre de jeunes gens, destinés à fournir des dessinateurs aux fabriques d'indiennes et aux ateliers de construction. Ils peuvent arriver par cette profession à se faire des positions très-lucratives.
Le local qui était autrefois affecté à cette école étant devenu insuffisant^ la Société industrielle a recueilli par souscription près de 100 000 fr., qui ont ser^i
à élever, il y a quelques années^ un très-bel édifice, mieux approprié à sa destination.
En 1 861 1 il s'est créé, également sous le patronage de la Société, une école de tissage mécanique^ qui, par suite du développement de cette industrie, était devenu nécessaire.
Deux ans plus tard la même Société fonda une école théorique et pratique de filature.
Je n'insiste pas sur ces deux fondations, parce qu'elles n'intéressent pas spécialement la population ouvrière. J'en pourrais dire autant de l'école professionnelle et de l'école supérieure des sciences appliquées. Cependant ces deux institutions sont trop importantes pour les passer complètement sous silence. Voici des renseignements sommaires que j'emprunte à un rapport très-complet adressé en 1863 au recteur de l'Académie par M. Bader, directeur de l'école professionnelle :
L'école ^ofessionnelle de Mulhouse n'a pas pour mission de conférer une certaine dose d'instruction scientifique aux jeunes ouvriers. Le but qui lui a été assigné, c'est de préparer directement aux carrières industrielles des jeunes gens qui recevraient en même temps une éducation libérale. Si, à l'étude des sciences et des lettres qui forment la part principale de son enseignement^ elle associe dans une certaine mesure Tapprentissage des travaux industriels, c'est pour en donner de bonne heure aux jeunes gens Thabitude et le goût; c est pour qu*ils soient élevés dans un milieu favorable au développement de leur vocation; c'est
ausai pour leur permettre de poursuivre leurs études scientifiques et même littéraires jusqu'au terme ordinaire de llnstruetion secondaire, sans retarder Tapprentissage spécial qu'il est utile ou nécessaire pour eux de commencer dans un âge encore tendre. Beau* coup de personnes, en effet, jugeaient indispensable de retirer leurs fils du collège dès l'âge de 1 5 ou 1 6 ans pour ne pas nourrir trop longtemps leur intelligence de travaux exclusivement spéculatifs et pour les faire débuter de bonne heure dans la vie pratique des usines ou des manufactures. Outre que cette émancipation prématurée et cette fréquentation des ateliers à un âge où le caractère n'est pas encore formé présentent des inconvénients de plus d'un genre, ces jeunes gens étaient obligés de renoncer à bien des études théoriques qui exigent une certaine maturité de Tintelligence, comme par exemple la géométrie descriptive et en général les mathématiques un peu élevées. A tous les points de vue leur édifbation restait forcément incomplète. Eh bien, l'association de l'atelier avec l'école^ telle que nous nous efforçons de la réaliser, permet à nos élèves de commencer en temps utile leur apprentissage professionnel, et de continuer en même temps la culture de leur intelligence par l'étude des sciences, de Thistoire et de la littérature. Dans ces ateliers d'instruction, moins complets sans doute que les ateliers industriels^ mais organisés en vue de leur destination spéciale et pourvus de tout ce qui est nécessaire pour y atteindre, d'habiles maîtres ouvriers enseignent par principes
la pratique de leur art, dont la théorie est en outre exposée aux élèves dans des cours techniques par des ingénieurs qui sont à la fois des savants et des praticiens. Il semble que cette réunion d^avantages ne serait présentée par aucune autre combinaison, ni par Tatelier sans école, ni par l'école sans atelier.
Outre l'enseignement de la grammaire, des langues vivantes^ de la littérature, de l'histoire, des mathématiques, de la physique, de la chimie^ de Thistoire naturelle^ de la mécanique, du droit commercial et administratif, de la comptabilité, renseignement teehnique général^ obligatoire pour tous les élèves^ comprend des leçons complémentaires de dessin, un cours sur les moteurs à vapeur^ et la première partie d'un cours de construction (architecture industrielle).
Pour renseignement spécial, les élèves se partagent en trois groupes, suivant qu'ils ont plus particulièrement en vue la construction des machines, ou les arts textiles, ou les arts chimiques.
Les premiers suivent, à titre obligatoire, la seconde partie du cours de construction industrielle (caitaux et chemins de fer : matériel d'exploitation des voies ferrées) et le cours de filature, qui donne aussi quelques notions sur la construction des métiers à tisser. Ils ont à revoir aussi le cours de cinématique de la classe de seconde. Ils consacrent dix heures par semaine aux travaux manuels de l'atelier de constructions mécaniques, où ils continuent l'apprentissage de la forge, du tour à métaux, de l'ajustage et du mon-
tage des machiaes. Dans les leçoos de dessin , ces élèves antérieurement exercés déjà à lever des croquis dans nos ateliers, dessinent des projets de machines composées par eux sur les données de l'ingénieur chargé de la direction de Tatelier de construction, qui est en même temps professeur de mécanique et de dessin géométrique à l'École professionnelle et à rÉcoIe des sciences.
Les élèves de la seconde catégorie^ celle des arts textiles, assistent au cours de filature. Ils vont en outre passer deux heures par jour dans Técole de tissage mécanique, fondée récemment parles principales maisons industrielles du Haift-Rhin. Dans cette fabrique-école, outillée d'après les procédés les plus perfectionnés et parfaitement dirigée, ces élèves suivent un cours de théorie, ouvert pour eux exclusivement. Ils sont exercés au travail manuel des mé' tiers sur lesquels on leur enseigne à monter un certain nombre d'articles types et qu'ils apprennent aussi à mettre en activité. Quant à renseignement pratique de la filature qui doit compléter le cours de théorie, il ne consiste encore que dans le réglage et la mise en marche des machines employées à filer le coton. Les élèves de la spécialité des arts textiles dessinent aussi des métiers à filer et à tisser ; ils étudient les meilleures dispositions à donner aux établissements de filature et de tissage, et en dressent les plans.
L'enseignement théorique de la troisième spécialité (arts chimiques) consiste en un cours d'ana-
iyse et dressai des drogues, et en un cours de chimie tinctoriale, d'apprêt et d'inipression d*éto(Tes. Les futurs chimistes des manufactures consacrent chaque jour deux heures aux manipulations du laboratoire. Ils doivent aussi dessiner des plans et des projets d'appareils ou d'établissements relatifs à leur spécialité*
L'École supérieure offre aux jeunes gens le moyen de compléter leurs études. Les deux Écoles, prises dans leur combinaison, constituent un corps d'études industrielles moins élevé , mais plus pratique et plus spécialisé que celui de l'École centrale; moins pratique, quant à la durée respective des travaux manuels, mais plus scientifique que celui des écoles impériales d'arts et métiers. Aujourd'hui la combinaison est parfaite entre les deux éléments principaux d'enseignement.
L'Ecole supérieure des sciences appliquées délivre des diplômes, qui sont partout acceptés comme garantie d'une instruction sérieuse. Aussi les cours de cette École^ comme ceux de l'École professionnelle^ sont-ils suivis par un grand nombre d'élèves étrangers au département et même à la France.
Il y a encore à Mulhouse une École d'arts et métiers, ouverte gratuitement aux jeunes Israélites. Cet établissement, qui compte une quarantaine d'élèves, a pour objet de préparer ces jeunes gens aux professions manuelles et de les soustraire aux habitudes de brocantage, invétérées parmi leurs coreligionnaires. Les élèves passent toute la journée dans les ateliers des particuliers chez qui ils font leur apprentissage
(lithographes y typographes^ charpentiers, ferhtan* tiers, etc.). Ils rentrent à l'étahlissenient à Theure des repas, et reçoivent tous les soirs des leçons diverses avant de se retirer dans leurs dortoirs. Les frais de celte École sont couverts par des souscriptions volontaires^ consenties par des citoyens de tous les cultes.
A toutes ces institutions, il foui ajouter des sociétés de ehant choral, assez nombreuses à Mulhouse, qui offrent aux jeunes ouvriers d'utiles distractions et développent en eux le goût des arts. Enfin «jes sociétés de gymnastique, de création récente, leur fournissent l'occasion de développer leurs muscles au grand air, de s'y. fortifier^ d'acquérir de la souplesse et de Tagilité, en même temps que de passer agréablement leurs heures de repos. Ces sociétés chorales et de gymnastique réunies , ont fondé le cercle de TUnion pour resserrer les liens des membres des deux sociétés. C'est en réalité un Casino, composé aujourd'hui de 200 membres environ ; mais il diffère des autres en ce que Ton y fait tous les quinze jours de très-bonne musique instrumentale et vocale (chœurs et solis), et tous les quinze jours des conférences littéraires.
La Société industrielle élabore en ce moment le plan d'une école de commerce dont la création lui a été proposée par deux négociants, MM. Jules et Jacques Siegfred. Ces deux jeunes gens ont joint à leur proposition un don de 100 000 francs, comme premier fonds applicable à cette institution. Cela, joint aux
prix proposés chaque année par la Société industrielle^ donne une idée de ce que l'on sait faire à Mulhouse pour encourager toutes les améliorations. Le jour cù Ion possédera dans chaque ville de France un noyau d'hommes disposés à s'imposer des sacrifices sem? blables pour la réalisation des idées qu'ils croient bonnes, l'exemple de Mulhouse cessera bientôt d'être isolé en France.
Dans l'état actuel, je doute qu'on trouve nulle part ailleurs, au moins en France, un ensemble plus complet d'institutions destinées à répandre Tinstruetion dans le peuple et d'en élever le niveau intellectuel. Cependant; au milieu de tout cela, on ne peut manquer d'avoir remarqué une lacune considérable. On n'a presque rien fait pour les femmes.
Sauf les écoles primaires^ quelques ouvroirs, quelques écoles du dimanche et l'établissement de la Génobie^ la moitié de la population o.uvrière se trouve abandonnée à elle-même, sans secours vraiment elTicaces contre l'ignorance et la dépravation qui en est la suite. Pendant qu'on prodigue aux hommes tous les moyens de s'élever, de s'améliorer, de se développer, de s'armer contre la misère et contre les vices, les femmes restent en partie déshéritées^ et ne participent que dans une faible mesure à ce mouvement civilisateur qui se fait parloi^t autour d'elles. M. J. J. Bourcart est, à ma connaissance^ le seul qui ait essayé quelque chose de plus.
Ce n'est pas cependant qu'on les ait oubliées. Leur sort est au contraire une des plus vives préoccupa-
lions des bienraiteurs de la population ouvrière de Mulhouse^ et s'ils n'ont pas encore fait pour elles tout ce qu'ils voudraient, c'est qu'ils n'ont pas encore trouvé le moyen de rendre pour elles leurs bienfaits sans danger. Il y a là en effet une difficulté considérable.
Dans les villes de manufactures, les femmes et les filles passent, comme les hommes, toute leur journée à l'atelier. Elles n'en reviennent que le soir avec leurs parents, leurs frères ou leur mari. On n'a donc, pour les instruire, que la soirée. Mais comment inviter les jeunes femmes à courir le soir dans les rues obscures pour se rendre aux cours ou pour en revenir? Les occasions de chutes et de débauches sont déjà bien assez nombreuses dans les villes manufacturières, grâce au mélange incessant et parfois né- . cessaire des hommes et des femmes, sans qu'on vienne encore offrir à la corruption des facilités nouvelles. La place d'une fille, le soir^ est à côté de sa mère, sous l'œil de sa famille.
Il faut bien reconnaître que cette objection ne manque pas d'importance. Cependant je ne la crois pas aussi considérable qu'on la fait. Je remarque que c'est précisément cette crainte continuelle d'exposer les jeunes filles au danger qui fait qu'elles restent toutes, riches et pauvres^ sans avoir rien qui ressemble à une éducation morale. A force de vouloir les préserver du mal et de leur déguiser tout ce qui pourrait blesser leur pureté, on les laisse exposées aux enseignements des femmes de chambre, des ca<
marades plus avancées et aux séduclions du premier gandin venu.
Dans les villes de fabrique^ pour les filles qui travaillent dans les ateliers^ cette crainte me paraît encore plus exagérée. La plupart ne sont réellement protégées que par elles-mêmes, et toutes celles qui doivent mal tourner, comme on dit, y trouvent des facilités de toutes- sortes. Ce n'est pas d'aller à un cours où elles pourraieiit être accompagnées, et où elles le seraient probablement qu^d elles appartiendraient à des familles vraiment préoccupées de les protéger, qui augmenterait sérieusement le danger. Il suffirait que les beures où commencent et finis-' sent les cours fussent bien connues des familles, et que les absences, constatées par un appel nominal, fussent régulièrement et sans retard portées à la connaissance des parents, pour que les désordres ne fussent guère possibles. D'ailleurs le danger n'existerait guère que pour les filles isolées; ce serait aux parents de ne les y laisser aller que par groupes, ce qui serait facile, vu que la plupart des familles ouvrières habitent dans les mêmes quartiers et qu'elles se connaissent toutes entre elles. En somme, il y aurait pour les familles mille moyens d'éviter le danger. La vérité est que tout le monde sait combien peu de précautions les familles des ouvriers, la plupart du moins, prennent pour protéger les filles contre les séduclions, et que Ton craint de se rendre responsable de cette négligence par une apparence de complicité. On ne songe pas qu'il y a là une contradic-
tioD. Puidque les ramilles ne surveillent pas leurs (illes^ ce n'est rien ajouter à leurs dangers que de leur faire passer aux cours des soirées qu'elles vont pour la plupart passer à droite ou à gauche , chez des amies. Mais par Tinstruction que vous leur donnerez, surtout si vous sortez un peu de ce cadre niaisement timide où Ton enferme d'ordinaire toute 1 éducation d'une jeune fiUe^ tous leur inspirerez peu à peu le sentiment qui makique le plus à la jeune fille de*s manufactures, le respect de soi-même; en occupant son esprit de choses utiles et intéressantes, vous la préserverez peu à peu du plus grand danger que courent les femmes, le vide intellectuel, l'ennui moral. Les conversations des jeunes filles entre elles cesseront d'être, comme elles le sont quand elles sont intimés, de perpétuelles et indirectes excitations à là débauche. Au lieu de causer de chiffons, de parure, d'amourettes, elles pourront parler de ce qu elles auront lu ou entendu, réfléchir, discuter, et ce régime les mettra à l'abri des dangers au devant desquels courent aujourd'hui la plupart des filles qui travaillent aux fabriques et où périssent même si facilement dans les autres classes les vertus élevées en serre chaude dès qu'on cesse d'avoir les yeux sur elles.
L'Amérique, en ceci comme en beaucoup d'autres choses) nous donne un exemple que nous déviions bien tâcher d'imiter. Là les jeunes filles ne sont pas cloîtrées comme chez nous; on ne les enveloppe pas, comme chez nous, d'un rempart de précautions extérieures, qui bien souvent ne préserve rien, parce
que derrière ces remparts on a oublié de mettre une garnison, mais on s'applique de bonne hebre à leur donner le sentiment de leur propre responsabilité.
Elles savent se défendre et se protéger elles - mêmes, et quoiqu'elles jouissent d^une liberté absolue, il est extrêmement rare qu'elles en abusent. Aussi en résulte-t-il que les hommes y ont pour les femmes un respect que nous ne connaissons guère, et que Ton ne se fait pas chez eux un jeu etun honneur de séduire de malheureusesjeunes filles qui restent seules chargées d'expier la faute commune. Cela ne s'appelle pas en Amérique des conquêtes et des triomphes; ce sont des forfaits et des hontes, et celui qui s'en rend coupable est au ban de la société. Quand en serons-nous là? Quand la femme se respectera elle-même, quand la vertu des jeunes filles n'aura plus besoin d'être préservée par une surveillance inquiète de tous les instants^ c'est-à-dire quand elle aura appris à s'intéresser aux choses de l'intelligence.
On en trouve un exemple bien remarquable dans la ville manufacturière de Lowell, aux État-Unis, dont j'emprunte le tabltâu aunRéflexiomy de M. Ch. Thierry- Mieg, sur r amélioration morale des classes ouvrières. « La population de Lowell est aujourd'hui de M 000 âmes. Sur cette population, on compte environ 1 5 000 ouvriers, dont 5 000 hommes et 1 000 jeunes filles. Douze compagnies industrielles y font valoir un capital d'environ quatre-vingt millions de francs, iîmployés à la filature, au tissage, à l'impression des elolTes et à la construction des machines. Chaque
manufacture est pour ainsi dire isolée des autres et comprend, outre les ateliers, des bâtiments servant de logement aux ouvriers de rétablissement. Les jeunes filles sont reçues par compagnies de 24 dans des logis distincts, sous la direction d'une femme respectable, généralement une veuve, qui tient le ménage et fait observer la discipline de la maison. Chacune d'elles a sa chambre à part, et toutes se réunissent quand elles veulent, au salon, où elles trouvent des livres de lecture et une petite bibliothèque. On exige d'elles une conduite parfaitement régulière et l'assiduité au service religieux de l'une des 30'églises de différentes sectes qui se partagent la ville. Une ouvrière dont la moralité serait suspecte ne trouverait accès ni dans les pensions dont je viens de parler, ni même dans les ateliers.
a II est naturel que dans de pareilles conditions, le travail des manufactures soit honoré. Aussi les jeunes ouvrières de Lowell appartiennent-elles généralement à de respectables familles de fermiers ou de propriétaires peu aisés des différents États de TUnion. Elles quittent le toit paternel pendant quatre ou cinq ans, tantôt pour venir au secours de leurs parenls, tantôt pour amasser une dot qui servira à les établir. Elles gagnent 20 à 25 francs par semaine, et, en quatre ans, elles peuvent épargner jusqu'à deux ou trois mille francs. Comme elles ont reçu dans la maison paternelle une certaine éducation^ elles conservent pendant leur séjour à Lowell le goût de la lecture et des choses sérieuses. Elles souscrivent à des biblio-
thèques circulantes, assistent à des cours, se réunissent en clubs ou cercles littéraires et exercent à la fois leur imagination et leur jugement. Quelquefois elles s'associent pour prendre des leçons d'un professeur de langues étrangères ou de musique, et se cotisent pour louer un piano. Quelques-unes même rédigent et publient, sous le titre de Lowell offerings (ofiTrandes de Lowell), un recueil périodique où elles exposent, sous forme de nouvelles et dans un langage aussi simple que correct, les impressions de la vie industrielle.
a Ce que je viens de dire de la conduite régulière et des habitudes intellectuelles des jeunes ouvrières de Lowell s'applique, jusqu'à un certain point, sauf les difTérences tenant aux circonstances extérieures, à tous les ouvriers de cette ville manuTacturière modèle. Partout des goûts relevés, la culture de Tesprit, du zèle pour l'étude et pour les arts; pour tous, des cours publics , des bibliothèques, des réunions musicales, et, à côté de cela, de la moralité, de l'économie, de la prévoyance, une sage discipline; enfin des soins hygiéniques et par suite une santé robuste, peu de maladies, une longévité plus grande qu'ailleurs. »
M. Ch. Thierry-Mieg explique le caractère de la population ouvrière de Lowell par la situation isolée de la ville et par l'avantage qu'elle a eu de pouvoir créer son industrie tout d'une pièce et d'y introduire d'3 prime abord et dans de grandes proportions les mesures préservatrices essayées isolément dans les vieilles
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vill^ de TEurope. Il est certain que c'est là un avantage, car en France tous les efforts qu'on fait pour moraliser Tindustrie sont nécessairement paralysés en partie par les habitudes contraires depuis longtemps établies. Cependant il ne faut pas Texagérer. La véritable raison, c'est que^ partout en Amérique, on s'occupe avec un soin tout particulier de l'éducation et de l'instruction des jeunes filles; c'est que dès le premier âge^ on les habitue à réfléchir^ à observer. Quand elles entrent dans les manufactures, cette habitude est prise, et il n'y a plus qu'à continuer.
En France, nous sacrifions toujours la réalité à l'apparence. Quelques établissements importants, surtout dans l'industrie de la soie, ont essayé de lutter contre la dépravation des jeunes ouvrières et de les mettre à l'abri des séductions. Qu'a-t-on fait? On les a tout simplement enfermées dans de grands couvents industriels, où elles sont préservées de toute atteinte par de hautes murailles , et par une surveillance rigoureuse. On leur appliuqe le vieux système de l'Orient, la claustration qui peut bien enlever les occasions du mal , mais qui en redouble les tentations. Et dans ces prisons oiî elles sont enfermées, que fait-on pour développer leur intelligence, pour élever et fortifier leur esprit, pour leur apprendre à se garder elles-mêmes par haine et par horreur du vice? Rien ou presque rien. Ne suffit-il pas que les corps soient intacts? J'avoue que je ne vois là rien qui me paraisse digne d'estime ou d'encouragement. Je crois aux excellentes intentions des fondateurs de ces établis-
8ement8, mais je suis également convaincu qu'ils se sont trompés dans le choix des moyens. La moralité consiste bien moins dans les actes que dans les intentions. Elle ne peut résulter que du développement de Tintelligence^ du sentiment de la responsabilité personnelle^ du respect de soi-même. La claustration , ne pouvant elle-même édifier aucun de ces appuis intérieurs , n'est pas un moyen de moralisation, tout au contraire, à moins qu'on n*y joigne une instruction solide et véritable.
C'est par là qu'il faut commencer, coûte que coûte, si nous n'aimons mieux nous résigner à un qui-vive perpétuel. La femme n'est pas plus dénuée que rhomme du sens moral, mais il faut que l'éducation le développe. Donnons-lui donc Téducation qui lui manque, en prenant pour commencer toutes les précautions accessoires possibles, mais sans nous laisser intimider par des dangers souvent plus apparents que réels, et qui d'ailleurs ne sont que bien peu considérables auprès du mal profond qu'entretiennent dans l'état moral des femmes ces scrupules exagérés.
On m'écrit de Mulhouse, que l'on fait depuis quelque temps des efforts pour combler cette lacune. M. Ch. Thierry-Mieg a proposé à la Société industrielle la création d'une école de dessin pour les filles, et M. Ch. DoUfus-Galine celle d'une école de gravure. Ces propositions ont été accueillies avec empressement, et j'apprends que les deux écoles viennent de s'ouvrir. On ne peut qu'applaudir à ces bonnes inspirations. Un des meilleurs moyens d'ins-
pirer aux filles le respect d'elles-mêmes, c'est, en efîet, de leur offrir les iqoyens de gagner leur vie sans recourir à la débauche. Mais cela ne suffit pas ; il Tant y joindre un enseignement qui développe leur intelligence. La moralité publique ne fera de progrès sérieux que quand les femmes en pourront prendre leur part.
Voilà ce qu'ont pu faire quelques hommes de bonne volonté, sans autre secours que leur ferme résolution de ne pas laisser la misère dévorer sous leurs yeui leurs malheureux ouvriers, placés dans les conditions exceptionnelles de privations et de souffrances ; voilà ce qu'on pourrait faire^ ce qu'on devrait faire partout, et ce que certainement on aurait fait, si toute la France avait les mêmes traditions que Mulhouse. Mulhouse, cité libre, république indépendante, a gardé de sa situation passée des habitudes d'initiative et de persévérance que Tabus persistant de la réglementation officielle a fini par abolir, presque jusque dans leur principe, chez les descendants des hommes qui^ au douzième et au treizième siècle, étaient parvenus^ eux aussi, à fonder pour un moment en France la liberté communale.
Le problème qu*avaient à résoudre les bienfaiteurs de Mulhouse peut être considéré à deux points de vue
différents : ils avaient à prévenir la misèro future et à combattre la misère présente. Et c'est précisément parce qu'ils Tont ainsi envisagée sous ses deux aspects, que leur oeuvre se trouve préservée de la stérilité, qui trop souvent a frappé les tentatives du même genre. Presque partout où Ton a voulu engager la lutte contre la misère^ on s'est surtout appliqué à alléger les souffrances du présent, sans comprendre que ce n'est en somme que la moindre partie du problème. On peut bien, en s'y prenant de cette manière, soulager les souffrances les plus poignantes ; on peut, en travaillant à faire disparaître quelques-unes des calamités qui pèsent sur la population ouvrière^ ouvrir une issue aux âmes qui ont gardé quelque ressort, et que l'écrasement de la misère n'a pas complètement brisées. Celles- là se relèvent par leur énergie naturelle, quand elles ne sentent plus sur leur tête le poids qui les opprimait. Mais à côté de cette misère qui ne provient pas d'habitudes vicieuses ou qui du moins n^a pas encore eu le temps de rendre incorrigibles les vices qu'elle produit, à côté de ceux qui ne s'abandonnent que faute d'un espoir suffisant qui les relève et les soutienne, et qu'un peu d'aide suffit pour sauver à jamais, combien y en a-t-il qui ne voient dans l'assistance qu'une prime accordée à la fainéantise, qui spéculent sur la charité et qui se font de la pitié même qu ils inspirent une raison pour s'en rendre de plus en plus indignes I C'est là la misère véritable, la misère incurable, celle^que produisent naturellement et que perpétuent fatale-
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ment les vices, et pour celle-là, il est bien évident qu'il n'y a pas de remède possible, tant qu'on n'atteindra pas les vices mêmes qui en sont la source. Tout ce qu^on donne à Tivrogne ou au joueur s'en va naturellement au cabaret ou au tripot.
Mais comment atteindre et guérir ces vices ? Presque partout on a échoué, et Ton se lasse de servir des rentes à la débauche. L'assistance directe ne sera jamais qu'un palliatif insuffisant et presque toujours funeste^ quand elle agit seule. Elle ne fait qu alimenter la misère, sans presque jamais la prévenir ni la guérir. Pour la rendre efficace, il faut, comme à Mulhouse, y ajouter les stimulants moraux, il faut faire naître ou exciter, par d'ingénieux artifices de combinaison, le goût de l'épargne, l'amour du chez soi, de la famille, de la propriété, développer tous les bons instincts, introduire peu à peu. l'habitude des distractions intellectuelles, et donner à tous la facilité de satisfaire ces besoins nouveaux ; mais le plus sûr encore, pour couper court à la misère et Tempècher de se perpétuer, c'est de s'emparer de Tenfance, de la jeunesse, avant qu'elles soient infectées des vices qui déciment la population ouvrière, c'est de combattre en elles, par Tinstruction qui leur ouvre l'avenir, par le goût des vertus sociales, les influences de l'hérédité et de l'exemple. Il est plus prudent et plus utile d'empêcher les vices de nattre, que de s'user ensuite à combattre les effets incessants d'une cause que l'on ne peut plus guère atteindre.
C'est ce qu'on fait à Mulhouse, et cet effort, se portant à la fois sur tous les éléments de la population , ne peut manquer de produire son effet. Il est déjà visible maintenant, et les hommes qui ont connu Mulhouse il y a trente ans constatent que le résultat obtenu est des plus sérieux. On peut dire que la partie la plus difficile de la tâche est maintenant achevée, car c'est surtout dans les œuvres de cette nature que les commencements sont importants. Il faut savoir vaincre les défiances, triompher des préjugés, ménager les susceptibilités, découvrir les biais les plus propres à s'ajuster aux préventions, aux habitudes de la population. Maintenant tout cela est fait à Mulhouse. Les réformateurs ont parmi les ouvriers eux-mêmes un grand nombre d'alliés qui, par leurs exemples et leurs conseils, achèveront de gagner tous les autres. L'attention de tous est éveillée et ils commencent à comprendre que leurs bienfaiteurs n'ont en vue aucun intérêt égoïste. Le développement de plus en plus rapide des bibliothèques communales et des cours populaires rendra la lâche désormais plus facile, et l'on peut déjà prévoir le moment où le patronage j)ourra se restreindre peu à peu pour laisser la place à l'initiative propre des ouvriers.
Un des meilleurs moyens de hâter ce moment, ce serait l'extension dans les manufactures d'une forme d'association que nous trouvons établie en France dès avant la révolution de Février, et qui a pour résultat d'établir une sorte de solidarité entre les
intérêts du patron et ceux de Touvrier. G*est le système des primes, tel que je Tai vu établi dans plusieurs centres manufacturiers, particulièrement à Thann et à Guebwiller. C'est une véritable participation des ouvriers aux bénéfices. Ce système a l'avantage d'intéresser l'ouvrier à la prospérité de la maison où il travaille^ de soutenir son attention et ses efforts, et, comme nous l'avons vu, il se prête facilement à d'ingénieuses combinaisons qui ont pour résultat' d'habituer les ouvriers à l'épargne, sans qu'ils aient rien à retrancher de leurs salaires quotidiens. Il a de plus un très-grand avantage pour le patron, c'est qu'il le dispense d'élever les salaires sans que personne songe à se plaindre. Le salaire eàt par sa nature une chose qui se prête mal aux variations de la production industrielle. L'ouvrier réglant tout naturellement sa vie et 8a dépense d'après ce qu'il reçoit régulièrement^ ne peut sans souffrance réelle s'accommoder d'une paye irrégulière. Il s'habituerait vite à considérer le taux supérieur comme le chiffre normal du salaire, et toute diminution comme une atteinte à ses droits. Au contraire, la prime n'entrant pas dans le calcul des dépenses quotidiennes^ puisqu'elle n'est déterminée qu'à la Cn de chaque année, reste par là même pour l'ouvrier une sorte de boni presque inespéré. Il en résulte qu'il peut sans se priver la laisser s'accumuler entre les mains du patron, ou la placer à sa guise, de manière à se faire peu à peu un capital propre.
Cette forme élémentaire de l'association ne pro-
duira jamais tous les effets de rassoeiation coopérative; mais aussi n'en a-t elle ni les difficultés ni les dangers. Son principal avantage pour les patrons comme pour les ouvriers est de ne pouvoir jamais entraîner de perte, puisque la répartition ne se fait que sur les bénéfices. Un certain nombre de patrons ont commencé à en appliquer le principe, et il est probable qu'elle prendra un pins grand accroissementy quand on en aura reconnu Tutilité.
Mais là ne peut pas être le dernier terme du progrès. Dès maintenant on peut prévoir quelque cbose de plus. L'exemple de l'Angleterre et de rAUemagne nous montre ce qui nous reste à faire. C'est de là qu'il &ut maintenant nous inspirer^ c*est de ce côté qu'il faut tourner les regards de nos ouvriers. Quand ils connaîtront les succès qui ont répondu aux efforts de leurs confrères d'outre-Manche et d'outre- Rhin, ils comprendront que eux aussi peuvent réussir.
C'est ce qu'ont fait les ouvriers de Guebwiller, ceux de Thann et de Sainte-Marie-aux-Mines, c'est ce que feront prochainement ceux de Mulhouse. Partout s*élaborent des projets d'associations coopératives de consommation et de crédit, et si Ton ne peut guère encore parler à nos ouvriers de fonder des associations manufacturières, le succès des expériences de cette nature, tentées en Angleterre, prouve suffisamment qu*il n y a pas de raison absolue pour que la chose demeure à tout jamais impossible.
En Angleterre, la plus ancienne association coopérative date de 1844. Elle avait été fondée par une
trentaine de pauvres ouvriers tisserands de Roehdale, qui étaient parvenus à grand'peine à réunir en une année une somme de 700 francs. En 1864, le nombre des associations était monté à 800 ; elles comptaient 200 000 membres, et leur capital était de 27 millions de francs.
En Allemagne^ le progrès est encore plus rapide. La première association coopérative a été fondée à la fin de 1 850 par M. Sehulze-Delitzsch , dont le nom sera désormais inséparable du souvenir de cette bienfaisante institution,, comme en Angleterre celui des pionniers de Rochdale. En 1859^ il y avait 200 associations de crédit; en 1861, 400, et en 1862, 511. En 1864, le chiffre monte à 700. Les renseignements les plus récents portent à 1200 le nombre des associations coopératives de toutes natures existant en Allemagne; et ce qu'il y a de plus remarquable dans ce chiffre, ce n'est pas le chiffre lui-même, c'est la rapidité avec laquelle il s'accroît. Il n'y avait que 850 associations à la fin de 1863; c'est donc une augmentation de 350 dans l'espace d'une seule année.
Le rapport de M. Schuize-Delitzsch pour 1862 donne l'énumération nominative de 51 1 sociétés de crédit. Sur ce nombre, 243 avaient envoyé à l'agence centrale leurs comptes des opérations de Tannée 1862. Ces 243 banques comptaient 69 202 sociétaires; les bonis des sociétaires s'élevaient à 4 498 290 francs, et leurs versements volontaires ou dépôts à 10313315 francs. Le fonds de réserve était de 498350 francs, et le capital emprunté, de
1 2 903 875 francs. Les fonds dont elles disposaient s'élevaient donc à 27 715 480 francs. Les avances faites aux sociétaires atteignaient le chiffre de 88 778 480 francs, et elles avaient rapporté en intérêts et provisions 1 772 490 francs. De leur côté les banques avaient payé 1 031 970 francs en intérêts pour le capital emprunté et les dépôts, 402 300 francs en frais d'administration, et réalisé un bénéfice net de 404 800 francs.
Voilà ce qu'avaient fait, en 1862^ 243 banques d'avances*. Que l'on calcule d'après cela ce que doivent avoir produit les 900 banques qui existaient en
1. Dans son rapport de 1864, M. Schultze-Delitsch cite par leur nom 890 associations de crédit, dont kbb avaient envoyé leur état de situation. Ces kbb sociétés avaient avancé 180 millions 553 107 fr.,à leurs 135 013 membres. Voici un petit tableau que j'emprunte au journal V Association (25 mars 1866) et qui me parait des plus instructifs. Il contient en raccourci toute l'histoire du mouvement coopératif en Allemagne.
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et par tête.
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1864, qu'on y ajoute les résultats des 500 autres associations coopératives de diverses natures qui existent concurremment avec elles, et Ton comprendra combien nous sommes loin d'un pareil mouvement et combien il nous reste à faire.
Mais si de pareils résultats ont de quoi nous rendre modestes^ il est difficile d'imaginer une meilleure réponse à ceux qui se figurent que la misère est un fait nécessaire et qu'il est inutile de chercher à la combattre. Sans doute on n'a rien pu contre elle« tant qu'on ne lui a opposé que les remèdes de l'ancienne charité, qui, au lieu de stimuler dans les hommes les instincts d'activité et d'indépendance, ne savait que les émousser. Mais maintenant ce sont ceux même qu'elle écrasait qui ont entrepris de secouer son oppression, et s'ils continuent à le vouloir résolument, si nous entrons avec énergie dans la voie qu'ils nous ont ouverte, il n'y aura bientôt plus de misérables que ceux que leurs vices ou leur apathie auront rendus incapables de profiter des enseignements qu'ils auront sous les yeux. Et ceux là seront peu nombreux^ car les vices pour la plupart ne naissent et ne s'invétèrent parmi les hommes que par le désespoir et le dégoût de leur situation présente et par Tignorance des moyens de la rendre meilleure. Quand l'élite leur aura donné l'exemple, la transformation s'opérera de proche en proche et finira par gagner les couches inférieures. La misère décroîtra à mesure que se modifieront les habitudes vicieuses qui lui donnent naissance. Au lieu d'aller au cabaret
consumer en orgies la meilleure partie de leur salaire, l'espoir désormais éveillé dans leurs cœurs donnera à leurs désirs une autre direction , et la pensée consolante et fortifiante du bien-être possible triomphera de la passion brutale qui trop souvent sacrifie leur santé et leur famille aux jouissances grossières du plaisir présent.
Voilà l'avenir que nous pouvons^ je crois, nous promettre sans trop d'illusion pour la population ouvrière de la France. Mais il ne faut pas oublier que le mouvement qui doit la porter jusque-là ne fait que de commencer chez nous. Si dans les grandes villes, une élite d'ouvriers semble déjà capable de marcher seule* vers le but qu'elle entrevoit, la grande multitude est encore incapable de la suivre. Pour celle-là, un patronage intelligent et discret est encore nécessaire. S'il est un fait évident pour quiconque connaît les ouvriers des manufactures, c'est que la plupart sont complètement hors d'état de se passer d'aide. En dépit des utopistes et des déclamateurs ultra-démocratiques qui, regardant toutes choses du haut de je ne sais quels principes de métaphysique sociale et d'illuminisme égalitaire, s'entêtent à voir dans le concours des patrons une conspiration contre la dignité des ouvriers, il est malheureusement trop certain que sans ce concours le progrès restera longtemps encore une chimère dans la plupart des centres industriels de la France. Souhaitons donc que les fabricants de Mulhouse trouvent de nombreux imitateurs. Appelons de nos vœux le jour où les chefs
d'industrie^ enfin désabusés de la croyance à l'éternité fatale de la misère, se décideront à mettre au service des intérêts populaires leur dévouement et leur expérience; loin de voir en eux les ennemis de leur indépendance et de leur initiative^ leurs ouvriers s'empresseront de saluer en eux des bienfaiteurs, et la France entière s'unira pour applaudir à leurs efforts.