CHAPITRE III
ASSISTANCE DIRECTL
Les institutions de secours ou de bienFaisance, par lesquelles je vais commencer, peuvent se diviser en deux catégories : les unes, qui consistent en dons ou aumônes sous une forme plus ou moins directe; les autres, qui reposent sur des combinaisons plus ou moins ingénieuses et qui permettent aux patrons d'intervenir d'une manière très- utile dans l'existence de l'ouvrier, sans que son intervention se traduise directement par des dons.
Les institutions qui se rapportent à la première division sont très-nombreuses à Mulhouse; mais, comme je lai déjà dit, je m'y arrêterai peu, parce que, en somme, elles tiennent à la forme la plus élémentaire de la charité, ef par là même elles se retrouvent à peu près partout. En y insistant et en entrant dans le détail, je ne ferais que grossir ce volume sans rien apprendre d'utile ni de neuf à per-
sonoe. D'ailleurs^ malgré les intentions généreuses de leurs fondateurs, le bien qu'elles font n'est jamais sans mélange^ et pour mon compte je suis convaincu que, si elles soulagent quelques misères apparentes, elles en font naître ou en préparent d'autres en nombre au moins égal et beaucoup plus difficiles à guérir^ parce que, au lieu de provenir d'accidents ou de causes extérieures, elles naissent de l'affaiblissement de l'énergie morale. Cela n'est sans doute pas vrai dans tous les cas, mais ce l'est malheureusement beaucoup plus souvent qu'on ne se le figure. Ce qui manque à l'ouvrier pour épargner et pour résister aux vices qui prennent une bonne part de son salaire, c'est la prévoyance, c'est-à-dire la vision claire des souffrances qui l'attendent pendant la maladie ou la vieillesse, s'il néglige de parer à ces éventualités. Tout le monde le reconnaît. Mais comment ce:*e terreur de l'avenir pourraitelle naître en lui, assez forte pour balancer la tentation présente du cabaret ou du jeu, s*il peut se dire que, après tout, il ne mourra pas de faim, et qu'il trouvera toujours bien dans la charité publique un moyen d'échapper à la mort? Or, voyez combien ce raisonnement^ plus ou moins latent dans la pensée de l'ouvrier faible ou vicieux, a de conséquences funestes. D abord^ il lui permet de se livrer sans crainte et sans remords à ses mauvais penchants, et la plupart du temps, d'y sacrifier également sa femme et ses enfants; ensuite, il l'habitue tout doucement à compter sur les autres au lieu de compter sur lui-
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même; il finit par abolir à peu près complètement le sens de la responsabilité et par le livrer sans défense à tous les vices et à toutes les causes d'abjection et de ruine morale.
Dans la plupart des cas, en effet, les calculs de cette nature ne seront pas trompés. Quand l'ivrogne sera tombé dans la misère, il sera secouru, au moins indirectement^ par la charité publique, qui, après tout, ne peut pas, pour le punir^ laisser périr de faim sa Êunille; quand il sera malade, il sera reçu dans les hôpitaux. Ce sort est peu enviable, direzvous. Oui sans doute pour l'ouvrier honnête, qui a conservé sa fierté. Mais pour celui qui a bu toute honte, qu'a-t-il donc de si triste? Ce qui dojt souffrir dans cette condition, c'est le sentiment de rhpnneur, c'est la fierté naturelle de Thomme qui nous semble blessée par cette continuelle intervention de la charité, par la nécessité de tendre la main. Mais ces sentiments n'existent plus chjz le misérable qui a fait de l'espérance de ces secours la base de son existence et de ses calculs. Or, une fois ce sentiment de fierté aboli dans son cœur, qu*a donc de si terrible sa situation? Il vit sans rien faire, ce qui est pour lui le premier des bonheurs, et souvent, sur les secours distribués a sa famille, il sait prélever de quoi satisfaire ses vicesV Sans doute, il aura des
1. On avait cru échapper à ce danger par des aumônes en nature. Dans toutes les grandes villes il y a maintenant d^honnêtas industriels qui vendent des verres d'eau-de-vie pour les bons de pain et de viande des bureaux de bienfaisance ou des sociétés charitables.
moments de privation, parce que la charité pourra parfois faire attendre ses secours. Mais est-ce que les meilleurs ouvriers n'ont pas aussi de ces moments-là , dans les temps de chômage et de crise? Non, il ne faut pas nous faire illusion. Les institua tiens de charité proprement dites, celles qui consistent en aumônes et en dons^ ont mille conséquences désastreuses. Faut-il donc les abolir? C'est impossible, car ce serait presque condamner à mourir de faim ou de maladie dans la rue une foule d'autres malheureux dont tout le crime aurait été de n*avoir pas assez songé à l'avenir ; ce serait condamner avec eux leurs familles à qui cette imprévoyance même ne saurait être reprochée.
C'est-à-dire que la question, posée dans ces termes, est insoluble et qu'elle le sera tant que l'on n'aura pas trouvé le moyen de faire naître dans l'âme de l'ouvrier cette salutaire terreur de l'avenir, qui le poussera à l'épargne, tant qu'un sentiment de flerté, qui heureusement se développe tous les jours, ne lui aura pas rendu insupportable la pensée de tendre la main et d'implorer la charité, sous quelque forme qu'elle se présente. Je ne crois pas, à vrai dire, que ce moment soit très-éloigné. Le sentiment de la dignité personnelle a fait de grands progrès dans l'esprit des ouvriers depuis la révolution de 1789; et celle de 1848, en posant au premier rang des questions sociales celles qui se rapportent aux intérêts des ouvriers, en les appelant eux-mêmes à partager avec les autres classes et au même titre les droits po-
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liliques, n'a pas peu contribué à développer en eux la haine de tout ce qui ressemblée une humiliation. Les développements de l'instruction ajoutent chaque jour une impulsion nouvelle à ce travail intérieur, et un jour viendra où la charité publique ou privée devra chercher pour s'exercer un autre moyen que l'aumône.
Quoi qu'il en soit^ le rôle de Taum'ône dans la société n'est pas encore fini, puisque nous avons encore à enregistrer un si grand nombre d'institutions qui ne reposent que sur elle.
Du reste, il faut bien reconnaître que parmi ces institutions^ il y en a quelques-unes dont il est bien difficile de prévoir jamais la suppression, parce qu'elles répondent à des besoins non-seulement réels, mais persistants.
Tels sont par exemple les orphelinats. Lorsque des enfants en bas âge restent abandonnés par la mort de leurs parents^ et que leur famille est sans ressources ou refuse de se charger de leur éducation, il faut bien que la société leur assure l'existence. Il y a à Mulhouse plusieurs établissements de ce genre, qui entretiennent environ une centaine de pauvres enfants. On les exerce aux travaux de l'agriculture ou on leur apprend quelques métiers.
A Illzach, on a fondé, il y a quelques années, grâce à des cotisations particulières, un asile pour les aveugles.^ Les pensionnaires de Tasile s'y occupent à fabriquer des chaises, des fauteuils, des tabourets; ils font en tricot de laine, de fil ou de soie, des cols,
des paletots et des souliers d'enfants, des capuchons, des camisoles, etc.^ qu'ils vendent à peu près aux prix courants^ et dont la vente s'est élevée, du 31 mars 1 863 au 31 mars 1 864, a la somme de 1 0,097 fr. 55 c.
On avait d'abord établi dans cet asile une imprimerie, destinée à imprimer en relief, avec les caractères de l'écriture Braille, un certain nombre d'ouvrages à l'usage des aveugles. Mais après avoir imprimé la Bible et TÉvangile, on dut renoncer à cette entreprise, faute de débouchés suffisants. Une école pour les enfants aveugles est jointe à l'asile.
Un autre établissement également utile est la Cénobie. Son but est de former des femmes de chambre. On y reçoit^ moyennant vingt francs par mois, , soixante à soixante-dix jeunes filles de seize ans et au-dessus, qu'on exerce à des travaux de couture^ tout en complétant leur instruction dans la mesure, des nécessités de leur position future. Le même établissement renferme une centaine de jeunes filles abandonnées, dont quelques-unes sont entretenues par le département; les autres sont soutenues par les secours des patronages dont nous parlerons tout à l'heure.
La Société des cités ouvrières emploie à des travaux d'utilité publique, dans l'intérêt des habitants de ses maisons, les sommes qui restent disponibles à la fin de chaque exercice. C'est ainsi^ dit M. Penot, que le comité d'administration a déjà pu alléger, en y prenant part^ les dépenses de la ville dans des travaux que nécessitait la création d'un quartier
très-popaleux. Il a contribué pour 31 ,000 fr, à l*érection d*une salle d'asile qui contient 250 enfants et qui va être agrandie^ la cité contribuant pour une somme de 4 à 6,000 fr, à la nouvelle dépense à faire. Il a donné 4000 fr. de subvention à la salle d'asile de la rue Franklin, élevée à proximité de la cité, et qui reçoit un certain nombre de ses enfants.
Un assez grand nombre de dames et de demoiselles ont formé des espèces d'associations de travail. Chaque association se réunit une fois par semaine. Les produits du travail des associées sqnt donnés aux malheureux ou vendus à leur profit.
Les sœurs de Niederbronn vont soigner les pauvres malades a domicile; il y en a environ une trentaine à Mulhouse. Elles passent à peu près la moitié *de leurs nuits au chevet des malades.
Mais elles ne soignent que les malades catholiques. Les protestants ont donc senti le besoin d établir pour leurs pauvres une institution analogue. En 1860, on a fondé à Mulhouse une succursale de la maison des diaconesses de Strasbourg, et par une inspiration qui fait honneur à Thumanité des fondateurs^ il n'est fait aucune distinction de culte. Il suffît d'être pauvre et malade pour avoir droit aux soins gratuits des diaconesses. Ceux qui ne peuvent pas être soignés chez eux sont transportés dans la maison même. Le nombre des malades qui y ont été traités a été, en 1860, de 26; en 1862, de 47, et de 58 en 1863. Mais les diaconesses vont aussi soigner les ma-
lades à domicile. Leurs soins sonl gratuits pour ceux qui ne peuvent pas payer; pour les autres, on a établi trois classes de prix (2 fr., 3 fr. 50 c, 5 fr.), dans la pensée que, de celte manière^ les riches paieraient en partie pour les pauvres. Le nombre des journées payées s'est élevé, en 1861^ à 1521; en 1862^ à 1857, et en 1863, à 2385.
Cette rétribution aide la maison à couvrir ses dépenses, qui sont considérables ; mais cette ressource est loin de suffire. L'exercice financier de 1862 se soldait par un passif de 21 154 fr. 97 c. Ce passif a été éteint en 1863, et au mois d'avril 1864, la maison avait en caisse 6895 fr. 78 c. L'institution est donc décidément en voie de prospérité, et les comptes de Tannée 1863 nous montrent que les protestants ne la laisseront pas tomber; car, pour cette seule année, les souscriptions volontaires en faveur de Tœuvre se sont élevées, à Mulhouse, à 29 300 fr.
Pour les femmes en couches, M. Jean Dollfus a donné un exemple qui a déjà été suivi par quelques autres fabricants, et dont il faut espérer que l'imitation deviendra bientôt générale : c'est celui de leur laisser leur salaire pendant six semaines, à compter du quinzième jour après l'accouchement, à l'unique condition qu'elles resteront chez elles à se soigner et à soigner leur enfant. Auparavant, les femmes, pressées de rentrer à l'atelier, n'attendaient pas qu'elles fussent entièrement remises pour reprendre leur travail. lien résultait souvent des conséquences funestes pour leur santé, et contre lesquelles elles
songent peu, en général, à se prémunir, parce que, la plupart du temps, ces conséquences ne se produisent qu'insensiblement et après plusieurs années. De là des infirmités précoces qui aggravaient la misère des familles.
Mais ce que Ton a eu surtout en vue en introduisant cette modification, ça été de ramener à un chiffre plus normal le nombre effrayant des enfants qui mouraient en bas âge. Le docteur Yillermé en avait déjà été frappé. La moitié des enfants des ouvriers des manufactures mouraient avant l'âge de deux ans, tandis que, pour les autres classes^ la mortalité était restreinte à des moyennes très-satisfaisantes. Évidemment il y avait là un mal spécial au régime de la manufacture. La femme quittait trop tôt son enfant pour reprendre sa place à l'atelier. L'enfant, abandonné la plupart du temps à des soins mercenaires, mal soigné, privé du lait de sa mère, était gorgé de soupes et d'aliments indigestes. On ne saurait^ en effet , quand on ne les a pas vus à l'œuvre, se faire une idée de la stupidité des préjugés populaires en fait de nourriture, et de Tincroyable ignorance oii vivent les mères de famille sur tout ce qui tient à Thygiène et aux soins qu'exige l'éducation physique de leurs enfants. Les enseignements mêmes de l'expérience et les plus cruelles leçons sont absolument perdus pour elles, et cela pour une raison facile à concevoir, c'est qu'elles ne savent jamais rattacher les effets à leurs véritables causes. Si elles voient un de leurs enfants maigrir, elles le
bourrent de spupe^ de pain^ de viande mème^ sans se douter que son amaigrissement tient précisément à la charge trop lourde qu'imposent à son estomac des aliments qui ne sont pas faits pour son âge. Je suis convaincu qu'un bon tiers des enfants qui meurent dans les villes et dans les campagnes échapperait à la mort si l'on se donnait la peine d'enseigner dans les écoles quelques principes élémentaires d'hygiène.
Quant aux résultats, les voici tels qu'ils sont con- ' statés sur les registres tenus à cet effet par M. Jean DoUfus :
Du l*' novembre 1862 au l*' novembre 1863, il est né dans la maison DoUfus, Hieg et G* :
fS^'I si 102 (dont 39 illégitimes).
Dans cette période sont morts :
mS^^ • \l I 23 (sur 102) dont 14 illégitimes.
Morts dans le l*' mois après la naissance 5
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