CONCLUSION
Nous nous sommes efforcés dans cette étude de montrer comment le peuple genevois, souverain, était parvenu à cette souveraineté, comment dans la pratique fonctionne la démocratie semi-directe à Genève. Nous pensons avoir été aussi objectif que possible.
Que montrent les faits? Que révèlent-ils sur l’usage fait par la masse populaire des pouvoirs considérables qui lui étaient donnés par la constitution du 24 mai 1847. Les faits, observés impartialement, démontrent que bien des appréhensions, des craintes ont paru après coup injustifiées. Le gouvernement de Genève, émanation du peuple, n’est certes pas plus infaillible que les autres gouvernements, le peuple lui-même n'est pas à l’abri des erreurs puisqu'il lui est arrivé de confier le soin de le représenter à des leaders extrémistes ; mais il a su tirer de ces expériences la leçon qu'elles comportaient et éviter de retomber dans la faute. Fidèle depuis 1847 à la constitution de James Fazy dont il a déjà, à 6 reprises, repoussé la révision totale, le peuple de Genève a su, sans violences, sans bouleversement profond, adapter progressivement les institutions politiques aux nécessités de l'heure, Et lorsqu'il s’est agi de voter, la majorité de ceux qui ne s’abstenaient pas ont prôné les décisions modérées. Selon nous, le caractère pacifique de cette expérience démocratique a été rendu possible par 2 facteurs : la situation spéciale de Genève, petit Etat membre d'un petit Etat Fédéral et le caractère révolutif et non simplement évolutif de l'histoire de Genève qui fait, à notre avis, de la constitution
de 1847 la consécration du retour du peuple genevois à son état naturel de souveraineté. C’est le terrain sur lequel nous entrons en contradiction avec M. Maurice Deslandres.
M. Deslandres, dans un article paru dans la Revue Bourguignonne de l'Enseignement supérieur sur le referendum et l'initiative populaire, étudie le régime démocratique en Suisse, « l’intelligenceet la volonté d'une nation s'appliquant aux choses publiques dans des manifestations calmes et régulières ». Il croit pouvoir tirer de son étude une double conclusion :
Le referendum et l'initiative populaire sont, pour le monde constitutionnel moderne, et pour la France en particulier les institutions de l'avenir.
L'origine de la démocratie, dans les cantons suisses, ne remonte pas aux Landsgemeinde de la Suisse centrale mais simplement à la Révolution française de 1830.
La première affirmation émise en 1894 ne semble pas avoir été confirmée depuis lors par les faits.
Certains peuples ont tenté contre l’autocratie une expérience qui les a ramenés à la dictature bolchevique.
D'autres Etats totalitaires tout en usant en façade de procédés démocratiques tels que referendum, plébiscite, portent en leur essence la négation même du principe démocratique. Il serait hasardeux de vouloir prédire ce qui succédera à ces dictatures : n'est-il pas à craindre cependant que ce soit tout d'abord l'anarchie, anarchie dont on ne sortirait que par une nouvelle dictature ?
M. Deslandres, nous l'avons dit, insiste tout spécialement pour la France de demain. Là encore, nous croyons qu'il n’a pas vu juste, en accordant à cette démocratie jeune, peu préparée par son passé historique d'anormales possibilités de croissance. Selon lui l'évolution qui commence en
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1791, qui se marque par les étapes de 1814, 1830, 1848, est une évolution continue vers le gouvernement direct ou semidirect. Il signale à l'appui de cette thèse, le mouvement référendiste de 1888-1889, le boulangisme dont le mot d'ordre eten même temps la raison de succès étaient révision et referendum. Mais, depuis 1894 l’évolution semble, pour ne pas dire davantage, s'être considérablement ralentie : et à l'heure actuelle la France, à la suite des pénibles expériences qui lui ont montré combien il était facile de confondre démocratie pure avec démagogie, semble rétrograder vers des terrains moins dangereux.
Ce qui a été fait en Suisse a été bien fait, possible, parce qu'il s'agissait de la Suisse, Etat d'assez petite envergure, mais aussi Etat élevé dans les traditions démocratiques découvertes et pratiquées par lui à l’état pur bien avant la Révolution française de 1830. Nous en arrivons ainsi à la seconde conclusion de M. Deslandres que nous n'acceptons pas plus que la première, Contre elle nous croyons pouvoir simplement dresser toute la magnifique histoire des cantons et de la Confédération Helvétique. 1830 qui n'a été en France qu'un réveil, n’a été en Suisse que prétexte à la résurrection de ce qui, depuis plus de 600 ans, dormait dans le cœur du Peuple, plus intensément en particulier dans le cœur du peuple genevois. Plus encore que l’histoire générale de la Suisse, l’histoire de Genève dont nous avons donné un aperçu s’insurge contre cette affirmation ; à côté de Genève suisse fidèlement attachée à la Confédération, il y a tout simplement Genève, jalouse de son indépendance, imprégnée de cet «esprit genevois » qui la rend sans pareille, auquel nous nous plaisons à rendre, en terminant, un rapide hommage.
Cet esprit genevois qui compose un ensemble plein d’attraits est en lui-même assez complexe à analyser.
Calvin, venu en réformateur, s’y trompa lourdement lorsqu'il déclara en 1641 que les Genevois étaient « un peuple raide, ayant des vices plein la tête et plein le cœur ». Heureusement d’autres par la suite devaient être plus clairvoyants et laver Genève de cejugement injuste. Stendhal, le premier, avait perçu tout ce qu'il y avait d'original, d’attachant dans l'âme un peu mystérieuse de ce petit peuple, lorsqu'il écrivait dans sa correspondance : « N’est-il pas glorieux pour une petite ville de 26.000 habitanls de forcer les voyageurs à consacrer à pages à la description de son caractère ?
« Le voyageur serait très embarrassé s’il lui fallait faire trois pages sur le caractère de l'habitant de Lyon, de Rouen ou de Mantes. » Nous avons volontairement omis de rechercher dans l’œuvre de Stendhal les trois pages en question, voulant garder entière sur ce sujet notre indépendance de jugement. Dans cette analyse assez délicate, nous pensons cependant que la vocation religieuse de tout temps très marquée de Genève dans l'histoire a joué un très grand rôle tant dans l'orientation de l’esprit genevois que dans l’orientation des destinées de la ville.
Avant tout, le citoyen de Genève, le peuple en général, porte la très haute conscience de ses droits et le culte de son indépendance. Mais cet amour farouche de la liberté ne s'accompagne en rien ici de xénophobie ; bien au contraire, l'étranger à Genève ne se sent jamais tout à fait l’étranger.
C’est que, dans cette ville, toute de traditionalisme, règne, avec une exceptionnelle profondeur de pensée, tout un courant d'idées généreuses, car Genève est par essence une ville passionnée, une « ardente qui dérobe son ardeur ».
C'est à celui qui vient vers elle à se montrer assez compréhensif pour dévoiler cette passion disciplinée, et décou-
vrir ce flot d’aspirations généreuses dont toujours quelqu’une trouvera un écho dans son cœur.
Voilà ce qu'avait parfaitement compris la Duchesse de Broglie qui, parlant de Genève, concluait avec esprit : «Il y a beaucoup d’âmes dans ce pays et la statistique qui se
sert de ce terme si mal à propos, a raison de l’employer à Genève. »
Vu : le 11 octobre 1938.
Le Président de Thèse, Louis DELBEZ.
Vu : Montpellier, le 13 octobre 1938.
Le Doyen, G. Morin.
Vu ET PERMIS D'IMPRIMER.
Montpellier, le 13 octobre 1938, Le Recteur, PaRis.
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