‹ Les Institutions Politiques et Administratives du Pays de LanguedocChapitre 107 sur 293 · De Gaujal, Et, hist. sur le Rouergue, t, II, p · texte numérisé non relu

De Gaujal, Et, hist. sur le Rouergue, t, II, p

cé ml tél d'ais

nom représentait la « tyrannie » aux yeux des hommes du peuple et de la plupart des notables. Tous s’accordèrent à le rendre responsable des charges multipliées sous lesquelles ils succombaient Mais, à ce grief, la classe dirigeante en joignait un autre : elle ne pouvait pardonner aux Armagnacs le préjudice matériel et moral qu’ils infligeaient aux communes, en leur ôtant le privilège, jugé maintenant essentiel, d'être assemblées et consultées.

Ainsi grandit une opposition qui fera la partie belle à la faction adverse et à son chef, le duc de Bourgogne, soi-disant ami des libertés populaires. Opposition très forte et très opiniâtre. Les contribuables n'étaient pas en Languedoc une masse d'individus, inorganique et passive, mais un groupe de corps autonomes, habitués à soutenir en commun leurs intérêts. On pouvait les frapper d'impôts qu'ils n'avaient pas consentis, non les empêcher de s'associer ni de se défendre. À chaque subside, c’est une émotion générale, un concert de doléances; les communautés entrent en campagne, font appel au duc de Berry, au roi, envoient des délégués en cour; elles ne cèdent qu'à la dernière extrémité, quand elles ont épuisé les requêtes, les subterfuges et supporté force « exécutions ».

Toute résistance politique cherche un point d'appui dans le droit. Celle des communes s’est fondée sur leur droit de voter l'impôt; mais elles n’en réclamaient point la principale partie, à savoir la prérogative de mettre un subside en question, d’en réduire la quotité : elles n'auraient pas eu de chances de l'obtenir et n’auraient pu l’exercer. Plus pratiques et plus prudentes, elles se bornent à protester avec une énergie infatigable contre l’arbitraire qui préside à l’assiette et à la répartition des impôts. En 1394, à propos d’un fouage de 16 sols, les consuls de la sénéchaussée de Carcassonne demandent au sénécha l'autorisation de tenir conseil. [’ayant reçue, ils s’assemblent et déclarent que la taxe produirait plus qu’il ne faut : elle est, disent-ils, excessive; il est nécessaire d’en référer aux communes. « Au temps passé, les ducs d'Anjou, de Berry et autres lieutenants du roi, quand ils voulaient imposer un subside en ce pays, ne manquaient pas de les convoquer pour délibérer avec elles sur la meilleure manière de faire l'imposition 1. » — Au bout des opérations que conduisent secrètement les répartiteurs officiels, élus et généraux des finances, les communes entrevoient des aggravations de charges : c’est afin de les

1. Arch. d'Albi, CC 93. Ce fouage était destiné à faire sortir une bande de routiers du château de Castelculier (Agenaïis). Il y a aux Arch. de Montpellier, arm. B, cass. 15, toute une caisse de lettres adressées à ce sujet par diverses communautés aux consuls de cette ville. — Même protestation et ambassade générale en 1896, à propos du subside levé pour le mariage de la fille de Charles VI avec le roi d'Angleterre (Bibl. Nat. lat. 9176, fos 209, 218; cf, 218), etc.

prévenir, qu’elles voudraient être appelées {. Elles y sont parvenues environ une fois sur sept : en avril 1394, en juin 1399, à force de doléances et seulement après que l'imposition était achevée?; puis, dès l’abord, sans difficulté, en novembre 1411 et juin 1412, sous les commissaires bourguignons qui pendant ces deux années ont supplanté le duc de Berry dans le gouvernement de Languedoc3 ; enfin en janvier 1416, en août 1417, quand le parti armagnac, atteint mortellement par la défaite d’Azincourt, sentait gronder la révolte et faisait pour la désarmer d'inutiles concessions #.

Voilà quelques restes de vie publique. En outre, les habitants continuent de s'assembler pour la défense locale par jugeries et vigueries, par diocèses, par sénéchaussées, et ces assemblées sont plus libres et plus fréquentes que les autres, car elles ont éprouvé dans une moindre mesure les effets de la malveillance du gouvernement armagnac. Depuis 1389, date du voyage de Charles VI en Languedoc, il est interdit aux gens du pays de se réunir, si ce n’est par la permission du roi. Les assemblées antérieures ne se faisaient guère autrement; mais la coutume devient loi à cette époque, et par surcroît l’assistance d'un officier royal aux délibérations est rendue obligatoire 5. En dépit de ces prescriptions, malgré le soin que prenait le gouvernement de limiter le nombre et la durée des réunions, elles ont entretenu l’activité politique : c'était là principalement que s’exprimaient les besoins et que s’échangeaient les désirs dont le pays était travaillé.

On a besoin d’ «union »; c’est le mot que tous emploient. On veut s'unir pour résister aux routiers, aux Anglais, contre lesquels le pays n’a point de protection, malgré les subsides qu’il paye, et même pour

1. Voir, entre autres, les mémoires rédigés par les consuls de Montpellier en juin 1404 et les lettres du roi consécutives, à propos de l’aide levée pour résister à Henri de Lancastre (Arch. de Montpellier, Pièces not., 1. 1404) : & On dit » que la taille mise sur le royaume est de 1700000 fr., la part du pays de 100000. Les généraux n’ont rien voulu révéler. Cependant, si l’on en juge par la taxe qu’ils ont imposée au diocèse de Maguelonne, la part du pays monterait à plus de 200000 fr. etc.

3. Arch. de Narbonne, Comptes, 1411, fo 142, et Arch. de Montpellier, Délib., nov.-déc. 1411. — Arch. d'Albi, CC 169, fo 89 vo,

4. Arch. de Toulouse, BB 2, fes 121, 122, et Bibl. Nat. lat. 9177, fo 180, — Arch. d'Albi, CC 173, fe 62 ve. — D'ailleurs le subside de juillet 1416 est réparti arbitrairement, comme ceux de mars et d’oct. 1415, imposés avant Azincourt,

5. Arch. de Toulouse, AA 93, fo 2, ( In adventu regis Francorum in presenti villa fuit preconisatum quod nulle fierent congregationes sine licencia, et quod interesset aliquis officiarius ». En réalité l'ordonnance s’appliquait anx conseils de ville (ibid., AA 36, n° 93) ; les officiers royaux en ont étendu arbitrairement la portée. (Zbid., AA 46, n° 48, etc.)

NA -Ari.

LES ÉTATS ÉŸ LE PAŸS. 243

résister aux exactions que l’on subit. Parmi les nobles et les gens d'Église les Bourguignons n'étaient pas rares : l'esprit de faction aidant, des sentiments nouveaux de solidarité ont germé dans les trois ordres. Vers juillet 1412 ceux de la sénéchaussée de Nimes s'assemblent dans cette ville afin de s’unir entre eux 1. Mais déjà les idées d'union embrassaient le pays entier. Les communautés, réunies en assemblée générale devant les commissaires bourguignons (décembre 1411), demandaient pour elles le droit d’élire et d'envoyer chaque année des « ambassadeurs » au roi, pour les trois États la permission de conclure une union permanente ?. Une assemblée des nobles et des communes de la sénéchaussée de Toulouse, tenue en juin 1415, à l’occasion d’une guerre entre Foix et Armagnac, décidait de se défendre et faisait part de sa décision aux deux autres sénéchaussées$. Les capitouls profitèrent de ce message pour les inviter aussi à solliciter avec eux la remise d’un subside. Leur envoyé fut pris en route et mis en prison; ils se virent accusés d'avoir voulu provoquer de leur autorité propre la réunion des trois États du pays#. Cétait probablement ce qu'ils désiraient en secret, et certainement ce que craignaient les Armagnacs.

Tant de ressentiments étaient accumulés contre leur gouvernement, qu’à la fin de 1417 la révolte a éclaté d’elle-même : ainsi à Toulouse, où le receveur s’apprêtait à percevoir un subside à main armée, à Béziers, où des fourches patibulaires, avec des chaînes de fer, avaient été préparées pour pendre les récalcitrants5. En décembre, le vicomte de Lomagne, fils du connétable d’Armagnac et capitaine général, se résolvait à convoquer à Pézenas les trois États de Languedoc. Cette assemblée, la première qui ait eu lieu depuis 1393, n’a donné aucun résultat6. Peu après la plus grande part du pays tombait aux mains des Bourguignons.

Troisième période (1418-1443). — On entre en 1418 dans une période nouvelle de l’histoire des États. De cette date au milieu du règne de Charles VII se sont trouvées réunies les conditions les plus propices aux libertés méridionales.

Sous les agents du duc de Bourgogne, d'avril 1418 au mème mois de l’année suivante, puis sous le comte de Foix qui tenait sa lieute-

Page 1