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CHAPITRE PREMIER

Les institutions politiques et les institutions administratives que l’on vient de décrire se sont prêté un mutuel appui. Elles ont conspiré vers une même fin, qui était d'isoler dans le royaume une vaste région, de la tenir séparée de la France septentrionale. Mais toutes n’ont pas à la même époque atteint leur plein développement. Les unes n'étaient pas nées que d’autres montraient déjà les symptômes de la décadence.

Les mœurs, les institutions se dérobent par la continuité de leur évolution et par leur complexité infinie aux cadres où l’on essaie de les enfermer. En présence des phénomènes historiques, dans le travail de synthèse et d’abstraction qu’il poursuit, l'esprit a besoin de limites nettes, de contours arrêtés, de tableaux définis. Il est obligé de grouper les faits selon leurs affinités naturelles, d’assigner à ces difrérents groupes un point où ils commencent, un autre où ils prennent fin. Cela ne peut aller sans arbitraire et sans artifice; car dans la réalité rien ne commence ni ne finit d’une

façon absolue. Jamais à un ordre de choses un nouvel ordre ne succède tout d’un coup, tout entier; l’un s’en va morceau par morceau, l’autre s’en vient de même. Le passé prépare le présent, mais de plus il s’y prolonge et s’y mêle. L'unité vivante que l’on appelle pays, nation, se trouve faite à chaque moment de son histoire d’une foule d’éléments hétérogènes, de forces qui se meuvent selon des tendances particulières et fréquemment opposées.

A la fin du xv° siècle se rencontrent ensemble la plupart des institutions auxquelles le pays doit son caractère propre, consulats, assiettes diocésaines, assemblées d’États, gouverneur et Cours souveraines. A la faveur de la séparation des pouvoirs, la somme des libertés de Languedoc qui s'était réduite au minimum sous le gouvernement du duc de Berry, au temps où l’autorité centrale avait abdiqué le plus complètement au profit du lieutenant du roi, s'accroît au point de devenir plus grande que jamais. États et privilèges s'organisent, se consolident. Mais si l’on examine un à un les éléments de Pindividualité du pays, on s'aperçoit que plusieurs, et des plus importants, ont perdu leur valeur première.

Les fortes traditions municipales qui sont la cheville ouvrière des assemblées d'États et des privilèges ont fléchi depuis un siècle. La constitution des villes est ébranlée et déjà menace ruine.

Les lieutenants généraux ne conservent plus qu’un débris de la puissance quasi royale à l'ombre de laquelle les États, le pays s'étaient constitués.

Le pays même est fort diminué.

Depuis le règne de Charles VII le royaume a subi une série de modifications territoriales, qui pour la plupart ne touchaient le pays de Languedoc qu’'indirectement, par contre-Coup, mais qui lui ont fait perdre la place qu’il tenait autrefois. Le voilà réduit au même rang que plu-

sieurs autres, qui lui sont assimilés et qui sont pourvus d’une organisation semblable.

La centralisation administrative a commencé. Elle ne fera que croître. Viennent les grandes réformes des Valois- Angoulême, et comme les autres gouvernements celui-ci sera fortement rattaché à l’administration centrale.

Les événements, d'ordres divers, qui ont fait la France au sens moderne du mot, ont tous plus ou moins affaibli, effacé l’ancienne Languedoc, ses institutions, ses usages et

le souvenir même de ce qu’elle avait été dans la monarchie

durant les siècles antérieurs.

10 LE ROYAUME S'AGRANDIT. — L'ÉTENDUE ET L'IMPORTANCE DU GOU- VERNEMENT DE LANGUEDOC ET DU PAYS DIMINUENT.

Deux cartes du royaume, dont l’une aurait été dressée vers 1437, après les premiers succès et la rentrée de Charles VII à Paris, l’autre au début des guerres d’Italie, en 1492, le montreraient bien différent aux deux époques. Dans l’intervalle, en un demi-siècle, il n’a pas seulement doublé de surface, il s’est transformé. Il a pris l’aspect d’une masse territoriale compacte, continue, s'étendant entre les trois mers. A part la Flandre, les États vassaux, comtés et duchés-pairies, grands fiefs distincts, en fait indépendants de la couronne, s’y trouvent tous incorporés. L’ancien royaume de Burgondie est entamé au point que le roi de France peut, sans sortir de chez lui, passer de la Seine à la Saône et se rendre par l’une ou par l’autre rive du Rhône

jusqu’à la Méditerranée. Dans le Nord, après trente ans

de domination anglaise, la Normandie à fait retour à la France (1450), puis en 1477 la Picardie, autrefois « engagée » à Philippe le Bon. Le duché de Bourgogne a été con-

quis par la force des armes, celui: de Bretagne au moyen d’un mariage.

Cependant, au Midi, les annexions allaient du même pas. Celles-ci ont eu naturellement pour le pays de Languedoc des conséquences bien plus considérables que les précédentes. Quand Louis XI a pris possession de la Provence (1481), il a fait avancer du Rhône aux Alpes le royaume, qui ne les avait encore atteintes que par la haute vallée de la Durance (Briançonnais). Le littoral méditerranéen qu’il possédait s’est augmenté du double, presque du triple. Or la côte rocheuse et découpée de Provence offre des ports excellents qui devaient, sitôt acquis, faire délaisser les graus envasés de Languedoc. Ainsi le pays a perdu la meilleure part de limportance qu'il avait aux mains des rois de France, lorsqu'il offrait, soit au commerce de leurs sujets, soit à leur influence politique l’unique voie qui les fit arriver à la Méditerranée. :

Mais le fait capital est l’annexion de la Guyenne (1451- 1453), que la France et l'Angleterre se disputaient depuis trois siècles. Ce vaste duché, baigné par la mer qui portait à Bordeaux les flottes anglaises, était, sous la domination de puissants princes étrangers, un péril permanent pour le royaume, une garantie d'indépendance pour les seigneurs de Foix, d’Albret, d’Armagnac et autres de moindre envergure que le roi de France était obligé de ménager, et dont il payait cher la fidélité douteuse. Les Anglais partis, les grands seigneurs méridionaux restent seuls, réduits à leurs propres forces. Charles VII et Louis XI, à la première occasion, les brisent sans effort. Ainsi tombe la maison d’Armagnac (1455, 1473, 1477). Celle d’Albret n'échappe au même sort que grâce à la prudente souplesse d'Alain le Grand, son chef. Le petit-fils d'Alain qui réunit aux domaines d’Albret ceux de Foix, de Navarre et la meilleure partie des dépouilles d’Armagnac, malgré ses grands biens, son

ütre de roi de Navarre et son mariage avec la sœur de François [*, est le serviteur pensionné du roi, son lieutenant général en Guyenne.

A l’ouest comme à l’est, du côté de la sénéchaussée de Toulouse comme vers celle de Nimes, le pays de Languedoc, enveloppé de régions annexées, a cessé d’être pays frontière. Seule, la sénéchaussée de Carcassonne reste ouverte aux invasions militaires des Espagnols par le Roussillon et la Cerdagne, incursions d’ailleurs rares, aisément repoussées. La guerre perpétuelle qui régnait aux confins du Rouergue, du Quercy, de lAgenais ayant pris fin, ce pays, autrefois l’un des plus exposés du royaume, entre dans une longue période de paix, de relative prospérité matérielle, mais aussi de décadence politique.

Ge n’est pas tout. À mesure que croissait le royaume, le gouvernement de Languedoc a diminué de surface. Avant la conquête de la Guyenne il s’étendait jusqu’à la Dordogne ; après, vers 1466, 1l est réduit aux trois sénéchaussées. La généralité et recette générale, c’est-à-dire la contrée sujette aux subsides et autres impôts qui se levaient en Languedoc, suit ce mouvement de recul'. Définitivement cette grande circonscription se trouve ramenée aux limites de celle dont

1. De 1454 à 1461 le comte de Clermont, depuis duc de Bourbon sous le nom de Jean IL, est lieutenant général en Guyenne. (Ord., t. XIV, p. 270. — De la Mure, Æistoire des ducs de Bourbon et des comtes de Forez, 1868, 3 vol. in-4°, t. LI, p. 260 et suiv. — Cf. Titres de la maison duc. de Bourbon, n° 6101, 6103.) Peut-être le comte du Maine ne cesse-t-il point pour cela d’être « gouverneur en Languedoc et Guyenne ». Il porte ce titre en 1462 (ibid., n° 6187) et le comte de Foix le reçoit en 1465. (Arch. des Baéses-Pyrénées, E 444, — ZZ. Z.,t. XII, pr. n° 39.) De même, le 22 juill. 1465, Nicolas Erlant devient receveur général « de Languedoc et duché de Guyenne » au lieu d'Étienne Petit, décédé. (Bibl. Nat Pièces orig., 1053 : ERLANT.) La scission entre les deux gouvernements n’a pas tardé à se produire. Le 5 juin 1466 le duc de Bourbon est nommé lieutenant général en Lauguedoc. (Æ. Z., t. XII, pr. n° 42. — Cf. Titres de la maison duc., etc., n° 6328-29, 6338.) En mai 1472 son frère, Pierre de Beaujeu, est fait gouverneur de la Guyenne, qui venait d’être durant trois ans tenue en apanage par le duc Charles, frère du roi. (De la Mure, Op. cit., t. II, pp. 292 et suiv.)

les représentants se réunissaient en « Etats généraux ». Seuls, le Parlement de Toulouse et la Cour des aides de Montpellier conservent leur ancien ressort!. En 1469 le « gouvernement et généralité », déjà rétréci de la sorte, subit une nouvelle et considérable amputation. Louis XI abandonne à son frère, le duc de Guyenne, presque toute la partie des jugeries de Rivière et de Verdun qui se trouvait à l’ouest de la Garonne?. Le duc mort, le pays malgré ses réclamations ne recouvre point le territoire qu’il a perdu $.

Bref, comme gouvernement, comme généralité et recette générale, comme pays d’États, une région qui avait compté environ trente-quatre diocèses se trouve réduite à vingtdeux seulement. Quelques-uns sont très petits, simples fragments de diocèses restés en Languedoc, par exemple le diocèse de Montauban, « diocèse basse », dont la ville capitale et plusieurs autres appartenaient à la sénéchaussée de Quercy, ceux de Rieux, de Commingesi.

Le gouvernement de Languedoc, quelques pertes qu’il ait subies, reste l’une des principales portions du royaume. A ne

tenir compte que de la surface matérielle, il est inférieur au

seul gouvernement de Guyenne; mais en réalité il vaut bien davantage par la richesse, par l’étendue du domaine et par le nombre des sujets directs que le roi y possède.

Quant à la puissance contributive, il le cède à quelques-

1. Voir ci-dessus, p. 289. — La création d’une Cour des aides à Périgueux en 1554 fait perdre à celle de Montpellier toute la partie de la Guyenne que comprenait son ressort. Mais, dès le mois de nov. 1556, les choses sont remises en l'état. (Fontanon, t. II, p. 750.)

2. H. L., t. XII, pr. n° 52, 58, 59. — Ord., t. XVII, pp. 209, 255. — Spont,

La taille en Languedoc, dans les Annales du Midi, t. II, p. 372. 8. H. L.,t. XII, pr. n° 74. Les habitants de Languedoc ont eu gain de cause sous François Ier relativement au comté de Carmaing. (Zbid., n° 205). Mais l'ordonnance du roi n’a pas été exécutée. Les plaintes des États duraient encore en 1559!

4. D’après les lables de 1530, sur 100,000 livres imposées en Languedoc, Monfauban payait seulement 1562 1, 16 s. 1 d., Rieux 810 1.13 s. 1 d., Comminges 1841.16 8. 1 d. Ces diocèses étaient les moins imposés du pays.

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uns seulement, et de peu. Durant la seconde moitié du règne de Charles VI, avant l'expédition victorieuse et les conquêtes d'Henri de Lancastre, les trois sénéchaussées paraissent avoir supporté régulièrement un sixième des aides ou tailles générales mises sur le royaume!. Mais pour connaître la taxe totale de la généralité de Languedoc et Guyenne, il faudrait ajouter à cette quote-part celle des pays de Guyenne, séparément taxés parce qu'ils tenaient séparément leurs assemblées d’États ?. Sous la régence et dans les premières années du règne de Charles VIT, la proportion s'élève, car la région septentrionale du royaume est tombée presque tout entière aux mains des Anglais; mais elle est moins fixe, dépendant, même en Languedoil, de la libéralité des États. À prendre les chiffres les plus aisément comparables, ceux des années 1421, 1423, 1425, 1428, elle atteindrait en moyenne un quart?.

Lorsque les États généraux se réunissent à Tours, en 1484, les principales annexions sont accomplies, celle entre autres

1. En févr. 1412, aide générale de 600,000 francs : la quote-part du pays est seulement de 80,000. Mais, en mars 1414, puis en juillet 1416, pour le même chiffre de taille, il paye 100,000 fr.; en sept. 1414, pour 300,000 fr., 50,000. Les lettres royales auxquelles ces indications ont été puisées sont les seules qui mettent en regard de la taille du pays celle du royaume,

2. Arch. de Cahors, Livre noir, fo 56 vo. Le Quercy a été taxé pour sa part de la crue de 300,000 francs imposée en sept. 1414 à 4,500 livres, soit 1 livre 10 solsc/,. Il faudrait connaître aussi les quotes-parts du Rouergue, de l’Agenais et du pays de Bigorre.

3. Dans ce calcul il n’a pas été tenu compte des sommes fournies, sous forme de décimes, par le clergé de l’une et de l’autre région. En 1421 les États de Languedoil, réunis à Clermont, en Auvergne, octroient 700,000 fr. (mai), ceux de Languedoc, à Carcassonne, 200,000 (septembre). En 1423, janvier, États de Lan- - guedoil, à Bourges : ils accordent 440,000 fr.; ceux de Languedoc, tenus en avril, à Carcassonne, 200,000. En 1425, oct.-nov., les Etats de Languedoil, à Poitiers, accordent 700,000 livres, ceux de Languedoc, à Mehun, 250,000. En sept. 1428, à Chinon, assemblée générale : elle octroie 500,000 fr., dont le pays de Languedoc porte 200,000. Ainsi, durant ces quatre années, non compris les octrois du clergé, la région du Nord paie en subsides extraordinaires 2,340,000 fr., le pays de Languedoc 850,000, Restent des inconnues, qui sont les quotes-parts du Dauphiné, du Rouergue et du Quercy.

de la Normandie, le plus riche pays du royaume. Charles VII et Louis XI ont habitué leurs sujets au payement de tailles annuelles. Dans le tableau de répartition de impôt la généralité de Languedoc prend place au quatrième rang, après les trois autres « grandes généralités ». Relativement à elles, le pays supporte à peu près dix pour cent de la taille, et sous François I°", relativement à tout le royaume, environ six et demi pour cent".

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